Part 3
On a ouvert la porte. Le cultivateur, un homme robuste et sanguin, planté carrément sur les jambes, entre en disant «Bonsoir» d'une voix forte et rude, une voix accoutumée aux larges espaces des champs. Il dépose sur une table quatre planches de bois blanc qu'il a rapportées, sans doute pour réparer son clapier à lapins. Puis, il va s'asseoir près du feu et s'occupe à décrotter ses houseaux en toile bleue, avec la lame de son couteau.
Bécu, depuis un instant, s'assoupit sur sa chaise. La chaleur torpide de l'alcool l'engourdit. Ses membres sont devenus lourds comme si, dans les veines qui les sillonnent, se traînait du plomb. Sa grosse tête qui lui semblait si légère, prête à tourner comme une toupie, a roulé sur une épaule. Il a regardé le paysan entrer, déposer les planches de bois blanc sur une table, puis ses paupières lourdes se sont abaissées sur ses yeux.
Sa pipe, décrochée de la bouche, vient de se briser sur le carrelage avec un petit bruit sec.
--Le v'la qu'il a tout bu, a ch't'heure, ce cochon-là....
Le mari a crié cela avec la haine qu'ont les paysans pour ces houilleurs qui gagnent beaucoup et gaspillent l'argent.
--Si qu'il m' paie, ça n'est mi encore rien, a ajouté la femme.
Il dort, mais par instants ses lèvres remuent convulsivement, et ses grosses mains déformées, qui pendent contre les bougeons de la chaise, s'agitent et se contractent.
C'est que son cerveau de vieille bête de travail, son cerveau durci, calleux comme ses mains, s'exalte sous l'influence de l'alcool. Dans la nuit de son crâne, se déroule une vie monstrueuse, une vie désordonnée, frénétique, qui le fait tressaillir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il est au fond, il marche du pas léthargique des songes, il va à la lueur de sa lampe, suivant le sentier qui passe dans les forêts enfouies. Et partout ce sont des feuillages, des feuillages immobiles incrustés aux murs sombres. Les palmes élancées des fougères arborescentes se courbent vers des troncs de sigillaires aux écorces ondulées. On dirait un dessous de bois somnolant dans l'ombre opaque. Parfois, la lueur de la petite lampe allume une lamelle de mica qui se met à luire comme le calice d'une fleur chimérique. Et de l'eau qui source, s'écoule avec le doux murmure d'un ruisseau glissant sous la mousse.
Mais le voici qui arrive à une clairière, à une taille.
Là, des hommes aux torses nus, leur chair livide dans la nuit qu'étoilent les lampes, conduisent la morsure des perforatrices qui mordent la terre rageusement avec un air de bête mauvaise. Elles allongent des dards qui semblent fouailler des entrailles et ont des sifflements de serpents en colère.
Lui, ne s'arrête pas; il continue à traîner ses jambes engluées, et rentre dans une galerie s'enfonçant dans beaucoup d'ombre et de silence.
Il va toujours de la même marche entravée et lente du rêve, dans l'humide obscurité de cette galerie qui est une voie de roulage. Ses yeux suivent, à la lueur qu'il porte avec lui, les deux éclairs des rails qui s'allongent dans le noir comme deux cornes.
Soudain, il sent que son chapeau de cuir frôle les bois d'étais, qui, transversalement, soutiennent le toit de la galerie. Pour avancer il courbe les épaules. Mais le frôlement recommence, le toit s'est encore abaissé, l'obligeant à marcher sur les genoux. Et voici que l'atmosphère devient étouffante. Il s'arrête. Alors, avec horreur, il sent sur le dos, le toucher dur et glacé de ce toit qui continue de s'abaisser en un lent, très lent, mais irrésistible glissement. Ses reins doivent bientôt céder à l'affreux affaissement. Il s'aplatit sur le sol. Pour fuir, pour se dégager, il recule en rampant. Sa lampe s'éteint et dans l'étouffement des ténèbres, recommence la pression diabolique des quatre cents mètres de terre qui le surplombent. Sa poitrine ne peut plus se dilater au rythme de son souffle et ses tempes battent contre le roc. Il étouffe, il râle.
Mourir! Non, il ne veut pas mourir; il se débat, se révolte et, d'un sursaut de volonté, il se réveille.....
