Part 7
--Je lui aurais choisi tous ceux qui, comme probablement les «citadins» d'Angleterre, n'ont pas le temps ni le droit de s'asseoir s'ils vivent debout, de se lever s'ils vivent assis, de s'abriter s'ils sont dehors, de sortir s'ils étouffent;--ceux qui disent: «Je mangerai une autre fois; je dormirai demain»; qui n'ont pas le temps de mettre un foulard, de changer de chaussures, d'ouvrir un parapluie; qui déjeunent d'un pain-flûte en descendant l'escalier du Métro,--tous ceux, enfin, _qui n'ont pas d'habitudes,_ comprenez-vous?
--Homme barbu, si je comprends, n'est-ce pas le glas de l'entraînement physique que vous sonnez là, et même celui de l'hygiène?
L'Homme barbu leva ses épaules, houssées d'un raglan jaunâtre:
--Moi? Je ne sonne rien du tout. Vos athlètes, vos sportifs, vos gars musclés, c'est des gens très bien. Laissez-les seulement oublier,--car qui dit «entraînement», si je ne m'abuse, dit vie régulière, repas normaux et bien réglés, nourriture surveillée et repos calculés?--laissez-les oublier justement qu'ils sont entraînés ... et ça fait des soldats incomparables ... comme tout le monde.
_L'EXILÉ_
Août 1916.
L'artiste capillaire qui vient donner à ma chevelure le «pli flou»--comme il dit--que la nature lui a refusé s'appelle Jean. Il a, de sa corporation, l'indolence élégante, le cheveu, la barbe lustrés, la main prestidigitatrice. Une pleurésie mal soignée le retient loin du front où ses frères se battent.
Lundi passé, je lui vois, ainsi que tous les autres lundis, mauvaise mine; il ravale des bâillements et s'appuie du dos au mur. Je ne manque pas de lui demander:
--Qu'est-ce que vous avez encore fait de votre dimanche, Jean?
Il soupire:
--Oh! la même chose.... Je suis été _là-bas._
Là-bas, c'est le coin d'Ile-de-France où ses parents, restés paysans, vivent sur un petit bien.
--Ah! vous étiez là-bas? C'était bon, hein?
--C'était pas mauvais, répondit-il froidement. Mais ses narines battent, et il pince la bouche.
--Racontez, Jean.
--Peuh ... souffle Jean d'un air détaché, en faisant la moue à son fer chaud.... Soudain il se penche, confidentiel, et je vois dans la glace, au-dessus de ma tête, un Jean méconnaissable, une figure de braconnier où les yeux menacent et les dents blanches rient:
--Oui, j'y suis été, avoue-t-il passionnément. A la rivière, le coin que je vous avais parlé l'autre semaine, sous le petit pont, vous savez? Eh bien, il y en avait, il y en avait.... Un wagon, qu'il y en avait!
--Un wagon de quoi?
--De truites, donc. J'arrive là en me promenant sans penser, avec ma ligne en guise de canne.... Je les vois, mon sang ne fait qu'un tour,--je n'avais rien pour appâter.... J'attrape les petits papillons qui se collent au-dessus de l'eau contre les pierres du pont, j'amorce avec, et j'en ai pris, de la truite.... J'en ai pris!... J'en ai donné au facteur. J'en ai donné au garde champêtre. J'en ai même donné à ma femme, qui les a mises cuire ... dans le bleu, qu'elle appelle? Moi, je ne suis pas pour manger le poisson, ça ne m'intéresse pas. Ni le gibier. Mais pour l'attraper, c'est autre chose....
--Vous êtes un maraudeur, Jean.
--Maraudeur?... Ça ne me suffirait pas, dit Jean avec mélancolie. Mais que voulez-vous? Je vais là-bas un demi-jour par semaine, et pas toutes les semaines. Mes frères viennent presque jamais en permission. Alors mes vieux me gâtent, ils me traitent en invité, ils m'offrent la pêche, la chasse, la cueillette de la noisette, de la fraise des bois. En douze heures de temps, je ne peux rien entreprendre. Mais c'est d'être _là-bas_ que je suis comme fou.
