Part 7
_N. B._ Peut-être quelqu’un des puristes qui m’honorent de leur correspondance et qui me font des avanies périodiques au sujet des fautes d’impression qui se rencontrent dans les _Guêpes_ va-t-il m’écrire pour me faire de justes observations sur la façon dont ce mot est écrit.--Pour lui éviter ce souci, je lui réponds d’avance que j’ai essayé ainsi de donner une idée de la manière dont M. Soumet prononce ce mot quand il parle de son ouvrage.
Les affaires de Toulouse, le recensement,--les protestations, les adresses, tout cela est venu mettre la France dans l’état normal;--les phénomènes sont momentanément rentrés dans leurs cartons.
[GU] TOUJOURS LA MÊME CHOSE.--Si décidément il ne reste plus qu’à recommencer les choses déjà faites,--ce n’est vraiment pas la peine de s’agiter si fort.
On l’a dit avec raison, l’esprit humain marche en cercle, et il n’y a de nouveau que ce qu’on a eu le temps d’oublier.--Plusieurs personnes en ce temps me paraissent se hâter un peu trop d’inventer certaines choses,--que l’on se rappelle fort bien.
Espartero, duc de la Victoire, que la reine Christine appelle, dit-on, maintenant, prince de la Sottise et marquis de la Trahison,--avait un discours à faire.--Il a pris et récité un discours de Bonaparte à la Convention, sans y changer un seul mot.
M. Arzac, ex-maire de Toulouse, sommé de se retirer de la mairie,--répéta le mot de Mirabeau, et dit:
--Je ne sortirai que par la violence!
--Eh bien, monsieur, lui dit M. Duval,--je vais vous faire arrêter.
M. Arzac se trouva tout à coup embarrassé dans son rôle,--comme tout acteur auquel son camarade refuserait de donner la réplique.--Le cas n’était pas prévu.--La scène de Mirabeau finissait là,--et le maire de Toulouse fut forcé de dire:
--Je trouve cette menace une violence morale suffisante, et je me retire.
Puis il sortit du théâtre.
[GU] Le mot de M. Arzac--_violence morale_--a eu du succès.--En voici une imitation que je trouve dans un journal de la même ville de Toulouse:--«Le sieur Raynal, cordonnier, a été arrêté;--il a subi des _violences morales_ ayant pour but d’obtenir l’adresse d’un de ses ouvriers. Sur son refus, on a _menacé_ de l’emprisonner, et _sa fermeté_ n’a pas résisté à _cette dernière épreuve_. Il n’y a pas de termes assez forts pour qualifier, etc., etc., etc.»
Je voudrais savoir en quoi consistent les _violences morales_. Une _menace_ d’emprisonnement n’est pas _violence_;--c’est cependant bien plus terrible que les _violences morales_ dont on se plaint avec tant d’éloquence, puisque la _fermeté_ du cordonnier Raynal,--qui avait résisté aux _violences morales_, n’a pu résister à cette _dernière épreuve_:--_la menace d’être_ mis en prison.
[GU] LES BANQUETS.--Nos pères dînaient ensemble pour chanter, rire, boire, manger, causer avec abandon et avec esprit.
Aujourd’hui--un dîner est une action politique; on dîne contre ou pour le gouvernement, contre ou pour un principe.
C’est une chose bien ridicule que ces banquets.--Peu importe--contre ou pour quel principe ou quel gouvernement on mange et on boit.
Un poëte latin a dit de ces festins où l’on se querelle,--de ces festins constitutionnels qu’il semblait prévoir:
Natis in usum lætitiæ scyphis Pugnare Thracum est.
Comment n’est-on pas honteux d’avouer,--que dis-je? de publier dans les journaux,--que c’est l’estomac chargé de viandes,--la tête appesantie par le vin, que l’on discute d’une langue épaisse les intérêts les plus sérieux du pays!
Mais, dans cette situation, après vos dîners de province de huit heures,--vous refuseriez de vendre ou d’acheter cent cinquante bottes de luzerne,--vous vous défieriez comme d’un voleur d’un homme qui voudrait vous faire conclure un marché ou un arrangement,--vous n’oseriez pas décider de tuer et de saler un des porcs de votre étable.