Ses yeux hébétés errent un instant dans la salle. Puis sans avoir bougé, dans la même pose affalée, les bras tombants, la tête gisante sur une épaule, il retombe dans le sommeil.
Et la vie du rêve reprend, fantastique et fantomale.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A présent, il va, la tête en avant, les jambes molles, dans un tâtonnement continuel de l'équilibre, à droite, à gauche. Il s'arrête, hésite entre une chute en avant ou en arrière. Puis, il repart en quelques pas rapides que suit un nouveau repos vacillant.
La première rue du coron est là devant lui, toute droite, en un allongement de perspective démesurée. De toute la force de sa volonté il tend à l'atteindre. Mais elle pivote, avec ses deux rangées de maisons, comme un carrousel de chevaux de bois.
Il y avait là, près de lui, une palissade contre laquelle il allait s'appuyer. Or, celle-ci vient de disparaître. A cette même place, il voit maintenant un mont de betteraves.
Après une grande oscillation de tout son corps et une alternative de petits pas butés, zigzaguants, il vient se coller contre sa porte.
Brusquement on ouvre, l'appui se dérobe, et il entre dans sa maison comme s'il tombait dans le vide.
Sa femme est devant lui, énorme, terrible. Et derrière elle, dans un coin, étendu sur un lit aux draps très blancs où ondoie la caresse douce et blonde d'un cierge, son fieu repose, pauvre petit corps tout raidi.
--Ah te voilà, saligaud d'ivrogne! Et ch' cercueil? l'as-tu acheté ch' cercueil?
--!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Non? Alors qu'est-ce que t'en as fait de ch' l'argent? Tu l'as encore bu, dis, saligaud? Et l' petiot on va être obligé de l' mettre comme il est là dedans l' froidure de l' terre! Ah tiens, un père comme ti, on devrait le jeter du carreau de l' fosse, dans le fond de ch' puit, dans ch' bougnou!
Tout se brouille devant lui, une gifle lui a éclaté dans la figure. Une poussée dans les reins, l'envoie s'affaler dehors.
Sa grosse tête a frappé sur le pavé, mais il n'a ressenti qu'un choc très mou. Il se redresse et va s'adosser contre le mur, auprès de la fenêtre.
La rue toujours si animée par les enfants qui jouent, par les femmes qui voisinent, est déserte. Les maisons semblent inhabitées. Quelque chose de lugubre et de tragique plane dans le silence.
Et le malaise qui vient de cette absence de vie, de toute cette immobilité, est encore accru par une fin de jour sinistre. Dans le prolongement de la rue, à l'horizon, s'abaisse un coucher de feu et de sang. Des vitres, aux fenêtres closes, s'allument et rougeoient; les silhouettes des cheminées, les arêtes et les saillies des toits, s'entourent d'un cerne lumineux couleur de soufre, et les ombres s'allongent.
Appuyé contre le mur il ne bouge pas. Il regarde autour de lui avec des yeux troubles, et son cœur inquiet écoute le calme surnaturel.
Soudain, une rumeur monte sourdement, une rumeur de foule, avec un piétinement lointain et confus. Cela grossit, et cela s'approche; on dirait tout un peuple en marche.
Bientôt apparaît une sorte de marée humaine dont le flux pénètre dans la rue qui l'endigue.
Bécu de loin reconnaît des barrettes de cuir, des serre-tête de toile bleue. Ce sont des houilleurs qui viennent du fond. Mais il y a aussi parmi eux des femmes, des enfants. Et ils sont tant et tant, que tous ceux du pays noir ont dû se donner rendez-vous ici bien sûr.
Les voilà, ils vont le frôler dans leur marche. Bécu frissonne car tous le regardent, tous rivent leurs yeux aux siens.
Puis, maintenant, chacun d'eux fait en passant un geste de menace ou de dégoût et chacun lui jette une injure comme s'il lui jetait une pierre: Ah l' mauvais père! Ah l' saligaud d'ivrogne; il a bu ch'l'argent de ch' cercueil!
