Les heures longues, 1914-1917

Part 5

Chapter 53,804 wordsPublic domain

--Est-ce que la guerre n'a rien changé à Rome? ne manqué-je point de demander, dès les premières heures, au comte Primoli.

--Certainement si, répondit-il avec une prudence romaine: la couleur des réverbères.

Pour faire tenir toute la vérité dans sa réplique, il eût pu ajouter: «et les chevaux des voitures de place». Rome, qui n'a point de troupes, connaît seulement le demi-silence, le vide d'une capitale en été. Elle subit, comme chaque année, ses matins brumeux qui obligent à l'oisiveté physique; une vague de feu abaisse, de huit heures à midi, les persiennes obliques. Puis l'air bouge un peu, annonçant le frais _ponentino_, la brise de trois heures; les magasins, fermés depuis midi, rouvrent leurs vitrines, la ville renaît, comme arrosée, sous un ciel presque blanc que l'incendie horizontal du couchant respecte. Le soir infuse aux colonnades blondes, au travertin fauve des palais, un sang plus rose. Le long jour d'été tarde ici plus qu'ailleurs à s'éteindre, semble-t-il, et neuf heures ont sonné que je vois distinctement, sur un éther laiteux et sans lune, la forme babélique du château Saint-Ange, et, sur le pont, les saints théâtraux, les draperies pleines d'un souffle inutile, qu'y a dressés le Bernin.

C'est l'heure des réverbères bleus. La hâte, le hasard ont varié leurs couleurs, du bleu brûlant des vitraux gothiques jusqu'à l'azur de la mer peu profonde. Nos visages et nos mains nues reçoivent tantôt le bleu flatteur d'un clair de lune d'août, tantôt la pâleur verte de l'éclairage oxhydrique; le brouillard du Tibre tremble en halo autour des veilleuses bleues égrenées le long d'un quai.... Rome, bleue, intacte, parée par la guerre, a trouvé dans la guerre de quoi rendre plus belle la beauté de ses nuits.

II

Je ne pensais pas qu'un si beau voyage pût être une épreuve. C'était une fête que mon départ. Voir l'Italie, me jeter, au moment où ils se tendent vers nous, dans ses bras fraternels, me tourner, le jour anniversaire de Magenta, vers le champ où mon père laissa un long lambeau de lui-même; écouter, deviner la belle langue qui chante autour de moi, me baigner dans une foule chaleureuse qui se délasse la nuit, qui hume des _gelati_ et des limonades en lisant, à la lueur des lampadaires bleus, la quatrième édition du _Corriere della Sera;_ chercher enfin, dans le peuple qu'une juste guerre enflamma d'une joie religieuse, l'image de notre propre foi; je n'ai vu que cela, je n'ai pensé d'abord qu'à cela.

Peu de temps a suffi pour que je ressente, aux heures ambiguës du jour, le mal de n'être qu'une Française détachée de la France, et éloignée de ce qui compte pour elle plus qu'elle-même: son amour, sa patrie, son foyer. C'est une douceur bien humble, mais bien amère, que de songer: «Je suis, à cette heure, toute pareille à n'importe quelle fille de France qu'on eût envoyée ici. Je suis toute pareille à la petite bonne française que j'ai vue emplir hier une lampe à pétrole en cachant des yeux rougis et anxieux; pareille à la marchande de journaux de Milan, Française mariée à un Italien, qui répondait avec impatience: «Oui, oui, tout à l'heure!» et oubliait les clients pour lire _notre_ communiqué.»

Je ne savais pas qu'en regardant, du haut de la terrasse de Frascati,--où promeneurs, enfants magnifiques, femmes oisives, marchands de fruits et d'eau citronnée, sont si ressemblants, le costume sauf, aux promeneurs d'autrefois,--qu'en admirant au loin la plaine, puis au delà de la plaine cette marge vaporeuse, d'un bleu suave, qui dénonce et cache la mer, je me laisserais prendre et troubler par une seule pensée: «Plus loin que cette plaine et d'autres plaines, plus loin que cette eau, ce n'est pas encore la France.... Si tu regagnais maintenant la gare de Rome, et le train, il te faudrait plus de trente heures encore pour atteindre, en touchant ton foyer, la _certitude_ que les êtres auxquels se suspend ta vie sont vivants et intacts. Croyais-tu pouvoir, sereinement, comme un touriste d'été, goûter la beauté de l'Italie et t'y réjouir de la croisade, comme fit l'autre jour cette mère romaine qui parait son fils, au départ, de fleurs de grenadier? Toi aussi, il y a un an, tu as donné la fleur à un soldat qui partait, et tu as ri. Mais il y a un an de cela, et c'était dans _ton_ pays. Qu'y a-t-il pour toi, loin du coin où tu as rassemblé, pour te garder la chaleur nécessaire, des livres, des portraits, des lettres? Que fais-tu ici? Retourne, ne résiste pas, retourne dans ton pays....»