«Au 14 Juillet, quand tous les employés ont fait le pont, j'ai pu coucher là-bas, et ce jour-là, je me suis levé avant les vieux, avec le jour. Quand je suis sorti dehors, vous dire l'odeur que ça sentait.... A cinq heures, ma mère m'a apporté du lait dans une petite terrine jaune, et du lard avec du pain.... Le soleil tombait dans mon lait, et puis les vaches passaient à ce moment-là, il y en avait une avec une cloche au cou, et puis les pigeons sur la corne du toit: _cou-crrou, cou-crrou_.... Je ne peux pas vous dire ... tout ça ensemble.... Je faisais «ah!... ah!...» et mes vieux croyaient que j'étais malade....
--Et puis, Jean?
--Ça vous amuse?... Après, je voulais aller bêcher au jardin avec mon père, mais la bêche ça me fait mal dans le dos, toujours au même endroit du dos. Alors je suis parti dans les bois, avec mon pain, mon lard, mon coup de cidre dans une bouteille, les fraises que j'ai ramassées.... Vous dire ce que j'ai fait toute la journée, je n'en sais rien. A la nuit, quand je suis rentré, j'ai trouvé ma femme sur la porte, qui m'a dit: «Eh bien! quoi? S'il n'avait pas fallu prendre le train, tu ne serais pas revenu?» Je lui ai répondu: «Non, je ne serais jamais revenu.» Et sans rire, madame, je ne pensais pas plus que j'avais une femme, un métier.... Je ne serais jamais revenu.
Je regarde dans la glace cet homme des bois, déguisé en garçon coiffeur. Il ressemble, maigre et blond, ensaché dans sa blouse de toile, à un peintre mystique. Le fer à onduler tourne dans sa main blanche, qu'une ronce, hier, a tigrée de rouge frais.... Combien de Jean, égarés dans la ville, soupirent et pleurent ainsi vers la terre qui les regrette? Que faire pour celui-ci, comment rendre à sa bien-aimée cet amant malheureux? Il est trop tard. Ses doigts faibliraient sur un mancheron de charrue, et ses poumons rétrécis s'essoufflent.
Mais pensons aux Jean tout jeunes, qu'un caprice, une erreur, aimanteront pendant la guerre, après la guerre, hors de leurs fermes natales. Les rappeler aux champs,--mieux que les rappeler, les retenir avant qu'ils aient choisi au loin leur chaîne; éclairer sur eux-mêmes des adolescents aveuglés de hâte, leur dévoiler l'objet véritable de leurs désirs confus et de leur véritable amour: voici une belle œuvre, pour tenter quel apôtre sylvestre, quel agreste génie?...
_DEVOIRS DE VACANCES_
Juillet 1916.
La chose est décidée: les élèves des collèges parisiens vont, pendant les vacances, offrir aux campagnes françaises les forces de leurs jeunes bras. On connaîtra plus tard, beaucoup plus tard, les fruits d'une décision qui peut ramener pour toujours, à la terre dédaignée, les fils d'anciens paysans qui choisirent la morose fortune urbaine.
Bien peu, parmi ces tâcherons adolescents, ont déjà goûté, même par jeu de vacances, aux longs et lents travaux des champs. Les plus heureux, les plus libres, ceux que juillet et août délivraient chaque année, aiment le pré pour s'y rouler, l'arbre pour l'escalade, le fruit pour la maraude, le troupeau parce qu'on l'effare avec des cris et des rires. L'ivresse du foin coupé, de la pomme gaulée, du raisin saccagé, ils la buvaient en petits vandales heureux et pillaient innocemment l'oasis de leurs vacances....
Les voici, d'un trait de plume, promus travailleurs. Un pareil honneur ne manquera pas de les rendre graves, mais pouvons-nous imaginer l'état d'âme des écoliers qui n'ont jamais quitté Paris et que Paris va déléguer au secours des provinces françaises? Car il y a encore des enfants, des jeunes gens parisiens qui ignorent tout, hors Paris. C'est en ceux-là que j'espère, pour le salut de nos campagnes. J'escompte chez l'un l'éblouissement de l'été épanoui, chez l'autre l'éclosion d'une ferveur plus lente, d'un amour étonné à chaque heure grandissant, pour la feuille qui respire, pour la graine lançant son germe vers la lumière, pour la vigne intelligente qui tâte l'air, crochets tendus, et trouve un appui.... J'ai foi, d'avance, en ces jeunes gens neufs à leur tâche, qu'ils ont méritée. Tout a changé en eux et autour d'eux depuis deux ans. Tout les contraint durement de servir avant l'heure: il est juste, il est bien qu'ils aillent travailler et songer sans fièvre, environnés d'une beauté fidèle, soumise au seul rythme des saisons. Lirons-nous, à la fin de septembre, les confidences de ces jeunes gens? Que de lettres d'amour écrites à la forêt, à la vallée, au moulin! Que de promesses à la terre!...