[GU] M. DUTEIL ET M. CHAMPOLLION.--J’ai reçu un dictionnaire des hiéroglyphes, par M. Camille Duteil.--C’est un livre hardiment conçu et simplement écrit,--ayant moins pour but encore d’éclaircir les hiéroglyphes que de mettre en lumière que M. Champollion, qui en fait son état, n’y entend absolument rien.--Peut-être M. Champollion prépare-t-il un livre pour prouver la même chose à l’égard de M. Duteil.--Nous autres, ignorants, nous sommes forcés de nous en rapporter aux érudits, même pour l’opinion qu’ils ont les uns des autres.--En attendant, voici une petite anecdote à l’appui de l’opinion de M. Duteil sur M. Champollion.
C’était à l’époque où M. Denon s’occupait avec tant de zèle des antiquités égyptiennes;--il recevait fréquemment des cargaisons de momies et de papyrus.--Un brave garçon, peintre intelligent, nommé Machereau,--était chargé de démêler et de copier les hiéroglyphes,--auxquels il n’avait pas la prétention de comprendre la moindre chose.
Un jour M. Denon l’appela de grand matin, et lui dit: «Mon cher Machereau, voici de la besogne:--il faut que cela soit copié pour ce soir; j’attends M. Champollion à dîner,--je veux le régaler de la primeur de ces hiéroglyphes au dessert;--l’original est un peu vieux, déchiré et confus,--faites-nous-en une copie nette et soignée.»
Machereau se met à l’ouvrage avec ardeur;--mais à peine avait-il commencé, qu’il renverse un encrier sur la bande de papyrus. Il éponge, il essuie, il gratte,--impossible d’enlever l’encre et de découvrir une seule des figures qu’il avait à reproduire.--Je ne vous peindrai pas son désespoir.--«Le papyrus est perdu, disait-il,--mais si encore le malheur n’était arrivé qu’après une copie faite, M. Denon aurait pu me pardonner.»
Cette idée en enfanta une autre.--«Parbleu,--dit-il, depuis le temps que je copie ces maudites images, je ne vois pas en quoi elles diffèrent les unes des autres; c’est toujours une même kyrielle d’ibis, d’ânes, d’étoiles, d’hommes à têtes de chiens, etc.--Je ne sais vraiment pas l’importance qu’on y peut attacher;--toujours est-il que M. Denon va me mettre à la porte si je lui avoue mon accident.»--Il resta quelques instants abattu,--puis tout à coup il se décida à tenter un coup de désespoir.--«N’importe,--dit-il,--je vais leur faire une vingtaine de pages de crocodiles,--d’ibis, de taureaux,--de tout ce que je copie d’ordinaire;--peut-être M. Champollion ne viendra pas,--ou bien je puis soutenir que ma copie est exacte,--et que ce n’est pas ma faute si l’auteur du manuscrit manque de clarté dans son style.»
Machereau entasse les ibis, les ânesses,--les vases.--M. Champollion arrive; M. Denon invite à dîner Machereau, qui refuse; mais M. Denon insiste tellement, que Machereau est contraint d’accepter.--Le dîner se passe trop vite au gré du malheureux peintre. M. Denon lui dit: «Machereau, faites donc voir à M. Champollion ce que vous savez.»
Machereau fait répéter l’ordre,--c’est une minute de gagnée; mais elle se passe, il se lève et sort.--«Cent fois, disait-il en racontant sa mésaventure, j’eus envie de ne plus rentrer, de m’enfuir et de ne jamais remettre les pieds chez M. Denon.» Cependant il revient tour à tour pâle et cramoisi.--Il donne ses feuillets à M. Denon, qui les transmet à M. Champollion:--c’était encore une minute,--mais ce n’était qu’une minute pour retarder le moment où on allait découvrir l’imposture et l’expulser honteusement.--M. Champollion prend les prétendus hiéroglyphes,--les examine,--les lit, et explique sans hésiter--ce qui ne voulait absolument rien dire.
[GU] Une chose digne de quelque remarque pour les esprits justes et amis du vrai,--c’est que cette même époque où on prodigue tant d’injures au souverain et à tout ce qui l’approche--est également celle où l’on adresse aux princes les flatteries les plus ridicules:--cela vient de ce que ce pays est en proie à une insatiable avidité.--Il n’y a de la flatterie à l’injure que la différence qui existe entre la mendicité--et l’attaque à main armée.--Toutes deux ont le même but et ne diffèrent que par les moyens.
Ceux-là soutiennent les abus pour en profiter,--ceux-là les attaquent pour les conquérir.
