Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 6

Chapter 63,703 wordsPublic domain

Dans une adhésion quelconque à quoi que ce soit, il faut examiner deux choses:--le nombre et la valeur des adhérents;--en effet, vous admettez que, sur dix hommes, il puisse arriver que l’opinion de quatre vaille mieux que celle des six autres--si vous composez ce nombre de dix de quatre hommes distingués par leurs connaissances, leur esprit et leur désintéressement,--et de six choisis parmi des ignorants, des avides et des fous.

Il ne faut pas se figurer qu’une ville tout entière--s’écrie: _Nous le jurons!_--ou _Partons_!--comme _un peuple_ d’opéra.

Pour ce qui est des _protestations signées de plus de cent cinquante noms_, il faut songer que, même en ramenant à leurs proportions réelles les divers bourgs--appelés _villes_ et _cités_ par le journal depuis qu’ils ont protesté,--on ne peut supposer une population moindre de deux mille hommes.

--C’est la population d’Étretat, qui n’est qu’un village.

--Plus de cent cinquante ont signé,--cela veut dire cent cinquante et un;--c’est comme les gens qui, après avoir fait suivre leurs noms de tous leurs titres, grades et décorations,--disent, etc., etc., etc., quand ils ont fini.

Si cent cinquante et un citoyens ont signé, il s’ensuit tout naturellement que dix-huit cent quarante-neuf n’ont pas voulu signer,--ce qui fait une protestation beaucoup plus forte contre celle dont on fait tant de bruit.

Pour les protestations _signées des noms les plus honorables_--ou d’_une foule_ ou d’_une masse_ de signatures, soyez persuadé que ce ne sont qu’autant de périphrases adroites pour ne pas énoncer un nombre un peu mesquin.

Vous avez vu souvent sur les affiches de théâtre.

LE PEUPLE: MM. Arthur. Léopold. VILLAGEOIS ET VILLAGEOISES: M. Alcindor. Mesdemoiselles Anastasie. Zéphyrine.

Au théâtre, quand un acteur dit en scène: _Le peuple demande du pain_, le peuple est fait par un seul monsieur qui bourdonne et trépigne dans la coulisse;--_la foule_,--_la masse_,--_le nombre considérable_, doivent s’entendre ainsi.--Soyez bien sûr que, s’il y avait réellement _un nombre considérable_,--_une foule et une masse_,--on n’aurait pas manqué de vous en offrir le spectacle;--n’hésitez pas à croire que _toute foule_,--_toute masse_ et _tout nombre considérable_, se composent d’un nombre inférieur au plus petit des nombres énoncés en chiffres.

Pour les citoyens les plus honorables... vous ne lisez pas le journal de M. Chambolle, voisin?

--Non.

--Si vous le lisiez, vous sauriez à quoi vous en tenir au sujet des _citoyens les plus honorables_[A]; vous y auriez vu que les CITOYENS LES PLUS HONORABLES _de la ville de Levignac_--_ont couru la ville avec des cornes, des pincettes et des chaudrons_,--_chanté la Marseillaise devant la halle_,--_et ont_ COUVERT D’ORDURES _les proclamations du préfet_.--Voyons, de bonne foi,--représentez-vous cinq ou six seulement des _citoyens honorables_ que vous connaissez,--et figurez-vous-les se livrant à de pareils exercices.

* * * * *

[GU] Ici, j’eus un tort de pédant.--Je dis: _Ab uno disce omnes_.--Je parlai latin à un homme qui n’est pas obligé de le savoir et qui ne le sait pas.--En quoi je ressemblai parfaitement au médecin malgré lui de Molière.

[GU] Passons aux écoles. Tenez, j’ai reçu, il y a peu de temps, une lettre d’un étudiant en droit.

«Monsieur, me dit-il, arrive-t-il qu’un démocrate exalté est envoyé, à tort ou à raison, pour quelques mois à Sainte-Pélagie,--ou qu’un avocat a crié à la Chambre plus haut que de coutume,--vous voyez le lendemain dans certains journaux:--_Les délégués_ des écoles--ou _une députation_ des écoles--ont été ou a été complimenter, etc., etc.»