Je garde, dans mes souvenirs d'autrefois, celui de la première colonie parisienne qui vint passer les vacances dans mon village natal. Une cinquantaine de fillettes, neuf à treize ans, judicieusement choisies parmi les moins heureuses, car aucune n'appartenait à cette classe privilégiée, vagabonde, aventureuse, qu'on nomme les «enfants du ruisseau».
Je ne quittai guère, pendant six semaines, mes petites «colones», filles d'ouvriers honnêtes, de commerçants très modestes, de couturières à la journée. Elle peinaient par leur gentillesse pâlotte, par une docilité de prisonnières. Plusieurs n'avaient jamais vu les grands boulevards ni le Bois de Boulogne; une quinzaine attendaient encore, à douze ans, un «voyage» au delà des fortifications. L'effet de la campagne, sur ces fillettes anémiées, fut poignant. Je vis des crises de larmes «parce qu'il y avait tant d'arbres», des révoltes brusques d'animal qui devine tout à coup les délices de la vie sauvage. Je me souviens d'une enfant aux beaux yeux qui assistait, le soir, au coucher du soleil comme à une féerie dramatique; elle se taisait, les coudes serrés au corps, et tremblait comme un faon....
Au bout de la première semaine, les petites filles durent, toutes ensemble, écrire à leurs familles. Huit ou dix d'entre elles entaillèrent soigneusement le coin du papier à lettre pour glisser, dans la fente, quelque chose de rare, d'étonnant, de précieux: des brins d'herbe fraîche, l'épi plat d'une graminée....
Orgueilleux de tout le domaine qu'ils auront, deux mois durant, sarclé, labouré, ensemencé, nos jeunes gens de Paris ne se contenteront plus du souvenir sentimental, feuille ou fleur séchée, à la fin des vacances laborieuses. Mais, n'y en aura-t-il pas quelques-uns pour amener aux champs, par la main, leurs parents citadins et leur dire:
--Voilà ce que j'ai fait; c'est peu--c'est le commencement d'une belle œuvre. N'avez-vous pas envie de demeurer ici avec moi, et qu'elle soit la nôtre?
_LA RÉSURRECTION DES VIEUX_
Juillet 1916.
Il y a deux ans, quand la guerre commença, ce vieux-là avait soixante-seize ans. Jardinier, il regardait naître, grandir et mourir, sur une terre provinciale, les générations de la famille qu'il servait, et il s'entêtait encore, en 1914, à gratter des allées, émonder des lierres, ratisser le gravier d'une terrasse, en chantant d'une petite voix claire. Le jeune jardinier le tolérait et les enfants de la maison poussaient sa brouette. Il ressemblait, de tout le corps et du visage, à une racine expressive.
Je viens de le voir, après vingt-deux mois. Il nous attendait, et sa main sans chair tenait, comme un rameau sec tend sa dernière fleur, un bouquet de roses. Derrière lui, on voyait un potager net, des haies tondues, et l'air apportait vers nous l'odeur de la terre désaltérée, des laitues arrachées et des cives en bottillons.
--Les paniers de pois iront au marché de demain, dit le vieux jardinier. Et voilà pour la table.
Il levait vers nous une hotte de présents: radis roses et cerises noires, têtes d'artichauts raides entre leurs deux feuilles métalliques; fraises, asperges sanglées d'un brin d'osier: son œuvre.
