Les heures longues, 1914-1917

Part 3

Chapter 33,767 wordsPublic domain

--Les dames de Paris. Les jolies clientes de mon mari. Vous croyiez le Paris féminin au complet, dès la Noël, et bien avant? _Elles_ arrivent. Il en arrive tous les jours. Elles sont fraîches, reposées par une longue saison de campagne ou de province, mais on les reconnaît, on les reconnaîtra pendant quelques temps, ces dernières revenues, à leur volubilité, leur mine déçue devant notre Paris d'à présent, et surtout à deux particularités qui les démodent singulièrement: elles se maquillent et elles parlent ambulance. Ici, ça ne se porte plus. On fait, ou on ne fait pas, son petit métier d'infirmière, mais on n'en parle pas. Les femmes n'arborent plus le rouge en croix au corsage, ni sur les joues. Du fard, trois rangs de perles au cou et des aigrettes: rien de tel pour signaler, sur une femme, un récent retour des provinces élégantes. Quelques-unes de nos artistes y gagnent un petit air de vedettes étrangères en tournée, un je ne sais quoi de brillamment moldo-valaque, que leurs paroles ne démentent pas. Oh! les clientes de mon mari, vous ne pouvez pas savoir....

--Je pourrai, si vous me le dites.

--... Leur manière de téléphoner: «C'est vous, docteur?» Je réponds: «Non, madame, le docteur n'est pas là.» Et j'entends un «ah!» effondré. Puis ça reprend: «Il rentrera pour déjeuner?--Je ne pense pas, madame, le docteur avait affaire assez loin d'ici.--Où donc, mon Dieu?--Du côté de Berry-au-Bac, madame.» Croiriez-vous que, sur vingt de ces ... retardataires, quinze, pour le moins, m'ont demandé si «le docteur» était absent, malade, mandé pour une opération, enfin qu'elles ont pensé à tout, à tout, sauf que mon mari pouvait être,--simplement, ordinairement, inévitablement,--à la guerre?

_FEMMES SEULES_

5 février 1915.

Il y a une œuvre, à Paris, qui veut donner du travail, à domicile, à des mains blanches, soignées, naguère oisives. Il était temps. La faim ne fait pas toujours sortir le loup du bois, et l'on tremble de pitié, à voir le défilé des petites louves, muettes, qui maigrissaient fièrement dans leur tanière froide. Elles viennent, maintenant. Elles font cet effort, qui leur coûte plus qu'une journée sans pain, de venir chercher et rendre un travail facile, honorablement payé.

Elles s'apprivoisent. Je ne trouve pas d'autre mot, et je voudrais que celui-ci ne les blessât point. C'est celui que m'inspira leur groupe farouche, anxieux, sans cesse grossi et qui ne s'épuisait pas. Elles étaient si variées, si particulières que je me souviens de presque toutes. Quand une longue jeune femme, vêtue de noir, posa son paquet sur la table, je pensai à une reine remettant les clefs de sa ville. Une autre battait des cils et cherchait, du regard, l'issue, la liberté, comme une biche. Une jeune fille blonde, devant le guichet des payements, répondait: «Oui, oui», fébrilement, sans écouter les chiffres, prête à accepter le plus dérisoire salaire pourvu qu'on la laissât s'en aller.

Contre sa jupe lourde de pluie, une jeune femme en deuil, jolie, gardait deux enfants fins comme elle, patients, courtois, des enfants habitués à paraître au salon, à se taire, à se mouvoir discrètement autour d'une table à thé....

Les plus braves, c'étaient encore de jeunes bourgeoises de Paris, des adolescentes qui cachaient leur ouvrage dans la serviette du cours. Elles avaient le prompt sourire, l'assurance bon enfant de nos jeunes filles accoutumées à l'autobus et au Métro, qui trouvent naturel d'avoir de l'argent, et naturel d'en manquer. Les autres ... elles n'ont encore perdu ni leur crainte, ni leur superbe. Mais elles viennent, régulièrement, et dans leur groupe sombre courent à présent des sourires, quelques paroles. Il a fallu du temps, et plus et mieux que du temps. Car, si l'on s'émeut devant le nombre des misères qui se cachaient, devant certaines pâleurs, certaines minceurs que l'orgueil cambre, on ne peut être moins touché par l'accueil qui les attend ici. La fierté est du côté des mains vides. De l'autre côté, l'embarras, la timidité d'offrir, une politesse, je pourrais dire un respect qui ôte au don l'amertume de s'appeler un secours.... Le «beau langage», le vrai, on le parle dans cette salle nue:

--Vous permettez, madame?... Ne vous donnez pas la peine, on va refaire votre paquet. Voulez-vous me rappeler votre adresse?... Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, j'avais égaré le carnet de fiches; maintenant je suis toute à vous....