Il y a effectivement quelques centaines d’étudiants,--toujours les mêmes, qu’on voit apparaître dans toutes les exhibitions démocratiques.--Mais ils ne sont _députés délégués_ que par leurs convictions personnelles, sans avoir reçu pour cela aucun mandat de leurs condisciples, etc., etc.

[GU] J’aime la jeunesse, parce que c’est encore ce qu’il y a de meilleur.--Quand elle fait des folies, c’est, d’ordinaire, par l’exagération de quelque sentiment généreux.--Dans dix ans d’ici, les étudiants qui sont allés complimenter MM tels et tels riront bien de cette démarche,--je n’ai pas le courage de les gourmander aujourd’hui de cette petite manie de perdre de bonnes leçons de leurs professeurs pour en aller donner de médiocres aux députés ou au roi.--Il faut se rappeler les flatteries que leur a prodiguées ledit roi, il y a onze ans.--Il est juste qu’il subisse aujourd’hui l’importance qu’il leur a donnée alors.

Nous n’avons plus à parler que des gardes nationales.--On a licencié la garde nationale de Toulouse; la première qui lui a envoyé une adresse de félicitations a été également licenciée.--J’ai d’abord cru que c’était cela qui amorçait les autres, et que c’était l’ennui de monter la garde qui poussait les gens à de semblables manifestations.--Je vous avouerai même, mon voisin,--que je méditais une protestation plus verte, plus boursouflée, plus subversive, plus louangeuse à l’égard des gardes nationales de Toulouse,--qu’aucune que vous ayez jamais lue,--ne voulant rien négliger pour arriver à un tel résultat;--mais on ne continue pas à licencier,--parce qu’on a sans doute découvert _le véritable nombre_ des _nombres considérables_ de signatures qui _couvraient_ ces adresses.--J’ai donc ajourné la mienne.

[GU] En mentionnant que certaines adresses et certaines protestations étaient _couvertes_ des signatures des _citoyens les plus honorables_, les organes du parti démocratique ont avoué qu’ils ne donnaient pas la même importance à toutes les adhésions; ils admettront donc qu’on constate que quelques-uns des signataires n’ont pas toutes les lumières désirables pour que leur opinion sur quoi que ce soit ait une grande valeur,--puisqu’ils ont signé de leur croix, _ne sachant écrire_.

[GU] Je ne parle que pour mémoire du renvoi par la cour royale de Montpellier devant la cour d’assises de l’Aude de MM. V*** et Guizard, cordonnier, pour avoir couvert une protestation de ce genre, en faveur de la réforme électorale, d’un _nombre considérable_ de signatures honorables--mais fausses.

Mon cher voisin, ces protestations, ces adresses, etc., sont, pour la plupart, envoyées toutes faites de Paris aux villes qui en demandent ou qui n’en demandent pas,--absolument comme faisaient, sous la Restauration, les hommes aujourd’hui au pouvoir; et bien des villes apprennent seulement par les journaux et avec un grand étonnement qu’elles sont livrées au trouble et à la discorde. Des commis voyageurs spéciaux colportent les listes et récoltent des signatures,--s’attachant plus au nombre qu’à une importance qu’il est difficile de discuter vu la distance,--toujours comme faisait, sous la Restauration, le parti libéral aujourd’hui aux affaires. Il a à subir les manœuvres qu’il a imaginées,--il les connaît pour les avoir pratiquées quinze ans; il aura donc plus de facilité pour se défendre,--mais il n’a guère le droit de se plaindre.

Mon voisin se leva, me serra la main et partit un peu rassuré,--me laissant occupé à regarder s’allumer les étoiles.

[GU] Quand un fameux ministre disait:--_Laissez, laissez, qu’ils chantent, ils payeront_,--c’est que de son temps ce n’était pas la _Marseillaise_ qu’on chantait.

[GU] Quand M. Rossi a été nommé pair de France, quelqu’un a écrit à un de ses cousins: «Cette nomination a dû vous causer une grande joie; car moi, qui ne suis ni son parent, ni son ami, j’ai failli en mourir de rire.»

[GU] Comme on parlait, devant l’archevêque de Paris, du duel, que certains tribunaux condamnent et que d’autres acquittent,--monseigneur Ollivier, évêque d’Évreux, dont on connaît l’impétuosité, eut l’indiscrétion de dire à monseigneur Affre:--«Mais enfin, monsieur, si on vous donnait un soufflet, que feriez-vous?--Monsieur, répondit l’archevêque de Paris, je sais bien ce que je devrais faire, mais je ne sais pas ce que je ferais.»