A lui tout seul, au prix de son lent et efficace labeur de vieil homme expert, il avait remplacé le jeune jardinier, les hommes de peine; il avait pourvu à tout ce qu'exigent le potager, le verger, les charmilles. Nous qui redoutions, sur un enclos délaissé, la ronce, l'ortie et surtout cet aspect de cimetières négligés que prennent, pour quelques mois d'abandon, les rectangles renflés d'une culture envahie d'herbe, nous trouvions la géométrie aimable, fleurie à chaque angle, qui fait l'honneur d'un jardin français. Le vieux, le «rengagé» victorieux de la terre, regardait son bien d'un œil vague, et sans paroles, appuyant à la barrière son corps sec et léger, qui semblait avoir dépassé l'âge de la pesanteur, de la maladie et de la fatigue, aussi bien que celui de l'orgueil.
Dans les chemins qui mènent aux métairies, dans les prés dont l'herbe crue mouille le genou et la hanche, parmi les rubans soyeux et verts du maïs, entre les osiers couleur d'oliveraie, partout où chemine l'armée réduite des cultivateurs, nous comptions, sur cinq travailleurs, trois femmes et un vieux, sinon deux. Un vieux, un de ceux qu'avant la guerre la dure race terrienne reléguait au coin du feu ou à la garde des moutons. Quel patriotique miracle les redresse, nos vieux, les tire de la nuit où ils glissaient, somnolents, poussés par l'impatience avide des jeunes! Ils s'éveillent, ressuscitent, guident les femmes, conseillent les adolescents, recouvrent l'autorité patriarcale.
Sur une des côtes chaudes du Limousin, un survivant de Reichshoffen s'empara, l'an dernier, d'une parcelle en friche. Depuis, il la gratte, l'échenille, la fume avec une âpreté de conquérant. Ses petits pois font prime, et il compte, avec une belle confiance en sa longévité, fournir à la région les plus belles asperges, «dans six ou sept ans!»
Un métayer de la même province a donné à la France ses quatre fils. L'un est tué, l'autre prisonnier, deux se battent. À quelles heures du jour ou de la nuit se repose-t-il, le père, ce paysan carré et grisonnant? Sa femme, infatigable et muette, erre comme une ombre vigilante, de la porcherie à l'étable, de l'étable à la volaille égaillée. Les prés sont fauchés, un champ de tabac verdoie.... Nous parlons à cet homme privé de ses jeunes membres, privé des quatre serviteurs qu'il engendra; nous lui parlons surtout de ses deux fils malheureux. Il couvre son domaine d'un regard jaloux et dit:
--Oui, oui.... Ah! si je les avais eus pour les foins!...
Un matin vers quatre heures j'attendais le moment incomparable où la brise, levée avec le soleil, émeut, divise, enfin dissipe les lacs de brouillard qui reposent sur les prairies basses, l'instant où, touché du rayon, chaque spectre de brume se débat et s'évade comme une âme. Une route enjambe la rivière, monte vers ma maison, et j'entendais cette route, invisible sous la nuée, retentir de chars grinçants, de lourds sabots, d'aboiements. Bêtes et gens commençaient, avant le jour, la longue journée d'été. Un aiguillon pointu perça le premier la brume, et les montants d'une haute charrette à foin, puis les cornes en croissant d'une paire de bœufs blonds, puis, debout sur le char, tourné vers le soleil levant, un vieux, le râteau sur l'épaule, qui s'en allait tout seul faner. Il émergea peu à peu, au gré de la route inclinée;--il était rouge de peau et recuit, comme s'il se fût, à l'appel de la terre abandonnée, levé de sa tombe, encore tout vêtu de l'épais et rouge humus limousin.
_LAC DE COME_
Octobre 1916.
I
Le hall de l'hôtel, blanc, rose, poli, poncé, a perdu aujourd'hui sa suavité froide d'église neuve, au profit d'une exposition de «modèles», venus de Paris, en s'attardant à peine à Milan. Robes de tulle, amollies par des mains impérieuses, manteaux d'automobile dont le lapin ambitieux veut se faire aussi argenté que le renard, robes de liberty et costumes tailleur, chemisettes à passer dans une bague: le butin est là, en monceaux, sur le tapis, sur les meubles, et les femmes bourdonnent. Les femmes? Les hommes aussi. Un jeune marquis italien se prête au rôle de mannequin, qu'on affuble. Son uniforme gris disparaît sous les fourrures, les jupes à volants,--même, une «combinaison» de voile rosé le déguise, un moment, en danseuse persane; il tournoie, mince comme une abeille, devant la baie ensoleillée....