Et l'une des directrices de l'œuvre, reconduisant l'une de ses ouvrières d'infortune, sourit de tout son visage de jeune chat, adoucit encore son roucoulement slave pour répondre, au «merci» murmuré:

--Mais pas du tout, madame, c'est moi qui suis votre obligée.

_EN ATTENDANT LE ZEPPELIN_

Février 1915.

Paris consent à baisser le gaz, à tirer ses rideaux, à tendre ses vitres de papier huilé, de toile ou de soie, mais c'est pure gentillesse, et parce qu'on le lui a demandé bien poliment. Il s'ennuie derrière ses persiennes. Il invente des jeux qui l'amusent pendant deux ou trois soirs: le jeu de la lanterne en fer-blanc et du gros parapluie pour faire visite à un voisin:

--C'est amusant, hein? Ça fait messe de de minuit à la campagne!

Il y a aussi le jeu du Trocadéro, plus coûteux, et qui consiste à conduire en taxi--il y a des risque-tout!--un ami place du Trocadéro, stores baissés, raffinement d'ailleurs inutile. On débarque l'ami et on lui demande:

--Où croyez-vous que nous sommes?

Les erreurs, inévitables, donnent à rire; un égaré, devinant dans l'ombre deux tours orientales, a murmuré: «Tunis!»

--Nous ne pouvons pas prendre, comme ça, sur ordonnance de police, l'habitude d'être prudents, me disait à ce propos un industriel du Nord, qui n'a plus, à cette heure, ni industrie ni Nord. Quand on a commencé à bombarder Lille, j'étais en train de déjeuner avec ma famille. On nous crie: «Enfermez-vous! cachez-vous!», nous avons obéi, mais au bout de deux heures nous nous ennuyions à périr. Je me mets à la fenêtre, mon voisin d'en face en fait autant et me crie: «On se bat à la porte d'Arras! Allons-y!» et nous y sommes allés comme à la fête, je vous assure....

Cette inaptitude à la prudence, elle courait déjà les rues de Paris, en septembre, le jour où deux commères de Passy se disputaient la bombe de l'avenue Jules-Janin.

--Un peu plus, madame, leur bombe qui m'abimait mes géraniums!

--Vos géraniums! dites plutôt mon bégonia double! Elle a tombé bien plus près de chez moi!

--De chez vous? Vous n'y pensez pas, ma pauvre dame! Moi je suis bien plus près de l'avenue Jules-Janin, à vol d'oiseau.... Mais je suis encore bien bonne de me fatiguer avec vous,--vous ne savez pas seulement ce que c'est que le vol d'oiseau!

_MODES_

24 février 1915.

«Madame,

«Je viens vous demander d'être, pour un sous-officier inconnu, la plus indiscrète des confidentes, car il me semble qu'en signalant mon petit malheur particulier, vous parlerez au nom d'une imposante généralité.

«Je suis sergent, quelque part près du front. J'ai quitté en août ma jeune femme que j'aime. Après six mois et demi de séparation, j'ai été envoyé en liaison pour huit jours à Paris, et je les ai passés auprès de ma femme. C'est vous dire que les grands de la terre, et plus spécialement quelques millions de soldats, peuvent justement envier mon sort.

«Et pourtant je ne suis pas tout à fait content. Ne vous hâtez pas de murmurer, vindicative: «Qu'est-ce qu'il vous faut, alors?» car j'allais, prévenant votre question, vous l'apprendre.