[GU] A propos, il ne faut pas que j’oublie ma note pour M. Affre.

A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

_Note à l’appui de son discours dans lequel il tâche d’insinuer adroitement au roi Louis-Philippe que, malgré la grandeur et la vénération qui l’entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois qu’il n’est qu’un homme._--Plusieurs journaux racontent, de la manière suivante, une sortie du roi:

«Louis-Philippe est sorti, le 29 au soir, vers neuf heures, des Tuileries, accompagné du général Athalin. Il était précédé de M. Marut de Lombre et de deux officiers de paix. Une escouade nombreuse d’agents de police éclairait sa marche et le suivait à quelque distance. Après s’être arrêté quelques instants près de l’obélisque, le roi a gagné le rond-point des Champs-Élysées en longeant le côté droit du bois; puis il est rentré au château par le même chemin.»

[GU] DÉNONCIATION CONTRE LES SAVANTS.--Il serait bon, je crois, de commencer à surveiller les savants,--du moins dans l’application de leurs théories.--J’ai dénoncé,--le mois dernier,--combien les savants philanthropes ont fait mourir de faim de malades et de prisonniers,--sous prétexte de doter l’humanité d’un nouvel aliment.

Voici un gaillard qui marche sur leurs traces, un peu timidement encore, il est vrai; mais soyez sûr qu’il ne lui manque qu’un peu d’encouragements, et qu’il est destiné à aller loin.

«M. Montain a mis sous les yeux de la Société d’agriculture de Lyon une nouvelle variété de pommes de terre.--L’échantillon se partage entre les membres de la Société d’agriculture, qui se proposent de propager cette nouvelle variété de solanées.»

Ceci est copié textuellement sur le rapport.

On se demande naturellement quels sont les avantages de cette importante découverte, si bien accueillie par une société savante,--et dont on va propager la culture avec tant de zèle et de sollicitude.

Sans doute, c’est un énorme tubercule renfermant plus de farine et de sucs nourriciers que tous ceux de la même espèce connus jusqu’ici?

Vous n’y êtes pas tout à fait;--reprenons le rapport fait par la Société d’agriculture de Lyon sur la pomme de terre de M. Montain:

«Cette nouvelle variété de pommes de terre, à cause de sa petitesse, est désignée sous le nom de _pomme de terre haricot_;--_les plus grosses_ dépassent à peine _le volume d’une noisette_.»

M. Montain, sans aucun doute, encouragé par le favorable accueil de la Société d’agriculture de Lyon,--va s’efforcer de se rendre de plus en plus digne de la reconnaissance de ses contemporains et de la postérité.--Je suis d’avance persuadé que ses efforts seront couronnés de succès, et que l’année prochaine nous lirons dans les annales scientifiques:

«1842.--M. Montain a envoyé à la Société d’agriculture--une nouvelle variété de la pomme de terre haricot.--Les tubercules de celle-ci sont durs comme des cailloux et ne cuisent pas au feu; on l’appelle pomme de terre silex.--L’échantillon se partage entre les membres de la Société d’agriculture, qui se proposent de propager cette nouvelle variété de solanées.»

Puis, d’année en année, de progrès en progrès:

«1843.--M. Montain a envoyé à la Société d’agriculture--une nouvelle variété de sa pomme de terre silex.--Celle-ci n’est pas moins dure que celle de l’année dernière, elle ne cuit pas davantage,--mais elle est beaucoup plus petite;--son principal mérite est d’être rentrée dans la famille des _solanées_, qui se compose entièrement de plantes vénéneuses, au milieu desquelles la pomme de terre faisait une anomalie désagréable et embarrassante pour la science.--La nouvelle solanée régénérée--est un poison violent.--L’échantillon se partage entre les membres de la Société d’agriculture, qui se proposent de propager cette nouvelle variété de solanées.»

«1844.--Enfin, M. Montain est arrivé au plus haut point de perfection.--Il a envoyé à la Société d’agriculture une nouvelle variété de pommes de terre,--qui ne produit aucun tubercule.--On peut en planter autant qu’on veut,--on ne retrouve jamais rien à la place.--L’échantillon se partage entre les membres de la Société d’agriculture, qui se proposent de propager cette nouvelle variété de solanées.»

