Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 44

Chapter 443,817 wordsPublic domain

Vous voulez qu’on dise: «Monsieur un tel possède trois portes cochères,--deux bâtardes,--vingt-cinq fenêtres;--qu’il gouverne la France: _dignus est intrare_.--Vive M. un tel! soumettons-nous à ses lois!» Vous voulez que l’on se contente d’être gouverné par le plus grand nombre des portes--et par la majorité des fenêtres.

Toute autre investigation qui ne porte pas sur vos portes et fenêtres vous semble indiscrète--et de mauvais goût.

Pardon, messieurs, il n’en peut être ainsi.--Vous voulez à la fois les bénéfices et les splendeurs de la vie politique et les douceurs secrètes de la vie privée.

Non, messieurs, les vertus politiques ne consistent pas seulement dans l’entêtement aveugle à suivre telle ou telle bannière,--il y a encore deux ou trois petites choses accessoires dont il est prudent de s’informer, et on s’en informera.

Je sais bien, messieurs, que c’est désagréable--pour des bourgeois,--encore hier marchands de n’importe quoi, de voir ainsi produire au grand jour--des détails, des habitudes, des mœurs qu’on n’a pas préparés pour le public à une époque où on ne savait pas qu’on deviendrait gouvernement.--Mais soyez de bonne foi,--vous direz qu’il n’en peut être autrement.

Voyons,--monsieur Ganneron,--quand vous vendiez des lumières des huit à vos concitoyens,--auriez-vous fait un long crédit à un épicier qui vous eût paru faire des dépenses au-dessus de sa fortune, ou qui vous eût semblé inepte,--ou peu exact,--et auriez-vous refusé de savoir ce qu’il en était?

Non, certes, monsieur Ganneron.

Et vous,--monsieur Cunin-Gridaine,--auriez-vous confié une partie de draps un peu forte--à un commis voyageur qu’on vous aurait assuré seulement jouer un peu trop aux dominos?

Et ne pensez-vous pas que les denrées que vous confie la France à tous sont un peu plus précieuses que celles vous _débitiez_ au compte de vos commettants?

Ce n’est pas ma faute,--messieurs,--si vous avez pensé que l’art de gouverner les hommes et les pays--fût le seul qu’il n’y eût pas besoin d’apprendre,--et pour lequel il n’y eût pas de nécessité de préparer sa vie.--Restez dans la vie privée,--vous qui aimez la vie privée,--personne ne vous force d’entrer dans la vie politique.

Pour ce qui est des enquêtes de la Chambre, du reste,--cela ne servira à rien,--si ce n’est à produire de temps à autres quelques scandales.

Les hommes sont les mêmes partout et toujours,--tous à vendre,--seulement pour différents prix,--payables en diverses monnaies.--Mais, si vous ne voulez plus d’enquête,--ô représentants du pays! ou si vous voulez que vos enquêtes, servent à quelque chose, rendez un décret--par lequel--l’avidité et l’avarice sont abolies, ainsi que la vanité et l’ambition.--Ordonnez que tous les Français soient également vertueux, probes, désintéressés.--Ordonnez que personne ne vende son suffrage--ni pour de l’argent, ni pour des honneurs (des honneurs au prix de l’honneur), ni pour aucun intérêt.--Et ensuite vous n’aurez plus à craindre qu’on achète des suffrages,--quand il n’y en aura plus à vendre. La difficulté est seulement de réussir sur le premier point.--En attendant,--voici quelques-unes des plus innocentes révélations amenées par l’enquête.

M. de Cajoc, sous-préfet,--a écrit une lettre dont voici un extrait: «Je ne veux pas qu’on mette tous les préfets à la porte, il y en a de bons, mais je demande seulement qu’on m’en trouve une petite.»--Probablement une préfecture.

[GU] Madame de Cajoc--a écrit: «Les ministres ne veulent que des assassins et des gueux pour agents.»

[GU] ÉLECTION DE CARPENTRAS.--«Le sieur Rosty a constamment soutenu que, le jour du scrutin de ballottage, M. le sous-préfet de Carpentras, l’ayant pris à part, lui avait témoigné des doutes sur son vote, et avait voulu exiger de lui, sous peine de destitution, qu’il mît une marque particulière sur son bulletin.»

Ce n’est pas tout à fait conforme au vœu de la loi, qui exige le secret des votes.