«Je suis descendu à la gare de l'Est, ému, flageolant, sans voix, cherchant sur le quai celle dont l'image dernière, en six mois, n'a pu pâlir dans ma mémoire: une jeune femme blonde, mince, en robe d'été, le cou et un peu de la gorge visibles dans le décolletage d'une chemisette de linon;--une jeune femme si femme, et si faible, et si brave à l'heure de la séparation, si illuminée de rire et de larmes.... Je la cherchais, Madame, lorsqu'un cri étranglé m'appela, et je tombai dans les bras ... d'un petit sous-lieutenant délicieux, qui fondit en pleurs sur mon épaule en bégayant: «Mon chéri, mon chéri ...» et m'embrassa de la plus scandaleuse manière. Ce sous-lieutenant, c'était ma femme. Une capote de drap gris-bleu, à deux rangées de boutons, l'équipait à la dernière mode des tranchées, et ses petites oreilles sortaient toutes nues d'un bonnet de police galonné d'or bruni. Un raide col de dolman tenait levé son cou tendre; elle avait en outre épinglé sur sa poitrine un drapeau belge et un autre colifichet qu'elle me nomma tout de suite son «amour de 75».

«Nous quittâmes la gare, bras dessus, bras dessous, en amoureux; les manches de nos capotes s'épousaient étroitement. Je regardais, dans le vent froid, voltiger derrière son oreille les mèches blondes du sous-lieut ... pardon, de ma femme. Nous croisions, sur le trottoir, d'étranges passantes; il m'arriva d'esquisser un salut involontaire vers une solide capitaine bleu-gendarme, sévère et boutonnée, puis en frôlant une jeune personne, mince et sanglée, sur qui il me sembla reconnaître l'uniforme du «cadre noir», interprété en fantaisie, et aussi en laissant le pas à une officière anglaise en imperméable kaki.

«Ma sous-lieutenante bien-aimée suivait mon regard. Elle s'écarta un peu de mon bras pour me montrer mieux sa capote et son calot, et s'écria:

«--Hein, tu es content? Crois-tu que les femmes ont le sens des situations? Tout pour les soldats! Toutes en soldates!»

«Et elle tira son ceinturon de drap vers le bas de son torse, d'un geste si «troubade» que j'en éclatai de rire, au lieu de n'éclater, à cette minute inespérée, qu'en sanglots ravis.

«Le soir, nous dînâmes tête à tête, las, étonnés, heureux, muets comme des gens qui ont une demi-année à se raconter. De temps en temps, ma femme s'écriait:

«--Tu sais bien, notre ami Marcel? Il étale tout le temps ses relations avec le Q.G.A., ça ne l'empêche pas de moisir dans la G.V.C. Je l'ai vu l'autre jour, il m'a raconté des choses effarantes sur la R.V.F.!»

«Et je la contemplais avec blâme, comme si l'arc bien tendu de sa lèvre eût dardé des gros mots....

«Le lendemain, elle m'entretint de ses occupations depuis le mois d'août. J'appris, sans y gagner l'ivresse qu'elle-même en ressentait, que l'intendance avait adopté _son_ modèle de passe-montagne, «le seul qui ne rende pas sourd», et qu'elle était l'âme d'une vaste conspiration contre le retour du pantalon long pour les civils, au bénéfice de la culotte courte, des leggins, des bottes, voire du bas de soie. Je vis qu'elle avait remplacé sa «lampe à friser» par un réchaud du soldat, à alcool solidifié....

«J'abrège, Madame. Qu'il vous suffise de savoir qu'au bout d'une semaine les militaires vertus de ma femme m'avaient jeté dans la plus intolérante, la plus injuste exaspération. Je sus me contenir--ma supérieure a, par ailleurs, tant de charmes!--et je repartis pour le front, comme elles disent, en lui criant, dans son langage favori, par la glace baissée, un «J.V.A.!» ultime, qu'elle traduisit très bien par «je vous aime» puisqu'elle me jeta en réponse son dernier baiser.