Il faut, pour triompher de la crise quotidienne, faire appel à l'orgueil, à la curiosité, au devoir de connaître un peu plus. Il faut l'amitié délicate, l'empressement des Français fixés à Rome et des Romains que Paris retenait quelques semaines chaque année. Ceux-ci, rappelés par la même anxiété filiale, ont tous quitté, il y a deux mois, leur villégiature printanière; ils se serrent contre Rome, y subissent sans murmure juillet insoutenable, et se muent sans effort en soldats impatients de servir ou en vieillards dont le chauvinisme ne connaît pas de contrainte. J'ai vu, dans un salon romain, une mère amener son fils à un dernier _five o'clock_, montrer ce haut et large lancier à col blanc.

--Comment, il part? s'écrièrent les femmes présentes.

--Mais, Dieu merci! répondit la mère avec éclat.

De tels mots, où revit notre ferveur de l'an passé, le reflet, sur les visages, des premières victoires italiennes,--tout cela n'est pas pour calmer une sensibilité qui se croyait intacte, mais que onze mois d'alarme ont délabrée. Une _trattoria_ du Transtévère ouvre, au ras du trottoir, l'étroit et gai refuge qu'il faut justement à mon ennui d'exilée. Il est neuf heures du soir, l'appétit populaire, engourdi par la sieste, s'attable à peine. L'arrière-salle est un jardin couvert, accablé de lumière électrique, paré de drapeaux, qui fleure le safran et le vin frais. La _trattoria_ s'emplit d'une rumeur animale et bienfaisante, chaude de rires de femmes, de verres rudement maniés, de cris d'enfants. Car le petit ménage romain amène avec lui sa remuante progéniture, jusqu'au nourrisson, qui tette durant que sa mère vide un plat de spaghetti. A onze heures, les petits seront encore là, comme des moineaux éveillés, entre les tables.... Le vin des Castelli reluit dans des ampoules de verre qui portent, enfoncé dans leur pâte épaisse, le petit sceau de plomb du contrôle. Cela est nouveau comme le lourd gâteau qu'on me sert et qui succède au poisson rôti; tout est amusant pour les yeux, la main et le palais.

Des mandolinistes maigres, un peu infirmes, viennent d'entrer;--une chanson napolitaine manquait à cette fin de soirée. Mais ils grattent: et l'insecte musical qui semble danser frénétiquement dans la caisse bombée des mandolines ne chante ni Naples, ni la lune, ni la gondole, il chante ... la _Marseillaise_.

Cela est inattendu, cela est irrésistible. La fanfare militaire, ni la fastueuse canonnade bondissant d'écho en écho, ne me dispenseront pas une émotion plus grave, une larme plus joyeuse et plus spontanée que cette grêle et chevrotante _Marseillaise_, jouée au fond d'une _trattoria_ populaire de Rome, et qu'écoutent, front découvert, tournés vers elle comme s'ils pouvaient la _voir_, des hommes dont pas un seul n'est Français.

III

--Vous irez voir le marché des antiquaires, à Santa-Maria-di-Fiori?

--Allez plutôt voir, à Saint-Pierre, le salut où prient les soldats!

--Ne vous couchez pas si tôt ce soir, assistez, vers deux heures ou trois heures du matin, au passage des troupeaux qui traversent Rome, avec leurs chiens silencieux, leurs bergers à cheval....

--N'oubliez pas les Thermes de Dioclétien et la Vénus couleur de chair....

--Cet après-midi, je veux vous conduire à l'église Saint-Sabas et au cimetière des Anglais....

