Les heures longues, 1914-1917

Part 8

Chapter 83,835 wordsPublic domain

Mais ici, sauf la brume du matin, qui apaise et lustre le lac, sauf quelques marronniers d'où pleuvent les fruits et les feuilles, c'est encore la journée d'été. Des roses jaunes, des roses rouges, des héliotropes mauves comme le lac à l'aube, des balisiers en flammes, des géraniums,--c'est la flore de juillet. La ruine romantique rissole et s'écaille, le lézard la brode et la couleuvre ne songe pas de sitôt à dormir. Le bref crépuscule surprend comme un intrus, et l'on s'étonne, un jour, qu'une chape d'ombre s'abatte, à cinq heures, sur un coin de terrasse où la même heure, le mois passé, attisait au soleil tout un brasier de guêpes....

C'est toujours l'éden à fleur de lac, mais où sont ses ombres heureuses? La dame américaine a emporté ses soixante-dix-sept robes et ses soixante-dix-sept chapeaux. La dame roumaine disparut la semaine passée avec sa femme de chambre anglaise, son valet de pied français, sa secrétaire italienne. Les petits faunes milanais, qui se poursuivaient en guirlandes entre les colonnes blanches, soupirent à présent sur des bancs de collège.

Un pas ébranle tout entiers les halls vides; un éclat de rire fêle l'air sonore des terrasses, et ricoche sur l'eau.

L'inconnue, hier perdue dans la foule des passants, retient le regard, et son visage devient irritant comme le titre d'un livre fermé.... Il y a des matins où tous les bruits faibles et sereins semblent préparer le silence et le long sommeil d'un Palais Dormant,--jusqu'au moment où une puissante explosion, sur la montagne, disperse le repos; les échos la multiplent, jouent avec le son rebondissant.... Une autre cime tonne à son tour, et des volutes de fumée révèlent que la dynamite ouvre, dans le roc, tranchées et chemins de crêtes pour l'armée: la guerre....

La guerre, et ses énormes et rudes images; la guerre dans le petit port de T... où l'eau bleue est violette de mirer tant d'écheveaux de fer barbelé, rouges de houille. La guerre à Lanzo d'Intelme où nous ne pouvons respirer l'air glacé, blessant et pur, ni contempler les Alpes, peintes en neige rose sur la poudre d'or de l'horizon, sans qu'un soldat nous invite à quitter sur-le-champ ce balcon vertigineux suspendu sur la Suisse.

La guerre à Côme, sous la forme agaçante et bénigne d'un _carabiniere_ qui vous demande d'expliquer, et surtout d'étendre, pour le plus grand profit de l'administration postale, le texte d'un télégramme, retenu depuis quatre jours par la _Censura_....

La guerre en conversations, la guerre avec l'accent anglais, américain, suédois, espagnol, avec l'accent russe dans la bouche malicieuse de la comtesse R... qui s'écrie: «J'ai rencontrré ce matin des mulets militairres, charrgés de mille choses! C'est l'attaque allemande dans huit jourrs, ma cherre, je meurs de peurr!»--puis rit de son épouvante et raconte un five o'clock où l'invita la famille impériale d'Allemagne, il y a peu d'années.

«--Ma chère, quel spectacle, cette famille! L'impératrice en tulle orange, avec des plumes orange debout sur sa tête! Et quand elle me tendit la main, qu'est-ce que j'aperçus sur cette grosse patte en chevreau glacé blanc? Des baguettes orange, ma chère, brodées orange sur le gant blanc, pour rappeler la robe et les plumes! Dès ce moment-là, je sentis que ces gens étaient capables de tout! Des baguettes orange!... Et ce kronprinz, leur fils, il est donc tout à fait un homme du commun, il met la cravate blanche avec le smoking, et il a autour du cou une chaîne en cheveux pour pendre la montre! En cheveux, ma chère, en cheveux, comme je vous vois! Quels instincts! Lorsqu'il quitta l'Italie, vous pensez sans doute qu'il a posé des cartes de visite chez les personnes qui lui avaient fait accueil? Oui, il l'a fait! Mais trois mois après son départ, et envoyées par la poste! Par la poste! J'ai gardé la carte avec l'enveloppe, et le timbre,--pour un musée, après ma mort!»