Un galibot pas plus haut qu'une botte, l'a injurié aussi, d'une petite voix exaspérée, aiguë, qui lui entrait dans la tête comme une vrille. Ensuite c'est une trieuse, une jolie fille souriante sous les plis flottants de son béguin et qui fait en passant, une moue dégoûtée puis crache par terre. Un houilleur, un vieux camarade à lui s'est arrêté, l'a fixé longuement avec des prunelles sombres; après quoi il s'en est allé en secouant tristement la tête.
Il en vient encore, il en vient toujours: des hommes, des femmes, des gosses. Il y a parmi eux des gens qu'il avait connus il y a bien longtemps et dont il ne se souvenait plus. Il a même reconnu un homme qui fut tué il y a dix ans d'un coup de grisou.
Et sur les poings tendus, sur les faces qui crient l'injure, le couchant sinistre met une lueur de sang.
Terrifié, Bécu se détourne pour ne plus voir. Mais voici que par la fenêtre de sa maison, il aperçoit la petite flamme blonde du cierge qui veille. Il voit aussi sur l'appui intérieur son corbeau apprivoisé, son corbeau aux ailes rognées qui va et vient en boitillant--oiseau funèbre--et qui méchamment frappe du bec le carreau.
Alors, Bécu se cache le visage dans les mains et se met à hurler plaintivement, comme on hurle dans l'angoisse du cauchemar.
Le paysan qui a fini de décrotter ses houseaux et qui silencieusement fume sa pipe, trouve que ce mineur saoul dort bien longtemps, d'autant plus, que celui-ci l'énerve par ses soubresauts et par les gémissements qu'il pousse dans son rêve.
Il décide de le réveiller. Pour cela, il va prendre les quatre planches de bois blanc qu'il a déposées sur une table et, s'esclaffant de rire, les laisse tomber de très haut sur le carrelage.
D'un bond Bécu s'est levé, éperdu. Et les yeux fous, le regard comme fasciné en apercevant les quatre planches de sapin qui semblent les bris d'une bière neuve, il tend vers elles des bras raidis de visionnaire, des bras qui se défendent contre une apparition. Puis il fait entendre une sorte d'aboiement rauque d'où les mots sortent étranglés: ..... ch' cer..... ch' cer..... ch' cercueil.....
Le paysan ne rit plus. Sa femme et son fils se sont levés. Tous trois contemplent cette face de folie et tous trois sentent passer en eux un frisson d'épouvante.
Éveillé, le malheureux voit encore le surnaturel et le fantastique de son rêve.
Maintenant ce n'est plus comme dans le sommeil la seule illusion imaginative de la peur. C'est un effroi atroce de toute la chair, c'est une panique du cœur et un spasme hideux des nerfs.
Mais l'hallucination ne dure qu'un instant. Comme un ressort qui se casse, les nerfs brusquement se détendent et les bras roidis tombent.
Seul, le regard conserve une expression d'étrange égarement. D'une main inerte, mollement, Bécu s'essuie le front, puis il prend son chapeau de cuir posé sur la table et le met sur son crâne chauve.
A ce moment, la paysanne vient se planter devant lui, tout son long corps maigre de vieille bique frémissant encore. Et d'une voix blanche:
--Ah! mais avant de vous ensauver y faut m' payer; cha fait trente sous que vous me devez.
Lui, gauchement, tâte son bourgeron et en tire un franc ainsi qu'une petite pièce. Quelques sous sont tombés, il ne les ramasse même pas.
Il se dirige vers la porte, non en titubant comme un homme ivre, mais du pas défaillant d'un homme qui vient de recevoir un grand coup sur la tête.
Il avance dans la nuit glacée.
Tout est sombre dans le vallon, il n'y a que les deux yeux lumineux de la maison d'où il sort qui le regardent s'éloigner.
Le chien a encore hurlé dans la fabrique abandonnée et puis s'est tu, n'entendant plus le long du mur le pas rôdeur.
La gorge serrée, la poitrine pantelante, Bécu va à pas entrecoupés. Dans sa tête bourdonnent encore les imprécations de la bande hurlante--mauvais père--salaud d'ivrogne. Les mots _argent_ et _cercueil_ lui martèlent le cœur tour à tour, comme les gros marteaux des forgerons viennent l'un après l'autre, en cadence, frapper l'enclume.
