Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 5

Chapter 53,824 wordsPublic domain

[GU] Cette fois-ci on ne dira pas que j’ai de la malveillance pour les journaux;--ce n’est pas moi qui ai prié M. Chambolle de mettre dans le _sien_ ce qui suit.--MM. les imprimeurs des _Guêpes_ peuvent certifier que le fragment que je cite n’est pas dans le manuscrit écrit de ma main, mais bien coupé dans un exemplaire du _Siècle_:

«La petite ville de Levignac (Haute-Garonne) a donné hier au soir dimanche des preuves de _sympathie_ à la population toulousaine. Grand nombre D’HOMMES MARIÉS et une bonne partie de la jeunesse, _à la tête desquels_ se trouvaient LES CITOYENS LES PLUS HONORABLES, munis de _cornes et autres instruments_, ont _entonné la Marseillaise devant la halle_, en face du lieu où étaient placardées les proclamations du nouveau préfet de la Haute-Garonne.

»Ils ont parcouru la ville, _alternant les couplets de l’hymne révolutionnaire avec les_ ÉCLATS _d’une musique_ PEU SONORE. _Les cris_: A bas Mahul! étaient proférés avec force et souvent répétés. Ils sont revenus plusieurs fois à l’endroit d’où ils étaient partis. Des groupes attendaient devant les proclamations, COUVERTES D’ORDURES depuis le moment où on les avait affichées. La soirée a été clôturée par l’incendie des proclamations, aux applaudissements de la foule.»

[GU] TRISTE SORT D’UN PRIX DE VERTU.--Ceux qui ont inventé les rosières--ont pensé, à ce qu’il paraît, que la vertu est un fruit excellent dans sa maturité, mais qui se conserve difficilement après. Aussi, au prix donne à la sagesse, ont-ils de tous temps, en mariant immédiatement les rosières, ajouté le moyen le plus honnête de ne pas avoir à la conserver plus longtemps.

On sait que l’Académie a reçu de M. de Montyon un legs destiné à récompenser les actes de vertu qui parviendraient à sa connaissance.--Tous les Français indistinctement sont admis à composer en vertu, comme on compose en thème au collège,--et l’Académie distribue les prix.

Il est, à ce sujet, une chose à remarquer, c’est que c’est toujours dans les classes inférieures que l’Académie exhume les traits d’héroïsme et de dévouement qu’elle est chargée de découvrir,--en quoi les classes _inférieures_ me paraissent très-_supérieures_ aux autres.

Mais il y a encore là quelque chose de très-incomplet--une fois un homme déclaré vertueux,--la société qui est allée le voir couronner et l’applaudir, ce qui n’est qu’un spectacle de jour, où les femmes qui ont de la fraîcheur et des chapeaux neufs vont humilier les femmes fatiguées et les chapeaux passés,--la société ne s’en occupe plus:--voilà donc la vertu payée!--Le prix est bientôt dépensé;--il ne reste alors qu’une vertu en jachère qui n’est plus susceptible d’aucun rapport.

Il faudrait faire pour la probité des hommes--ce qu’on fait pour la vertu des rosières,--ne pas obliger à recommencer sans cesse une course périlleuse à travers les dangers;--on sait la ballade allemande.

Le roi jette sa coupe dans un gouffre,--un plongeur se précipite,--et la rapporte: «La coupe est à toi, dit le roi,--mais va la chercher une seconde fois, et tu auras ma fille.» Le plongeur se jette une seconde fois,--mais ne revient plus.

Quand on trouve un homme qui est resté vainqueur dans la lutte horrible de l’honneur et de la pauvreté, il ne faut pas faire recommencer cette lutte; il ne peut pas se contenter d’un prix qui, une fois dépensé, le rend encore nécessaire:--il faut lui assurer à jamais un travail honorable.

C’est ce qu’on ne fait pas;--aussi,--le nommé _Caillet_, qui avait été déclaré homme vertueux en 1839, et qui avait, en cette qualité, reçu un prix de cinq cents francs, voyant que tout le produit de la vertu était mangé,--qu’il n’y avait plus rien à en attendre,--a eu recours au vice et _a passé à d’autres exercices_.--La cour d’assises de l’Orne vient d’avoir la douleur, le 8 juillet dernier, de le condamner à huit années de réclusion pour vol avec circonstances aggravantes.

[GU] Il y a des vertus de peuple que le monde méprise naturellement et sans affectation,--il n’y prétend pas plus qu’à porter un sac de farine.