_LE PETIT ACCIDENT_

Samedi, après-midi, stationnaient l'un en face de l'autre, contre les trottoirs de la rue Daunou, une automobile et un coupé attelé d'un cheval. Une longue automobile découverte venant du boulevard, manœuvrée par son propriétaire, s'engagea à bonne allure entre les deux véhicules. Restait un ruban de chaussée, assez large pour une brouette, étroit pour une charrette à âne: le taxi-auto qui me conduisait de la rue de la Paix vers les boulevards s'y jeta avec cette aveugle pétulance, ce mépris capricieux du danger et des lois de la physique que nous admirons, au cinéma, quand le taxi ensorcelé passe les torrents à la nage, pénètre dans un chalet normand et ressort par la lucarne du grenier.

Les deux chocs latéraux furent rudes, et bien que je donnasse l'exemple de la réserve en saignant modestement du front et du nez dans mon mouchoir, il y eut tout de suite là cinquante badauds, dix voitures arrêtées et trois agents.

L'ensemble rendait un son varié, qui eût passionné des gens beaucoup plus blessés que moi. Mêlée aux curieux, j'entendis que le propriétaire de l'auto, un étranger à la parole un peu lente, encourait un blâme général, grâce au chauffeur du taxi, qui, vif et rageur et la langue bien pendue, l'avait déjà traité, préventivement, de maladroit, de menteur, et d'espion. Au mot d'espion trois femmes élégantes prirent feu. L'une d'elles pointa son ombrelle contre l'étranger comme un aiguillon, et râla:

--Qu'est-ce que ça vient faire ici, au lieu de rester dans leur pays!

Les voix de la foule, en écho houleux, répétèrent:

--... vient faire ici ... rester dans leur pays!

Encouragée, la dame déclencha la série redoutable des vérités premières:

--D'abord, s'il n'y avait pas tant d'étrangers dans Paris, il n'y aurait pas tant d'automobiles dans les rues!

Et les voix de la foule, au petit bonheur, redirent:

--... as tant d'étrangers dans les rues ... pas tant de voitures dans Paris!

Puis, les trois femmes en chœur:

--Au front, au front! Qu'est-ce qu'il fait là, ce grand type solide, assis dans sa voiture, à empêcher le monde de passer? Au front, au front, il s'expliquera après!

Un civil-coryphée, grand, bien fait, rose et râblé, se fraya un chemin jusqu'à l'automobiliste, qu'il harangua comme d'une estrade:

--En vérité, monsieur, on peut s'étonner de vous voir ici, en veston et chapeau mou! Si vous appartenez, comme il me semble que vous l'avez prétendu tout à l'heure, à une nation amie et alliée, votre place n'est-elle pas à l'intérieur de ses frontières, et les armes à la main?

L'automobiliste, suffoqué, put articuler enfin:

--Mais, monsieur, je ne prétends rien du tout! Je suis Italien, sans prétention! Et j'ai quarante-huit ans! Et vous-même, vous qui êtes là en jaquette, vous qui ... vous que....

Le civil l'attendait là! Il sourit d'une bouche sans défaut, rallia d'un regard l'attention des femmes présentes, et dit:

--Moi, monsieur, j'ai cinquante et un ans! Qu'est-ce que vous dites de ça?

Ayant attendu un moment, sans doute, qu'on lui demandât sa «recette de beauté», le civil s'éloigna en quête d'un autre accident de voiture qui lui permît d'affirmer, en même temps que des sentiments patriotiques, sa triomphante troisième jeunesse.

Cependant le cocher du coupé lésé confiait à un des trois agents des documents intimes, avec photographies à l'appui, sur son passé inattaquable. Le deuxième agent, défiant et distrait, recueillait les protestations de l'automobiliste étranger, qui avait son «aile» rompue, et celles, colorées, abondantes en épithètes, du brillant jouteur à qui j'avais confié mon destin, une demi-heure auparavant. Le troisième agent avait déjà couvert, d'une écriture agréable et frisée, deux longues feuilles de carnet. Il écrivait, il écrivait, inspiré, retranché du monde. C'est à celui-ci que je m'adressai:

--Monsieur l'agent, je peux m'en aller?

Il ne leva pas son front studieux:

--Mais oui, Madame, circulez: il n'y a déjà que trop de monde ici.... Vous n'avez rien à témoigner sur l'accident? Personne ne vous a rien demandé?

--Oh! non, monsieur l'agent, au contraire, j'ai reçu.

--Vous avez reçu?...