«Le sieur Roubaud, électeur, nous a dit que, le 12 juillet au matin, le sieur Rosty fils, notaire, lui avait offert la somme de deux cents francs s’il voulait consentir à donner sa voix à M. Floret.»

Voici un notaire qui fait là un joli trafic!--et c’est une charmante chose à faire par-devant notaire qu’un marché de ce genre.

[GU] «Les partisans de M. Floret imputent, au contraire, à ceux de M. de Gérente d’avoir acheté pour cinquante francs le vote de Roubaud.»

M. Floret a offert deux cents francs à Roubaud--et M. de Gérente seulement cinquante francs.--Il y a bien du risque que M. de Gérente soit innocent de la corruption.--Roubaud a dû préférer être corrompu par M. Floret,--attendu qu’on ne se fait pas corrompre pour l’honneur.

[GU] «Le sieur Bonnet aurait répondu qu’il s’était engagé à voter pour M. Floret, parce que celui-ci lui avait promis la veille une place de douze cents francs pour son neveu, dont il désirait se débarrasser.»

Quelque coquin de neveu probablement--comme on en voit tant.--M. Bonnet, j’en suis sûr, n’aurait rien accepté pour lui-même,--mais pour son neveu, qui ne sera plus à sa charge et qui l’embarrasse,--c’est bien différent!

[GU] «Si l’élection de Carpentras est validée, ce n’est pas parce que cette élection a été exempte de manœuvres, mais uniquement parce que les griefs les plus graves ne sont pas imputables au candidat élu. Et la meilleure manière d’atteindre ce but, ne serait-elle pas de proposer à la Chambre, en même temps qu’elle admet le député, d’infliger un blâme à ces manœuvres?»

Pardon, messieurs de la commission,--c’est-à-dire que ce n’est pas le meilleur, mais le moins mauvais qui est élu;--ce n’est pas celui qui n’a pas fait le moins--qui est déclaré honorable;--disons donc l’honorable M. Floret.

[GU] ÉLECTION D’EMBRUN.--«L’élection d’Embrun présente deux caractères bien marqués: tentatives de corruption pécuniaire de la part de M. Ardoin; essai d’intimidation et violation du secret des votes de la part des amis de M. Allier.»

C’est gentil;--voyons un peu lequel sera déclaré honorable de ces deux messieurs.

[GU] «Il s’est élevé, de l’ensemble des témoignages recueillis, la preuve morale des tentatives de corruption auxquelles avaient eu malheureusement recours les amis de M. Allier, et peut-être ce concurrent lui-même. Nous produirons, à cet égard, des déclarations et des aveux déplorables.»

Ce sera peut-être M. Ardoin.

[GU] «Le secret des votes a-t-il été violé par les désignations qui accompagnaient, sur la plupart des bulletins, les noms des deux candidats? Car ce procédé a été employé par les deux partis, c’est le procès-verbal de l’élection qui le déclare: «Le bureau (y est-il dit), après en avoir délibéré, a, en effet, remarqué que, de part et d’autre, les désignations inscrites sur les bulletins des électeurs porteraient atteinte au secret des votes et pourraient être contraires au vœu de la loi.»

La chose redevient douteuse.

[GU] «Vous avez sous les yeux les dépositions des témoins; ils ne sont pas d’accord sur le nombre des bulletins avec des désignations. M. Bertrand de Rémollon a dit que tous les bulletins pour M. Allier, ou presque tous, soixante-dix-sept sur soixante-dix-huit, portaient des désignations. M. Janneau-Lagrave a dit qu’il y en avait un quart ou un tiers du côté de M. Allier. M. Achille Fourrat: les trois quarts des bulletins à peu près, dont cinquante environ du côté de M. Allier, et peut-être quarante-cinq pour M. Ardoin. M. Cézanne un tiers, et pour les deux candidats. M. Didier: des deux côtés à peu près en nombre égal.»

M. Ardoin a des chances pour être honorable; mais il n’en a guère de plus que M. Allier.--Voyons encore:

[GU] «Le sieur Bonaffoux père a eu à déplorer des propos inconvenants et des coups de son fils; le fils était dans un état d’ivresse complet, et ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que les témoins qui ont reproduit les griefs de Bonaffoux ont déclaré, les uns, qu’il leur avait dit que son fils l’avait menacé pour arracher son vote en faveur de M. Ardoin; les autres, en faveur de M. Allier, d’où résulte une grande incertitude sur les faits en eux-mêmes, et par conséquent sur la valeur des témoignages et sur l’intention des plaintes.»