Ainsi, les croix d’honneur ont été acquises,--et je parle de celles qui l’ont été le plus légitimement, pour avoir tué un peu de monde.--Quand un homme du port, un marin,--un pompier,--expose sa vie pour sauver celle d’un autre homme,--on lui donne une médaille à laquelle ne sont attachés aucuns honneurs;--la conséquence morale en est bizarre.--J’ai reçu, il y a dix ans, une de ces médailles, que je porte quelquefois et dont je suis plus fier que je ne le serais d’aucune décoration que je connaisse.--Eh bien! j’ai vu dans le monde bien des gens qui auraient senti germer en eux une grande estime pour moi, s’ils m’avaient vu obtenir la croix d’_honneur_,--même par les moyens les moins _honorables_,--et qui trouvaient ma médaille ridicule.--Les journaux mêmes s’en sont parfois égayés,--quelques caricatures ont été faites à ce sujet;--il m’a été impossible de trouver le côté plaisant de cette affaire.

[GU] DE L’HÉROÏSME.--Soyez donc héros,--faites donc quelque chose de grand aujourd’hui!--Autrefois, l’histoire vous jugeait de loin,--et ne voyait des grands hommes que ce qui avait le plus d’éclat et d’importance.--Aujourd’hui, elle se fait chaque jour, et elle est hostile et éplucheuse;--les âges à venir nous estimeront _crétins_,--car il n’y aura pas un seul homme de ce temps-ci, quelque grand et illustre qu’il puisse être,--dont on ne puisse trouver dans les journaux, qui seront alors les _Mémoires du temps_, une histoire qui démentira sa grandeur et détruira sa célébrité.

Un fils du roi revient d’Afrique, où il est allé partager les dangers des soldats; les journaux annoncent avec empressement qu’il revient malade de la dyssenterie.--Voilà certes une maladie peu héroïque, et il est triste, plus qu’on ne le pourrait dire, que le seul endroit où il soit possible aujourd’hui d’acquérir un peu de gloire militaire soit un pays où la dyssenterie règne avec une effrayante obstination.

[GU] LA SCIENCE.--LA PHILANTHROPIE.--Depuis quinze ans au moins,--la philanthropie et la science, réunissant leurs efforts, avaient inventé la _gélatine_,--c’est-à-dire une nouvelle alimentation, formée d’un prétendu jus tiré des os de la viande; je me rappelle avoir dénoncé, il y a une dizaine d’années, cette nourriture fallacieuse sous le nom de _potage de boutons de guêtres_.

Depuis quinze ans, on nourrissait les malades dans les hospices, les pauvres dans les établissements de charité,--les prisonniers dans les maisons de détention,--avec la fameuse gélatine.

On allait appliquer la chose aux casernes,--quelqu’un s’est avisé de dire: «Pardon, voyons donc un peu si cette nourriture est véritablement une nourriture.» On s’est ému de cette observation;--la science a haussé les épaules et a procédé, par une faiblesse qu’elle se reprochait, à de nouvelles expériences.

Et il résulte d’un rapport signé par MM. _Magendie_, _Chevreul_ et _Thénard_, que les propriétés nutritives de la gélatine n’existent pas;--que de deux chiens nourris, l’un avec de la gélatine, l’autre avec de l’eau claire,--le second a vécu plus longtemps que le premier.

En un mot, que depuis _quinze ans_,--grâce aux efforts réunis de la science et de la philanthropie,--tous ceux qui, dans les prisons, les hôpitaux et les hospices,--ont été _nourris_ avec la gélatine, sont littéralement _morts de faim_!

Et que l’armée l’a échappé belle!

[GU] LES MÉDAILLES DES PEINTRES.--Qu’y a-t-il de plus singulier que de voir donner clandestinement des récompenses disputées en public?

Autrefois,--le roi distribuait lui-même les médailles aux peintres après l’exposition du Louvre;--maintenant on apprend par M. de Cayeux que l’on a une médaille, et il faut aller la chercher chez lui.

Cette récompense n’a de publicité que celle que peut lui faire donner le peintre qui a des amis dans les journaux.

La clandestinité a un inconvénient,--outre celui de distribuer à huis clos la gloire qui n’existe que par la publicité,--c’est qu’on en abuse singulièrement.--Ainsi, j’ai là toutes les médailles dénoncées par les journaux,--et je n’ai pas retrouvé _un seul_ des noms dont les ouvrages avaient attiré au Louvre l’attention et les éloges.

