Les heures longues, 1914-1917

Part 4

Chapter 43,798 wordsPublic domain

L'exposition rétrospective du jouet est là pour nous rappeler quel fut, de tout temps, auprès des enfants, le succès du détail soigné. Nous n'avons pas tous oublié nos cris d'admiration, autrefois, devant telle chevelure impalpable de poupée, telle robe dont la dentelle minuscule copiait le grand volant de la robe de «maman». Aucune de nous n'a perdu la mémoire, ni l'affection, de la toute petite montre de poupée pendue à sa chaîne déliée, du miroir à main grand comme une larme, des boucles d'oreilles dont la perle de corail était grosse comme un grain de millet.... Il n'est pas normal qu'un enfant porte en soi, à trois ans, à six ans, une préférence pour les croquis ou pour les caricatures qu'essaient pour lui des artistes, et qui nous charment. Le goût de la simplification, et de la simplicité, cela vient plus tard, bien plus tard.

Mais j'avoue volontiers que j'achèterais, moi, certaine «ferme» de bois où pullulent le canard blanc et l'oie grise, et certain cheval héroïque, qui participe de l'hippocampe, de l'idole papoue et du taureau d'Assyrie....

J'emporterais aussi des ouvrages ingénus, ceux des soldats blessés et guéris qui tressent l'osier, creusent le bois, peignent le carton. Et je sauverais particulièrement des petites mains destructives de ma fille les brins d'herbe qu'un génie inconnu tourna à la ressemblance surprenante d'oiseaux et de sauterelles. Ces œuvres-ci ne sont point signées. Mais pourquoi leur auteur ne serait-il pas un jeune soldat paysan, hier encore gardeur de troupeaux, un de ces bergers rêveurs qui cueillent, sans quitter l'ombre de la haie où ils sont couchés, le jonc pour la cage à sauterelles, la baguette souple pour les corbeilles et l'herbe en rubans plats qui imite, nattée, tordue, fendue et nouée, la penne, le bec, la serre délicate d'un oiseau, ou bien la sèche patte et l'aile translucide d'une sauterelle?...

_RÉPÉTITION GÉNÉRALE_

Juin 1915.

Une générale, une vraie, la première depuis la guerre. Nous y sommes tous venus, poussés par le même empressement, retenus par la même appréhension, et traduisant notre trouble par le même mot vague: «C'est drôle, ça me fait quelque chose....»

Aucun visage nouveau ne nous attend dans les couloirs, où pas un de nous cependant ne goûte, fût-ce une minute, l'illusion d'avoir rajeuni de douze mois. C'est en vain que les robes de l'an dernier abondent, et les manteaux de 1914. Dès le premier entr'acte, il règne ici une modestie inusitée. Moins de rires, moins de rouge insolent aux joues des femmes; et comme cela leur sied, cette hésitation affectueuse à s'interroger: «Vous avez de bonnes nouvelles? Où est-_il_? _Il_ peut vous écrire facilement?» Elles ont perdu un peu de leur assurance, un peu de cette âpreté qui les dresse, en public, les unes contre les autres. La jupe de douze lés frôle une jupe étroite, qui date, et la jupe ample n'a point de morgue, et la jupe étroite n'a point d'envie, car toutes deux, lentement, virent ensemble pour suivre le passage d'un officier convalescent....

Les hommes se comptent de l'œil. L'attente du premier acte les trouve taciturnes, et jusqu'au premier entr'acte l'atmosphère des couloirs ne réussit pas à redevenir théâtrale. Il faut pour cela que le premier acte, en finissant, libère un public transformé, détendu, repris, pour une heure, par _l'autre_ souci: l'amour.

Hommes mûrs ou jeunes hommes, et femmes de tout âge, les voici tous occupés à présent de la pièce, redisant les mots de l'auteur, riant ou hochant la tête,--car c'est une histoire d'amour et de jalousie. Ils contemplent encore, malgré le rideau baissé, un couple orageux d'époux aimants, coupables, malheureux. Ils continuent de contempler, de loin, l'amour, avec envie, avec crainte, avec passion, avec impatience. Ils espèrent le retour à l'amour, à toutes ses catastrophes normales; ils ont l'air de se dire:

«C'est comme ça que nous serons, enfin, enfin, bientôt,--après la guerre....»

_CHIENS SANITAIRES_

Mai 1915.