[GU] C’est du reste une manie d’agriculteur et d’horticulteur dont je me rappelle un autre exemple.--Les horticulteurs qui se respectent ont proscrit la rose aux cent feuilles, qui reste malgré eux la plus belle rose connue.--Il y a quelques années, j’allai voir les roses de Hardy,--le jardinier du Luxembourg, à Paris;--c’est la plus riche et la plus belle collection qu’il y ait en Europe.--Je vis pour la première fois une admirable rose blanche,--aujourd’hui bien connue des amateurs, à laquelle il a donné le nom de madame Hardy.

Je fis à l’habile jardinier des compliments mérités, auxquels je dus probablement d’être introduit dans le saint des saints,--dans une partie mystérieuse du jardin, où il me fit voir la rose _berberidifolia_, qui est une sorte de corcoplis épineux;--puis, me conduisant un peu plus loin, il me dit: «En voici une qui, depuis trois ans que je l’ai _obtenue_ de graines, n’a pas donné une seule fleur.»

Je n’ai pas eu occasion, depuis ce temps, de retourner au Luxembourg,--dans le beau mois des roses, et je ne sais pas si Hardy aura eu le bonheur de voir son rosier perdre ses feuilles. Le ciel lui devait cela.

[GU] Voici bien longtemps que les partis crient les uns contre les autres,--se jetant réciproquement à la tête les mêmes reproches et les mêmes injures--comme des balles de paume;--hélas! mes braves gens,--vous luttez contre quelque chose qui existait avant vous et qui vous survivra,--contre l’avidité et contre l’orgueil, vous en avez tous votre part;--si les uns n’en étaient pas infectés,--ils ne se plaindraient pas tant d’y voir les autres en proie;--l’avidité et l’orgueil de vos adversaires ne vous irritent tant que parce que ces vices gênent par la concurrence votre orgueil et votre avidité.

[GU] On vient de condamner plusieurs marchands à l’amende pour avoir laissé subsister dans leurs boutiques des dénominations que prohibe la nouvelle loi des poids et mesures:--un épicier pour avoir mis sur sa porte: sucre à vingt _sous la livre_;--il n’y a plus de _sous_ ni de _livre_.

Le gouvernement actuel veut prendre sa revanche de l’absurdité de 93 qui défendait de s’appeler _de Saint-Cyr_, parce qu’il n’y avait plus ni _de_, ni _saints_, ni _sire_.

Peut-être le ministre devrait-il commencer par retirer de la circulation les monnaies diverses sur lesquelles on lit:

Deux sous,--vingt sous,--etc., etc.; il devient embarrassant de ne pouvoir plus énoncer la monnaie que l’on donne par la dénomination qu’elle porte;--il faut donc à présent lire et épeler ainsi:--d--e--u--x--dix,--s--o--u--s--centimes,--dix centimes.

Longtemps avant la naissance de M. Duchâtel, Chilpéric supprima deux lettres de l’alphabet--avec défense de s’en servir, sous peine d’être _essorillé_,--c’est-à-dire d’avoir _les oreilles coupées_;--j’ai su autrefois quelles étaient ces deux lettres,--je l’ai oublié,--je n’ai jamais su le motif de l’animosité qu’avait contre elles le roi Chilpéric.

Mais ce qu’il y a de triste pour le ministre, c’est que ces deux lettres eurent leurs martyrs--comme toute chose persécutée;--deux savants, qui avaient pour elles une affection aussi mystérieuse dans ses causes que la haine du roi,--s’obstinèrent à les employer et furent essorillés;--après quoi ils s’en donnèrent à cœur joie,--le roi n’avait pas prévu la récidive,--et d’ailleurs il était au moins difficile de couper deux fois les mêmes oreilles.