Romains de Rome, Romains de Paris, ils me parlent tous ensemble, jaloux de me montrer les joyaux de leur ville; chacun d'eux sachant à quelle heure un rayon oblique, traversant une église, l'embrase, à quel moment du jour l'ombre des cyprès croît, en fuseaux parallèles, sur un jardin de tombeaux. Mon ignorance ne me guidant point, je fuis seulement, d'instinct, la paix des musées, dont la sérénité me pèse, et le vide, plafonné d'or, des basiliques. Je me tourne vers les spectacles vivants où l'eau parle, où la ruine, la tombe et la statue se couronnent de vigne, où je puis quêter, sur des visages humains, une secrète, une amicale réponse à la question, toujours la même, que je ne formule pas....

Je n'ai eu garde d'oublier le jour où les brocanteurs couvrent le Campo di Fiori de vieux fers, de cuivres, d'antiquités truquées ou non. «Vous n'y trouverez rien d'intéressant cette année, c'est la guerre....» Je ne viens pas pour acheter: Je viens voir, deviner sinon voir, ce que Rome cache si bien: un changement, une hésitation, un ralentissement dans sa forte vie. Mais, ce marché du Campo di Fiori, la chaleur qui tremble comme un encens au-dessus des œillets rouges et des bottillons de jasmin, ne suffirait-elle pas à en chasser les curieux? Le soleil impose, à travers les manches, des rayons vésicants; un instant d'immobilité est puni d'une brûlure appliquée sur la nuque entre le col et les cheveux. Quel plaisir me guide entre les étalages, protégés d'un auvent de toile? Une marchande, belle entre ses tresses huilées et ses longs pendants d'oreilles, me tend avec une muette insistance un fût de vieille lampe peinte, des cœurs d'argent, des médaillons et des colliers à miniatures pompéiennes, où voltige sur fond noir une petite nudité ailée. Je m'éloigne, je manie des faux saxes soigneusement encrassés, et des vrais carlsbad, car il traîne ici d'abondants soldes d' «objets d'art» autrichiens. Que de jais en festons, de cailloux du Rhin et de marcassite en bordure, que d'étains récemment bosselés, et combien de fagots de petites cuillères à manche en filigrane....

Rien à acheter, vraiment, rien.... On me touche le bras: la belle marchande muette m'a rejointe et me tend, sans sourire, un lambeau de brocart troué. Elle exceptée, aucun marchand ne me retient ici. Je ne vois, assis sous les tentes qui battent au vent, que des femmes, quelques vieillards. Quelques-uns, ayant calé l'assiette de _risotto_ et la fiasque de vin entre une lampe juive, un écrin d'argenterie et un gril défoncé, déjeunent. Tous ces gens-là, me trompé-je? pensent, comme moi, à autre chose. Non, je ne me trompe pas. La marchande aux tresses huilées, qui m'a singulièrement suivie, se campe soudain devant moi, appuie sur mon regard son regard sévère, et me jette ce seul mot:

--_Tedesca?_

A mon geste indigné, à ma réponse:

--_Francese!_

Elle daigne sourire et pose, sans motif, avant de s'en aller, sa main sur mon épaule;--geste insolite, ébauche de caresse confiante, plus émouvante que le langage.

«_Tedesca...._» Il y a plaisir, pour une Française, à constater ici la suspicion de l'Allemand. Mais la suspicion populaire ne va pas qu'au Teuton. «_Tedeschi!_», c'est déjà l'injure que se jettent, ici comme à Paris, les gamins pendant le pugilat. Un ostracisme, plus courtois, referme peu à peu Rome devant l'étranger, tudesque ou non. Ouverte depuis des siècles à l'admiration indiscrète du monde entier, envahie d'artistes nomades, enrichie par les barbares curieux, la ville semble se reprendre à tous. Cela est sensible par les nuances autant que par les petits faits brutaux. On affectera devant moi, dans un salon romain, de parler peu de la guerre, et légèrement. On dira «l'avance sur l'Isonzo» comme «l'averse de ce matin», sans insister. L'attitude du pape, qui soulève Paris, se commente ici par une mimique prudente, des «tt... tt...», des hochements de tête, comme autour d'un fâcheux bulletin de santé. Dans un magasin, le commerçant tend l'oreille à mon accent, de même qu'il écouterait le son d'une pièce d'or douteuse.