Nous voici, nous, patrouille perdue, arrêtés, hésitants, dans le bois.... Il n'y a pas une minute à perdre. L'un de nous crayonne quelques mots sur une feuille de carnet et la confie à notre agent de liaison,--il s'agit pour lui de rejoindre à tout prix notre «gros»....

«_L'ennemi est à cinquante mètres. Sommes repérés. Que faire?_»

D'un bond, notre agent de liaison s'enfonce dans le taillis. Comme il court! Il porte un caparaçon timbré de la Croix-Rouge, il est gris de poil, fauve de prunelles, il montre des dents de loup et six doigts à ses pattes de derrière.... Son nom? Turco, berger de la Brie.

C'est pour lui, et pour une demi-douzaine de chiens destinés aux armées française et britannique, que nous jouons à la guerre dans le parc de Saint-Cloud. Mais les chiens, eux, ne jouent pas. Ils travaillent. Ils ont la foi, ils délirent de l'envie de servir. Tout à l'heure, la voiture qui nous amena tous ensemble débordait de démons fiévreux, râlant, buvant le vent, saluant de la voix au passage un soldat dont ils reconnaissaient l'uniforme. Quelques-uns, raidis, semblaient pris d'un frisson sacré. Yeux veinés d'or, chargés de loyales menaces, bouquet de langues fraîches, toisons rudes, tout cela sentait la litière propre, la bête saine, le chenil lavé au coaltar....

La patrouille attend, paresseuse, parmi les violettes et les sceaux-de-Salomon. Une branche de merisier secoue sur nous ses pétales et son odeur de miel.

--Turco doit revenir, explique le chef de la patrouille, dresseur connu de chiens de guerre. Il apportera une lettre, un colis de victuailles, un guide, un secours quelconque. Traversons la route, gagnons l'autre bosquet, il aura plus de peine, mais il nous trouvera.

Plus loin, d'autres merisiers blancs nous abritent, d'autres violettes, et des jacinthes bleues, occupent notre attente. Il n'y eut jamais autour de Paris un printemps plus beau, plus désert, plus gonflé d'espoir, de larmes, de promesses... Le rossignol qui chante au plein jour se tait soudain, à cause d'un patara, patara, patara, sur les feuilles sèches: notre agent de liaison est à nos pieds, fier, haletant, portant au collier cet avis ironique: «_Débrouillez-vous. Cuisez ennemi à l'étouffée._»

L'instant d'après, toujours muet, zélé, le chien emporte notre protestation indignée:

«_Ennemi trop coriace, cuisson impossible. Envoyez au moins photographe bien armé!_»

Et la joie du chien est telle, lorsqu'il ramène vers nous les renforts photographiques, son cœur bat si vite, non de fatigue, mais de l'émotion d'avoir réussi, qu'aucun de nous ne rit. Au carrefour, un lieutenant d'infanterie garde à présent Turco au bout d'une courte laisse, et baisse orgueilleusement les yeux sur lui.

--Ils vont partir ensemble demain, m'explique-t-on. Ils rejoignent à Arras. Ils font une belle paire, tous les deux, n'est-ce pas? Un mois et demi de dressage, et Turco sait tout faire: porter les messages, trouver les blessés sous bois et en plaine, cueillir délicatement sur eux le mouchoir, le képi, rapporter la _preuve_ enfin qu'un homme gît quelque part, en train de perdre son sang et ses forces.... Tenez, cet autre chien, le bouvier flamand qui se roule de chagrin de ne pas travailler, il sera, il est déjà merveilleux. Le képi, le mouchoir manquent-ils au blessé? le chien invente, arrache un bout de capote, ronge le ceinturon, fouille les poches, pour rapporter sa pièce à conviction. Il raisonne, il tire des conclusions.... Mais tous n'ont pas comme lui du génie....

C'est une femme à présent qui parle, l'une de celles qui donnent sans bruit leur temps, leur argent, leurs soins à l'Œuvre du Chien Sanitaire. Elle vit des heures sereines dans ses chenils, parmi des chiens que la rivalité rend parfois féroces, parmi des soldats, des dresseurs, des soigneurs de bêtes. Son armée, toute petite encore, de ravitailleurs, de messagers, de brancardiers à quatre pattes, connaît, outre la joie de servir, le bonheur d'être formée par un choix intelligent.