[GU] LE SUFFRAGE UNIVERSEL. On ne se figure pas de combien d’embarras on se tire avec un peu d’esprit.--Voici bien longtemps qu’on fait tous les jours des phrases en faveur du suffrage universel en matière d’élections;--que l’on colporte des pétitions pour la réforme électorale; que l’on compte, pour le conquérir, sur le tapage, sur l’émeute, sur une nouvelle révolution.--Un droguiste anglais vient de réaliser ce rêve bruyant de nos politiques.--Partisan du suffrage universel et cependant faisant partie de la classe privilégiée des électeurs, il a mis sur le devant de sa boutique l’avis suivant, en gros caractères: «Tous les habitants de ce district, exclus par la loi du droit de voter, sont engagés à vouloir bien me faire connaître quel est celui des deux candidats,--Garnett et Brotherton,--auquel je dois donner ma voix.»

Beaucoup se rendirent à cet avis.--A chacun de ceux qui se présentaient, on ouvrait un registre sur lequel il inscrivait son nom, son adresse et le nom du candidat de son choix.--La veille des élections, l’affiche collée sur la devanture de la boutique fut remplacée par une autre ainsi conçue:

«Cent cinquante-sept citoyens m’ont engagé à voter pour Brotherton, cent vingt-trois pour Garnett.--En conséquence, demain matin je voterai pour Brotherton.»

Comme on le voit, il n’y a rien de plus simple que cet expédient.--Après un tel exemple, ceux de nos électeurs partisans du suffrage universel qui n’imiteront pas le droguiste de _Salford_,--et qui continueront à demander bruyamment la réforme,--seront à nos yeux convaincus de ne la point demander pour l’obtenir, mais pour faire du tapage.

[GU] Et d’ailleurs que demandez-vous?--le droit de voter.--Mais il me semble que vous le prenez assez largement--Le roi choisit un ministre,--M. Guizot;--nomme un préfet,--M. Mahul;--vous ahurissez M. Guizot d’un charivari;--vous chassez M. Mahul avec des pierres et des hurlements.--Cela me semble équivaloir pour le moins à un vote contre eux,--et une foule de carrés de papier, se prétendant les organes de l’opinion publique,--demandant le règne de l’intelligence,--racontent avec approbation les charivaris et les émeutes.--Prenons le journal de M. Chambolle, par exemple.

Le journal de M. Chambolle est un journal naïf. Dernièrement, le _Journal des Débats_ ayant dit: «Une _feuille banale et stérile_,» sans désigner autrement la feuille dont il voulait parler,--le journal de M. Chambolle a dit le lendemain: «Nous répondrons au _Journal des Débats_, etc.»

[GU] Le journal de M. Chambolle s’est donné au ministère de M. Thiers.--Il l’a soutenu de toutes ses forces, de toutes ses colonnes.

Aujourd’hui il enregistre avec joie les charivaris donnés à M. Guizot.--Il les appelle manifestations de l’opinion publique.

Mais voici qu’on en donne également à M. Thiers.--Comment appréciera-t-il ceux-ci?

[GU] Le _National_, lors de la fameuse affaire de Saint-Bérain, a mis tout au long dans ses colonnes toutes les pièces du procès, le réquisitoire, la condamnation, etc., etc.

Il a appelé le jugement: _la justice du pays_.--Aujourd’hui, un jugement aussi sévère au moins vient de frapper la _Société plâtrière_, dirigée par MM. _Higonnet_ et _Laffitte_. Le _National_ n’insère pas le jugement et maltraite le tribunal. Il accuse le président de partialité, etc. Qu’a donc fait le _National_ de sa vertueuse emphase? Ses amis sont-ils infaillibles et au-dessus des lois,--par cela seul qu’ils sont ses amis?--Prenez garde,--messieurs,--la presse est comme ce bourreau qui, ayant coupé toutes les têtes, finit par se guillotiner lui-même.--Jamais un tyran, en aucun temps,--ne s’est enivré de sa puissance, n’a fait des orgies de despotisme comme la presse.--Tous les pouvoirs sont tombés sous ses coups.--Elle seule peut se tuer,--elle se tuera,--elle se tue.

[GU] LA PUDEUR D’EAU DOUCE ET LA PUDEUR D’EAU SALÉE.--Quelqu’un me disait l’autre jour:

«A cette époque des eaux et des bains de mer, il est une chose qui frappe nécessairement l’esprit, même le moins observateur,--c’est que la pudeur des femmes est pour beaucoup d’entre elles une question d’usage, de mode et de convention.