Cela a presque l’air d’une gageure,--à moins que les médailles ne soient aujourd’hui une consolation.

[GU] LES ORDONNANCES DE M. HUMANN.--En arrivant dernièrement à Paris, j’ai levé les yeux sur une petite fenêtre située sur un des toits qui avoisinent mon logis,--et je l’ai vue fort changée.--A mon dernier voyage, elle était riante et fraîche,--les capucines s’y mêlaient aux volubilis et lui faisaient un charmant cadre de verdure et de fleurs.

Quelquefois, au milieu de ce cadre, se montrait une jolie figure, avec des bandeaux de cheveux noirs comme deux ailes de corbeau, qui travaillait là tout le jour sans lever les yeux une seule fois, si ce n’est sur ses fleurs,--ou sur quelque flatteur de papillon qui, arrivé au milieu de Paris, je ne sais comment,--traitait la fenêtre en véritable jardin,--et faisait semblant de humer, en déroulant sa trompe, un miel que n’ont pas ces pauvres fleurs, sans air, sans terre et sans soleil.

Mais alors--les fleurs étaient séchées,--la verdure était jaunie,--on voyait que depuis longtemps elles n’avaient pas été soignées.

Je rencontrai dans la rue--la Sémiramis de ce jardin suspendu.

--Ma jolie voisine,--lui dis-je,--pourquoi négligez-vous votre jardin?--Quelle passion a donc détruit celle que vous aviez pour les fleurs?

--Hélas! me dit-elle,--je ne demeure plus là-haut,--mon propriétaire _m’a augmentée_, parce qu’on a augmenté les impôts de sa maison,--et je n’ai pu rester.

Et alors, j’ai découvert le mauvais côté de l’ordonnance de M. Humann.

On a crié à l’illégalité, et on a eu tort,--et tout le bruit qu’on fait en France à ce sujet, en ce moment, n’est absolument que pour faire du bruit.

Dès l’instant que les Chambres ont voté un impôt, il faut qu’il soit perçu,--et tout ce qui peut en assurer la perception n’est point illégal, mais cela peut être injuste et cruel.--Le ministère prétend qu’il y a en France cent vingt-neuf mille quatre cent quatre-vingt-six maisons qui ne sont pas imposées;--il y a là une grosse erreur volontaire.--Une vieille loi ne soumet à l’impôt les maisons nouvellement construites que la troisième année de leur construction, et ces maisons exceptées sont comptées dans les cent vingt-neuf mille quatre cent quatre-vingt-six.

C’est le droit du ministère de percevoir l’impôt voté et de découvrir les maisons et les chambres qui ont échappé jusqu’ici; c’est même un devoir à certains égards, car par ce moyen on pourra faire une répartition plus égale.--S’il y en a qui ne payent pas, il y en a qui payent trop;--mais le fisc a peu l’habitude de rendre.

Il est triste seulement de penser que ce nouveau recensement dénonce aux loups du fisc une foule de pauvres mansardes dont les habitants auraient plus besoin de recevoir qu’ils ne peuvent donner;--pauvres gens qui auront à économiser sur le pain qu’ils ont tant de peine à gagner--de quoi payer l’air qu’on découvre aujourd’hui qu’ils respirent clandestinement et illégalement.

Et puis ensuite, après avoir fait _rendre à l’impôt tout ce qu’il peut rendre_, image qui fait ressembler le pays à un citron entre deux grosses mains,--on ne manquera pas de trouver qu’il ne _rend_ pas assez.

C’est ainsi qu’autrefois on permettait de passer aux barrières de Paris de petites quantités de vin et de viande;--on a supprimé cette tolerance, qui ne s’appliquait qu’aux plus pauvres.

Cela est légal comme l’ordonnance de M. Humann, mais cela est injuste,--mais cela est triste,--et ce n’était pas à un gouvernement qui a pris les affaires _au rabais_,--qu’il convenait de râcler ainsi le fond des pauvres écuelles.

[GU] Décidément le ministère Thiers coûte cher;--c’est à cause du déficit qu’on m’a fait timbrer les _Guêpes_--et donner chaque mois quelques centaines de francs au gouvernement.

Voici maintenant qu’on cherche de nouveaux expédients; un ministère Thiers est une jolie chose,--mais une chose de luxe dont il ne faut pas se passer trop souvent la fantaisie.