De son cauchemar, il lui reste une sensation physique étrangement douloureuse et un frisson de mystère. Le souvenir des reproches et des insultes de la foule fantomatique l'effraie d'une façon superstitieuse et l'accable comme une malédiction.
Il éprouve encore l'épouvante du surnaturel.
Quoique conscient d'être éveillé, il craint que cette nuit sans ciel, ces ténèbres épaisses--comme elles l'étaient là-bas au fond quand sa lampe s'est éteinte--il craint que cela ne soit la continuité du songe et qu'autour de lui ne surgisse encore d'affreuses choses.
Le mois passé, durant l'horrible agonie de son petit gars qui avait été pressé entre deux berlines, il pleura. Le jour de l'enterrement, lorsqu'il vit le fossoyeur enfouir le cercueil, il dut s'appuyer au bras de son fils aîné. Et puis ce fut tout. Les jours suivants, où reprit sa morne existence de houilleur, il ne ressentit plus rien. Peut-être que, lorsqu'on a travaillé toute sa vie enseveli sous terre, il vous est entré tant de noir dans l'âme qu'il n'y reste plus de place pour la tristesse.
Mais ce cauchemar, c'est comme si son enfant s'était dressé devant lui pour le maudire. Et cet argent qu'il a dans la poche, cet argent du cercueil, lui paraît un fardeau.
Il avance toujours droit devant lui, montant péniblement la pente du sol vaguement pâlie par la neige.
Tout à coup, dans l'espace de ténèbres, une énorme étoile surgit; puis deux, puis d'autres encore, brillant toutes d'un éclat immobile.
C'est l'infini de la plaine avec les lumières électriques de ses fosses.
Au loin, vers la gauche, un immense incendie projette au ciel une large lueur. De hautes flammes se tordent, bleuâtres et sanglantes. Et sur ce lointain embrasement des fours à cokes, un vieux moulin du temps passé se silhouette les bras en croix.
Bécu s'arrête pour souffler, et aussi parce qu'il y a là, barrant sa fuite éperdue, une grande route dont les arbres dessinent en noir leurs squelettes tortionnés sur la sinistre lueur.
Il n'aurait qu'à la suivre cette route, pour rentrer au coron.
Il hésite... Mais non, il ne la suivra pas car le coron, sa maisonnette de brique, tout cela pour lui reste hanté. Il les revoit par la pensée comme il les a vus en rêve. Il en garde un effroi surnaturel, l'effroi des êtres simples qui croient aux mauvais présages et aux revenants. Le lit mortuaire caressé par la lueur blonde du cierge, la foule maudissante, ce coucher de soleil dans lequel le coron baignait comme dans du sang, jusqu'à son corbeau apprivoisé qui frappait méchamment du bec à la fenêtre, tout ceci lui apparaît comme de sinistres et mystérieux ressentiments. Et sa conscience confuse, dans une sorte de remords, lui fait entrevoir la profanation qu'il a commise en s'ivrognant avec l'argent destiné à payer le cercueil.
Mauvais père!... Il lui semble par moments que c'est le petit mort qui lui crie cela. Et cette idée lui bat le crâne comme le battant d'une cloche.
Il recommence à fuir.
Il a traversé la route et s'en va à travers la plaine buttant ici, glissant là.
Tout à coup il s'arrête. Là-bas, sur la neige, quelque chose de noir remue. C'est une forme vague qui rampe à droite, à gauche, ensuite s'arrête, se rapetisse, puis rampe encore en s'étirant.
Une nouvelle terreur l'étreint. Quelle est cette étrange chose qui s'avance en zigzag?....
Enfin cela se précise. Bécu reconnaît une horde silencieuse de chiens chargés de tabac de zone et que conduit un contrebandier.
Les chiens, l'homme, s'évanouissent dans la nuit, troupeau et pasteur fantômes.
Alors, lui, recommence à déambuler.
Mais trois cents pas plus loin, il s'arrête encore. Il se trouve devant le remblai d'une voie ferrée et un sifflement vient de déchirer le silence.
Bientôt, un gros disque flamboyant apparaît et grandit, augmente d'éclat, lançant sur les rails un jet lumineux. Puis, un grondement trépidant accourt. Et la monstrueuse locomotive, ébranlant le sol, passe en ronflant, avec un hiement de bielles, avec toute une résonance de sa carcasse de fer mêlée à l'ébrouement de vapeur qui sort de ses poumons d'acier.
