Part 46
[GU] Il n’est pas de meuble bizarre, de bonbon honteux, de pâte suspecte,--qui ne rencontre là des éloges poussés jusqu’à la frénésie,--sans oublier les formules qui ne permettent pas de croire que c’est le marchand qui parle lui-même:
«Nous ne saurions trop recommander à nos abonnés;--Nous nous faisons un devoir d’indiquer...»
Et ces vertueux carrés de papier parlent d’emphase!
[GU] DE LA LIBERTÉ DES CULTES EN FRANCE.--_Exemple_: Il a été défendu aux habitants de Senneville de se réunir pour célébrer leur religion, qui est le culte protestant,--ils ont objecté que la charte établissait la liberté des cultes,--on leur a répondu par l’article 291 du Code pénal et la loi de 1834 sur les associations.
C’est-à-dire--que les cultes sont libres--pourvu qu’ils n’entraînent pas une réunion de plus de vingt personnes,--ce qui ne peut guère s’appliquer qu’aux petites religions dans le genre de celle du dieu Cheneau, qui n’a encore pour disciples que ses deux commis et sa femme de ménage, et qui refuse jusqu’ici, même dans les brochures dont il m’a accablé, de me dire si son associé--P. Jouin--est ou non son codieu.
[GU] J’avais cru jusqu’ici que la police n’avait pour but que de prêter force et appui à l’exécution des lois,--et que les ordonnances qui lui sont spécialement relatives ne devaient en conséquence jamais la faire agir à l’encontre desdites lois.
Une ordonnance de police défend les associations et les rassemblements de plus de vingt personnes sans une autorisation spéciale;--mais la loi qui a établi le libre exercice des cultes doit être respectée par la police.
La cour de cassation, qui, dans une circonstance parfaitement identique, avait jugé que les associations pour l’exercice d’un culte autorisé par l’État--n’étaient pas sous le coup de l’article 291,--déclare aujourd’hui précisément le contraire.
[GU] Dans ce même numéro où je viens d’écrire quelques mots en faveur de la liberté des cultes, je crois devoir dire également que les cultes autrefois persécutés,--puis tolérés,--puis autorisés,--ne doivent pas se faire persécuteurs et intolérants.
Le culte juif, par exemple, me paraît aller trop vite dans la réaction. Est-il de bon goût que M. Fould donne par dérision à ses chevaux des noms qui sont une moquerie--et une insulte pour les chrétiens et pour le culte catholique?
M. Fould a dans ses écuries: _Contrition_, _Repentir_, _Péché-mortel_.
Juillet 1843.
La rançon acceptée.--Une nouvelle fleur.--Suppression de l’homme. Les défenseurs de la veuve et de l’orphelin.--Jugement de Salomon.--Une conspiration.--Le _Napoléon_--Les anciens et les modernes.--MM. Ponsard, Hugo, Dumas, etc.--_Lucrèce._--M. Odilon Barrot.--Les oiseaux sinistres.--M. Villemain.--Honneurs clandestins.--Trouville.--Une annonce.--Les circonstances atténuantes.--Le dieu Cheneau.--Une invitation.
[GU] JUILLET.--Tout va un peu mieux que je ne l’avais espéré:--le soleil est venu rendre à tout la vie, la joie et la lumière,--mon jardin est plein de parfums et de fleurs. Il paraît que le ciel a accepté la rançon de l’été que je lui avais offerte au nom de la France, et que les beaux jours nous sont rendus.
Et, pour tout dire, nous n’avons rien perdu pour attendre--non-seulement nous avons vu fleurir toutes les fleurs aimées,--mais une nouvelle fleur s’est épanouie au bas du journal le _National_.--M. Rolle s’est livré à une comparaison entre la pâquerette et le camellia: «Tantôt, dit-il, le camellia l’emporte par son _parfum enivrant_, tantôt la pâquerette par son odeur innocente et champêtre.»
[GU] Le camellia à _odeur enivrante_ de M. Rolle, espèce jusqu’ici inconnue, manque à la collection des fleurs fantastiques de M. de Balzac,--le _camellia à odeur enivrante_ est le digne pendant de l’_azalée grimpante_ de l’auteur de la _Petite Revue parisienne_.
[GU] Est-ce que par hasard les temps prédits par les poëtes seraient arrivés?
