Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 9

Chapter 93,925 wordsPublic domain

La seconde fois,--il fallut six lanternes et deux commissaires;--puis, quand on eut inventé les coalitions, les partis extrêmes demandèrent des concessions; on agita le pays de telle sorte, qu’on fit monter la vase à la surface.

Et chaque fois les choses vont de mal en pis: pour un changement de ministère, on ne fait pas moins de trois ou quatre émeutes; et maintenant on y tue plus de monde que dans les fêtes et réjouissances publiques, où il y a toujours trois ou quatre morts et sept ou huit blessés.

L’émeute est plus fréquente, plus longue, plus meurtrière, et dégénère en guerre civile, toujours pour savoir si M. Dufaure ou M. Passy rentreront au ministère.

Le _National_, accusé d’avoir provoqué à la haine du roi, répond avec raison qu’il n’a fait qu’imiter en cela--M. Thiers, qui était au pouvoir hier, et M. Guizot, qui est au pouvoir aujourd’hui. Il cite leurs paroles, semblables à celles pour lesquelles il est mis en cause, et on l’acquitte;--peut-être eût-on dû au contraire faire le procès à M. Thiers et à M. Guizot; mais les lecteurs des _Guêpes_ savent ce que je pense des procès de presse.

Mais ces pauvres grands hommes politiques, toujours occupés du seul soin de faire cuire leur œuf à la coque, continuent à mettre le feu à tout, bêtement traîtres qu’ils sont envers le pays et envers eux-mêmes: car, à force de se disputer et de s’arracher le pouvoir et de se faire aider pour le tirer à eux par des mains peu choisies, à chaque fois qu’ils le ressaisissent et l’enlèvent à leurs adversaires, ils doivent voir qu’il est plus sali et plus déchiré, qu’il en reste des lambeaux entre les mains de leurs alliés et dans la boue du champ de bataille, et qu’aujourd’hui déjà ce n’est plus qu’un déplorable lambeau.

Tout cela vient-il de ce qu’_il n’y a plus de croyances_?

Nous en reparlerons, monsieur Augustin.

[GU] L’ADMINISTRATION.--De cette mobilité du pouvoir il arrive nécessairement qu’il n’y a pas d’administration.

Les choses vont encore à peu près, parce que nous avons hérité de la vieille machine administrative impériale, qui était bien faite, et qui, semblable à un tourne-broche, continue à tourner,--que ce soit un chien de race qu’on mette dedans pour y remuer les pattes, ou un de ces hideux chiens devant la nomenclature desquels Buffon a reculé.--On n’est pas nommé à une place ou à des fonctions parce qu’on est capable ou qu’on a fait des études spéciales, mais parce qu’on est cousin de quelqu’un ou utile à quelque autre.

Il y a des vaudevillistes devenus préfets.

[GU] On a inventé le fonctionnaire indépendant,--rouage d’une machine où il tourne à sa fantaisie;--ceci n’a l’air que d’une bêtise. Mais c’est plus fort que ça n’en a l’air au premier abord, quand on sait que l’_indépendance_ d’un _fonctionnaire_ consiste à abandonner le ministre qui s’en va pour se tourner vers le ministre qui vient, et que c’est un nom honnête qu’on est convenu de donner à la trahison pour la commodité des personnes.

Est-ce au défaut de croyances qu’il faut attribuer cela? j’en sais plus de vingt qui me diraient oui. Vous savez ce que j’en pense, monsieur Augustin, et je sais ce que vous en penserez tout à l’heure.

[GU] LA JUSTICE.--Il n’y a plus de justice.

Le jury a été inventé sous prétexte de bon sens; il a voulu avoir de l’esprit,--il a manqué de bon sens.

Un juré est appelé à répondre sur cette question: «Un tel a-t-il fait ceci,--ou ne l’a-t-il pas fait?»--L’application de la peine ne le regarde pas, il ne doit la prendre en aucune considération.--Ce n’est pas ainsi que fait le jury; il décide dans sa volonté--s’il lui plaît ou ne lui plaît pas qu’un tel subisse telle ou telle peine; et à un appel à son bon sens et à sa conscience sur l’existence matérielle d’un fait,--il répond par des décisions aussi arbitraires que celle d’un cadi turc.

Un journal est accusé d’avoir attaqué la personne du roi,--il avoue à l’audience qu’il a prétendu attaquer la personne du roi.