«Mais à présent que me voilà re-tout seul et re-malheureux, je me plains à vous, Madame, de la militarisation de nos épouses et de nos amies. Que nous disaient les grincheux, que nous manquions d'uniformes pour les hommes des dépôts? Pas étonnant, nos femmes accaparent le drap-cuir, les ganses et les passepoils. Femmes, ô nos femmes, c'est là un patriotisme à la Béchoff qu'il vous faudra quitter, si vous voulez nous plaire. Vareuse, dolman, bonnets à galon, pourquoi pas l'épingle-baïonnette et le sac-au-dos au lieu du sac-à-main? Songez, ô nos femmes, à notre défilé triomphal dans Paris, bientôt, notre défilé rapiécé, décoloré, bariolé, zouaves de velours, cavaliers à bicyclette, infanterie bleue, grise, marron, tirailleurs en chandails et turcos en cache-nez, tous beaux, glorieux, mal fichus, héroïques.... Et vous seriez là, vous, nos femmes, avec vos uniformes proprets, vos capotes neuves et vos bonnets de police brossés, vos ceinturons sans taches, à nous regarder passer? Craignez le Poilu vengeur, qui vous jettera par-dessus l'épaule un: «Va donc, eh ... embusquée!» Craignez le moment où, rentrés dans nos bons vieux costumes civils, dans nos chaussures citadines, nous retrouverons sur vous, quoi?... La guerre au foyer, la guerre à vingt-neuf francs la blouse, la guerre à quatre-vingt-dix-neuf francs l'équipement complet, la guerre à dix francs soixante-quinze le képi.... Je m'écrie déjà, comme si j'y étais: «Ah! non, je la connais ... je l'ai faite! La paix, pour Dieu, la paix!»

«J'ai fini, Madame. J'ai presque tout dit. Pendant que je vous écris, un de mes hommes, à côté de moi, peint délicatement des cartes postales à l'aquarelle,--ce n'est pas l'eau qui lui manque. Il enlumine avec amour un sujet toujours le même: une grasse beauté, couchée sur des nues, se drape tantôt d'une gaze, tantôt d'une guirlande, parfois d'un éventail et d'un collier. Il peint _La Femme_, mirage, espoir, souvenir magnifique, tourment et réconfort de toutes les heures. Mais je vous assure bien que ce peintre ingénu n'aura jamais l'idée d'évoquer la Merveille du monde sous l'apparence d'un petit militaire français, frôle d'épaules et bref de taille, et marquant le pas comme une biche qui a mal aux pieds.

«J'ai l'honneur, Madame, de vous présenter, avec mes excuses, mes respectueux hommages.

«SERGENT X...»

_L'ENFANT DE L'ENNEMI_

24 mars 1915.

Il va bientôt paraître au jour. Encore enfermé, palpitant à peine, il est déjà présent. Des journaux ont appelé, sur lui, tantôt la mansuétude et tantôt l'exécration. Les uns l'ont nommé «l'innocent», et nous ont fait de lui une peinture bien gênante, entre une mère pardonnée et un soldat français miséricordieux.... Mais on l'a traité aussi d'ivraie empoisonnée, de crime vivant, et on l'a voué à l'obscur assassinat....

Les deux camps en sont là. Nous aurons bientôt les conférences sur l'Enfant de l'Ennemi.... Cela est d'une tristesse affreuse. Pourquoi tant de paroles, tant d'encre répandues sur lui, et sur sa mère humiliée?

--Mais il faut bien conseiller, guider ces malheureuses qui....

Non. Elles n'en ont pas besoin. Elles n'en sont plus aux premières heures, aux premiers jours de sombre folie, où elles criaient leur honte et suppliaient: «Que faire? que faire?» Croyez-vous qu'une amère méditation qui dure trente-six semaines ne porte pas ses fruits? Donnez, à celles qui manquent de tout, un abri, la nourriture, quoi encore?... Du travail ... une layette ... et puis fiez-vous à elles. La plus révoltée, la plus vindicative n'est plus, maintenant, capable d'un crime, en dépit de ceux qui l'en absoudraient d'avance.

--Mais que fera-t-elle?

Laissez-la. Peut-être n'en sait-elle rien encore. Elle le saura en temps voulu. Elle souffre, mais l'optimisme dévolu à la femelle alourdie d'un précieux poids humain combat sa souffrance, plaide pour l'enfant qui tressaille et dote la mère d'un instinct de plus: celui de ne pas penser trop, de ne pas dessiner l'avenir en traits noirs et nets. La plus vindicative, celle même qui s'éveille, la nuit, en maudissant le prisonnier impérieux de ses flancs, n'a pas besoin qu'on l'éclairé. Il se peut qu'elle attende, furieuse et épouvantée, l'intrus, le monstre qu'il faudra, sinon écraser au premier cri, du moins proscrire.... Mais ayons confiance dans la minute où elle connaîtra, épuisée, adoucie, sans défense contre son instinct le meilleur, que le «monstre» est seulement un nouveau-né, rien qu'un nouveau-né avide de vivre, un nouveau-né avec ses yeux vagues, son duvet d'argent, ses mains gaufrées et soyeuses comme la fleur du pavot qui vient de déchirer son calice....