»J’ai vu successivement des années où il était reçu de montrer ses épaules, d’autres où c’était la gorge qu’on laissait voir.--Une femme _habillée_ pour le bal, c’est-à-dire presque nue,--ne recevrait pas en ce costume un homme qui viendrait lui faire une visite.--Il serait réputé inconvenant de montrer à un seul ce qu’on fera voir à deux cents une heure après.

»Il y a à Paris, sur la Seine, des bains froids fort à la mode depuis quelques années pour les femmes et surtout pour les jeunes filles, qui y apprennent à nager.--Leur costume est exactement celui qu’on porte aux bains de mer.--Eh bien! on ne laisserait, sous aucun prétexte, un père y mener sa fille ni un mari y accompagner sa femme.--Un homme qui y mettrait le pied--ferait jeter des cris de paon à toutes les femmes qui y barbotent.

»Mais à la mer, c’est différent.--Au Havre, par exemple, les femmes se baignent sous les yeux des promeneurs de la jetée,--pêle-mêle avec les hommes vêtus d’un simple caleçon,--personne ne s’en offusque.--Les femmes pensent-elles que, de même qu’on a longtemps permis aux marins de jurer,--surtout au théâtre,--la mer autorise bien des choses,--et qu’il y a une pudeur d’eau douce et une pudeur d’eau salée?»

A ces paroles, je fus saisi d’une indignation convenable,--et, tout en voyant bien ce qu’avait de spécieux l’accusation de mon interlocuteur, je m’occupai de le réfuter,--ce que je fis en ces termes:

«Il faut cependant tout dire, monsieur.--S’il semble, au premier abord, que cette pudeur, si féroce dans la Seine,--soit comme les poissons de rivière qui ne peuvent vivre dans l’Océan--et remontent les fleuves sans se laisser jamais entraîner jusqu’à leur embouchure, on doit remarquer que les femmes, aux bains de mer, font à la chasteté le plus grand sacrifice qu’on puisse faire à aucune vertu:--elles lui sacrifient leur beauté.

»On sait l’histoire de cette vierge chrétienne qui se coupa le nez pour échapper à la passion d’un proconsul romain.

»Eh bien! vous voyez au Havre, à Dieppe ou à Trouville trois cents femmes qui deux fois par jour renouvellent ce trait si vanté.

»Avec leur costume de laine,--leur veste,--leur pantalon et leur bonnet de toile cirée,--elles semblent une foule de singes teigneux qui gambadent sur la plage.

»Obligées de se baigner au milieu des hommes,--elles ont ingénieusement imaginé de s’entourer d’un voile de laideur.»

Mon interlocuteur se retira humilié et me laissa fier de la belle défense que j’avais faite en faveur du _beau sexe_.

[GU] Aux fêtes de Juillet, célébrées à Paris,--un plaisant, faisant allusion aux affaires de Toulouse, avait mis le soir sur un transparent ces quatre vers:

L’émeute est tour à tour défendue et permise: Le gouvernement de Juillet, Selon les temps, les lieux et surtout l’intérêt, La canonne ou la canonise.

La police n’a pas tardé à faire supprimer le transparent, devant lequel commençait à s’amasser une foule curieuse.

[GU] Il y avait aux Champs-Élysées--des baraques pour les spectacles,--d’autres pour les restaurateurs;--une avait sur sa façade un large écriteau ainsi conçu: _Secours aux blessés_.

Les journaux ministériels racontaient le lendemain avec orgueil que, dans toute la fête, il n’y avait eu personne de tué.

[GU] LES PHÉNOMÈNES.--Tout ce tumulte à propos du recensement a été fort utile aux journaux. On sait leur embarras pendant les vacances des Chambres,--et de combien de phénomènes, de miracles et d’accidents ils surchargent à cette époque la crédulité de leurs lecteurs. Il commençait à mourir pas mal de mendiants dans la besace desquels on trouvait trente-deux mille francs en or.--Les soldats français échappés de la Sibérie reparaissaient à l’horizon,--ainsi que les enfants à deux têtes et le grand serpent de mer, inventé par les rédacteurs du _Figaro_ en 1829. Beaucoup de pianistes de douze ans profitaient de la situation pour offrir cinq lignes agréables pour eux-mêmes, qu’on admettait avec empressement,--et on rendait compte dans tous les feuilletons de l’epppppopppéeee de M. Soumet.