Il quitta son carnet et considéra l'ecchymose de mon nez, la fente de mon front:

--Ah! oui... murmura-t-il rêveusement. C'est bien l'accident-type d'automobile.... Au moindre choc, les gens s'imaginent que tout le monde est mort, et puis en fin de compte, vous voyez vous-même: c'est moins que rien ... moins que rien....

_DÉMÉNAGEMENT_

Mon amie Valentine déménage. Je plains de tout mon cœur sa condition de femme seule--son mari à Salonique--en proie à des corporations odorantes. Mais j'avoue qu'à ma compassion se mêle un certain sadisme, lorsque je me penche sur les progrès affreux de son déménagement, lorsque je la questionne avec toutes les exigences d'une chirurgicale amitié. A l'heure des repas, elle s'assoit à ma table, où je la persuade d'oublier ce qu'elle nomme ses «mouvements sismiques».

Un jour, je lui demande:

--Ça marche, la salle de bains, Valentine?

--Oui, oui, ça marche.... Ce pauvre petit!

--Quel pauvre petit?

--L'apprenti qui aide le plombier; il a treize ans et demi.... Il s'est presque écrasé un doigt.... J'ai vite versé un grand verre de porto....

--Vous l'avez grisé?

--Pas pour lui, le porto, pour l'autre plombier qui s'était presque trouvé mal en l'entendant crier.

--Quelle sensitive!

--Dame, c'est le grand-père du petit, il a soixante-dix ans. Ils ont tous treize ou soixante-dix ans. Ce jour-là, ils ont fini leur journée un peu tôt, naturellement....

Une autre fois je m'enquiers de l'électricien:

--Oh! ça va très bien avec l'électricien, s'écrie Valentine. Figurez-vous que son frère est aussi à Salonique! Ce que nous avons bavardé de Salonique, hier! Ça lui a fait finir sa journée un peu tard.... D'ailleurs il n'a rien fait. Mais vous comprenez, quand on a un frère à Salonique!...

Hier, mon amie Valentine me montre, de l'autre côté de la table, une pâle figure de cousette qui aurait fait des «heures supplémentaires».

--Oh! que j'ai sommeil.... J'ai mis du linge dans les malles jusqu'à minuit, et depuis sept heures ce matin me voilà sans gîte.... Tout est parti, tout!

J'imagine le naufrage, sur un trottoir, de sept années d'intimité conjugale: je vois le pillage d'un nid où Valentine choyait depuis deux ans le souci d'un absent très cher....

--Oui, soupire-t-elle, j'ai emballé les vêtements civils d'André, son linge.... Ça en a, des dessous, un civil! Que de caleçons, que de chaussettes! Que de cravates et de cols!

Elle réfléchit un moment et me lance un petit sourire agressif:

--Figurez-vous.... C'est drôle.... J'avais oublié. Oublié la personne civile de mon mari. J'avais oublié, ma parole, qu'il habitait avec moi. Vous comprenez, depuis deux ans, André est un soldat, un soldat de qui je suis fidèlement, romanesquement amoureuse. Il arrive--hélas, si rarement!--en tumulte, bouleverse tout dans mon existence, s'en va comme un tonnerre, me laissant tremblante, éblouie, désolée, comme l'épouse d'un croisé.... Il s'en vient et s'en retourne, bleu de ciel, basané, doré, la moustache roussie, d'un grand pas qui fait sonner ses talons et crisser ses cuirs, il rit comme un loup sous son casque.... Comment voulez-vous que je le reconnaisse et l'évoque maintenant dans des cheviottes à raies, des cravates gorge-de-pigeon, et ce haut-de-forme imbécile que j'ai jeté dans la baignoire!... Je vous assure, j'ai manié tout cela sans attendrissement. Mais parlez-moi d'un bonnet de police, d'un gros portefeuille taché d'encre et de cambouis, d'une paire de leggins râpés--les épaves de sa dernière permission--ça, ça signifie quelque chose! C'est là-dessus qu'on pleure bien!

--Je vous crois.... Et vous avez vu par surcroît, ce matin, tanguant sur un camion, les meubles habitués à l'ombre, la lampe coiffée de soie, la table aux pieds délicats....

Les paupières de mon amie rougissent et je devine au mouvement de sa bouche qu'elle se mord courageusement la langue.

--J'ai vu cela, en effet. A cette heure, la table est bombardée n'importe où, les pieds en l'air, et l'abat-jour--ah! ah! ... l'abat-jour si bien tendu qui a claqué comme un melon trop mûr!... Ah! quelle salade! Ce que j'ai ri!