Laissez faire les femmes. Ne dites rien.... Silence....

_LES MÊMES_

Mars 1915.

«... Le bombardement commença immédiatement et sans sommation préalable. Un quartier, resté indemne, fut pillé et brûlé au pétrole étendu à la brosse. Une vieille femme y gardait son mari paralytique; on la chassa à coups de crosse et on mit le feu au lit du malade. Le capitaine Nichau, vétéran retraité, reprocha aux Allemands leur lâcheté; tué à coups de revolver, il fut jeté au feu.

«Les officiers prussiens soupèrent joyeusement à l'hôtel du Grand-Monarque qu'ils incendièrent aussitôt après. On ramassa dans les rues une centaine de prisonniers qu'on enferma sans nourriture dans une cave incendiée. Les officiers prussiens s'extasient sur leur œuvre. On les entend répéter: «Il faut que ce soit le sort de toute la France, et que femmes, enfants, vieillards, tout y passe!»

«Sur deux cent trente-cinq maisons brûlées, douze seulement le furent par des projectiles, cent quatre-vingt-dix-huit à la main par le pétrole; on retrouva quatorze cadavres carbonisés.

«A This, le curé, vieillard de soixante-quinze ans, est attaché à la sangle d'un cheval, par les mains liées, et on a fait courir la bête. Afin d'aggraver les chutes, une corde avait été attachée à la jambe de l'ecclésiastique, sur laquelle les soldats tiraient.

«Bombardement de l'hospice, sans raison militaire. On y envoie des projectiles incendiaires.... Ordures collectives déposées dans les salons, les armoires, les bureaux de poste. Les officiers volent l'argenterie à la fin des repas. Le général von der Tann se conduit en sauvage à la sous-préfecture.

«Au château de M. Thomas, une remise renfermait trente blessés. Les Allemands l'incendièrent, les trente blessés périrent dans les flammes.

«Lacroix, tisseur, a les deux mains tranchées avant d'être brûlé vif.

«M. Legrand, notable de Cléry, héberge des officiers de uhlans. Le capitaine fait garrotter M. Legrand, le frappe, finalement le tue. On passe ensuite une corde entre les dents du cadavre, qu'on attache dehors au linteau pour le faire geler. Plusieurs corps allemands défilèrent devant ce trophée.

«Le jardinier Renoult, demeurant au Frou, est à moitié assommé par un soldat prussien, à coups de crosse. Un officier se trouve là, saisit son sabre, fend à demi le crâne de Renoult. Le pauvre innocent est traîné, garrotté, la tête sanglante, à cinq cents mètres du bourg, où un peloton prussien, avant de le passer par les armes, a la barbarie de lui couper le nez et les oreilles et de lui crever les yeux....»

Je n'ai pas le courage d'en citer plus. Il y en a, il y en a.... Et la date? Dix-neuf cent quinze? Non, dix-huit cent soixante et onze. On pouvait s'y tromper. Un Anglais, épris de documentation précise, publia, quelques années avant la guerre, cette longue et lamentable liste, qui voisine dans le volume avec celle des «papes déposés ou assassinés» et celle des «personnes célèbres qui ont été malheureuses dans leurs mariages.»

_LE REFUGE_

13 avril 1915.

Il y a, aux portes de Paris, un refuge pour les bêtes, où le dernier zeppelin laissa choir, en passant, une bombe médiocre, qui tua une demi-douzaine de chiens et fit d'une porte pleine une porte à claire-voie. On me montre les dégâts, mais j'y suis moins attentive, je l'avoue, qu'à une certaine catégorie de pensionnaires, quelques chiens à collier et à médailles d'identité qui semblent représenter, parmi soixante vagabonds sans maîtres et sans licou, une aristocratie d'abandonnés.

--Ceux-là, me dit une gardienne, ce sont des chiens de mobilisés. Ils attendent....

Ils attendent. Ils ne font, ils ne peuvent pas faire autre chose. Les autres chiens, ramassés dans la rue ou dans le terrain vague, cueillis chancelants de faim sous les roues d'un taxi ou jetés le soir par-dessus le mur du refuge, les autres flânent, digèrent, jouent, s'ennuient, hurlent à la liberté. Les chiens des mobilisés attendent. La pâtée, l'eau fraîche, la natte de paille, ils l'acceptent, mais comme un superflu. Le nécessaire ne saurait leur venir que par la porte où pend une clochette, la porte cent fois ouverte et fermée....