[GU] Le 16 du mois d’août,--le duc d’Aumale passait à Valence avec son régiment;--M. Delacroix, maire de la ville--et député de la Drôme, crut que cela lui donnait le droit de haranguer le prince, et il en usa.--La chose fut raisonnablement longue, et M. le maire crut qu’elle se terminerait agréablement par un vivat énergique;--il s’écria, en agitant son chapeau: _Vive le duc... d’Angoulême!_
Ce _lapsus linguæ_--n’est pas sans exemples:--sous la Restauration, le maire de la ville de Tain, dans le même département, termina un discours au duc d’Angoulême par le cri de _Vive l’Empereur!_
Vous riez,--mais j’aurais voulu vous voir à sa place.--A cette époque, en 1815,--à Tournon (Ardèche), les mêmes autorités proclamèrent trois fois, le même jour, tour à tour _Napoléon le Grand_ et _Louis le Désiré_,--en se félicitant chaque fois de l’heureux événement.
[GU] Revenons aux flatteries grotesques dont je voulais parler.--Les journaux ont fort loué le jeune duc,
1º _D’avoir fumé des cigares_;--une lettre que je reçois m’affirme que c’était _une pipe_.--J’accueillerai avec gratitude les renseignements qui me seront envoyés à ce sujet;
2º _D’avoir marché sans gants_;
3º _D’avoir,--étant descendu de cheval, gravi une côte comme un simple piéton._
Dès l’instant que vous n’êtes plus à cheval,--vous passez à l’état de piéton, quelque illustre que soit le sang qui coule dans vos veines.--De bonne foi, le prince ne pouvait faire autrement,--et il n’y a pas plus lieu de le louer de cela que de ce qu’il aurait monté la côte comme un cavalier, s’il était resté à cheval, etc., etc., etc.
Voir,--pour ce que je pense de ces voyages entremêlés de discours,--le volume de la première année,--page 15.
[GU] Louis XIII disait que les harangues lui avaient fait blanchir les cheveux de bonne heure.--_Le peuple souverain_ entend plus de discours qu’aucun roi de ses prédécesseurs;--jusqu’à ce jour il ne lui manque aucun des ennuis de la royauté.
[GU] Il y a dans la maison du roi--plusieurs domestiques dont on est mécontent pour des causes graves;--la reine supplie perpétuellement pour qu’ils ne soient pas chassés;--dans sa triste préoccupation, elle craint qu’un homme, livré au désespoir, ne renouvelle contre son mari--des tentatives auxquelles il a jusqu’ici échappé avec tant de bonheur.
[GU] Mademoiselle Esther, qui est une très-belle fille, a personnifié les _Guêpes_ dans une pièce du théâtre des Variétés.
[GU] Dans une ville où passait le général Saint-Michel,--on a peint sur un transparent un bourgeois et un soldat se donnant la main et couronnés par un ange.--Certains journaux ont appelé cela un magnifique transparent.--Avouez, messieurs, que si ce transparent avait été fait à propos du roi ou de quelque prince, vous l’eussiez trouvé burlesque,--comme il l’est.
[GU] Un journal de l’opposition,--qui enregistre d’ordinaire avec enthousiasme les gueuletons divers de son parti--sous le nom de _banquets patriotiques_, appelle un banquet ministériel--une _séance bachique_.--Toutes ces ripailles sont également ridicules.
[GU] Un député allait quitter Paris; il s’habillait pour aller faire ses adieux au ministre de l’intérieur lorsqu’une femme entre chez lui,--et, avec l’accent de la province qu’il représente: «Ah! monsieur, lui dit-elle, que je suis donc aise de vous voir!--j’espère que vous n’avez pas oublié votre filleul,--mon fils;--il faut absolument que vous demandiez quelque chose pour lui au ministre;--vous savez le mal que mon mari s’est donné pour les élections, etc., etc.»--Le député promet pour renvoyer la femme. Mais, pendant qu’il attend que le ministre soit visible, il lui revient en l’esprit--qu’il a tenu cet enfant sur les fonts avec sa femme avant son mariage, et qu’elle l’aime beaucoup.--Il se décide à la démarche;--il n’a pas pensé à demander ce qu’il savait faire;--cependant, en y réfléchissant, il avise qu’il faut qu’il s’occupe d’arts pour que sa famille ait pensé à la protection du ministre; d’ailleurs il se rappelle que le petit dessinait:--il demande un tableau et l’obtient.--Le lendemain revient la mère du protégé.