--Non?

--Mais oui, ma chère! Je suis enchantée. Tout est éparpillé. Et maintenant je pourrai au moins passer entre le fauteuil et la table, allumer la lampe, sans me heurter, chaque fois, implacablement, à _son_ fantôme assis là et sans attendre, de tout mon corps, de tout mon cœur, le grand bras qui m'attirait au passage, le baiser, le mot tendre étouffé dans mes cheveux....

Et mon amie ajoute, avec un regard de bravoure mouillé de larmes:

--C'est rudement commode, vous savez! Si j'avais su, j'aurais déménagé plus tôt!

_APOLLON, DÉMÉNAGEUR_

(CARNET D'UNE FEMME DE MOBILISÉ)

_Lundi_.--C'est demain qu'_ils_ viennent. Demain, _ils_ ne feront qu'emballer la vaisselle, la verrerie et ce qu'ils nomment «le bibelot». Se peut-il qu'après-demain soir je dorme dans le nouveau gîte, la maison étrangère qui sent la cretonne et l'huile de lin? Rien ne m'aime encore là-bas, et rien ne m'aime plus ici, ni personne; ma pâle femme de chambre erre, poussiéreuse et pleine de reproche, traînant un compartiment de malle comme un fantôme ses chaînes. La cuisinière, en train d'emmailloter ses casseroles dans du «papier-journaux», m'a jeté tout à l'heure un: «Madame dîne, ce soir?» qui me condamne à gagner, sous la pluie de novembre, le plus proche restaurant.

La lampe voilée, la table de travail et le fauteuil de mon mari, et le buvard de cuir qui garde une odeur de tabac fin, gisent, abat-jour de-ci, coussins de-là.... On ne devrait jamais déménager, pendant la guerre. La nouvelle maison? Peuh ... elle a un escalier rose, et l'hiver, entre les branches dépouillées du jardin, on voit du second étage le champ de courses d'Auteuil. Mais on ne déménage pas pour un champ de courses, voyons, pendant la guerre! Et en somme, comme le dit très justement ma belle-mère, le rose, ce n'est pas une couleur d'escalier.

* * * * *

_Mardi, midi.--Ils_ sont venus, _ils_ étaient quatre. Je me suis enfermée longtemps dans le cabinet de toilette pour ne pas _les_ voir, et j'interrogeais ma femme de chambre:

--Qu'est-ce qu'_ils_ font?

--Madame, ils font la vaisselle et la verrerie. Ils disent que monsieur et madame avaient vraiment beaucoup de verrerie pour un ménage de deux personnes. Ils disent aussi qu'ils ne se chargent pas de transporter la grande grande glace, que c'est une affaire de miroitier. Ils disent aussi que les bois sculptés chinois, c'est l'affaire d'un ébéniste, et ils disent qu'ils ne déposeront pas les boiseries de la salle à manger, que c'est l'affaire d'un antiquaire.

--Oui? Eh bien je vais leur dire autre chose, moi! et on va bien voir....

Mais leur aspect m'ôta la voix, avec l'espoir. Ils étaient quatre déménageurs de la guerre, c'est-à-dire un vieillard désapprobateur et ressemblant à Verlaine, un apprenti de quinze ans au nez rose de campagnol, une sorte de mastroquet asthmatique en tablier bleu, et ... Apollon. Apollon revu et corrigé à la française, pour le plus grand bien de son nez spirituel, de ses yeux châtains aux cils frisés et de son menton fendu d'une fossette. Cette beauté dressa pour me parler, hors d'une chemise ouverte, son col de marbre et torcha par courtoisie, d'un revers de main, ses palpitantes narines:

--On va pas tout finir d'emballer ce midi, affirma-t-il. Mais, pour pas que les chevaux ayent trop à tirer, nous faut faire eul'tour par le Bouabbouleugne.

Bien que je ne pusse découvrir à ces paroles aucun sens précis, j'acquiesçai de la tête, car Apollon s'exprimait avec force et persuasion, et son bras traçait dans l'air des routes olympiennes. Ma pâle femme de chambre était devenue rose, et la cuisinière s'avança, cravatée de satin, un litre et quatre verres entre les doigts....