Le jury interrogé répond que l’accusé n’a pas attaqué la personne du roi.

Le journal est acquitté et explique avec les autres journaux de l’opposition que le jury avait voulu donner une leçon au gouvernement.

Les journaux trouveraient sans doute fort mauvais que le gouvernement voulût donner une leçon au jury.

Cependant, s’ils approuvent que le jury,--qu’ils appellent _juges citoyens_ et _justice du pays_ quand ils sont acquittés, comme ils l’appellent _bourgeois sans lumières_ quand ils sont condamnés;--s’ils approuvent que le jury juge d’après ses opinions politiques,--c’est-à-dire d’après le hasard qui fera que la majorité des douze juges appartiendra à leur parti;--il doivent admettre et louer également qu’un jury composé autrement le condamne pour _leur donner une leçon_.--Et alors il n’y a plus de justice,--il n’y a même plus de semblant de justice.

Rappelez-vous, d’autre part, ce que je vous ai dit,--que, sur soixante-douze places de présidents et procureurs généraux de cour royale,--il y en a quarante-deux données à des députés.

Rappelez-vous--que depuis que les marchands rendent la justice, l’assassinat est devenu un crime moins horrible que le vol, que le jury a trouvé des circonstances atténuantes dans plusieurs parricides.

D’autre part encore,--avant qu’un procès politique ne vienne à l’audience, il y a un mois que les journaux en parlent, flattent et menacent les juges; en un mot, grâce à la presse, il faut qu’un juge aime assez la justice pour lui sacrifier jusqu’à la réputation de la justice.

[GU] DE LA LITTÉRATURE.--Nous allons, un moment, s’il vous plaît, monsieur Augustin, parler de la littérature considérée comme puissance.

Elle n’existe pas comme puissance, et elle est en train de ne plus exister comme littérature.

La _presse_,--cela veut dire, les journaux,--s’est inventée un jour elle-même; elle a fait semblant d’être la littérature, tant que cela a été utile à ses projets. Elle s’est servie de la littérature comme certains intrigants ont essayé de se servir de certains Louis XVII.

La littérature sert aujourd’hui au bas des journaux à faire la parade à la porte,--c’est le paillasse de la troupe.

Un poëte qui n’est que poëte vivra pauvre, mourra de faim et mourra inconnu.

Il ne peut pas dire comme Malherbe:--«J’ai toujours gardé cette discrétion de me taire de la conduite d’un vaisseau où je ne suis que passager.»

Il faut qu’il s’agrége à un parti politique; il devra, de préférence, écrire quelques phrases contre les tyrans et l’esclavage--(vieux style), parce que les journaux du gouvernement ne sont lus par personne.--Il n’y a pas d’exemple d’éloges sans restrictions perfides donnés par un journal à un écrivain qui n’est pas de son parti.

[GU] Le gouvernement, de son côté, ne fait de cas que des journalistes.--Un roman, une pièce de théâtre, ne peuvent que détruire la société; qu’est-ce que cela fait? mais un journal renverse un ministère, et ceci est grave.

[GU] Les croix données à la littérature,--ce que je vous dis là n’est pas une plaisanterie,--mais un fait, monsieur Augustin;--les croix données à la littérature ne viennent pas du ministère de l’instruction publique, mais du ministère de l’intérieur, et plus souvent encore du ministère des affaires étrangères, auquel est, en général, attachée la présidence du conseil.

La littérature est aujourd’hui indépendante;--on méprise Boileau et Racine à cause des pensions que leur faisait Louis XIV.--Louis XIV ne trouverait pas aujourd’hui un écrivain qui accepterait une pension de lui. Il n’y a qu’une tache à cette indépendance:--c’est que les écrivains font antichambre chez les directeurs et propriétaires des journaux.

[GU] Quand la littérature n’était pas encore affranchie, un bon ouvrage faisait la fortune d’un homme.

Aujourd’hui, il faut travailler et vendre tous les jours;--la plume n’obéit pas à l’esprit, mais à la faim;--on n’a rien à dire, mais on a à dîner.

Les plus grands esprits de ce temps d’indépendance et d’affranchissement sont obligés de délayer leurs plus belles pensées dans des phrases inutiles. Les marchands de ce genre de denrée se sont rendu justice, en avouant qu’ils ne pouvaient reconnaître certainement que l’étendue d’un ouvrage et non point son mérite. Il faut s’arranger pour étaler ce qu’on a d’esprit, de talent et de pensée, sur un nombre de pages suffisant pour en pouvoir vendre toute sa vie.