Voilà la vérité sur l’ordonnance Humann,--comme je vous la dis sur les autres choses de ce temps.

[GU] DE L’HOMICIDE LÉGAL.--Il existe à Paris une compagnie d’assurance contre les amendes et les dommages-intérêts que peuvent encourir les conducteurs de voitures lorsqu’ils écrasent quelqu’un,--c’est-à-dire que, moyennant une prime payée annuellement, on peut se livrer à cœur joie à l’_homicide par imprudence_,--crime prévu, qualifié et puni par tous les codes.--De là à une compagnie d’assurance contre les mauvaises chances que MM. les voleurs peuvent rencontrer dans l’exercice de leur profession, il n’y a qu’un pas, et un pas et demi à l’assurance contre le chagrin que la justice voudrait faire à MM. les assassins.

Il faut dire que cette compagnie est autorisée par le gouvernement.

Septembre 1841.

Diverses réponses.--L’auteur rassure plusieurs personnes.--M. Molé.--M. Guizot.--M. Doublet de Bois-Thibault.--La vérité sur plusieurs choses.--Les protestations.--Les adresses.--Les troubles.--Ce que c’est qu’une foule et une masse.--Le peuple des théâtres et le peuple des journaux.--L’évêque d’Évreux et l’archevêque de Paris.--Dénonciation contre les savants.--M. Montain.--En quoi M. Duchâtel ressemble à Chilpéric.--Le suffrage universel.--Naïveté.--La pudeur d’eau douce et la pudeur d’eau salée.--Les fêtes de Juillet.--Apparition de plusieurs phénomènes.--Toujours la même chose.--Les banquets.--M. Duteil et M. Champollion.--Voyage du duc d’Aumale.--Est-ce une pipe ou un cigare?--Histoire d’un député.--Sur quelques noms.--Les bureaux de tabac.--A M. Villemain.--A M. Rossi.--En faveur de M. Ledru-Rollin.--Les Parias.--Madame O’Donnell.

[GU] SEPTEMBRE.--Il faut que je réponde à des lettres que je reçois de divers côtés:

_On dit partout_, m’écrit-on, _que ce n’est plus vous qui faites les_ GUÊPES.

RÉPONSE.--Et qui donc alors?--Est-ce vous, mon bon monsieur!--Est-ce celui qui vous le dit? Est-ce quelque autre? Nommez-moi, désignez-moi l’auteur des _Guêpes_,--que je le connaisse.--Jusque-là, ayez la bonté de croire ceci:--_que je n’ai jamais écrit une ligne sans la signer, et que je n’ai jamais signé une ligne sans l’avoir écrite_.

Je continue _à faire les_ GUÊPES,--je les _fais seul_.--_Personne autre que moi n’y a jamais écrit une ligne;--personne n’y écrira jamais une ligne._

Quand il m’arrivera de ne plus vouloir _faire les_ GUÊPES,--et nous n’en sommes pas là,--les _Guêpes_ finiront.--Mon essaim restera avec moi;--je ne le vendrai, je ne le louerai, je ne le donnerai à personne.--S’il arrive que je n’aie plus le courage de rire de ce qui se passe,--si de dégoût j’en détourne les yeux et les oreilles, mes _Guêpes_ resteront à butiner dans la pourpre de mes roses;--elles prendront leurs invalides avec moi, dans mon jardin;--mais jamais leur escadron aux cuirasses d’or n’obéira à un autre maître.

Ceci est clair,--n’est-ce pas?

[GU] _Un monsieur voyage dans le Midi,--sous votre nom,--et accepte beaucoup de dîners._

RÉPONSE.--1º Je ne suis jamais allé dans le Midi.--Une seule fois, en allant en Suisse,--comme j’arrivais à Lyon au mois de mai, et que je voyais le printemps à gauche et l’hiver à droite,--j’eus fort envie de descendre le Rhône au lieu de me diriger vers Genève;--mais je me rappelai à temps que j’étais attendu.

2º Je ne dîne jamais en ville.

Néanmoins,--je remercie ledit monsieur--de me mettre à même de connaître d’aussi bonnes dispositions à mon égard de la part de quelques habitants du Midi,--et je compatis d’avance au chagrin qu’il aura quelque jour d’être reconnu par quelqu’un et chassé à coups de bâton,--comme il le mérite.