* * * * *

_Mardi soir_.--Ils ont emballé encore tout l'après-midi, démonté quelques armoires, et bu du vin rouge. J'ai entendu dans l'escalier un cri aigu de femme pincée, et dans la cuisine des rires étouffés de femme chatouillée, mais je n'ai rien vu, rien,--que les débris d'un plat persan dans l'escalier, et les vestiges de mon service à crème sur le carrelage de la cuisine. Apollon resplendit, et s'accote fréquemment de l'épaule au mur pour rouler des cigarettes. Le malveillant vieillard crache, et le campagnol rose toise Apollon d'un œil d'envie. Quant au «bistro» asthmatique, il a retrouvé un cousin chez le crémier, à côté, et ne reparaît guère. Par contre, ma femme de chambre et ma cuisinière rivalisent de zèle: aidées des conseils d'Apollon, qui parle mieux quand il a les bras croisés, elles ont abattu l'ouvrage de quatre hommes.

* * * * *

_Mercredi, midi_.--Matinée pluvieuse. Apollon vient d'emmener la première voiture, qu'il accompagne à pied en claquant du fouet. Derrière lui a éclaté une sourde et vive querelle entre la femme de chambre et la cuisinière.... Que fait ici Apollon, après deux ans de guerre? J'ai guetté dans sa démarche, dans ses mouvements, la gêne, la boiterie d'une infirmité; je n'ai rien trouvé que la paresse harmonieuse des êtres forts et dispos. Neutre? on n'est pas Suisse, ni Suédois, avec cet accent-là, et cette dégaîne latine. Je ne connais rien de plus irritant que le spectacle de ce garçon magnifique, qui est là à capitonner mes porcelaines et à boire mon vin, tandis que d'autres....

* * * * *

_Mercredi soir_.--Ça passe les bornes! Apollon traite le vieillard sardonique d' «embusqué!» Il faut que je tire ça au clair.

* * * * *

_Jeudi, midi_.--Apollon ne quitte pas la cuisine, où il installe galamment les agrafes de cuivre pour les casseroles, en chantant:

Remplis de vaillance Avec l'espérance, Un matin, Pleins d'entrain, Nous irons à Berlin!

Ma femme de chambre a les yeux rouges. Elle trouve que le quartier n'est pas central. Elle a ajouté, sans transition sensible, qu' «il y a des gens qui sont à la guerre, et d'autres qui n'y sont pas!» Je pense comme elle. Cette fille a beaucoup de bon sens.

_Jeudi soir_.--A l'heure des pourboires,--l'heure des papiers boueux sur le trottoir, de la paille sur le gravier et des tringles à rideaux dans le ruisseau,--Apollon discourait encore sur l'urgence, «pour tout un chacun», de «faire son devoir», de «ne pas se ménager»! Puis il se tut, s'appuya au mur comme le pâtre au laurier, et sourit d'un divin sourire sans pensée. Je n'y tins plus, et d'une voix véhémente:

--Vous, d'abord, je voudrais bien savoir comment il se fait que....

Une malice faubourienne éclaira ses yeux châtains, gonfla son cou héroïque et il me tendit un livret militaire ouvert à la bonne page:

--Vous pouvez lire, dit-il, y a pas d'indiscrétion. X... Denis-André, âgé de vingt-huit ans, _père de sept enfants vivants_, libre de toute obligation militaire....

Dans le silence qui suivit, on entendit le vieillard amer murmurer:

--Sept! I' n'fait pas bon l'approcher, ce venimeux-là!

--L'an passé, poursuivit Apollon, je n'fendais pas l'air, vu que j'avais que cinq lardons. Cinq lardons, ça n'a jamais suffi pour être père de six enfants. Acré! que je me dis, mes suites de bronchite grave dureront pas toute la vie, et un de ces matins je me vois repris bon;--retournons-y! J'y retourne: pan! deux jumeaux. C'est ma façon à moi de tourner des munitions.

«... Et je n'dois pas parler, ajouta-t-il plus bas, de quat'z'aut' enfants qui s'baladent ici et là,--je n'suis pas bavard, et ceux-là ne me servent positivement de rien. Mais je les annonce,--il laissa tomber sur mes servantes et moi un regard obligeant,--pour la réclame....»

_BEL-GAZOU ET LA VIE CHÈRE_

Été 1917.

L'orage d'hier a battu les maïs verts, gorgé la rivière, et les seigles, par places, fléchissent. A l'heure tardive où je suis arrivée, il ne restait de la tempête que des ruisselets glougloutants dans le parc, des ornières rouges et molles, et au pied des tours quelques tessons d'ardoises et de vitres. Un vent chargé de parfums séchait déjà, contre le mur de la terrasse, le manteau déguenillé du jasmin centenaire.