Les musées n'ont plus de gardiens serviles, mais des geôliers prêts à s'interposer entre le chef-d'œuvre et l'intrus, entre la belle Vénus de Cyrène et la main sacrilège qui se pose sur son flanc plus vivant que la chair. Ce n'est pas seulement l'écho qui double mon pas sur le porphyre des basiliques, ni mon ombre qui joue entre les colonnes: si je m'arrête, j'entends encore les chaussons mous du sacristain qui m'épie....

L'hôtel même, bâti pour le passant, ne se soucie plus d'héberger une étrangère. Passeport, pièces d'identité, lettres d'ambassades ne font point que l'on soit, auprès d'un portier d'hôtel de la via Venato, _persona grata_. Mais il s'humanise quelques heures plus tard, et me glisse avec un sourire d'ogre affectueux: «Gabriele d'Annunzio (_sic_) il vous attend dédans le hall.»

Bien loin que je m'en irrite, j'aime les marques, un peu hargneuses, d'un «italianisme» si promptement armé, prêt à nommer ennemi--«tedesco!» l'étranger. J'aime qu'une bande d'ouvrières, qui jouaient à barrer la rue et à s'esclaffer, s'écartent et se taisent d'un air hostile, parce que j'ai parlé une langue qui n'est pas la leur. J'aime que Rome s'arrache à tout ce qui n'est pas son peuple, son passé, sa foi, comme un cavalier farouche s'enroule, d'un seul geste, dans son manteau. Et j'entends bien que ce n'est pas moi qu'elle injurie, la belle bouche des enfants poudreux qui, sur le bord des routes, insultent au lieu de mendier, et qui crie le même mot, toujours le même:

--_Tedesca!_

IV

Entre des palmiers, des chênes éternels, des rosiers grimpants, l'hôpital offert par la reine-mère aux blessés italiens est une villa princière où l'air pur, les chants d'oiseaux, la lumière éclatante ou tamisée abondent. Les jardins qui l'entourent versent jusque dans la via Boncompagni leurs palmes et les pétales des magnolias. Rien ne manque à cet hôpital modèle--que les blessés. Rome n'en a pas un. Jusqu'à présent, on les écarte d'elle, on la veut garder sereine parmi ses parterres clos, empanachés d'eaux jaillissantes. Que d'hommes valides dans ses rues, que de soldats tout neufs encore.... L'Italie ne voit pas le bout de ses vivantes richesses.

J'espérais visiter les premiers blessés de la guerre, mais une rigueur nécessaire défend l'accès des villes du front. Reporter ou reporteresse, Italien, allié ou neutre, nul ne pénètre dans la zone des années. Le même mot: «_Impossibile_», arrête celle-ci et celui-là, et rien n'entame une courtoisie qui ne discute même pas. Je ne verrai donc ni Bologne gorgée de troupes, ni Padoue, ni Mantoue ressuscitée en armes, guerrière qui dormait sous son pavois. Venise se ferme à tout passant. Et Rome ne recueille de la guerre que les bruits qu'on lui jette par-dessus le mur de fer.

J'écoute. Je regarde ceux qui, demain, partiront. Ils portent avec aisance la tenue réséda. Ils n'ont pas cet air déguisé, cette gaucherie, sympathique d'ailleurs, de nos recrues. C'est qu'ici la beauté masculine court les rues et s'accommoderait aussi bien de la toge que de la tunique à col de couleur et du képi à longue visière arquée.

Un médecin, venu du front, a vu des ambulances et n'en rapporte que joie, que patriotique orgueil.

-Quelle race que la nôtre! dit-il. J'ai visité un millier de blessés ou de malades de la guerre. Je n'en ai pas trouvé un seul qui fût atteint d'entérite ou de tuberculose. Et les blessés qu'on sauve guérissent si vite!

Le long des ruelles du Transtévère, dans les fossés du Gianicolo, dans l'ombre massive du Teatro Marcello, qui soude sa ruine énorme et enfumée aux petites maisons d'une _piazza_ tout éclairée de citrons et de tomates, partout pullulent les fils et les frères adolescents de ces soldats dispos. Souvent leur pauvreté florissante fait envie, et leur nombre donne à penser. On ne peut pas ne pas les voir, car l'habitude familiale, même dans la classe aisée, ménage à l'enfant sa place au restaurant, aux réunions et aux promenades d'après-midi. Y a-t-il beaucoup de maris français qui se chargeraient, comme en Italie, d'emmener, d'amuser, de soigner pendant tout un dimanche, avec une patience de nourrice, quatre ou cinq bambins dont le plus jeune ne marche pas droit encore? Nous sommes loin de l'enfant français et anglais, relégué à la _nursery_....