--Eh bien! j’ai votre affaire.
--Ah! monsieur.
--Oui, une copie du portrait du roi pour la ville de ***.
--Comment! une copie du portrait du roi?
--Oui; votre fils n’est-il pas peintre?
--Mais non, monsieur, il est poêlier-fumiste.
--Ah bien, vous m’avez fait faire là une jolie chose!--Pourquoi diable ne me dites-vous pas que votre fils est poêlier-fumiste?
--Vous ne m’avez rien demandé, j’ai cru que vous le saviez.
--C’est juste, j’ai tort aussi; mais alors que pouvais-je demander au ministre?
--Les travaux de son hôtel.
--C’est encore juste; mais il dessinait un peu?
--Il a fait des yeux et des nez.
--C’est égal, puisque le tableau est accordé, il faut le faire;--qu’il se fasse _aider_ par un peintre avec lequel il partagera l’argent.
[GU] Depuis quelques années, on couvre Paris de fontaines de tous genres.--Il n’y a qu’une chose à laquelle on ne songe pas,--c’est d’y ajouter un vase ou une écuelle au moyen desquels on puisse y boire. Je ne sais s’il y a encore, comme autrefois, à la petite fontaine du Luxembourg,--une coupe en fer enchaînée.--C’était un exemple à suivre;--c’est un avis que je donne à M. le préfet de la Seine.
[GU] Je l’ai déjà dit,--en France,--la démocratie n’est pas un but, elle n’est qu’un moyen.--On ne veut pas arriver à la démocratie, mais par la démocratie.--Tout le monde proclame sur les toits son propre désintéressement;--mais que ferait l’avidité des autres à un homme réellement et entièrement désintéressé!--C’est comme les marchands de tisane qui crient leur marchandise, mais n’en boivent jamais,--et vont avec son produit boire du vin au cabaret.
Voyez aujourd’hui, parmi les gens parvenus et ceux qui veulent parvenir,--toutes les velléités d’aristocratie qui percent malgré eux.--L’ancienne noblesse portait des noms de terres qui leur appartenaient;--eux, ils prennent les noms de villes auxquelles ils appartiennent. Croyez-vous que les petits-fils de MM. David,--Dubois et Ollivier _d’Angers_,--Martin _de Strasbourg_ et Martin _du Nord_,--Dupont _de l’Eure_ et Michel _de Bourges_, etc., etc., se gêneront beaucoup pour se faire des titres des sobriquets de leurs pères?--Et, quand je dis les petits-fils,--je pourrais dire les fils,--je pourrais dire ces grands hommes eux-mêmes.
J’ai connu un honnête homme--qui s’appelait quelque chose comme Dubois; ceci n’est pas son vrai nom, il n’est pas mauvais garçon du reste,--et je ne veux pas le troubler.--Il a mis sept ans à séparer la première syllabe de son nom des deux autres, et j’ai suivi sur toutes ses cartes du jour de l’an toutes les tentatives de ces deux malheureuses lettres _du_ pour s’écarter des autres.--Les premiers essais ont été timides;--il écrivait Dubois en séparant _du_ de _bois_ d’une manière imperceptible,--puis il augmenta un peu l’intervalle; puis un jour il mit un B majuscule à Bois;--puis il recommença a écarter ses syllabes,--et, enfin, aujourd’hui il s’appelle tranquillement M. du Bois.
[GU] A la fin de chaque session, on voit s’établir de nouveaux bureaux de tabac accordés à la sollicitation de MM. les députés.
Il faut savoir qu’il n’y a à la Chambre, sur quatre cent cinquante membres, que vingt députés qui ne demandent rien aux ministres;--ceci n’est pas un chiffre écrit au hasard, c’est le résultat d’une statistique faite par deux représentants, dont l’un avoue qu’il ne fait pas partie de ce nombre de vingt.
Cette fois, les bureaux de tabac sortent de terre dans toutes les rues.
[GU] La distribution des prix de l’Université à la Sorbonne a eu lieu comme de coutume;--c’est un M. Collet, professeur, je crois, à Versailles,--qui a prononcé ce ridicule thème latin--que l’on est convenu d’appeler «le discours.»--Il y a mis la phrase obligée contre la littérature moderne;--ce discours est semblable à tous ceux du même genre, c’est un latin contourné et prétentieux.--Les femmes, qui ne se croient pas obligées de comprendre, se dispensent d’écouter;--mais les hommes font des mouvements de tête aux endroits que, par le débit de l’orateur, ils supposent être les beaux endroits.