Aujourd'hui, le matin promet une journée sans nuage, d'été limousin; la brise haute touche à peine les cimes des arbres; le mordant soleil rougit l'épaule sous la mousseline, le bras nu et le pied dans la sandale. Il fait beau et j'ai la main de Bel-Gazou dans ma main.

Bel-Gazou, fruit de la terre limousine! Quatre étés, trois hivers l'ont peinte aux couleurs de ce pays. Elle est sombre et vernissée comme une pomme d'octobre, comme une jarre de terre cuite, coiffée d'une courte et raide chevelure en soie de maïs, et dans ses yeux, ni verts, ni gris, ni marrons joue, marron, vert, gris, le reflet de la châtaigne, du tronc argenté, de la source ombragée....

Je regarde, dans ma main pâle qui vient de Paris, la couleur vigoureuse de sa main d'enfant. Elle a une main de laboureur, et je caresse avec considération, dans la paume, les petits calus qu'elle doit à la pelle, au râteau, aux mancherons de la brouette. La belle main! Sèche, un peu craquelée dessus par l'eau froide et le hâle, elle sied à cette petite fille autoritaire qui connaît son domaine et foule sa terre comme une princesse aux pieds nus.

--Tu me conduis, Bel-Gazou? Nous allons à la ferme?

Bel-Gazou, avare de paroles à ses heures, me répond d'un signe. Parfois, malgré la gravité de sa mission, elle saute soudainement comme font les agneaux. Elle est vêtue d'un maillot de bain rouge, décoloré et rétréci par les lavages et qui découvre--émouvante sur ce petit corps sans sexe,--la plus ronde, la plus gracieuse et féminine attache du bras....

Un orvet, lent, gourd, traverse le chemin.

--Eh! aïe donc! lui crie Bel-Gazou d'une voix de charretier en le poussant du talon. Puis elle me regarde du coin de l'œil, très vite. Elle sait que je suis occupée à détailler sur elle tout ce que six mois ont apporté, en mon absence, de beauté, de force, de nouveauté à une petite fille de quatre ans. Elle sait que je me contiens, elle sait que je l'admire et ne le lui dirai pas. Mais j'ai peur, vraiment, que servie par son instinct tout frais et ses sens de sauvage, Bel-Gazou ne me connaisse mieux que je ne la connais. Elle parade pour moi--ah! combien je suis vite éblouie! Hier soir, elle traînait ma valise, fouaillait un chien nouveau qui me montrait les dents, et m'offrait après le dîner un verre de cassis, avec une bonne grâce et un accent tous deux bien limousins:

--U-ne petit-te gout-te, hé?

Nous entrons sous la futaie. Les arbres anciens, joints par-dessus l'allée, y ont emprisonné la chaleur, la moiteur et l'obscurité de la dernière nuit d'orage. Dans l'air défendu du vent oscillent lourdement les senteurs de la girolle, du tilleul, du châtaignier fleuri et celle de l'herbe-à-Robert, ce géranium nain qui se casse au frôler d'un oiseau et sue, sous la patte d'un insecte, une sève nauséabonde....

--Bel-Gazou, dans ton maillot, tu ressembles ici à un poisson rouge au fond d'une eau verte. Bel-Gazou, tu ressembles aussi au petit Chaperon-Rouge, tu sais, le Chaperon-Rouge qui portait à sa mère-grand un pot de beurre et une galette?...

Bel-Gazou lève son nez duveté, et ouvre ses yeux si fort que ses cils touchent ses sourcils.

--Une galette? une comment, galette?

--Une galette ... heu ... feuilletée....

La menotte dure quitte ma main et claque une cuisse nue:

--Une galette! et on l'a pas dit au maire?

--Au maire? Pourquoi?

--Fallait le dire au maire!

Bel-Gazou désigne, à travers les branches, les tuiles brunes d'un village:

--Au maire, là-bas! C'est défendu, la galette, à _cose_ de la guerre.

--Mais....

--Et le maire il aurait venu trouver le Chaperon-Rouge, et il aurait dit: «Monsieur, je vous réqui ... réqui ... réquiquitionne votre galette! On prend pas la farine pour faire la galette pendant la guerre! Et vous payerez mille sous! Et c'est comme ça!»