Celle-ci emmène un train de houille, cinquante wagons, lesquels semblent dans l'ombre, le corps annelé d'un serpent qui ondule rapide à la courbe de la voie.
Et cela disparaît éventrant la nuit.
Longuement, Bécu suit des yeux le fanal rouge accroché à l'arrière du train. Et même après que la petite lumière sinueuse a disparu, il reste encore un instant immobile, fixant l'endroit où les ténèbres se sont refermés comme se referme l'eau sur une chose qui sombre.
Puis il monte sur la voie et la traverse. Mais en redescendant le remblai, il glisse et tombe sur le dos. Lentement, il se relève, replace sa barrette de cuir sur son crâne chauve, et le pas épais, les bras ballants, il repart droit devant lui dans l'obscurité.
Pourtant, l'air gelé de cette nuit d'hiver, cet air qui semble devenu consistant comme de la glace, lui enserre plus étroitement le front, les tempes. Peu à peu se fige l'effervescence de son cerveau.
Déjà les visions s'éteignent et leur souvenir se voile.
Ce qu'il y avait de surnaturel et de menaçant accroché à lui meurt tué par le froid.
Il ne marche plus inconsciemment, fasciné par la peur; il reprend graduellement contact avec le réel. Voici maintenant que cette immense houle de ténèbres parsemée de points brillants lui redevient familière.
Ses yeux devinent la plaine sous l'embrun opaque des ombres.
Les éclats bleutés, essaimés sur ce grand lac d'ombre, le guident, comme en mer, les constellations guident le pêcheur.
Là-bas, où il y a trois feux électriques, c'est la fosse numéro 4, baptisée Saint-André. Ces deux feux plus proches et ce hall, dont le vitrage est éclairé, c'est la fosse numéro 7 ou fosse Sainte-Marie-Madeleine. Tout au fond, un groupe de lumières qui clignotent, tant elles sont éloignées, c'est une fosse de la Compagnie d'Heurchin.
La sienne, oh il sait bien où elle se trouve, elle est là, dans la direction de la lueur qui monte des fours à coke. Pourtant on ne voit aucun de ses fanaux; sans doute une ondulation de terrain la cache-t-elle pour l'instant.
Parfois, dans le vague, s'élève le bruit d'un choc puissant, le bruit de deux choses de fer entre-heurtées. C'est une seule note sonore qui s'élève, s'étend. Et à l'ampleur des vibrations se révèle l'immensité rase. Ou bien, c'est le roulement d'un train, une rumeur sourde qui s'éloigne et expire sans écho.
Et lui, devine, et lui écoute la vie formidable et cachée de la plaine.
Il ne regarde plus en lui-même, car en lui tout est redevenu immobile et sombre. La grande flambée de l'exaltation et de la fièvre s'est éteinte. Tout ce qui grimaçait, toutes les idées et les mots qui flamboyaient, tout cela a disparu.
Mais ce calme subit, il ne le raisonne même pas. Il subit l'effet apaisant du froid sans apprécier la sensation de bien-être. Car chez cet être hébété de servage et d'alcool, il arrive souvent que les impressions se succèdent sans se souder l'une à l'autre par un raisonnement.
Cependant, il n'oublie point avoir bu avec un argent qu'il n'aurait peut-être pas dû dépenser au cabaret. Mais comme en lui une froide sécurité a étouffé ce qui lui apparaissait avant comme de sinistres ressentiments, il ne sait plus très bien s'il commit une vilaine action. C'est au fond de son âme quelque chose de trouble, impossible à débrouiller. Avec le calme, il redevient la bête de somme indifférente, la pauvre brute accablée par vingt ans de fond, avec ses demies sensations informes, ses demies pensées mal équarries.
Il a repris son allure épaisse, sa marche aux pas affaissés. Mais il grelotte, serre ses épaules, car l'alcool éliminé ne lui chauffe plus les veines. Alors, il prend la direction du coron, fuyant le froid, comme il fuyait talonné par la peur. Il ne cherche même pas à se représenter comment sa femme va l'accueillir.