Virgile, dans l’églogue adressée à Pollion--sur la naissance de son fils: «Des chênes, dit-il, il coulera du miel,--on verra dans les prairies des moutons rouges et des moutons jaunes.
Et duræ quercus sudabunt roscida mella...
* * * * *
Nec varios discet mentiri lana colores Ipse sed in pratis aries jam suave rubenti, Murice, jam croceo mutabit vellera luto...
Nous avons déjà--le camellia à _odeur enivrante_ de M. Rolle et l’_azalée grimpante_ de M. de Balzac,--nous en verrons bien d’autres.
[GU] Quand je disais dernièrement que, les chevaux abolis,--on allait bientôt s’occuper de supprimer l’homme et de le remplacer par des machines, je ne sais si j’étais prophète ou si j’ai ouvert une idée à quelqu’un.
Toujours est-il que je vois depuis quelques jours dans tous les journaux une annonce ainsi conçue:
LE COMPTEUR MÉCANIQUE,--_adopté par tous les ministères_,--au moyen duquel on peut faire tous les calculs possibles _sans le secours_ de la plume ni _de l’intelligence_.
Voici les employés des ministères remplacés déjà par une mécanique simple et peu coûteuse.
Je ne désespère pas de voir, d’ici à peu de temps, tout le gouvernement représentatif--fonctionner au moyen d’une seule et unique machine,--surtout si l’on accepte définitivement le principe de M. Thiers, si bien adopté par une partie de la Chambre et par une partie des journaux: «Le roi règne et ne gouverne pas.»--Ce ne sera certes pas le roi qui embarrassera beaucoup le mécanicien.
[GU] Je ne sais vraiment pas comment on est assez hardi en France pour ne pas être de l’opposition.
L’opposition accepte tous ceux qui se donnent à elle, les prône, les loue, les pousse autant qu’elle peut.--Il s’agit pour elle de combattre et de conquérir:--elle veut des soldats; ceux qui n’ont pas une grande valeur, elle tâche de leur en donner une.
Les conservateurs, au contraire, possèdent;--ceux qui se donnent ou se sont donnés à eux leur semblent des associés qui veulent partager les dividendes.
De sorte que ceux qui s’allient aux conservateurs--reçoivent à la fois les injures de l’opposition et les mauvais procédés de leurs amis.
[GU] Les _Guêpes_ se félicitent de se trouver si parfaitement d’accord avec M. de Kératry,--dans le fond et dans la forme de la pensée.
Les _Guêpes_ ont dit, il y a deux ou trois ans,--à propos de la prétention qu’ont les avocats d’être les défenseurs de la veuve et de l’orphelin:
«Il n’y aurait pas besoin d’avocats pour défendre la veuve et l’orphelin, s’il n’y avait pas d’abord d’avocats qui les attaquent.»
M. de Kératry a dit ces jours passés dans la _Presse_:
«Je suis tenté de sourire de pitié quand ces messieurs s’arrogent fastueusement le titre de défenseurs de la veuve et de l’orphelin, qui pourraient se dispenser de recourir à cette tutelle parfois assez onéreuse, si d’autres avocats, pour un même salaire, n’avaient auparavant fait irruption dans le champ de cette même veuve et de ce même orphelin.»
[GU] Voici encore un fait analogue à un que j’ai cité il y a quelques mois:--J. Boulard, rencontré par trois hommes ivres, est attaqué et rudement battu,--par suite de quoi il passe cinq jours au lit et dépose une plainte contre ses agresseurs;--ceux-ci, amenés devant le tribunal, ne nient pas le fait et cherchent à s’excuser en rejetant leurs torts sur le vin.--Le tribunal, usant d’indulgence,--écarte la prison et les condamne chacun à cent francs d’amende.
--Au profit de J. Boulard, sans doute?
--Non,--au profit du trésor,--au profit du gouvernement,--faible consolation encore pour un gouvernement vraiment paternel qui a eu la douleur de voir battre ainsi brutalement un de ses enfants dans la personne de Jean Boulard.
[GU] Il était question depuis quelque temps d’une grande fête chevaleresque et d’un magnifique tournoi qui devaient avoir lieu dans le Champ de Mars.--M. le préfet de police a refusé son autorisation;--nous nous permettrons de trouver que cette mesure de M. Delessert n’est pas adroite.--Les gouvernements ne peuvent que gagner à ce que le peuple s’amuse,--surtout,--comme dit l’héroïne de je ne sais quelle chanson bouffone,--surtout quand il n’en coûte rien.