Bonaffoux a battu son père;--mais pour qui et pourquoi a-t-il battu son père?--en général, quand on bat son père, c’est pour quelqu’un ou pour quelque chose.

[GU] «Cet arrêt déclare _simulés_ les actes en vertu desquels ces sept électeurs auraient acquis, en mars et avril 1841, de M. Ardoin, candidat, l’usufruit, pendant neuf années, de pièces de terre situées à Saint-Ouen et à Clichy, et reconnaît fausses et contradictoires les explications données par eux.»

Oh! diable, ceci est laid;--c’est, je crois, maintenant,--M. Allier qui est le plus honorable de ces deux messieurs.

[GU] «On disait que M. Ardoin était venu de Paris avec deux cent mille francs pour gagner les électeurs; et l’un d’eux, en effet, était venu chez Jouve lui demander trois mille francs sur cette somme. _J’en veux ma part_, aurait-il dit naïvement.

[GU] «Chevalier, adjoint. Celui-ci avait reçu en prêt, de M. Ardoin, une somme de huit cents francs pour trois ans, sans intérêts. Il vota, le premier jour, pour M. de Bellegarde, que les amis de M. Allier portaient à la présidence du collége. Il paraîtrait qu’on avait donné à cet électeur un mot d’ordre qui ne se serait pas retrouvé dans les bulletins énoncés. Aux reproches de M. Jouve, le sieur Chevalier aurait répondu: «Je ne voterai pour M. Ardoin que si, au lieu d’un prêt de huit cents francs, on le convertit en don, en déchirant mon obligation.»

»Chevalier aurait raconté ce fait en présence de cinq à six témoins. Et l’obligation a été déchirée. Chevalier aurait même ajouté: «Je dois mille francs à M. Julien, et j’aurais voulu acquitter cette dette.» Il a voté le deuxième jour pour M. Ardoin.»

Les parts ne sont pas égales,--nous avons vu tout à l’heure un électeur qui demande trois mille francs. M. Chevalier fait la chose pour huit cents francs.--C’est un gâte-métier.

[GU] «Si M. Ardoin ne faisait rien par lui-même, il laissait faire des agents dévoués. Le nommé Martin, repris de justice; le nommé Trinquier, sous le coup des réserves du ministère public pour altération de signature, allaient l’un et l’autre offrant de l’argent à qui voudrait en recevoir.»

C’est peut-être la première fois que ces deux messieurs offraient de l’argent au monde,--leurs antécédents judiciaires semblent, en effet, annoncer des exercices tout opposés.

[GU] «Ces personnes ont ajouté: «Si nous ne votions pas pour M. Ardoin, dès le lendemain même de l’élection nous serions poursuivis à outrance.»

Il est bon de se faire corrompre, mais il faut être honnête.--Vous avez promis de vous déshonorer; un honnête homme n’a que sa parole,--si vous y manquez et que ça tourne mal,--tant pis pour vous.

[GU] M. Ardoin lui-même s’en est expliqué devant nous en ces termes: «Les électeurs qui votaient pour moi étaient hébergés chez Gauthier et chez Bellotte. Il y avait table ouverte pour dîner et pour déjeuner, à mes frais. C’était connu, je ne m’en suis pas caché. On peut bien traiter ses amis. Le préfet m’a fait une affaire en 1839, parce que j’avais amené mon cuisinier. Je crois que je le ferai encore.» M. Ardoin a ajouté qu’il avait habité l’Angleterre, et que là on faisait bien autre chose.»

Attendez un peu,--nous ne faisons que commencer,--et nous commençons bien;--l’Angleterre n’est pas arrivée du premier coup où elle en est.

[GU] «Il n’a pu s’élever d’hésitation dès lors parmi les membres de la commission d’enquête que sur la manière de caractériser ces actes, et l’intention qui les avait inspirés. Les uns ont voulu les qualifier de _manœuvres coupables_, les autres de _tentatives de corruption_. La majorité de la commission a adopté une expression générale, qui comprend cette double pensée, et les a déclarés _faits de corruption électorale_.»