[GU] _Votre absence de Paris vous fait le plus grand tort._

RÉPONSE.--Qu’appelez-vous mon absence de Paris?--Mon absence de Paris; mais voici une lettre de M. _Léon Gozlan_ qui m’écrit: «J’ai vu hier votre barbe aux Variétés.»

En voici une de M. _d’Épagny_,--qui a la bonté de m’inviter à faire partie du comité de lecture du théâtre de l’Odéon.

Je ne suis pas toujours à Paris,--mais je ne suis pas toujours ailleurs.--On va vite à Paris à vol de guêpes, quand on n’en est qu’à seize heures par les messageries.--J’y suis aujourd’hui, plus près de vous que vous ne le croyez, que vous ne le voulez, peut-être. Je n’y serai pas demain;--mais savez-vous si je n’y serai pas après-demain?--m’avez-vous jamais connu autrement que libre et vagabond?--Croyez-vous que j’aie envie, comme une partie des bons Parisiens, de passer mon été à aller voir un dimanche les fortifications de Vincennes, un autre où en sont les fortifications de Belleville? Suis-je donc un forçat? pensez-vous que j’aie rompu mon ban parce que quelqu’un m’a vu pêcher des _crevettes_ et des _équilles_ sur les côtes de Normandie,--et croyez-vous que je ne sais plus ce qui se passe?

[GU] Est-ce vous,--messieurs Soult, Humann,--monsieur Martin (du Nord), etc., etc.; est-ce vous, messieurs, qui avez la bonté de craindre que mon absence de Paris ne m’empêche de savoir ce que vous faites?--Tranquillisez-vous, bonnes âmes,--je sais que vous êtes décidés à passer la session qui vient,--que vous n’êtes pas sûrs de la Chambre, et que, si l’adresse n’est pas favorable, vous êtes déterminés à la dissoudre et à faire des élections.

Est-ce bien cela, messieurs?

Ai-je besoin d’être à Paris pour savoir que M. Guizot n’a, à ce sujet, qu’une seule inquiétude,--à savoir que le roi ne consente à des élections qu’autant qu’elles seraient faites par M. Molé?

Ai-je besoin d’être à Paris pour savoir que M. Molé et M. Guizot sont parfaitement d’accord sur ce point qu’ils ne peuvent s’accorder ensemble?

C’est comme si j’avais besoin d’être à Chartres pour savoir que M. Doublet de Boisthibaut, avocat du barreau de cette ville,--homme très-érudit et facétieux,--auteur d’un ouvrage estimé sur le système pénitentiaire--et de plusieurs Mémoires couronnés par des académies de province, etc., vient de mettre le comble à sa gloire en faisant distribuer à ses amis un distique latin,--commençant par ces mots:

Clam contra tabulas.....

distique que je ne puis citer, par la raison pour laquelle la _Gazette des Tribunaux_, dont M. Doublet est le correspondant ordinaire, n’a pu l’insérer.

[GU] _Les chiens lâches et hargneux aboient après vous quand vous n’êtes pas là._

RÉPONSE.--Je me suis quelquefois efforcé de me mettre en colère dans de semblables circonstances, je n’ai jamais pu y réussir.--D’ailleurs, je ne puis rien infliger de pis à ces gens-là que leur propre lâcheté.

[GU] LA VÉRITÉ SUR PLUSIEURS CHOSES.--L’autre jour, la mer commençait à remonter, et le soleil achevait de se coucher derrière de gros nuages gris;--entre les nuages et la mer il restait un espace où le ciel pur était d’un bleu pâle, avec lequel se fondaient harmonieusement des teintes jaunes et orangées.--A l’horizon, au-dessous de ces couleurs brillantes, la mer était d’un bleu sombre presque noir.

Plus près de moi, éclairée obliquement par les derniers rayons du soleil affaibli,--elle était d’un azur pâle et mal glacé par grandes taches--comme de grands miroirs;--ici d’une belle couleur d’algue marine,--là d’un jaune peu lumineux.

Je revenais de pêcher des plies et des crevettes,--et, arrivé sur le sommet d’une petite colline qui conduit à ma demeure, je me retournai pour voir le beau spectacle de toutes ces belles couleurs enchâssées dans l’ombre et la nuit.

Quelqu’un me dit: «Bonsoir, voisin,» et je reconnus un habitant de la commune que j’habite,--un ancien militaire qui vit au bord de la mer avec sa petite retraite--et venait jouir comme moi de ce spectacle _gratis_, proportionné à ses moyens.--Nous prîmes deux _stalles_ voisines sur le thym sauvage qui tapisse cette colline,--et nous regardâmes le ciel et la mer, puis nous parlâmes de choses et d’autres.