A moins que M. le préfet,--jaloux de ses droits, ne veuille contribuer seul et exclusivement aux plaisirs et à l’amusement des Parisiens.
On raconte cependant que M. Delessert avait été, dans cette circonstance, victime d’une mystification.
On aurait fait croire ce qui suit à M. le préfet de police:
[GU] Ce tournoi, où des chevaliers armés de toutes pièces devaient jouter devant les dames,--selon les us et coutumes de l’ancien temps,--cachait des desseins plus sérieux.--Un chevalier mystérieux devait être au nombre des tenants,--vêtu d’une cotte de mailles et la visière sévèrement baissée, absolument comme Richard Cœur-de-Lion dans l’_Ivanhoé_ de Walter Scott.--Sur son bouclier aurait été écrite la devise--_Déshérité_.
Après que le jeune prince aurait eu vaincu tous les champions qui se seraient exposés à ses coups redoutables, tous, par un coup de théâtre, se rangeant sous ses ordres, il aurait levé la visière de son casque, et laissé voir aux spectateurs assemblés le duc de Bordeaux.
Alors, à la tête de ses fidèles chevaliers, il se serait porté sur le château des Tuileries,--en essayant de soulever le peuple.
C’est ce que, assure-t-on, on a fait croire à M. Delessert.
[GU] La mer commençait à remonter;--le soleil couchant colorait de teintes rouges et violettes le sable humide de la plage;--la mer unie et calme,--blanchie seulement sur ses bords par la marée montante,--semblait un grand manteau couleur d’aigue-marine avec une frange d’argent,--mais que signifient de pareilles comparaisons?--A quoi comparer la mer qui ne soit plus petit et moins beau qu’elle?--Elle était d’un bleu pâle et verdâtre,--du soleil à mes yeux, s’étendait sur l’eau un large sillon d’un jaune lumineux.
Le ciel,--au couchant,--entre des bandes de nuages, était du vert de certaines turquoises,--les falaises se découpaient en noir sur la mer et sur l’horizon.
Tout à coup,--au détour de la hève,--parut un bâtiment d’une forme noble et majestueuse:--c’était le _Napoléon_, qui revenait au Havre.
Le _Napoléon_,--c’est-à-dire le bateau à vapeur à hélice,--le bateau à vapeur sans ces roues incommodes qui ont rendu jusqu’ici les bâtiments à vapeur impropres à la guerre;--le bateau à vapeur--qui marche à la voile, quand le vent lui est favorable, aussi vite qu’un autre navire, et qui continue sa marche avec son charbon et ses hélices sans se ralentir quand le vent devient contraire,--en un mot, la réalisation d’un problème longtemps nié et traité d’absurdité et de folie.
On lisait le lendemain dans plusieurs journaux:
«Le bateau à vapeur, nouveau modèle, le _Napoléon_, construit au Havre, pour le compte de l’État, par M. Normand, est arrivé du Havre à Cherbourg mercredi 21, dans l’après-midi, pour éprouver sa marche et ses machines; il a fait ce trajet en sept heures. On sait que c’est le premier bâtiment français auquel est appliqué le _nouveau système_ de propulsion consistant en une _vis_ ou _hélice_ mue par la vapeur, et qui, placée à l’arrière et immergée, tourne dans l’eau avec une vitesse considérable, de manière à faire filer au navire dix à onze nœuds en temps favorable. La force de cette hélice équivaut à un appareil ordinaire de cent vingt chevaux.
»Il y avait à bord du _Napoléon_, pour constater le résultat des expériences, une commission présidée par M. Conte, directeur général des postes, et composée de MM. de la Gatinerie, chef du service de la marine au Havre; Moissard, ingénieur des constructions navales et agent général du service des paquebots de la Méditerranée; Allix, sous-ingénieur; Bellanger, capitaine de corvette; Normand, constructeur, et Conte fils, secrétaire.
»Le bâtiment a parcouru trois fois notre rade dans toute sa longueur. MM. l’amiral préfet maritime, le sous-préfet de l’arrondissement, les chefs de service du port, les ingénieurs des constructions navales, et plusieurs officiers de la marine militaire et administrative, ont assisté à ces essais. Le sillage a été de onze nœuds. Cette grande vitesse témoigne assurément en faveur du _nouveau propulseur_.