On fait des chefs-d’œuvre,--comme les cabaretiers font de la soupe le dimanche:--on ajoute toujours de l’eau au bouillon primitif.

On a supprimé la _postérité_, ce paradis des auteurs tombés ou affamés,--parce qu’il faut manger de son vivant.

Une petite anecdote pour vous distraire, monsieur Augustin; c’est une petite médisance sur deux grands talents: M. de Balzac et M. Alexandre Dumas sont brouillés.

Au dernier voyage de M. Dumas, venant à Paris de Florence d’où, à la surprise générale, il n’a rapporté aucune nouvelle décoration,--un ami commun leur fait passer la soirée ensemble;--ils ne s’adressent pas la parole;--vers minuit, M. de Balzac sort et dit en passant devant M. Dumas: «Quand je serai usé, je ferai du drame.

--Commencez donc tout de suite,»--répond M. Dumas.

[GU] LA POLICE.--Je ne vous parlerai de la police que pour mémoire, monsieur Augustin;--le Français a horreur de la police;--il s’ensuit que les gens honorables n’y veulent pas entrer--et que cette horreur, d’abord sans raison, finit par être assez juste.

Dans une émeute, si la police arrive au commencement, on dit: «On a donné, par une intervention maladroite, le caractère sérieux d’une émeute à un rassemblement inoffensif.»--Si la police attend que l’émeute se forme, on dit: «Au lieu de réprimer dès l’origine les cris de quelques gamins, la police, par sa coupable négligence, a laissé dégénérer un léger désordre en une émeute inquiétante.»

Je vous défie, quand un mouchard arrête un voleur, de dire à la mine quel est le voleur des deux.

Tâchez, cependant, de ne pas vous tromper; car le voleur se fâcherait.

L’uniforme donné aux sergents de ville était une mesure morale et honnête.

Mais il aurait fallu que cette mesure eût été générale.

La presse aurait dû soutenir cette mesure de tout son pouvoir;--loin de là, elle n’a que peu ou point blâmé les brigands qui en ont assassiné quelques-uns dans le faubourg Saint-Antoine; mais je vous défie, monsieur Augustin, d’inventer une mesure, quelque généreuse, utile, libérale qu’elle soit, qui obtienne l’assentiment sans restriction des journaux. Il est donc resté une partie de la police et la plus grande partie,--qui procède comme les voleurs,--c’est-à-dire par surprise et par guet-apens.

Ces gens qu’on lâche dans les émeutes sans aucun insigne se meuvent indistinctement sur les curieux et sur les émeutiers, et frappent les uns et les autres avec une intolérable brutalité.

C’est de la sauvagerie:--tous les agents de l’autorité doivent être reconnaissables à des marques distinctives; on doit punir avec la plus grande sévérité tout citoyen qui leur oppose la moindre résistance; mais tout citoyen a le droit de tuer comme un chien tout homme qui, sans se faire reconnaître à un signe irrécusable comme agent avoué de l’autorité, porte la main sur lui pour le frapper ou pour l’arrêter.

[GU] Les gens qui manquent de délicatesse dans l’esprit, ou d’imagination ou de gaieté,--tâchent d’assommer les agents de la police.

Ceux qui sont plus gais se contentent de _farces_ plus ou moins exagérées.--A Paris, surtout, la police a toujours tort; il n’y a pas de position si élevée dans la police qui puisse sauver le magistrat qui l’exerce.

Dans les dernières émeutes,--la police avait fort à faire pour défendre le préfet contre les enfants du peuple qui voulaient absolument monter en croupe sur son cheval blanc.--A mesure qu’on en ôtait un,--il en regrimpait deux autres.

[GU] Le bourgeois de Paris, du reste, s’est fort habitué aux émeutes;--quand elle n’est pas dans sa rue ni devant sa boutique, il n’y voit déjà plus un danger. Il viendra peut-être un jour où il n’y verra plus un spectacle. Or, les spectateurs forment la moitié d’une émeute,--la police y est pour un quart,--les vrais émeutiers pour l’autre quart.

Seulement, ceux-ci se sauvent,--et on ne prend presque que les spectateurs, qui, fiers de leur innocence, restent sur la place, où on les empoigne.