--Le blanc et jaune,--là, madame,--son maître nous l'a apporté au mois d'août, un soir, au moment où il partait pour le front. Il disait tout le temps: «Je n'ai que ce chien.... Je n'ai que ce chien.» A la fin, il l'a laissé et s'est mis à courir dehors, pour ne pas entendre la voix du chien.... Mais regardez-moi celui-là, qui ne tient pas en place! Un vrai chien de guerre, madame, le chien d'un sergent belge, parti au feu, avec son maître, blessé avec lui, rapporté avec lui! Le sergent est retourné à son poste, mais le chien....

C'est un petit bâtard noir, vif, anxieux. Il va sans cesse d'une clôture à l'autre, avec une telle fièvre qu'il semble très gai, d'autant plus gai qu'il sautille sur trois pattes. La quatrième patte danse, vide d'os, raccourcie par la mitraille. Une tonsure bleuâtre, sur le dos, marque la place d'un éclat d'obus. La gueule haletante, les yeux brillants et jaunes, la claudication, tout a l'air de rire, dans ce petit martyr frétillant.

--La plus triste, c'est la pauvre Linda, la chienne du capitaine. Ils vivaient tous les deux, n'est-ce pas, c'était aussi un militaire sans famille.... Elle est déjà vieille, vous voyez.... Linda! Linda!

Je répète: «Linda! Linda!» sans succès. La veille épagneule ne soulève pas ses oreilles en rouleaux, qui la coiffent comme nos aïeules.

--On n'a pas de nouvelles de son maître, dit la gardienne. On croit bien qu'il est mort....

Elle a baissé la voix et s'est penchée vers mon oreille, inconsciemment, à cause du regard humain de la chienne.

--Linda! Linda!

Linda ne bouge pas. Chaque fois que la clochette tinte, son poil bouclé tremble sur tout son corps. Mais elle se garde de tourner les yeux tout de suite vers la porte, parce qu'elle veut espérer, une seconde de plus, le miracle, le retour de celui qu'elle ne reverra plus.

_JOUETS_

Juin 1915.

En visitant l'exposition de jouets français, je me souviens de la ville allemande où la France allait chercher, avant la guerre, de quoi amuser ses enfants: Nuremberg, la ville aux poupées.

Il y avait tant de jouets de bois peint, tant de bébés raides aux cils en pinceaux, dans cette ville-là, entre son fleuve, ses édifices gothiques truqués ou non, et sa Chambre des Tortures, que plus d'une grande personne y prenait plaisir et courait se délasser aux vitrines, après la tournée obligatoire à la chambre des supplices. Pour quel soldat bavarois tremble-t-elle à cette heure, la rose jeune fille qui montrait autrefois, avec une langueur complaisante, les arrache-langue, les poires d'angoisse, la chaise hérissée, le lit où l'on berçait sur des clous une triste chair vivante, et surtout cette fameuse Vierge de Nuremberg en bois noir, dont la lourde mante bourgeoise cachait deux pièges affreux: des fers aigus, puis la trappe et l'eau invisible....

Nous avons dit adieu aux poupées de Nuremberg, à leurs vendeurs amènes: les petits Français veulent des jouets français. Les fabricants s'y appliquent, et bon nombre d'artistes et d'amateurs bénévoles. Chez ceux-ci, je ne vois à reprendre qu'un excès, peut-être, de naïveté. Peindre, sur un visage d'étoffe, deux taches bleues expressives en manière d'yeux, une bouche rudimentaire, imiter la chevelure par des fils de laine, habiller un corps, adroitement bâclé, de violet et de vert ballet-russe: le résultat est une comique poupée d'artiste, une sorte de charge qui nous fait rire, nous, grandes personnes, mais devant quoi l'enfant demeure sévère et même vexé. Obtenir, en quatre coups de lame dans un cube de bois, une frappante silhouette de canard ou de mouton, cela nous intéresse, nous, comme l'heureuse esquisse d'un sculpteur ou d'un peintre. Mais l'œil de l'enfant, minutieux, exigeant, attend qu'on fignole l'œuvre.