Mais c'est dans les rues pauvres que j'aime le mieux regarder la marmaille romaine. Assises sur des seuils ténébreux, de jeunes mères étalées sont couvertes et parcourues d'enfants, comme des lices tranquilles qui laissent jouer et se battre sur elles une progéniture déjà endentée. Le plus beaux sont les plus graves, avec leur luxe de cheveux bouclés et de longs cils, leur bouche dédaigneuse au-dessus d'un petit menton spirituel. En grandissant, les garçons deviennent les minces faunes dorés qui ont enchanté les sculpteurs et les peintres; les fillettes atteignent, vers quinze ans, une perfection qui requiert tous les regards. Elles supportent d'ailleurs qu'on les admire, et c'est le spectateur, gêné, qui se détourne, devant ces calmes visages sans rougeur, ces lèvres au duvet de velours qui sourient à demi, promptes à exprimer ce que tarde à dire l'œillade un peu nonchalante. L'attache du cou, la nuque sous les cheveux, donnent à les contempler le même plaisir qu'un vase très lisse, une colonne polie, un fruit achevé dans sa forme. Les adolescentes ne l'ignorent pas; elles savent aussi que cinq ou six années muent en jeune matrone une nymphe élancée. Mais elles choisissent tôt un amour, un foyer, s'y attachent et s'y reposent comme une plante, lourde de fruits, s'appuie au mur, et tout autour d'elles grandissent d'autres faunillons, de nouvelles petites nymphes dont elles ne songent pas, comme en notre bourgeoisie avare, à limiter le nombre.

Aussi reviens-je fréquemment aux rues, aux places où des volées piaillantes d'enfants se disputent les citrons tachés, les melons et les tomates fendus, les bribes du marché matinal, aux voies et aux parvis où se lit, en grouillement sain, riant et misérable, la destinée magnifique d'une race qui ne se lasse pas d'enfanter et qui peut dire à ses fils, impatients et serrés sur une patrie étroite, entre des frontières d'eau: «Mais il y a, pour vous, toute la terre!» Malgré moi je m'attarde ici à un spectacle, toujours rare chez nous et qu'une guerre de douze mois, en France, a prohibé: les femmes enceintes, opulentes, massives au soleil comme des tours, qui marchent en portant devant elles l'avenir et la fortune de l'Italie.

_UN TAUBE SUR VENISE_

Juillet 1915.

I

4 juillet, six heures et demie du matin.--Un soleil blanc d'orage, des nuées que la mer plate reflète en gris, en vert d'huître. Une journée de sirocco, puis une nuit sans étoiles ont laissé tièdes les dalles des Schiavoni et les balcons de marbre. L'église du Rédempteur semble flotter, soulevée au-dessus de la mer comme un mirage.

La nuit a paru longue. De sa vie nocturne d'avant la guerre, Venise n'a gardé qu'un chuchotement, une respiration qu'on distingue en tendant l'oreille: coups de langue de la vague contre un pont, grincement d'une chaîne de barque, et, vers l'aube, le départ discret d'une seule gondole. Les _vaporetti_ militarisés ronronnent plus tard, un peu avant cet instant matinal, déjà engourdi de chaleur, qu'un coup de canon, soudain, secoue.

Un deuxième coup de canon, un troisième, plus lointain. Les échos magnifiques des palais rejettent le son vers la mer. Penchée à la fenêtre de l'hôtel, je cherche l'avion ennemi: il est très haut, il franchit un étroit abîme bleu entre deux nuages. Une foule paisible, sans cris, s'accoude au marbre du pont; des Vénitiennes minces étendent vers l'aéroplane leurs bras, d'où les longues franges noires du châle pendent comme des algues. Elles se mêlent, pour le plaisir des yeux, aux matelots blancs. Il n'y a point de hâte, ni de frayeur, et pas d'autres cris que le miaulement menaçant des sirènes. Des canots automobiles s'élancent, rayant la mer.