Il n'est pas question, comme en Allemagne, d'une sélection de race. L'intolérant fox-terrier, le bouvier des Flandres au regard d'homme, le bas-rouge réfléchi, le briard plein de feu, peuvent prétendre à l'honneur de devenir chiens militaires. Ici, on sait quel crédit il faut faire à un beau cerveau de chien.

Près de moi, j'entends:

--Nous n'en aurons jamais assez. En Allemagne, ils en ont des milliers.... Vingt-deux des nôtres, sur les cent quatre-vingts qui sont dans la banlieue, vont partir cette semaine pour le front, parfaitement instruits....

Parfaitement instruits.... Soldats, ou chiens? Je ne sais plus de qui l'on parle. Ceux-ci sont dignes de ceux-là. Il n'y a qu'à voir s'éloigner ensemble, déjà amis, ces deux braves qui rejoignent demain: le lieutenant et le chien Turco. Drap bleu-gris, et poil gris-bleu, silencieux, agiles, ils sont déjà couleur d'horizon, couleur de l'ombre azurée des haies, couleur de l'argile bleuâtre des tranchées. Un beau couple de chasseurs qu'on «citera» peut-être ensemble. Car l'Œuvre a son tableau d'honneur et ses martyrs.

Chiens, nos compagnons dans la guerre et dans la paix, chiens, de qui la confiance humaine exige et reçoit tout, chiens, c'est pour notre édification que je veux dire le beau destin de Pick, chien sanitaire fameux. Il servit son pays et ses frères soldats, et mourut glorieusement, le flanc percé d'une balle allemande.

Mais on ne m'a pas appris le nom des deux blessés qui attendent, à Alfort, la cicatrisation de leurs pattes brisées....

Et quand au petit fox-terrier anonyme, gros comme un lapin, qui, après avoir retrouvé _cent cinquante_ blessés à la bataille de la Marne, s'égara et sut revenir à son maître à travers les lignes ennemies,--celui-là a déjà reçu sa récompense: il est retourné au front, dans les Vosges.

_UN CAMP ANGLAIS_

Mai 1915.

C'est une ville kaki, plate, répandue au bord de Rouen gris et coiffé de fumées. Des soldats couleur de sable évoluent le long de ses avenues entaillées dans la terre vive, sortent des tentes de toile beige, s'abritent sous des maisons de planches dont ils imitent eux-mêmes la nuance un peu roussie: kaki, kaki, tout est kaki.

On ne peut, en visitant le camp, qu'admirer. Les abris et les hommes sont juste au même point de solidité, de stabilité, et comme enfantés l'un par l'autre. Une salle de conférence vaste, bien assise, cernée à sa base d'un ornement riant et puéril de fleurs et de cailloux ronds, lâche une soixantaine de Tommies robustes et géométriques. Une boulangerie en activité pond, en même temps que ses soldats rissolés, des pains blonds et bruns.... Les hommes qui creusent là-bas des puits artésiens font songer, prompts à bondir hors des fosses, à ces insectes du sable marin, grésillant à marée basse comme des grains de silex vivants....

Rien ne manque ici. Le camp anglais a des concerts, des boxes bien alignés pour ses chevaux, des abreuvoirs où l'eau courante frémit, des cinémas, des chapelles, des garages, des restaurants, des salles de repos, de lecture et de correspondance, des infirmeries où la main tâtonnante des malades trouve, sur le mur de toile, un commutateur électrique.

Il y a tout. Cette abondance, cette perfection même, et l'allure des soldats, leur allure si particulière de tranquille agilité, inspirent au premier abord une sorte de découragement respectueux, l'image d'une mobilisation figée, l'effroi d'une guerre qui ne finirait jamais.... L'impression ne dure guère. Chaque jour, grossi régulièrement par des débarquements d'Angleterre, le camp déverse vers les fronts divers le flot mesuré de ses combattants. En voici douze cents, qui descendent vers la gare et les automobiles de transport, nets, brossés, bien guêtrés, irréprochables, tous vermeils du fard uniforme que le soleil inflige à leurs carnations blondes. Curieux, ils tournent vers nous des yeux que le hâle fait plus bleus, et des sourires de premiers communiants....

--Où vont-ils?

C'est une question irrépressible. Mais le jeune officier kaki, interrogé, lève la main en signe d'ignorance:

--Je ne sais pas, dit-il, sans accent. Ils font partie de l'armée britannique.