Cette pauvre commission a dû, en effet, se trouver bien embarrassée;--il paraît que ce que ces messieurs ont fait ne constitue pas des _manœuvres coupables_,--ni des _tentatives de corruption_.--Quel bonheur que la commission ait enfin trouvé--le mot,--le vrai mot,--le seul mot qui rende exactement la chose!--Cependant cette phrase rappelle un peu la fameuse distinction d’Odry entre les chiquenaudes, les pichenettes et les croquignoles.

[GU] «La minorité a dit qu’elle désapprouvait hautement, comme la majorité, les faits à la charge du concurrent de M. Allier (ah! c’est M. Ardoin qui ne sera pas honorable), mais qu’il lui était impossible de ne pas voir des actes d’intimidation dans l’ensemble des faits qui avaient caractérisé l’élection, notamment les actes relatifs à Ardoin de Briançon, à Bonnaffoux et à Chevalier. Ces actes ont été en quelque sorte avoués par M. de Bellegarde et par Joubert (M. Ardoin redevient honorable). La minorité a ajouté qu’il résultait de l’enquête qu’un grand nombre de bulletins, portant des désignations particulières, avaient été écrits en faveur de M. Allier; et que si on n’avait pas découvert la preuve matérielle d’un concert, d’un registre et d’un contrôle, tout portait à croire que ce concert et ce contrôle avaient existé, particulièrement de la part des trois membres composant le comité électoral de M. Allier, placés tous trois auprès du bureau du président du collége, au moment du dépouillement du scrutin, de manière à pouvoir lire tous les bulletins qui portaient des désignations et à constater leur origine. (M. Ardoin continue à redevenir honorable.) Cette circonstance, réunie à d’autres indices, fortifiait la minorité dans la conviction où elle était qu’une atteinte sérieuse avait été portée au secret des votes, à la liberté de l’élection; et que, pour mettre un terme à l’abus possible des bulletins avec des désignations, par une sanction sérieuse, elle était d’avis d’annuler l’élection de M. Allier. (Honorable M. Ardoin!)

»La majorité, au contraire, est d’avis que l’élection a été libre et pure, et vous propose l’admission de M. Allier.»

Oh! mon Dieu!--voilà M. Ardoin qui n’est plus honorable du tout;--c’est maintenant M. Allier,--qui, du reste, a bien manqué de ne l’être pas.

On a trouvé généralement cette conclusion de la commission: _l’élection a été libre et pure_,--un peu facétieuse.

[GU] ÉLECTION DE LANGRES.--Parlez-moi de Langres, à la bonne heure,--voilà un endroit où les choses se passent beaucoup mieux.

«Une multitude d’agents parcoururent la ville et les campagnes, obsédant les électeurs de promesses, de menaces, offrant des voitures pour se rendre à l’élection, et leur indiquant les auberges et les cafés où ils devaient être défrayés, et, de plus, dénigrant les compétiteurs de M. Pauwels, en les qualifiant d’aristocrates et de gentilshommes voulant la ruine du pays.

»La veille de l’élection on avait accaparé toutes les voitures et les chevaux de louage du chef-lieu pour amener, dès le matin, tous les électeurs de la campagne dont on redoutait l’indépendance du vote; et ensuite, placés dans les maisons et auberges où ils étaient gardés à vue, on les extrayait de leur retraite dans un état voisin de l’ivresse, et on les accompagnait ainsi au bureau de l’élection.»

M. Ardoin et M. Allier hébergeaient les électeurs d’Embrun;--mais M. Pauwels fait mieux: il grise les électeurs de Langres.

[GU] «M. Chauchart, membre du conseil général, a déclaré devant la commission qu’il avait vu dans le sein du collége un sieur Carbillet, chef d’instruction, amenant un électeur qu’il soutenait, attendu qu’il ne pouvait presque plus marcher. M. Beguinot de Montrol en a vu un tout à fait ivre, dont le billet a été écrit par un autre électeur. M. Renard, substitut du procureur du roi à Vassy, nous a dit: «Les électeurs dont M. Abreuveux écrivait les billets n’étaient pas ivres, _mais ils étaient appesantis par le vin_.»

Distinguons:--regardez un peu comme on est méchant dans les petits endroits;--on disait avoir vu ivres de pauvres électeurs qui n’étaient qu’appesantis par le vin;--ce serait honteux d’avoir été exercer ivre un droit aussi sérieux.