M. Villemain a parlé à son tour:--c’est à peu près le même discours qu’avait prononcé M. Cousin l’année dernière;--aussi je prie mes lecteurs de jeter un coup d’œil sur le volume de septembre 1840.--Et je dirai à M. Villemain,--comme je disais alors à M. Cousin: «Non, monsieur, il n’est pas vrai que les lettres conduisent à tout;--fouillez votre mémoire, monsieur, fouillez votre conscience,--et voyez si c’est seulement aux lettres que vous devez d’être aujourd’hui ministre;--rappelez-vous depuis 1815, monsieur, où vous fîtes assaut avec M. Cousin d’adulation envers l’empereur de Russie,--jusqu’à ce jour où nous sommes;--et que faites-vous, monsieur, et à quoi pensez-vous donc,--de venir jeter dans toutes ces jeunes têtes des ferments d’ambition?--Mais ne voyez-vous pas, monsieur, que c’est là la maladie de l’époque,--et que votre discours, pour être raisonnable et moral, devrait dire précisément tout le contraire de ce qu’il dit?--L’éducation exclusivement littéraire que vous donnez à la jeunesse est déjà assez ridicule et mauvaise comme cela,--et vous la poussez encore aux conséquences de cette éducation,--au lieu d’enseigner aux jeunes gens la modération, au lieu de leur faire aimer la situation où le sort les a placés,--au lieu de leur apprendre à honorer la profession de leur père.»
[GU] Au collége de Bourbon, M. Rossi, qui présidait la distribution des prix,--a traité la même question.--Eh! non, monsieur Rossi,--mille fois non,--ce n’est pas par les lettres que vous êtes arrivé à être pair de France,--ce n’est pas vrai, vous le savez bien.
Vous êtes plus près de la vérité quand vous dites: «Ne croyez pas que le génie des lettres soit _frivole_,--il régnait dans la Florence au milieu de ces _marchands_ dont les _spéculations hardies_, etc., etc.»
Oui,--monsieur,--le génie des lettres n’est pas _frivole_,--ici, vous avez raison, et vous le savez bien,--quand on est _marchand_, quand on vend beaucoup de choses, et quand on fait des _spéculations hardies_.
[GU] Messieurs Villemain et Rossi,--vous trompez tous ces jeunes gens qui vous écoutent;--il fallait leur raconter en détail--l’histoire de votre élévation;--il fallait leur avouer que les _lettres_ ne suffisent pas,--qu’il faut encore la _manière de s’en servir_.
[GU] Il n’y a que deux écrivains que je n’ai pas rencontrés,--disait dernièrement un étranger, c’est M. Paul de Karr et M. Alphonse Kock.
[GU] On parle de modifications dans l’uniforme de l’infanterie;--les fournisseurs ne sont pas les seuls à remarquer que c’est toujours sous le ministère de M. Soult--que le besoin de ces modifications, de ces changements onéreux, se fait généralement sentir.
[GU] C’est le moment des banquets:--le parti légitimiste est celui qui boit le moins;--le parti de l’opposition libérale et républicaine a des festins plus nombreux;--le parti ministériel, des festins plus somptueux.--Les uns et les autres sont également ridicules.
Chaque fois qu’il se trouve que dans un repas on mange du lapin,--il se rencontre toujours quelqu’un pour faire la vieille plaisanterie usée, qui consiste à manifester des doutes sur l’authenticité de l’animal,--à laisser soupçonner que c’est peut-être un chat,--à demander à voir la tête, etc., etc. Cette facétie est tellement obligée,--qu’elle semble faire partie de la sauce du lapin.--J’ai vu les gens les plus respectables se dévouer et la faire en rougissant,--parce qu’il faut qu’elle soit faite et que personne ne la faisait.
Il en est de même d’un toast sans objet aujourd’hui comme sans résultat possible:--il ne se fait pas un banquet sans que quelqu’un se lève et boive à la délivrance de la Pologne.