[GU] Un nommé Barbet, tonnelier, est amené devant le tribunal.--Il est accusé d’avoir porté le drapeau rouge:

«Ce drapeau était ma cravate. On voulait me la prendre à cause de la couleur pour en faire un drapeau. J’ai mieux aimé porter le drapeau que de me séparer de ma cravate, qu’on m’aurait volée.»

Qui sait où Barbet pouvait être conduit pour ne pas quitter sa cravate?--Que l’émeute eût réussi, et M. Barbet pouvait devenir roi de France sous le nom de Barbet Ier.

Vous froncez le sourcil,--monsieur Augustin;--Barbet vous semble un homme dangereux pour les droits que vous avez failli tenir de la nation.

Mais soyez sûr que tout ceci finira par une bouffonnerie de cette force-là.

[GU] J’ai connu un homme qui, à la révolution de Juillet,--voyant à l’Hôtel de Ville une table ronde où étaient assis des messieurs qui écrivaient, s’y assit dans un coin vacant, et apprit que par ce seul fait il faisait partie du gouvernement provisoire; il se mit donc à écrire comme les autres; mais il eut besoin de s’absenter trois minutes. Quelque gouvernement que l’on soit à l’improviste, quelque obligé qu’on se trouve de consacrer son temps à son pays, la nature a des lois inexorables;--notre homme sort et laisse son chapeau à sa place.

Il reste trois minutes et rentre,--il n’était plus gouvernement. Un autre monsieur s’était assis à la place, et le repoussa du coude.--«Au moins,--dit-il,--rendez-moi mon chapeau.»--On lui rendit son chapeau.

[GU] L’ÉGLISE.--Il n’y a plus d’Église.

Ou au moins l’Église n’a plus ni force ni action. Il y a deux classes de personnes qui vont à la messe:

Les partisans de la légitimité,--parce que c’est une protestation contre les doctrines libérales;

Les bourgeois parvenus et les danseuses,--parce que cela est comme il faut, et parce que l’ancienne aristocratie y allait.

Ah!--il y a aussi... les gens pieux qui y vont pour prier Dieu.

Il y a deux classes de prêtres:

Ceux qui ont pris pour modèle les _bons curés_ de M. de Béranger,--qui chantent à table,--prennent le menton aux filles et vont à la chasse;

Ceux qui, au contraire, voulant s’opposer au flot du libéralisme, se sont renfermés dans les vieilles choses de l’Église,--parlent contre les juifs, contre les pharisiens, contre Luther,--traitent des questions de dogme,--ne se mêlent à rien des choses de ce temps-ci,--professent les doctrines qu’on n’attaque pas, parce qu’on ne s’en occupe guère, et une religion qui exerce précisément autant d’influence que celle du bœuf Apis,--ou celle de Teutatès.

Je n’appelle pas prêtre--M. ***, qui n’est pas chrétien,--ni M. Châtel, qui, sacré évêque par un épicier de la rue de la Verrerie, a sacré Auzou, ancien comédien de la banlieue, lequel Auzou l’a excommunié, et, qui pis est, mis à la porte;

Ce M. Châtel, primat des Gaules,--qui tour à tour dit la messe dans une église de garçon, à l’entresol,--rue de la Sourdière;--dans un local, boulevard Saint-Martin,--où il remplaçait un rhinocéros et un éléphant, et dans l’écurie des pompes funèbres.

[GU] Je ne suis pas très-disposé à appeler prêtres non plus des hommes qui ont pris ce métier _comme un autre_,--pour faire leurs affaires, comme M. Ollivier,--hier curé de Saint-Roch, aujourd’hui évêque d’Évreux, qui attirait du monde dans son église au moyen de la musique de l’Opéra;

Ni celui de Notre-Dame-de-Lorette, qui _travaille_ dans une église Musard si mal composée, que la police est obligée d’y tenir des sergents de ville;

Ni celui,--j’ai oublié son nom,--qui faisait annoncer dans les journaux (un franc la ligne), avec les sous-jupes-Oudinot,--que M. Lacordaire prêcherait dans son église _en costume de dominicain_;

Et, s’il n’ajoutait pas, comme le marchand de _crinoline, cinq ans de durée_,--c’est que ce n’est pas une qualité que l’on prise d’ordinaire dans les sermons.