[GU] OBSERVATIONS GÉNÉRALES.--«_Treizième question._ M. de Gérante a-t-il demandé et obtenu une demi-bourse dans un collége royal pour l’enfant de Raspail, petit-fils d’un électeur, et une autre pour l’enfant de Guillaume Siffrein, électeur?--_R._ Oui, à l’unanimité.

»_Quatorzième question._ Ces démarches ont-elles eu lieu en vue de l’élection, et faut-il exprimer un regret que le candidat les ait faites?--_R._ Non, sept voix contre deux. Il ne doit pas même être exprimé un blâme implicite.

»La majorité demande que le rapport énonce une crainte générale, et sans application aux faits actuels, qu’il ne soit fait abus des demi-bourses.»

_Sans application aux faits actuels_ est un joli mot.--En effet; qui est-ce qui pourrait voir là le moindre rapport?--Les _Guêpes_ ont récemment parlé des bourses de collége; à la commission la gloire d’avoir parlé des demi-bourses.--Est-ce qu’elle croit qu’on ne pourrait pas abuser un peu aussi des bourses entières?

[GU] «_Dix-neuvième question._ M. Floret a-t-il, le 11 juillet, déclaré à l’électeur Fabry qu’il donnerait des garanties, par écrit, des promesses qu’il lui ferait si cet électeur voulait voter pour lui?--_R._ Non, six voix contre trois. Exprimer un regret à raison de la démarche de M. Floret dans cette circonstance. A l’unanimité.»

Exprimer un regret que M. Floret ait fait une démarche que vous déclarez qu’il n’a pas faite;--commission, ma mie, ceci n’est pas bien clair.

«_Quatrième question._ Des électeurs ont-ils été défrayés à l’auberge, pendant l’élection, par le même candidat? Est-ce là une manœuvre électorale?--_R._ Oui, à l’unanimité.»

J’espère bien que MM. les députés, surtout les membres de la commission, n’accepteront pendant la session aucun dîner, ni chez le roi, ni chez aucun ministre;--c’est une belle chose que l’indépendance,--mais qui ne résiste pas à un dîner,--selon la commission.

[GU] FAITS DE VIOLENCE IMPUTÉS A DES PERSONNES DU PARTI ALLIER.--_Sixième question._ L’électeur Bonnaffoux, de Caleyères, a-t-il été menacé et battu par son fils parce qu’il annonçait devoir voter pour M. Allier? Au contraire, les violences dont il s’est plaint avaient-elles pour objet de le forcer à voter pour M. Ardoin?--_R._ Quatre voix sont d’avis que, d’après l’enquête, des violences ont eu lieu parce que Bonnaffoux voulait voter pour M. Ardoin. Cinq voix, qu’il n’est pas prouvé dans quelle intention des violences ont été exercées.»

Décidément, Bonnaffoux fils n’a battu Bonnaffoux père que pour le battre.

[GU] CONCLUSION.--«_Dixième question._ Faut-il proposer à la Chambre d’annuler l’élection d’Embrun?--_R._ Non, cinq voix contre quatre.»

En effet, pourquoi annuler l’élection d’Embrun?--Est-ce qu’elle n’est pas _pure_?--Qu’est-ce qu’on demande à une élection?--D’être libre et pure.--Est-il rien d’aussi pur que l’élection d’Embrun?

[GU] «M. Pauwels et ses amis cherchent en vain à couvrir ces abus du prétexte des _usages du pays_: «On n’y fait pas un marché, nous a dit M. Pauwels, sans que cela se passe au cabaret.» Nous pensions, nous, qu’il n’en est que plus nécessaire d’apprendre aux électeurs qu’on ne se prépare pas ainsi à l’accomplissement d’un devoir civique aussi sérieux que l’exercice du droit électoral.»

Ah! prenez garde, messieurs, il y a alors bien des gens qui ne viendront pas aux élections.

[GU] «Ce qui caractérise l’intimidation, c’est l’absence forcée des électeurs, empêchés, par une terreur répandue à dessein, de venir exercer leur droit; et l’élection d’Embrun présente, moins que toute autre, ce caractère, puisque quatre électeurs seulement se sont abstenus, et que leur absence a été justifiée.»

Est-ce que messieurs de la commission n’appellent pas intimidation--l’action d’obliger un employé par la peur de perdre sa place;--un débiteur par la peur des poursuites, à voter autrement qu’ils ne veulent?--vrai, je ne suis pas satisfait de cette définition de l’intimidation.