Et il ajoute, répondant à notre regard de surprise:

--Moi, je suis officier indien, né dans l'Inde. J'ignore tout de l'armée britannique. Moi, je suis de là....

Cet «Indien» rose et blond désigne derrière lui une autre région du camp, appauvrie aujourd'hui par un départ récent des troupes de l'Inde. Les avenues sont vides, sauf, de moment en moment, un cuisinier aux jambes nues, aux pieds dansants, qui va d'une tente à l'autre; sauf quelque surprenant infirmier à la tête voilée, qui abaisse, pour passer près de nous, des paupières mystérieuses sur des yeux léonins.

--Vous voulez voir une des cuisines du camp indien?

C'est toujours le même édifice de bois, une belle et bonne maison démontable, éclairée par l'électricité. Mais ici nous cherchons vainement les fourneaux de fonte: sous l'ampoule lumineuse, un chaudron de sorcière fume, posé sur trois pierres, et d'un être accroupi, indistinct, sort une longue main foncée, fine, d'une noblesse sauvage, qui jette à poignées, dans la vapeur, je ne sais quel charme....

L'heure vient de quitter le camp, de regagner l'autre Rouen par un des tramways, que nous croisions tout à l'heure, chargés de Sikhs en turban, graves, et d'infirmières anglaises, beaucoup moins graves sous leur chapeau de boy-scout et leur court mantelet margé de rouge. Encore un instant, le temps de prendre une fleur à l'un des mille petits jardins en plates-bandes, orgueil du camp,--le temps de consulter l'affiche à la porte d'une salle de conférences, et d'y lire:

_Demain, à 4 heures,_ _CAUSERIE SUR JEANNE D'ARC_

_UN ZOUAVE_

Mai 1915.

Au moment où une fraternité irrésistible soulève vers nous l'Italie, je songe à un ancien capitaine du 1 er régiment de zouaves. Il pourrait vivre encore, il n'aurait que quatre-vingt-six ans. Il avait laissé en Italie toute sa jambe gauche, coupée en haut de la cuisse, l'année 1859, à Melegnano,--en France nous disons Marignan.--Il en était revenu radieux, entre sa béquille et sa canne, et quand on lui demandait, avec une compassion discrète:

--C'est à l'hôpital de Milan, n'est-ce pas, que l'on vous a...?

--Oui! s'écriait-il.

Et il ajoutait, sur le ton le plus fat des confidences amoureuses:

--Ah! mon ami!... Les Milanaises! Ah! quels souvenirs! C'est la plus belle année de ma vie!

Le jour qu'il fut blessé, abandonné au creux d'un fossé, un de ses hommes _revint_ le chercher, le chargea sur son dos et l'emporta sous le feu. Pendant qu'il marchait, le soldat entendait au-dessus de lui rire le blessé, qui lui tirait les cheveux à poignée et disait:

--Quatre jours de boîte au soldat Fournès! _Primo:_ porte les cheveux longs; _secundo:_ s'est permis envers son capitaine une attitude familière et déplacée!

C'était un zouave, un zouave comme beaucoup de zouaves d'autrefois et d'aujourd'hui.

Il racontait la campagne de Crimée, le choléra, Sébastopol, à sa manière. «Beaux soldats!» disait-il des Russes. Et cet hommage ne contenait aucune modestie, car il se savait--le nez court et ouvert, les sourcils hérissés sur de clairs et terribles petits yeux de chat,--tout ressemblant à un cosaque.

La neige, la famine, l'herbe cueillie sous les chevaux morts et mangée crue, il en parlait comme d'autant de faveurs spéciales, que la chance lui avait personnellement octroyées, et le choléra devenait une farce gauloise:

--Oh! le jour où j'ai fait croire à cet animal de Guillemin qu'il tournait au vert et qu'il en avait pour deux heures! Il le croyait, il était là, assis dans la neige, à se tortiller en se tenant le ventre.... Je n'aurais pas donné ma place pour une invitation aux Tuileries!

Une modestie singulière, ou bien le mépris de tout ce qui apporte le mal et la mort, lui conseillait l'emploi des diminutifs. Le froid mortel de la Crimée n'était plus qu' «un joli frisquet», ses quatre autres blessures de «petits accidents», et il appelait son amputation un «élagage nécessaire».

--Car, déclarait-il avec arrogance, ne vous y trompez pas! Ce n'est pas une jambe de moins que j'ai, c'est une de trop que j'avais.