»Le steamer le _Napoléon_, après avoir touché à Cherbourg et y avoir pris quelques pièces d’artillerie, s’est rendu devant Portsmouth et Southampton, où il a salué les forts. Ses saluts lui ont été rendus, et, après avoir fait l’admiration des nombreux visiteurs qu’il a reçus à son bord, il devait retourner au Havre, où il est attendu ce soir.»
Il y avait un homme qui n’était pas sur le _Napoléon_,--un homme qui n’avait pas été admis à prendre sa part de cette promenade triomphale,--un homme que les journaux ne nomment pas.
Cet homme était tout simplement Sauvage, l’inventeur des hélices;--Sauvage, qui, depuis treize ans, travaille et lutte: [mot illisible] deux ans, d’abord, pour trouver et appliquer son hélice; ensuite, onze ans contre l’incrédulité, l’envie et la malveillance.
C’était Sauvage,--l’homme qui, depuis treize ans, a dépensé tout l’argent qu’il avait,--toute la santé qu’il avait,--pour arriver à son but.
D’abord, en construisant le _Napoléon_, on avait essayé, _à grands frais_, de _perfectionner_ l’hélice de Sauvage,--_perfectionner_, c’est-à-dire dépouiller l’inventeur;--c’est-à-dire faire en sorte--que son brevet, qui n’a plus que quelques années à courir,--ne lui eût rapporté que la ruine et les avanies de toutes sortes,--tandis que le triomphe et l’argent seraient pour d’autres.
De perfectionnements en perfectionnements--on en est arrivé précisément au point de départ, c’est-à-dire à l’hélice de Sauvage,--à l’hélice du _Napoléon_.
J’eus en ce moment une des impressions les plus tristes que j’aie ressenties de ma vie.
Je savais que Sauvage--était enfermé dans la prison du Havre pour une misérable dette, contractée, sans doute, pour l’hélice, alors niée et aujourd’hui triomphante.
On regardait avec fierté rentrer le _Napoléon_,--et personne, excepté moi, peut-être, ne pensait à l’inventeur.
Le lendemain, les journaux disaient ce que je viens de copier plus haut.
J’allai voir Sauvage dans sa prison;--il s’était parfaitement installé,--seulement, comme il étouffe dans une chambre fermée,--il laissait ouverte, la nuit, la fenêtre de sa cellule;--mais les chiens de la prison--aboyaient avec fureur contre cette fenêtre ouverte et troublaient le repos de tous les prisonniers.--On lui enjoignit de fermer sa fenêtre: il essaya d’obéir, mais en vain, à chaque instant, se sentant suffoqué,--il se levait, ouvrait sa fenêtre, et les molosses recommençaient leur vacarme.
Il prit un couteau et un morceau de bois,--et fit une machine qui, lançant de très-loin aux chiens de l’eau et des boulettes de terre, les obligea à se réfugier dans leur niche et les réduisit au silence.--Il était heureux comme un roi de ce triomphe.
[GU] Depuis qu’il est en prison,--il joue du violon,--et il met de côté les cordes qui se cassent--pour en faire toutes sortes de machines ingénieuses.--Je trouvai sur sa fenêtre un bassin fait par lui avec une feuille de zinc.--Dans ce bassin était un bateau construit avec un couteau. Il avait trouvé tout simplement un moyen de diminuer et de réduire à presque rien le poids d’un bâtiment à remorquer.
Sur des bouteilles--était un modèle d’hélices appliquées à l’air pour faire un moulin;--l’une était en papier noirci; l’autre était formée avec les plumes d’oiseaux qu’il avait attrapés sur le toit de la prison.
Et je le trouvai là ne se plaignant que d’une chose,--que le _Napoléon_--ne répondît pas encore à ses espérances et à ce qu’il veut de son hélice.
Quoi! M. Conte est venu au Havre et a monté le bateau à hélice, et il n’a pas demandé où était l’inventeur de l’hélice!
Quoi! il ne s’est trouvé personne parmi tous ces hommes riches qui étaient fiers d’aller montrer aux Anglais cette invention française, qui allât demander à Sauvage la permission de lui prêter la somme nécessaire pour sa mise en liberté!--Quoi! le ministre de la marine,--quoi! le roi de France,--le laissent en prison depuis deux mois!
