Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi

Part 3

Chapter 33,154 wordsPublic domain

Depuis ce jour, Je sais, oh! quel amour Candide et clair ainsi que la rosée Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.

Je me sens tien, par tous les liens brûlants Qui rattachent à leur brasier les flammes; Toute ma chair, toute mon âme Monte vers toi, d'un inlassable élan; Je ne cesse de longuement me souvenir De ta ferveur profonde et de ton charme, Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir, Délicieusement, d'inoubliables larmes.

Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli, Avec le désir fier d'être à jamais celui Qui t'est et te sera la plus sûre des joies. Toute notre tendresse autour de nous flamboie; Tout écho de mon être à ton appel répond; L'heure est unique et d'extase solennisée Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front, Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.

XVIII

Les jours de fraîche et tranquille santé, Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête, Le bon travail prend place à mes côtés, Comme un ami qu'on fête.

Il vient des pays doux et rayonnants, Avec des mots plus clairs que les rosées, Pour y sertir, en les illuminant, Nos sentiments et nos pensées.

Il saisit l'être en un tourbillon fou; Il érige l'esprit, sur de géants pilastres; Il lui verse le feu qui fait vivre les astres; Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.

Et les transports fiévreux et les affres profondes, Tout sert à sa tragique volonté De rajeunir le sang de la beauté, Dans les veines du monde.

Je suis à sa merci, comme une ardente proie.

Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd, Vers le repos de ton amour, Avec les feux de mon idée ample et suprême, Me semble-t-il--oh! qu'un instant-- Que je t'apporte, en mon cœur haletant, Le battement de cœur de l'univers lui-même.

XIX

Je suis sorti des bosquets du sommeil, Morose un peu de l'avoir délaissée Sous leurs branches et leurs ombres tressées, Loin du joyeux et matinal soleil.

Déjà luisent les phlox et les roses trémières; Et je m'en vais par le jardin, songeant A des vers clairs de cristal et d'argent Qui tinteraient, dans la lumière.

Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi, Avec tant de ferveur et tant d'émoi Qu'il me semble que ma pensée De loin, subitement, a déjà traversé, Pour provoquer ta joie et ton réveil, Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.

Et quand je te rejoins dans notre maison tiède Que l'ombre et le silence encore possèdent, Mes baisers francs, mes baisers clairs, Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.

XX

Hélas! lorsque le plomb des maladies, Avec mon sang torpide et lourd, Avec mon sang de jour en jour Plus torpide et plus lourd, Coulait, parmi mes veines engourdies;

Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux, Sur mes longues mains pâles Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales Du mal insidieux;

Lorsque ma peau séchait comme une écorce, Que je n'avais plus même assez de force Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cœur, Et baiser, là, notre bonheur;

Lorsque les jours mornes et identiques Rongeaient ma via avec morosité, Jamais je n'aurais pu trouver la volonté Et la force de me dresser stoïque,

Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien, Avec tes mains patientes, douces, sereine, A chaque heure des si longues semaines, L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.

XXI

Le clair jardin c'est la santé.

Il la prodigue, en sa clarté, Au va et vient de ses milliers de mains, De palmes et de feuilles.

Et la bonne ombre, où il accueille, Après de longs chemins, Nos pas, Verse, à nos membres las, Une force vivace et douce Comme ses mousses.

Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil, Un cœur vermeil Semble habiter au fond de l'eau Et battre, ardent et jeune, avec le flot; Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes, Qui dans leur splendeur bougent, Tendent, du bout de leurs tiges vivantes, Leurs coupes d'or et de sang rouge.

Le jardin clair c'est la santé.

XXII

C'était en juin, dans le jardin, C'était notre heure et notre jour; Et nos jeux regardaient, avec un tel amour, Les choses, Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient Et nous voyaient et nous aimaient Les roses.

Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais: Les insectes et les oiseaux Volaient dans l'or et dans la joie D'un air frêle comme la soie; Et nos baisers étaient si beaux Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.

On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure Et veut le ciel entier pour resplendir; Toute la vie entrait, par de douces brisures, Dans notre être, pour le grandir.

Et ce n'étaient que cris invocatoires, Et fous élans et prières et vœux, Et le besoin, soudain, de recréer des dieux, Afin de croire.

XXIII

Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues: L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours. Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue, Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.

Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre; Et ton cœur m'apparaît si soudainement beau Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres, Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.

Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cœur Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes, Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.

XXIV

O le calme jardin d'été où rien ne bouge! Sinon là-bas, vers le milieu De l'étang clair et radieux, Pareils à des langues de feu, Des poissons rouges.

Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées Calmes et apaisées Et lucides--comme cette eau De confiance et de repos.

Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent Au brusque et merveilleux soleil, Non loin des iris verts et des blanches coquilles Et des pierres, immobiles Autour des bords vermeils.

Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi, Dans la fraîcheur et la splendeur Qui les effleure, Sans crainte aucune et sans souci, Qu'ils ramènent, du fond à la surface, D'autres regrets que des regrets fugaces.

XXV

Comme à d'autres, l'heure et l'humeur: L'heure morose ou l'humeur malévole Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cœur; Mais, néanmoins, jamais, Même les soirs des jours mauvais, Nos cœurs ne se sont dit les fatales paroles.

La sincérité claire, ardente, illuminée, Nous fut joie et conseil, Si bien que notre âme passionnée Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.

Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères, Les égrenant comme un âpre rosaire,

L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour; Et doucement et tour à tour Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes

Ainsi, Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème, Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes, Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis, Et regardant notre âme renaître, Comme renaît après la pluie, Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie, La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.

XXVI

Les barques d'or du bel été Qui partirent, folles d'espace, S'en reviennent mornes et lasses Des horizons ensanglantés.

A coups de rames monotones, Elles s'avancent sur les eaux; On les prendrait pour des berceaux Où dormiraient des fleurs d'automne

Tiges de lys au beau front d'or, Toutes vous gisez abattues; Seules, les roses s évertuent A vivre, au delà de la mort.

Qu'importe à leur beauté plénière Qu'Octobre luise ou bien Avril: Leur désir simple et puéril Boit, jusqu'au sang, toute lumière.

Même aux jours noirs, quand meurt le ciel, Sous la nuée âpre et hagarde, Sitôt qu'une clarté se darde Elles s'exaltent vers Noël.

Vous, nos âmes, faites comme elles; Elles n'ont pas l'orgueil des lys, Mais détiennent, entre leurs plis, L'ardeur sacrée et immortelle.

XXVII

Ardeur des sens, ardeur des cœurs, ardeur des âmes, Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour; Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.

Tu marches aveuglé par ta propre lumière, Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés, Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.

Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève; O toi, dont la douceur baigne mon cœur altier, A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve? Je t'aime tout entière, avec mon être entier.

XXVIII

L'immobile beauté Des soirs d'été, Sur les gazons où ils s'éploient, Nous offre le symbole Sans geste vain, ni sans parole, Du repos dans la joie.

Le matin jeune et ses surprises S'en sont allés, avec les brises; Midi lui-même et les pans de velours De ses vents chauds, de ses vents lourds Ne tombe plus sur la plaine torride; Et voici l'heure où, lentement, le soir, Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride, S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.

O la planité d'or à l'infini des eaux, Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux, Et le tranquille et somptueux silence, Dont nous goûtons alors Si fort L'immuable présence, Que notre vœu serait d'en vivre ou d'en mourir Et d'en revivre, Comme deux cœurs, inlassablement ivres De lumières, qui ne peuvent périr!

XXIX

Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous, Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles, Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.

Vous me parliez des temps prochains où nos années, Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir; Comment éclaterait le glas des destinées, Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.

Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte, Et votre cœur brûlait si tranquillement beau Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.

XXX

«Heures du matin clair», «Heures d'après-midi», Heures superbement et doucement élues, Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis Et que nos rosiers d'or au passage saluent; Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.

Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?

Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres, Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres, Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux, Entrelacer vos pas égaux et radieux;

Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses, --Tel un suprême, immense et souverain espoir-- Les pas et les adieux de mes «heures du soir».

LES HEURES DU SOIR

I

Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume Poussaient au bord de nos chemins; Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains Et tes cheveux avec des plumes.

L'ombre était bienveillante à nos pas réunis En leur marche, sous le feuillage; Une chanson d'enfant nous venait d'un village Et remplissait tout l'infini.

Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne Sous la garde des longs roseaux, Et le beau front des bois reflétait dans les eaux Sa haute et flexible couronne.

Et tous les deux, sachant que nos cœurs formulaient Ensemble une même pensée, Nous songions que c'était notre vie apaisée Que ce beau soir nous dévoilait.

Une suprême fois, tu vis le ciel en fête Se parer et nous dire adieu; Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.

II

S'il était vrai Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés Pût conserver quelque mémoire Des amants d'autrefois qui les ont admirés Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire, Notre amour s'en viendrait En cette heure du long regret Confier à la rose ou dresser dans le chêne Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.