On l'eût pu croire, à le voir danser à la corde, et sauter debout sur un billard.

Ses camarades, qui ne sont pas tous morts, se souviennent peut-être qu'il fut l' «homme à la salade».

--Un soir, en Crimée, racontait-il, à l'heure du frichti.... Oh! nous ne manquions pas de tout! nous avions du tabac, et même un peu de feu, mais rien à y cuire. Mon ordonnance m'apporte la salade, je devrais dire le fourrage, car l'huile et le vinaigre manquaient depuis deux mois.

«--Bougre de mal appris, dis-je à ce gros pétras, tu as oublié d'assaisonner la salade!

«--Mais, mon lieutenant, vous savez bien qu'il n'y a plus que sous la tante à Canrobert qu'on a de l'huile et du vinaigre.

«--Eh bien, qu'est-ce que tu attends pour porter ma salade à Canrobert? File! Et qu'il la soigne, ou il aura de mes nouvelles!

«On rit, je rallume une cigarette et on tâche de penser à autre chose. Au bout d'une heure, qu'est-ce que je vois arriver? Mon gros pétras d'ordonnance, portant un saladier comme le Saint-Sacrement, un saladier plein de salade à l'huile, au vinaigre, au poivre, au sel.... Je hurle:

«--Qu'est-ce que c'est que ça?

«--Mon lieutenant, c'est la salade.

«--Quelle salade?

«--Celle à Canrobert. Je suis été à la tente à Canrobert, comme mon lieutenant me l'avait dit. J'ai dit à Canrobert que mon lieutenant commandait comme ça qu'il fasse une salade soignée.

«--Alors??? alors??? Qu'est-ce qu'il a dit?

«--Il a rien dit. Il a fait la salade. Je vous la rapporte, mon lieutenant.

«Le temps d'enfiler ma tenue numéro un, qui consistait à jeter ma couverture et à essuyer la neige sous mon séant, je filais chez Canrobert. Je me trouve devant lui, le bec cloué, pendant qu'il me regardait, le sourcil au ras du nez. Enfin, j'articule:

«--Je ... je suis ... tout à l'heure.... La salade....

«Il ne pipait pas, il me regardait. A la fin:

«--Ah! ah! vous êtes l'homme à la salade? Elle était bonne, ma salade?

«--Je ... mes excuses....

«--Allez, lieutenant. Et surtout, dites que je fais très bien la salade. Je tiens énormément à ma réputation de cuisinier.»

C'est de l'Italie que le zouave était resté épris. Debout et si vif encore à soixante-dix ans, sur sa jambe unique, il chantait des chansons italiennes, il rajeunissait à nous peindre les fleurs, le soleil, les femmes de l'Italie, et ses récits oubliaient deux choses, toujours les mêmes,--deux minces détails: les Autrichiens et sa blessure.... Un zouave, enfin, un vrai zouave comme tant de zouaves de 1859 et de 1915. Seulement, celui-là me semble encore plus beau que les autres, parce qu'il était mon père.

* * * * *

Il eut,--amputé, convalescent, et plus impatient dans son lit d'hôpital qu'un loup en cage,--la visite de l'empereur. Napoléon III allait de lit en lit, serrant des mains fiévreuses et questionnant les blessés. Le capitaine de zouaves ne montrant, hors du drap tiré, qu'une jeune tête maigre, aux yeux furieux et gais, l'empereur lui demanda:

--Vous, mon ami, où êtes-vous blessé?

--Rien, Sire ... une égratignure.

--Une égratignure? Montrez-moi donc ça?

Le zouave montra «ça»,--et l'un des aides de camp de l'empereur, mort il y a cinq ans, n'oublia jamais «ça».... L'empereur dit, après un moment:

--Je voudrais faire quelque chose pour vous....

--Mais, Sire, j'ai la croix--et quelques médailles.

--Ne puis-je rien vous donner de plus?

--Ma foi, si.... Une béquille, Sire.

Il l'eut, avec une petite perception dans l'Yonne. Et sauf qu'il protégea son village au moment de l'occupation allemande, en 1870, ce zouave, enchanté que la vie l'eût mené de Toulon à la Guyane, en Afrique, en Crimée, en Italie, ce soldat amoureux de la bataille, connut la mélancolie humiliée de n'être plus qu'un retraité, béquillant ou sautant à clochepied de sa maison à son jardin. Il n'y eut plus, pour lui, qu'une fête héroïque: son riant enterrement dans un cimetière fleuri. Quelques vétérans, noueux, durs, ébranchés comme lui, le suivaient, avec la petite foule familière du village qui frôlait tendrement, sans respect, le cercueil du zouave, un beau cercueil de bois nu, paré magnifiquement d'une tunique trouée, la tunique à large jupe, la tunique à taille de guêpe des officiers du Second Empire.