On n'aperçoit plus les flammes des fours à coke, on ne voit plus que la lueur qui dans le ciel fouille les gros nuages d'encre. Des feux électriques ont disparu.
Soudainement, à sa droite, le blanc indécis de la neige vient de disparaître. Et dans un vide qui s'allonge tranchant le sol pâle, des petites clartés glissent, très lentes. On entend des voix qui se répondent, avec une longue sonorité, une portée flottante. Puis, un éclair en coup de faux, un éclair très bleu, révèle furtivement le canal et un chapelet de péniches chargées de houille, que hâle, roulant silencieuse sur la berme, la locomobile électrique dont le trolley vient de faire dans la nuit une fulgurante déchirure.
Bécu ne détourne même pas la tête pour regarder le canal. Une sirène ayant meuglé lugubrement au loin, il écoute ce signal. Et voici que sa pensée lourde, s'enfonce là-dessous, au fond, là où rampent les camarades de la coupe à terre.
«A quelle heure vont-ils remonter cette nuit? A onze heures? Où peut-être bien encore à la demie passée douze heures.» Cette simple idée, il la tourne, la retourne, la mastique longuement. Elle occupe son cerveau jusqu'au moment où il a atteint la grand'route qu'il avait auparavant hésité à suivre.
Maintenant, sur ce sol pavé qu'aucune neige ne recouvre, à cause des nombreux charrois de houille, on entend résonner son pas solitaire.
Des profondeurs de la plaine, un peu de vent s'est levé, qui souffle et pleure dans les peupliers décharnés bordant la route. Et là haut, dans le ciel noir, transparaît vague et blême, la face cachée de la lune sur laquelle, lentement, glissent des nuages semblables à des voiles de deuil.
Il se hâte, grelottant, meurtri de fatigue.
Mais voici que, tout à coup, deux rais de lumière transpercent l'embrun des ténèbres. Une maison se trouve là, au bord de la route.
Derrière les fenêtres flambantes, on voit des silhouettes se démener avec des gestes grandis; on voit des profils anguleux, arrêtés au front par la saillie rigide des barrettes de cuir, se confondre violents et tourmentés. Des cris rauques, des rires énormes, font vibrer les vitres. C'est là dedans une ivresse sauvage, une gaieté désespérée, pareille à une exaspération.
Sur la route on n'entend plus le bruit mélancolique du pas solitaire. Bécu est immobile. Il fouille dans son bourgeron; ses doigts font tinter des sous, ceux qui lui restent encore de l'indemnité funèbre.
Comme la gueule hurlante et enflammée d'un monstre, la porte vient de s'ouvrir, puis elle s'est refermée sur lui.
Et là, tout autour, il fait sombre: sombre comme dans cette pauvre âme humaine.
Multitude Solitude
Le jour se lève, blême dans le brouillard qui enlinceule la plaine. Et dans cette lourde vapeur qui flotte sur le sol noir et gluant, s'épand un meuglement sinistre comme en clament tristement les gros vapeurs perdus dans la brume.
Confuses et vagues dans le brouillard qu'elles semblent déchiqueter, des silhouettes humaines se meuvent, avec un piétinement sourd.
Et cette exode d'ombres s'avance de partout, vers l'étrange appel.
A travers un champ labouré, écrasant de leurs sabots les lourdes mottes humides et luisantes de la terre éventrée, une bande de trieuses se hâte dans une marche trébuchante. Frileuses sous leurs robes de cotonnade bleue parsemée de pois blancs, elles vont les bras croisés, les mains cachées sous les aisselles, en faisant un gros dos sur lequel flottent les jolis plis du mouchoir de percaline dont elles s'entourent coquettement la tête. Elles ne causent guère, mais lorsqu'un sabot reste englué au fond d'un sillon, ces fillettes jettent de leurs voix claires, des jurons comme les hommes.
Elles ont atteint une petite route pavée qui passe au bout du champ et leurs sabots font entendre maintenant, sur les grès, un clappement sec, presque joyeux, dans ce jour lugubre où plane le rugissant appel à la peine.
Tout à coup surgi de la brume, un homme sur la route les croise. C'est un grand gars vêtu de toile grisâtre, maculée de houille, avec un foulard de laine rouge enroulé autour du cou et dont la face apparaît très pâle sous la barrette de cuir noir.