Est-ce donc ainsi qu’on récompense, en France, le génie et le dévouement à une idée féconde?
C’est une tache pour un pays,--c’est une tache pour une époque,--c’est une tache pour un règne.
[GU] Lorsque Molière, Boileau, Racine, Corneille écrivaient,--on les comparait à Térence, à Juvénal, à Euripide et à Sophocle;--puis on établissait clair comme le jour--qu’on n’avait jamais eu de bon sens qu’en grec,--que toutes les idées grandes et nobles avaient été exprimées en latin;--que, depuis la mort des auteurs anciens, le genre humain était complètement idiot,--qu’il était incapable, désormais, de faire une phrase de son cru--et que la seule chose qu’il pût essayer était, à l’avenir, de traduire, de copier, d’imiter--les anciens.
Non pas que cette décadence eût été annoncée par quelque prodige;--le soleil continuait à faire épanouir les fleurs,--à mûrir les fruits des arbres;--l’intelligence humaine était seule arrêtée dans sa séve--et ne produisait plus que des fleurs pâles et sans parfum, des fruits âpres ou sans saveur.
Sous certains rapports, cependant,--on avait moins de modestie;--en effet, on essayait bien parfois de rabaisser un peintre, en le comparant à Apelles;--d’écraser un sculpteur avec Praxitèle,--mais cette tentative ne réussissait que médiocrement.
On racontait bien des prodiges--de la flûte de roseaux de Marsyas, de l’écaille de tortue à trois cordes (_testudo_), qui servait de lyre à Orphée;
Des brins d’avoine (_avena_) et des tiges de ciguë (_cicuta_) sur lesquels les anciens faisaient de si belle musique.
Mais cela n’avait que peu de succès,--les violons d’alors ne s’en inquiétaient pas plus que les pianistes d’aujourd’hui; on se croyait en progrès pour la musique;
Et ainsi pour l’art militaire,--et ainsi pour l’industrie et ainsi pour les sciences.
Mais pour la poésie,--pour la littérature,--les modernes (Racine, Molière, Corneille) n’étaient que tout au plus dignes d’imiter les anciens,--ou d’expliquer leurs beautés.
Racine,--Molière,--Boileau,--Corneille, sont morts,--ils ont passé à l’état d’anciens,--c’est-à-dire d’hommes qui ne prennent pas de part de soleil, de gloire, ni d’argent;--ils servent aujourd’hui--précisément à ce que servaient contre eux les anciens.
L’admiration exclamée pour les morts--n’est qu’un déguisement ordinaire de la haine pour les vivants.
Un autre procédé qu’emploie quelquefois l’envie,--mais dont elle use sobrement à cause qu’il est dangereux,--consiste à prendre un inconnu et à l’élever contre ceux dont l’éclat l’offusque et l’irrite.
Le succès de M. Ponsard et de sa _Lucrèce_--a été fait beaucoup moins pour lui que contre MM. Hugo, Dumas, etc.
Le procédé, comme je le disais, était dangereux--parce que M. Ponsard a du talent.
Aussi l’envie a-t-elle d’avance attaché des cordes à son idole pour abattre plus tard la statue qu’elle était forcée d’élever.
On n’a pas fait le succès de M. Ponsard seulement avec son talent;--pas si imprudente! l’envie veut bien détruire quelqu’un, et pour cela rien ne lui coûte, même de donner des louanges à un autre;--mais son instrument d’aujourd’hui deviendra plus tard son ennemi, si, vu la gravité des circonstances,--elle s’est crue forcée de se servir d’un homme de quelque valeur, ce qu’elle évite dans les cas ordinaires.--Les plus grands apologistes de la nouvelle _Lucrèce_--ont donc attribué une partie du succès au choix du sujet, aux sentiments vertueux, à l’imitation religieuse de Corneille;--de sorte que plus tard,--si M. Ponsard s’avise de vouloir prendre tout de bon la place à laquelle on l’élève aujourd’hui, on saura bien l’abattre au moyen de ses réserves prudentes.
[GU] Je respecte tous les bonheurs;--je fais un détour dans la rue pour ne pas déranger les enfants qui jouent aux billes;--dans la campagne, pour ne pas effaroucher un oiseau qui a trouvé deux grains de chènevis.