_IMPRESSIONS D'ITALIE_

Rome, juillet 1915.

I

Quitter Paris pour la première fois depuis onze mois, s'éloigner, par un soir sec et lourd, de Paris obscur, patient, résigné à tout ce qui peut servir son magnifique et sûr espoir;--et s'éveiller à Aiguebelle, sous des monts dont une pluie récente fait plus bleus les sapins, plus bondissantes les cascatelles, cela déjà semble une fête, une surprise qu'on n'a pas méritée. Mais passé le tunnel de Modane, tout éblouit. Qu'il est beau, ce versant des Alpes italiennes, arrosé d'eaux pures, fleuri, drapé de vignes, moiré de maïs, frais en dépit de l'été, chaud malgré la neige voisine! Ce n'est pas encore la monotone abondance milanaise ni la triple richesse, sur une même terre, des céréales et des pampres suspendus aux arbres à fruits. Ici, la fleur se prodigue, le pâturage fait songer à la pelouse et le torrent aux jeux d'eau. Quelle proie que cette terre, pour un envieux voisin!...

L'émerveillement m'accompagne, et la confiance. Je pense, en regardant les gens de ce pays, soldats dans les gares, paysans accoudés aux barrières, appuyés sur la bêche ou la faux: «Voici les miens, voici les _nôtres_. Il n'en est pas, parmi les êtres humains, qui nous ressemblent, même physiquement, davantage. Le soleil a bruni ceux-ci d'un hâle plus généreux; des farines et des vins sans fraude dotent leurs femmes d'un sein plus riche, leurs enfants d'un estomac, d'une dentition plus robustes; sauf cela, ils nous ressemblent. La proportion de leurs traits, le rythme de leurs corps nous sont, dès l'abord, familiers, pénétrables. Tout ici me préserve de l'angoisse inévitable qui m'attendait autrefois en Allemagne, au contact de l'animal humain prussien ou bavarois, d'un rose porcin, souvent prognathe, le nez court et la lèvre longue, avec de fortes pattes pesantes et lentes....»

Malgré la présence, dans les gares, des _bersaglieri_ coiffés de plumes et des officiers réséda, j'emporte, de station en station, jusqu'au delà de Gênes, l'illusion de voyager dans un pays oublié par la guerre. Gênes, jaune sur un ciel boursouflé d'orages, regorge d'hommes jeunes, ouvriers, marchands, en costume civil. L'air est plein d'une active odeur de charbon, de goudron, de mer. Le train escalade, pour joindre le golfe, des jardins négligés, des églantiers rouges, jette ses escarbilles brûlantes sur des lauriers-roses. La mer, que nous longeons enfin, ne porte aucune trace des cruels conflits et baigne des villages couleur d'ocre, épanouis, toutes portes ouvertes et versant au flot un tribut florissant d'enfants nus qui jouent dans la vague....

Soudain, à la nuit tombante, près de Rapallo, notre train, ralenti, croise un autre train,--puis-je nommer ainsi ce long char débordant de rires, de chants, de frénétiques mandolines? Cette fusée de fête qui s'enfonce dans le crépuscule, c'est un départ de troupes italiennes. Oui, le «peuple de mandolinistes» s'en va en guerre! J'ai reconnu l'accent, l'ivresse, la guerrière insouciance de _nos_ soldats. Ces rires, ces chants, c'était l'hymne de départ de nos chasseurs, de nos marins, de nos zouaves traversant Paris et sa banlieue, et jamais chanson d'Italie n'eut dans mon cœur un écho plus français.

* * * * *

La guerre, la guerre.... Des rencontres de trains militaires, les uniformes sur les voies, la variété des cartes postales et des emblèmes patriotiques vendus dans les gares m'ont ramenée à ce mal qui vit avec nous, auquel nous avons consenti tous ses droits et qui se nourrit de nous-mêmes. J'arrive à Rome: les roulements de tonnerre, de grêle, de pluie, mêlés d'éclairs de foudre et de soleil;--la guerre....