Il survivrait ainsi, Vainqueur du funèbre souci,

Dans la tranquille apothéose Que lui feraient les simples choses; Il jouirait encor de la pure clarté, Qu'incline sur la vie une aurore d'été, Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.

Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue S'en venait quelque couple en se tenant les mains Le chêne allongerait jusque sur leur chemin Son ombre large et puissante, telle qu'une aile, Et la rose leur enverrait son parfum frêle.

III

La glycine est fanée et morte est l'aubépine; Mais voici la saison de la bruyère en fleur Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur T'apporte les parfums de la pauvre Campine.

Aime et respire-les, en songeante son sort: Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie; La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.

En automne, jadis, nous avons vécu d'elle, De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel, Jusqu'en décembre où les anges de la Noël Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.

Ton cœur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain; Nous y avons aimé les gens des vieux villages, Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.

Notre calme maison dans la lande brumeuse Était claire aux regards et facile à l'accueil, Son toit nous était cher et sa porte et son seuil Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.

Quand la nuit étalait sa totale splendeur Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence, Nous y avons reçu des leçons du silence Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.

A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous; Nos yeux étaient plus francs, nos cœurs étaient plus doux Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.

Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas, La tristesse des jours même nous était bonne Et le peu de soleil de cette fin d'automne Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.

La glycine est fanée, et morte est l'aubépine; Mais voici la saison de la bruyère en fleur. Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur T'apporter les parfums de la pauvre Campine.

IV

Mets ta chaise près de la mienne Et tends les mains vers le foyer Pour que je voie entre tes doigts La flamme ancienne Flamboyer; Et regarde le feu Tranquillement, avec tes yeux Qui n'ont peur d'aucune lumière, Pour qu'ils me soient encore plus francs Quand un rayon rapide et fulgurant Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,

Oh! que notre heure est belle et jeune encore Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche Et qu'une lente et douce fièvre, Que nul de nous ne désire apaiser, Conduit le sûr et merveilleux baiser Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.

Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée, Dans ta chair accueillante et doucement pâmée Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie! Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las, Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies, Tranquillement, près de ton cœur, reposera.

Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur Et qu'après le désir criant sa violence J'entends se rapprocher le régulier bonheur Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.

V

Sois-nous propice et consolante encor, lumière, Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts, Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons Respirer au jardin une tiédeur dernière.

Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil, Avec un tel amour bondissant de notre âme Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.

Tu es celle que nul homme jamais n'oublie Du jour que tu frappas ses bras victorieux Et que le soir venu tu dormis en ses yeux Avec ta splendeur morte et ta force abolie.

Et tu nous fus toujours la visible ferveur Qui partout répandue et partout rayonnante En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante Semblait vers l'infini partir de notre cœur.

VI

Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins Et des roses d'orgueil illuminant ses portes, Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!-- Je l'aime encor de tout mon cœur, notre jardin.

Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été; Oh! le dernier parfum lentement éventé Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!

Je me suis égaré, ce soir, en ses détours Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes; Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.

Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent Et s'étendent partout et la brume et la nuit; Mon être est comme entré dans sa ruine à lui Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.

VII

Le soir tombe, la lune est d'or.

Avant la fin de la journée Va-t'en gaîment jusqu'au jardin Cueillir avec tes douces mains Les quelques fleurs qui n'y sont point encor Tristement, vers la terre, inclinées.

Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe Je les admire et tu les aimes, Et leurs corolles sont quand même Belles, sur les tiges qui les portent.

Et lu t'en es allée au loin parmi les buis Au long d'un chemin monotone

Et le bouquet que tu cueillis, Tremble en ta main et tout à coup frissonne; Et voici que tes doigts songeurs, Pieusement, rassemblent les lueurs De ces roses d'automne Et les tressent avec des pleurs En une pâle et claire et flexible couronne.

La dernière lumière a éclairé tes yeux Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.

Et lentement, à la vesprée, Les mains vides, tu es rentrée, Abandonnant non loin de notre porte Dans un tertre humide et bas Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.

Et j'ai compris alors que dans le jardin las Où vont passer les vents ainsi que des cohortes Tu as voulu fleurir une dernière fois Notre jeunesse qui repose là, Morte.

VIII

Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides, Au cellier odorant les fruits de ton verger, Il me semble te voir avec calme ranger Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.

Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres; Et je revis alors mille instants abolis Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.

Le passé ressuscite avec un tel désir D'être encor le présent et sa vie et sa force, Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse, Et que mon cœur exulte au point d'en défaillir.

O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne, Joyaux tombés du collier lourd des étés roux, Splendeurs illuminant nos heures monotones Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.

IX