Un coup de canon tout proche, parti de l'île du Rédempteur, ébranle l'air, les tentures, la verrerie, frappant les poumons et les oreilles d'un choc presque agréable. C'est la fin de l'alerte: le taube qui menaçait saint Georges debout sur l'église vire, s'éloigne, ayant jeté trois bombes à la lagune; il lui a suffi de voir, du haut des airs, les avions français ouvrir, hors des hangars, leurs ailes. L'un d'eux le poursuit sur la mer, et lorsqu'il revient, une heure après, Vénitiennes noires et matelots blancs ont gagné, ceux-ci leur poste, celles-là l'ombre fraîche et moisie des ruelles. Les oriflammes dominicaux flottent sur Saint-Marc, éventent la place vide et brûlante. Et la femme de chambre qui m'apporte le thé résume avec dédain l'incident, en ces termes héroïques et brefs:

--Ce n'est rien. L'ennemi est venu. Nous l'avons chassé.

II

Juillet, opprimant Venise, évapore, sur le plus bas degré de ses «portes d'eau» l'eau lourde et reposée, l'eau que ne battent plus la rame ni l'hélice. Dans l'ombre des petits canaux où j'ai fui, vers cinq heures, la fournaise des Schiavoni et les marbres qui brûlent la main, je n'ai trouvé que l'odeur des eaux basses, qui sentent le soufre, l'évier gras, le fruit tourné et l'égout riche. Cette odeur de Venise d'été s'insinue par les fenêtres closes, supprime l'appétit, et distille une fièvre indolore, qui se trahit seulement par une paresse agréable et le tremblement du journal que je tiens déployé....

Le sirocco a secoué, vers six heures, quelques gouttes de pluie chaude,--autant qu'il en tomberait d'un bouquet mouillé. Une seule voile de barque, ocre et rose, sur la lagune d'un bleu éteint, se balance. Des vieillards et de nonchalants adolescents, assoupis sous le Palais des Doges, dans l'ombre nouvelle de la colonnade,--chaque colonne de marbre a maintenant son double en colonne de brique qui l'épaule--attendent la fin du jour. Que ne l'ai-je comme eux attendue, un pigeon familier sur chaque poing, la joue éventée d'ailes?

C'est que je ne suis qu'une Française impatiente, point encore soumise à la torpeur de Venise. Je suis l'unique voyageuse, _la_ voyageuse de Venise. J'ai pour moi seule le spectacle sans prix de Venise vide de touristes et d'étrangers, Venise fragile au bord d'une mer menacée, Venise qui se cache sous le sable comme le poisson plat quand passent les mouettes.

Une initiative intelligente inventa, pour protéger tant de beautés branlantes, de les bastionner de sable. Les chefs-d'œuvre de Saint-Marc, emmaillotés, regrettent la lumière, les chevaux de Lysippe, murés, tendent leurs naseaux vers d'étroites prises d'air, dans la cour du Palais des Doges. L'Ève et l'Adam ne seront plus nus avant la paix, et le fier Colleone s'abrite bizarrement sous un toit de chalet normand. L'élan est donné, où s'arrêtera-t-il? Venise, vide, oisive, joue au sable, et va couvrir la moindre corniche délicate offerte à sa sollicitude éveillée. On vient d'encager la capricieuse _Fortuna_, debout et tournant à tous les vents au faîte de la Dogana, et le saint Georges rutilant de San-Giorgio-Maggiore, visé hier matin par un taube d'Autriche.

Mosaïques d'or, voilées de toiles grises, statues sous les langes, campaniles dont un terne badigeon empâte le métal vif, tout cet effort mimétique que tente Venise pour se mêler à l'eau trouble, à la brume, à la pierre anonyme, semble aujourd'hui se mirer dans le ciel brûlant et cendreux. Sous le balcon de l'hôtel cependant, à mesure que vient le soir, s'accroît une foule fraîche aux regards: ce ne sont que matelots blancs au col bleu franc et longues filles de Venise, minces, en châles noirs. Elles viennent, s'en vont d'un pas vif et muet, d'autres matelots passent, et recomposent incessament le défilé blanc, bleu, noir, parfois vert-gris comme le saule ou comme le gazon foulé, quand s'y mêlent des officiers et des soldats de l'armée de terre.