Quels rires faciles autour de lui, que de beaux visages ambrés, où les dents et le blanc de l'œil luttent d'éclat bleuté.... Ce matin encore, la _marchesa_ et l'Américaine du Sud, la mystérieuse jeune femme seule et la dame de Milan n'échangeaient pas même un regard: les voici pour un instant familières et complices, penchées sur des chiffons coûteux. Une heure de modes, une heure de déjeuner, puis l'heure de café--celle du thé ne tardera guère: courage, la journée aura passé vite, et demain, samedi, le train du soir ramènera, jusqu'à lundi, le mari retenu à Milan, l'officier de l'auxiliaire, l'agronome riche qui veille sur ses vendanges....
Cette vie si clémente, ce nonchaloir des femmes italiennes au bord du lac, cette oisiveté parée, il faut les regarder mieux, pour y reconnaître la pensée profonde, la seule, celle de toutes les femmes de la guerre: l'attente. Mais on n'a banni d'ici ni le rire, ni l'élégance, ni la musique; dépêches et journaux apportent l'écho d'heureux combats.... La terre nourrit les fruits et les fleurs sans effort, une lumière généreuse dore la plus banale cime,--quel soupir en ce lieu ne s'achèverait en chant?
Pour qui ne connut, depuis trois étés, que les juillet mouillés, les août brumeux de Paris, l'arrivée aux rives du lac s'accompagne d'une joie physique, qui se contient et se contraint par habitude et par pudeur: «Non, non, c'est trop tôt; point de paradis pour nous avant la fin de la guerre!...» Nous nous détournons d'abord de ce lac, coupe couronnée qui tente les lèvres. Mais la joie est partout, inévitable. On dirait que c'est elle qui vibre, en halo aux sept couleurs d'iris, au-dessus des sauges d'un rouge virulent, lorsque midi frappe le lac d'une rame de rayons. L'eau en miroirs, l'eau en degrés, en fusées, en serpents, le parfum du laurier sous celui du cyprès; la figue qui s'égoutte, le melon saignant: autant d'embûches, et la lutte fait plus voluptueuse la défaite. Nous venons d'un pays où la longue guerre nous fit croire qu'il y a péché à désirer, à rire, à étreindre et oublier....
Le bien-être est une trop prompte habitude.... Bénéficions, pour quelques jours, pour un moment dans la vie, du havre où la tendre prévoyance des hommes abrita leurs femmes avec leurs enfants, leurs amies avec leurs animaux familiers. En commerçant ou guerroyant au loin, ils portent avec eux l'image sereine des terrasses fleuries de rouge, des robes épanouies, des enfants bruns qui courent sur l'herbe tondue. Car l'amour, plus jeune et plus single ici que sur les, terres froides, ne demande guère à la femme, même pendant la guerre, que d'être heureuse, et belle, et orgueilleuse de ses enfants nombreux.
Un très catholique harem observe ici les rites d'une morale orientale: emplir au mieux les semaines d'absence du seigneur, croître en beauté, en bonne humeur loin de lui, et parader pour lui s'il revient. Qu'importe si quelques-unes glissent, un peu, à la puérilité, à la gourmandise du harem islamique: ce sont là jeux de bonnes épouses, qui montrent l'allégresse d'une foi entière dans le retour du croisé, et non la pâleur des mortifications.
Parmi vingt autres, une Dame à la Licorne attend ici le chevalier qu'elle aime; elle porte cotillon court, souliers hauts sur des bas qui ont la couleur même de la chair nacrée: mais elle a délaissé sa licorne pour un angora de Perse, blanc, au nez rose, qui la suit au bout d'un ruban d'or.
II
Il y a ici, à l'hôtel, une jeune femme italienne qui fait la joie de tous les yeux. Elle est enceinte de six mois, et je voudrais qu'un cinématographe enregistrât, pour le plaisir--et l'édification--de beaucoup de Françaises, tous les mouvements de sa radieuse vie, tout le long du jour. Elle porte en avant sa grossesse, non comme un fardeau, mais comme une voile gonflée qui l'entraîne. J'admire ses tresses serrées, qui couronnent une douce tête italienne aux grands yeux, au nez régulier. Trois, quatre toilettes drapent, du matin au dîner, son bouclier bien tendu, et la voilà loin des robes modestes qui tâchent à dissimuler, en France, ce que les femmes nomment leur «état». Tulle rose, en volants qui la font toute ronde comme un toton, taffetas d'argent, dentelles et perles, toutes les parures, tous les bijoux fêtent, sur elle, sa prochaine maternité. N'avait-elle pas attaché hier, juste au milieu de sa ceinture, un bouquet de roses, comme pour souligner la place de son vivant bonheur?