C’est pourquoi j’ai hésité à dire ce que je pense de la pièce de M. Ponsard.--Les hommes de talent se découragent facilement et on doit les flatter.--Les ravissantes choses qu’ils ont conçues,--les rêves brillants de leur imagination--sont toujours une critique assez terrible de ce qu’ils ont écrit--pour qu’on puisse sans grand danger leur en épargner d’autre;--ils savent assez--et ils sentent avec désespoir--combien l’exécution d’une œuvre d’imagination reste au-dessous de sa conception.
Telle une femme, après avoir conçu dans des extases célestes, enfante avec douleur un enfant quelquefois assez laid;--et certes je me serais tu, si l’on avait simplement proclamé M. Ponsard un des hommes de talent de ce temps-ci.
Mais, loin de là, on a voulu dresser au nouveau venu une statue faite des débris des statues brisées des dieux contemporains,--au lieu de la lui tailler simplement dans un bloc neuf.
Je dirai donc ce qu’il me semble de la _Lucrèce_ de M. Ponsard.
La pièce manque totalement d’intérêt;--l’histoire de Lucrèce, trop de fois prodiguée en thème à notre jeunesse, ne permet ni craintes ni hésitations;--on sait parfaitement comment cela finira en prenant son billet au bureau.
Je ne ferai pas à l’auteur une grande chicane sur ce défaut, qui appartient à son sujet;--mais n’a-t-il pas contribué lui-même à perdre les chances d’intérêt qui pouvaient rester à sa pièce--en mettant les principaux personnages et le public dans la confidence de la feinte folie de Brutus?--n’a-t-il pas renoncé volontairement à l’effet qu’eut produit cette révélation, si,--la sibylle la faisant seulement soupçonner quand elle lui dit:
«Salut à toi, Brutus, premier consul romain!»
elle n’avait lieu qu’à la dernière scène?
Pour ce qui est du style,--je ne déteste pas ces _latinismes_ que l’on a trop reprochés à l’auteur;--cela a une force et une grâce particulières.--Le vers de M. Ponsard, un peu traînant, a néanmoins une sorte de noblesse et d’élégance bourgeoise qui ne s’élèvent pas au-dessus d’un certain degré, mais qui ne descendent pas non plus au-dessous.--Le sens est généralement clair.--Quelques pensées, les unes spirituelles, les autres raisonnables et nettement exprimées,--m’ont, avec quelques autres indices, laissé l’impression que, si la pièce de M. Ponsard est loin de mériter l’enthousiasme dont elle a été l’objet,--M. Ponsard a beaucoup plus de talent qu’il n’en a mis dans son ouvrage, qui reste cependant une œuvre estimable sous beaucoup de rapports,--et je serai bien étonné si M. Ponsard ne joue pas à l’envie, qui a cru se servir de lui comme d’un instrument, le petit désagrément d’avoir bientôt à chercher des instruments contre lui.
[GU] Il n’y avait rien de touchant comme d’entendre les gens de ce temps-ci, qui donnent de si charmants exemples,--s’écrier que le principal mérite de la tragédie nouvelle était dans les sentiments d’honnêteté et de vertu qu’elle renferme.
Je ne crois pas qu’il y ait au théâtre une seule tragédie qui ne soit fondée sur l’opposition du vice et de la vertu.--Les pièces de ce temps réputées les plus immorales ont leurs personnages honnêtes et leurs phrases vertueuses.--L’_Auberge des Adrets_ n’a-t-elle pas la femme de Robert Macaire et son fils,--qui, avec le bon M. Germeuil,--offrent l’ensemble de toutes les vertus sans en excepter une seule?
[GU] Si vous voulez ne voir dans cette pièce que Robert Macaire et Bertrand,--reprochez alors à l’auteur de _Lucrèce_ le personnage de Sextus Tarquin et celui de Tullie.
De tout temps la vertu a été au théâtre un emploi--et il y a eu des acteurs engagés exprès pour les rôles vertueux--tant ils sont un des éléments nécessaires et habituels du drame;--certes, les drames de la Porte-Saint-Martin, tant décriés sous ce rapport,--ont produit plus d’effet que l’on n’en attend d’ordinaire de bons exemples et surtout de bons préceptes,--M. Moëssard,--ce bon M. Germeuil,--a tant joué de rôles honnêtes dans les plus terribles mélodrames,--qu’il a fini par mériter à la ville un prix Montyon pour des actes très-sérieusement honorables.