[GU] La prêtrise est à ces gens-là ce que la farine est au paillasse Debureau: elle sert à les rendre plus grotesques.

[GU] L’ARMÉE.--Les _baïonnettes intelligentes_ inventées pour l’armée par les journaux sont le digne pendant de l’_indépendance des fonctionnaires_.--L’émeute réussie de Juillet, où on a récompensé les soldats qui avaient passé du côté du peuple, et les émeutes manquées de Lyon et autres lieux, où on a puni ceux qui avaient fait la même chose, ont jeté quelque perturbation dans l’armée.

Les _journaux_ ont loué l’insubordination et attaqué violemment la discipline.

Quand il a fallu réprimer des émeutes, on a dit que les soldats _assassinaient_ le peuple.

Pour plaire aux journaux, il faut qu’ils trahissent leur serment, manquent à leur honneur, et s’exposent à être fusillés de par un conseil de guerre, à Grenelle;--pour ne pas trahir leur serment, ne pas manquer à leur honneur, et ne pas s’exposer à être fusillés à Grenelle, il faut qu’ils s’exposent à être appelés assassins dans les journaux et fusillés par le peuple au coin des rues. La position est difficile;--quand, à Clermont, ils combattaient l’émeute, dont le recensement était le prétexte, on disait qu’ils assassinaient le _peuple_; comme s’ils n’étaient pas le peuple aussi, et comme si, en fait d’impôts, ils ne payaient pas le plus lourd de tous, l’impôt de la vie et du sang!

En même temps que vous vous plaignez de l’armée, vous faites tous vos efforts pour rompre tous les liens de la discipline;--mais, si vous réussissiez, c’est alors que l’armée serait redoutable et odieuse.

[GU] LE PEUPLE.--Il y a un mois,--dans un chapitre des _Guêpes_ adressé à M. de Cormenin,--je lui demandais ce qu’était le peuple.--Cette question a été fort débattue dans les journaux depuis quinze jours.

Sur cette question comme sur les autres,--on a vu tomber

Un déluge de mots sur un désert d’idées.

FRÉDÉRIC LE GRAND.

Le peuple, comme partie du pays tranchée et séparée, n’existe pas.--Quand une chose existe, on doit pouvoir dire où elle commence et où elle finit.

Quelques dissentiments politiques qu’il y ait entre vous et moi, vous ne pouvez pas me nier qu’une pomme est une pomme.--Si vous me montrez un soldat, et que vous me disiez: «Voici un soldat,»--je ne puis pas vous répondre: «Ce n’est pas un soldat.»

Le _peuple_ de certains journaux se compose des gens qui font des émeutes.

Le peuple de certains autres se compose des gens qui n’en font pas.

Le «pays» a absolument le même sens.

Le pays, comme le peuple, veut dire ceux qui pensent comme nous,--ou ceux par qui nous faisons tirer les marrons du feu.

Les journaux républicains appellent le _peuple_ la classe _la plus nombreuse_.

Puis, un jour d’émeute, ils disent: «Le _peuple_ est sur la place.»

Puis, l’émeute finie, on trouve que l’émeute se composait de trois cents hommes,--dont cent cinquante spectateurs,--cinquante gamins au-dessous de seize ans,--quarante voleurs,--et cinquante agents de police,--et une dizaine de pauvres diables de bonne foi qui croient combattre pour la _liberté_ dont ils jouissaient sans contestation, et dont ils se sont privés pour quelques mois.

Le _National_ a déclaré qu’il n’y avait plus de bourgeois, qu’ils étaient trop mêlés au peuple pour qu’on pût les reconnaître.

Disons alors que le peuple est également trop mêlé aux bourgeois pour qu’on puisse le discerner.

Pourquoi alors le _National_ parle-t-il si souvent du peuple, par opposition aux bourgeois?

Les gens qui se font tuer dans les émeutes sont pris généralement sur les dix pauvres diables de bonne foi dont je parlais tout à l’heure.

On brûle un peu,--on pille pas mal.

Et alors vous lisez le lendemain dans le _Constitutionnel_ que tout cela aura pour résultat heureux de ramener M. Passy aux affaires.

Le _Courrier Français_ préfère M. Dufaure.