Qu'elle est charmante, à table, où elle rit d'emplir son assiette et de vider de pleins verres de bière mousseuse! Elle semble si glorieuse qu'on a envie de l'applaudir. Va-t-il falloir, pendant et après la guerre, que nous mandions en France quelques jeunes épouses de ce fécond pays, pour apprendre à l'avare ménage français comment on accueille la venue d'un enfant? La leçon serait meilleure que si nous la prenions d'un couturier de génie, qui inventerait le snobisme de la grossesse. Mais tous les moyens seront bons, qui convertiront les «ventres parcimonieux»,--ceux qui appréhendent _l'intrus_ et confondent maternité avec maladie.
--Vous voilà enceinte, madame, disait à une cliente son médecin. Eh bien, maintenant, oubliez-le.
Ce n'est pas qu'elle l'oublie, ma charmante Italienne. Ses moments de repos et de rêverie, qu'elle passe sur les terrasses, sont ceux où elle choisit «ses modèles», parmi la guirlande de petits faunes qui farandolent entre les colonnes. Montrez-moi un hôtel, en France, où l'enfant comme ici triomphe, se mêle à la vie commune? L'habitude, qu'il en a, depuis le berceau, lui donne la familiarité, mais, sans l'outrecuidance. Et la patience, la tendresse du père italien, qui promène dans ses bras le _bambino_, joue au croquet, consent aux soins les plus humbles et les plus précis, peut étonner--sinon humilier--plus d'un nos gourmés papas français.
Quel bébé souhaite-t-elle, la jeune femme étendue, à l'heure où la fin du goûter égaille les enfants devant l'escouade imposante des nurses et des nourrices? Celui-ci, droit dans sa petite taille, pétillant d'intelligence et voletant comme une flammèche? Mais sa sœur la fillette est plus fière, campée sur de hautes jambes, et toujours prête aux combats. Et les cinq frères, en flûte de Pan, blonds avec des yeux noirs féminins et doux, ne lui font-ils pas envie aussi? Un tout frais éclos vient, porté par sa nourrice, un ourson délicieux vêtu de fourrures blanches, gras, élastique, fort, bon à mander. Pour celui-ci la jeune femme tend les bras: «O toi le plus beau!»
Mais après le plus beau d'autres paraissent plus beaux;--il y a tant de chevelures fluides, de mollets nerveux, de joues dorées.... Elle renonce à choisir et laisse descendre ses paupières, ses cils aussi longs que les étamines du pavot. Dès qu'elle repose elle a l'air d'une femme et non plus d'une enfant joueuse. Il y a un sillon bistré en haut de ses joues, et ses mains sont plus blanches que ses tempes, frappées déjà du «masque» roux. Son sommeil la confie à tous, la donne en garde au passant, à l'ombre du platane, aux enfants qui font: «Chut!» autour d'elle et courent à pieds légers....
C'est l'image même de la paix, que ce sommeil de jeune femme couchée parmi les fleurs au bord du plus pur des lacs, et qui tient ses mains tendrement croisées sur son flanc enflé, tout en dormant;--ce serait l'image même de la paix, si je n'apercevais pas, sur la table auprès d'elle, entre un bonnet commencé pour la layette et deux petits chaussons de laine, la tête affreuse et cornue d'une massue autrichienne à pointes de fer, un grossier et prodigieux outil à tuer, pris le mois passé dans le butin de Goritzia.
_LAC DE COME_
Novembre 1916.
L'automne, à regret, descend du haut des monts. Lanzo d'Intelme, là-haut, baigne déjà dans un or roux, léché de violet, qui coule avec les bois le long des pentes; Lanzo d'Intelme qui regarde la Suisse, les Alpes aériennes, Lugano et son lac froid, vert comme une pierre de jade.