[GU] EN FAVEUR DE Me LEDRU-ROLLIN.--Le roi Louis-Philippe a commencé un discours par ces mots: «_J’ai toujours aimé les avocats._»--Grand bien lui fasse!--Me Ledru-Rollin,--avocat aux conseils du roi et à la cour de cassation,--voulait être député;--il s’est présenté, il y a deux ou trois ans, dans un collége,--où il a fait une profession de foi--dans le sens de l’opposition dynastique,--c’est-à-dire assez pâle et assez modérée.--Il n’a pas été élu.
Cette fois,--il s’agissait de remplacer Garnier-Pagès:--il a formulé un discours furibond,--dont son prédécesseur, homme d’esprit et de goût,--n’aurait pas consenti,--au prix de sa vie,--à prononcer une seule phrase.
C’était un ramassis des lieux communs qui traînent dans tous les journaux;--la chose a eu grand succès.
On fait en ce moment un procès à Me Ledru,--on fait une sottise.--Le gouvernement de Juillet serait sauvé s’il pouvait amener tous ses adversaires à des professions de foi aussi claires et aussi précises.
Le discours de Me Ledru n’est justiciable que du ridicule.--Ce n’est pas d’aujourd’hui que je m’aperçois que le gouvernement constitutionnel est un mensonge.--S’il n’en était pas ainsi, un candidat aurait le droit de dire à des électeurs:
«Messieurs, mon intention est de hacher le roi Louis-Philippe comme chair à pâté.»
Si les électeurs ne sont pas d’avis que le roi soit mis en pâté,--ils ne donnent pas leur voix au candidat,--et tout est fini.
Si, au contraire, ils désirent que le roi Louis-Philippe soit mis en pâté,--vous aurez beau obliger l’avocat à déguiser sa pensée,--il trouvera bien moyen de se faire comprendre;--et non-seulement il aura le vote de ceux qui désirent voir le roi en pâté,--mais aussi de beaucoup de ceux qui ne le veulent pas, et qui auraient voté contre cette motion si le candidat avait pu s’expliquer clairement et sans ambages.
Je ne sais, mais il me semble que, dans la guerre que se font la presse et le gouvernement, ils agissent--comme les seigneurs japonais quand ils ont une affaire d’honneur:--chacun des adversaires se donne à soi-même un coup de couteau,--pour humilier son ennemi par le sang-froid avec lequel il mourra.--J’ai lu cela dans des livres de voyageurs.
[GU] Me Ledru se plaint des priviléges,--il fait bon marché de son privilége d’électeur, qui ne lui coûte rien, mais il ne dit mot de sa charge d’avocat aux conseils du roi et à la cour de cassation, qui lui a coûté _trois cent trente mille francs_.--A la bonne heure! c’était là une belle offrande à déposer sur l’autel de la patrie.--Mais il y a privilége et privilége,--et c’est, en effet, une hideuse chose que les priviléges dont jouissent _les autres_.
Me Ledru prend en grand’pitié les _parias_ de la société _moderne_. Où sont-ils, maître Ledru?--montrez-les du doigt, que je les voie et que je m’attendrisse sur eux avec vous.--Tout le monde aujourd’hui arrive à tout,--comme vous ne l’ignorez;--tenez, maître Ledru, vous en savez un exemple:--Il existe au Palais un avocat que l’on dit petit-fils de _Comus_, le célèbre prestidigitateur;--ce n’est pas là une origine aristocratique,--je ne lui en fais pas un tort,--je serais plutôt disposé à lui faire un mérite de s’être créé lui-même;--mais cet avocat,--qui est aujourd’hui avocat aux conseils du roi et à la cour de cassation et député,--doit bien rire en vous entendant parler des _parias_ de la société moderne.
Ah! à propos, maître Ledru,--moi qui prétends que vous aviez le droit de faire votre discours,--je songe qu’il y a quelque chose qui a dû vous gêner un moment,--c’est que comme avocat aux conseils du roi et à la cour de cassation,--vous avez prêté _serment de fidélité au roi Louis-Philippe_, avant votre discours, et qu’il vous faut maintenant, après le discours, répéter ce même _serment de fidélité au roi Louis-Philippe_ en qualité de député.
[GU] La comtesse O’Donnell est morte à Paris, le 8 août;--c’était une femme tellement spirituelle, qu’on lui eût pardonné d’être un peu méchante;--si excellente, si courageuse, si distinguée,--qu’elle n’eût pas eu besoin de son esprit pour être recherchée et aimée.