Le _peuple_, si respecté,--si prôné, si sanctifié par les partis; le peuple, pour lequel on fait tout, pour lequel on demande tout, est une assez heureuse invention. Si on disait, par exemple, qu’on prend ou qu’on demande telle ou telle chose pour M. Augustin, du café Lyonnais, M. Augustin, du café Lyonnais, dirait le lendemain: «Mais vous ne m’en donnez pas!»

Tandis que le peuple... Qui est-ce qui peut dire: «Je suis le peuple?»

Et d’ailleurs on peut toujours répondre:--«Vous n’êtes pas le peuple.»

Voyez, du reste, monsieur Augustin, relativement au peuple, le dernier numéro des _Guêpes_.

[GU] Songez seulement à l’importance qu’a une émeute aux yeux de la raison--en voyant que:

Un grand nombre des habitants des communes de Beaumont et d’Aubières se sont battus dans les rues de Clermont pour empêcher le recensement; lequel recensement avait été fait dans les communes d’Aubières et de Beaumont depuis longtemps déjà, et n’y avait rencontré aucune opposition.

[GU] LA PRESSE.--C’est ici, monsieur Augustin, que vous avez à me rappeler quelque chose.

O moralistes!--ô philosophes!--ô poëtes!--qui dites: «La société tombe en dissolution,--parce qu’il n’y a plus de _croyances_,--parce qu’on ne croit plus à rien.»

[GU] O mes braves gens! plus de croyances! Mais jamais il n’y a eu autant de crédulité; jamais les hommes n’ont été aussi jobards et aussi gobe-mouches; mais les peuples qui adorent et prient la fiente du grand _lama_ sont des incrédules et des voltairiens auprès de nous.

Plus de croyances!--Mais on croit à tout;--mais on se dispute pour tout;--mais on se bat pour tout.

Plus de croyances!--à une époque où un pouvoir aussi singulier que celui de la presse est le seul pouvoir!

On ne croit plus à rien!--Mais écoutez donc, monsieur Augustin.

La presse est un pouvoir qu’il faudrait comparer à Dieu si on ne connaissait pas les champignons,--car il ne procède que de lui-même.

La presse est un champignon qui s’est élevé un matin sur le _détritus_ de tous les autres pouvoirs.

La presse est une puissance nourrie de toutes les autres puissances qu’elle a dévorées.

La liberté de la presse est engraissée du carnage de toutes les autres libertés.

Elle crève d’indigestion et de pléthore.

«On ne croit plus à rien,» dites-vous, parce qu’on ne croit plus à la sainte ampoule, parce qu’on ne prie pas Louis-Philippe de toucher les écrouelles;--on ne croit plus à rien, parce qu’on ne croit plus à nos vieux contes.

Vous dites qu’il n’y a plus de croyances, comme les vieilles femmes disent qu’il n’y a plus de galanterie et plus d’amour.

On ne croit plus à rien!--mais on croit à M. Léon Faucher,--mais on croit à M. Chambolle,--mais on croit à M. Jay.

Mais on croit aux journaux.

Mais on croit aux histoires de centenaires, de veaux à deux têtes, de mendiants millionnaires, toujours les mêmes qu’ils vous racontent quand il n’y a ni séances des Chambres, ni crime un peu corsé.

On ne croit plus à rien!--mais vous avez cru le journal le _Temps_ quand il vous racontait que les Espagnols avaient saisi la _Victorieuse_; et, quand il a été obligé d’insérer le démenti du ministère, vous avez cru aux choses qu’il vous a racontées le lendemain.

On ne croit plus à rien!--mais, quand le _National_ vous a dit:

«M. Pauchet, membre du conseil général d’Eure-et-Loir, a voté contre le recensement,»

On lui a répondu:

«M. Pauchet n’a pas voté contre le recensement, parce qu’il est MORT depuis plusieurs mois.»

Et vous avez cru ce qu’il a plu au _National_ de vous dire le lendemain.

On ne croit plus à rien!--mais vous avez cru que le duc de Bordeaux était mort, parce que le _Moniteur parisien_ vous l’avait dit.

On ne croit plus à rien! mais le journal le _Siècle_ vous dit: «Le recensement va _commencer_ à Paris; nous ne nous y soumettrons pas, nos portes seront fermées.» On lui répond: «Mais, monsieur le _Siècle_, il y a quatre mois que vous êtes recensé--vous et votre imprimerie et vos bureaux,--et le lendemain vous lisez le _Siècle_, et vous croyez ce qu’il vous dit.