--Il paraît, voisin, que les choses vont bien mal là-bas, me dit-il en me désignant de la main la route que suivaient de gros nuages qui portaient de la pluie aux Parisiens.

Et, comme je ne répondis pas,--il continua:

J’ai lu LE _journal_ ce matin,--tout va mal;--la France entière est en combustion.--Le journal était tout rempli de protestations de diverses _villes_ et _cités_ contre l’ordonnance de M. Humann,--et ces protestations, signées des _citoyens les plus honorables_, à ce que dit LE _journal_,--étaient faites plus contre le gouvernement actuel et contre ses allures--que contre l’ordonnance de recensement, qui n’est qu’un prétexte.--Il en arrive de tous les coins de la France.

D’autre part, les gardes nationales de _partout_--envoient des adresses emphatiques à la garde nationale de Toulouse, et ces adresses servent encore de cadre à des paroles de haine contre le gouvernement de Louis-Philippe.

Les élèves des écoles sont allés porter des compliments à M. de Lamennais--et faire assaut de phrases menaçantes et républicaines avec M. Ledru-Rollin, le nouveau député de la Sarthe.

D’après cela, voisin, il est évident que les citoyens les plus honorables de toutes les villes de France,--toutes les gardes nationales et toute la jeunesse,--en un mot que la France entière ne veut plus de Louis-Philippe.

Les Français sont braves, voisin; et, puisque _le pays tout entier_ est si parfaitement d’accord, à ce que dit LE _journal_, et contre le gouvernement de Juillet et pour la République,--on ne s’en tiendra pas à envoyer des phrases boursouflées aux journaux.--J’en suis encore à comprendre comment, après une manifestation aussi universelle, on n’a pas renvoyé, hier soir, Louis-Philippe des Tuileries et proclamé la République ce matin.--Après cela, comme nous n’avons les nouvelles que de deux jours, nous ne savons pas bien ce qui en est à l’heure qu’il est,--et pour moi, quand je suis arrivé sur la côte,--comme il faisait encore jour, j’ai porté les yeux sur la jetée du Havre, où nous ne voyons plus maintenant que la lueur rouge du phare, pour voir si c’était toujours le drapeau tricolore qui y flottait.

--Rassurez-vous, mon voisin, lui dis-je,--les choses ne vont pas tout à fait aussi mal que vous le pensez.--Quel journal lisez-vous?

--Un journal que me prête un de mes voisins,--le _National_.

--Eh bien! si vous lisiez le _Journal des Débats_,--que ceux qui le lisent d’habitude appellent aussi «LE _journal_»,--vous verriez que tout est parfaitement tranquille,--que la garde nationale, les populations et les écoles, sont animées du meilleur esprit.

--Vous me rassurez.

--Je ne vous ai pas dit, mon voisin,--que cela fût non plus la vérité.

--Que voulez-vous que je croie alors?

--Ni l’un ni l’autre;--mais raisonnons un moment: la déduction que vous tirez de tout ce que vous avez vu dans le journal est parfaitement juste;--si le pays est si parfaitement d’accord, rien ne peut s’opposer à sa volonté;--je puis vous affirmer qu’on n’a, cependant, jusqu’à présent, prononcé ni la déchéance de Louis-Philippe, ni l’installation de la République;--il faut donc penser que le journal se trompe ou vous trompe;--c’est ce que nous allons examiner si vous voulez me donner du feu pour allumer ma pipe.

--Je fumerais volontiers aussi, me dit le voisin, donnez-moi du tabac.

--Tenez, en voici que je vous recommande;--il me vient d’un marchand de tabac de contrebande, fournisseur du duc d’Orléans et du duc de Nemours.--Le tabac que vend la régie, avec privilége du roi, est si mauvais, que les princes, qui devraient l’exemple de la soumission aux lois,--protégent la contrebande et fument un tabac prohibé.

Revenons aux protestations, aux lettres, aux adresses, etc.

Tantôt _le_ journal vous dit: «Cette protestation est signée de _plus de cent cinquante noms_.»

Tantôt elle est revêtue de la signature des _citoyens les plus honorables_.

Tantôt, après la lettre, vous lisez: «Suit _une foule_ ou _une masse_ de signatures,» etc.