[GU] «Là se borne, messieurs, l’examen des quatre griefs imputés par M. Floret à l’administration, dans une des séances du mois d’août dernier. Passons à la discussion des trois faits reprochés à M. Floret dans la même séance, en réponse à ses accusations.»

Comme nous l’avions remarqué,--quatre faits contre l’administration, trois faits seulement contre M. Floret.--M. Floret est vertueux; mais voici quelque chose à quoi, j’en suis sûr, personne ne s’attend, c’est qu’après le développement des jolies choses que je viens de vous dire en abrégé,--la commission ravie--s’écrie en finissant:

«Conservons précieusement cet esprit constitutionnel; il y va de tout notre avenir.»

Voilà de ces choses qu’on n’oserait pas inventer.

[GU] Le lendemain, la Chambre n’a pas été de l’avis de la commission,--elle a, il est vrai, annulé l’élection de M. Pauwels,--mais elle a également mis à néant celle de M. Floret.--Au moment où nous mettons sous presse, on ne sait pas encore ce qu’il sera fait de M. Allier.

[GU] Très-bien, messieurs, voici la Chambre purifiée.--Deux élections annulées d’un coup.--Maintenant, il ne reste pas à la Chambre un seul député qui ait employé la moindre brigue,--la moindre promesse,--pour se faire élire;--tous, sans exception, ont été violemment arrachés de la charrue ou de leur maison des champs.

[GU] Tous, sans exception, ont quitté avec regret la vie privée et les douceurs de la famille;--tous ont été élevés malgré eux à une dignité dont ils gémissent;--tous ont accepté ce mandat uniquement dans l’intérêt du pays et de leurs concitoyens.

[GU] Une chose seulement paraît un peu singulière;--voilà M. Pauwels exclu de la Chambre--comme corrupteur des électeurs, comme auteur de manœuvres coupables:--Très-bien, mais M. Pauwels était à la fois élu à Langres et à Saint-Pons.--L’élection de Langres est annulée;--mais celle de Saint-Pons est maintenue.--Disons ce que nous voulons de l’élu indigne de Langres;--mais respect à l’honorable député de Saint-Pons.

Juin 1843.

Le déluge.--On demande une famille honnête.--Suppression du mois de mai.--La rançon du mois de mai.--_Plus de mal de mer!_--Opinion de madame Ancelot sur une pièce de madame Ancelot.--Les douaniers de M. Greterin.--Utilité de la langue latine pour une profession.--M. le préfet de police faisant de la popularité.--La liste civile.--Les hommes du pouvoir et le peuple.--Le jury.--Les circonstances atténuantes.--Le bagne.--Brest.--Le duc d’Aumale.--Noble impartialité des journaux.--De la liberté des cultes en France.--M. Fould.

[GU] SAINTE-ADRESSE.--NORMANDIE.--Au moment où j’écris ces lignes,--une chose paraît complètement évidente;--c’est que le ciel veut, par un nouveau déluge, en finir encore une fois avec le genre humain.--Si la chose ne va pas plus vite, c’est que Dieu n’a pas encore pu trouver une famille de justes à préserver--une famille de justes comme celle de Noé;--une famille de quatre justes dont un gredin.

[GU] La composition de l’arche sera cette fois soumise à des modifications;--il est parfaitement inutile d’y mettre un cheval,--espèce prochainement inutile et tombée en désuétude,--et dont le nom seul restera comme mesure de puissance pour exprimer la force des machines--en attendant que de nouveaux perfectionnements apportés à la vapeur et aux machines fassent éprouver le même sort à l’homme,--ce qui est déjà fort bien commencé en Angleterre et promet de s’établir en France.

[GU] En effet, qu’est-ce qu’un ouvrier aujourd’hui? une machine qui n’est pas même de la force d’un cheval, et qu’il faut alimenter avec du pain, avec du vin, avec de la viande,--tandis qu’on a de si bonnes machines qui ont la force de trois cents--de quatre cents, de mille chevaux, et qui ne mangent que de la tourbe!--L’homme avant peu deviendra un simple encombrement,--un préjugé.

[GU] Dieu, instruit par son premier déluge,--se gardera bien cette fois d’ordonner à la famille préservée de faire entrer dans l’arche un couple de tout ce qui existe.