Part 42
En effet,--les mieux méritées d’entre les autres croix ont été données pour des traits de courage et de dévouement,--qu’il est juste de récompenser par des honneurs;--mais ce n’est pas trop que de demander qu’on traite aussi bien l’homme qui a exposé sa vie pour en sauver un autre--que celui qui a mis la sienne au hasard--pour en tuer trois ou quatre.
J’ai parlé plus d’une fois de la sottise et de l’infamie qui ont récompensé tant de fois des services honteux--du même signe que d’autres ont payé de vingt blessures et de mille dangers.
Je ne parle aujourd’hui que des médailles d’honneur;--comme il faut nécessairement les mériter pour les obtenir, comme on ne peut les obtenir que d’une seule manière,--comme il est écrit dessus la cause pour laquelle on les donne,--comme elles ne sont guère gagnées, ainsi que je le disais tout à l’heure, que par des gens du peuple et des ouvriers,--comme on n’en peut récompenser aucune infamie, le pouvoir les donne avec une négligence et un dédain honteux.
Le ruban qui les attache n’est pas même un ruban qui leur soit spécialement affecté,--c’est un ruban tricolore--que tout le monde a le droit de porter,--aussi bien que les femmes portent des rubans roses et lilas.
Chez les Romains, qui donnaient des couronnes pour récompenses honorifiques,--la _couronne civique_, qui était une couronne de chêne,--était particulièrement estimée.--Cicéron eut soin de la demander après avoir découvert la conspiration de Catilina,--et Auguste fut si fier de l’obtenir, qu’il fit graver une médaille sur laquelle il était représenté couronné de chêne avec ces mots:
_Ob cives servatos._ (Pour avoir sauvé des citoyens.)
Il n’y avait que deux couronnes qui fussent mises au-dessus de celle-là:--c’était la couronne obsidionale, qu’on obtenait pour avoir délivré une armée romaine assiégée,--et la couronne triomphale,--qui était, pour un général en chef, le prix d’une victoire complète en bataille rangée.
Toutes les autres étaient au-dessous;--la couronne de chêne avait même certains priviléges et certains honneurs qu’on ne rendait à aucune des autres.
En général, on ne fait pas grand cas de la croix d’honneur tant qu’on ne voit pas pour soi des chances de l’obtenir;--mais vous voyez tout doucement les journalistes qui en ont le plus médit s’abstenir ou en parler avec plus de respect à mesure qu’ils s’approchent d’une position qui leur permet d’y aspirer.
Il est singulier, de notre temps, de savoir qu’au même instant, à la même minute, un soldat s’expose au feu ennemi,--se précipite à travers les dangers et affronte la mort en Afrique;
Tandis qu’à Paris un monsieur--vend sa voix ou sa plume à un ministre,--ou l’accable de basses adulations,--et que tous deux sont également récompensés par une même et identique croix d’honneur. Pour ce qui est des _médailles_ dont nous parlons, elles sont toujours l’objet du dédain, parce que, je le répète, on ne peut compter ni sur un hasard, ni sur une lâcheté, pour les obtenir.
Je connais un homme qui a été l’objet, depuis quinze ans, de cent brocards et de mille lazzi, et dans le monde et dans les journaux,--parce qu’il porte quelquefois une médaille de ce genre, même de la part de gens qui seraient plus qu’embarrassés s’il leur fallait écrire sur leur croix,--comme c’est écrit sur les médailles,--la cause qui la leur a fait obtenir.
Je n’ai jamais pu découvrir le côté plaisant de la chose.
Je pense qu’il serait du bon sens, de la justice, de la philosophie,--et je dirais de la philanthropie, si les spéculateurs n’avaient rendu ce mot ridicule,--de ne pas montrer de dédain officiel pour cette décoration;--serait-ce trop demander que d’abord on cessât de l’attacher au ruban tricolore,--qui appartient à la politique,--et ensuite qu’on lui affectât un ruban particulier?
Je suis assez curieux de savoir ce que répondra à cette demande le ministre dans les attributions duquel se trouve la chose, et auquel je vais faire adresser cette réclamation.
[GU] DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.--BOURSE.--On a institué dans les colléges royaux--des _bourses_ et des _demi-bourses_--au moyen desquelles les enfants de vieux soldats ou de vieux fonctionnaires qui ont servi l’État avec distinction et sont restés pauvres--peuvent être élevés gratuitement.
Ce bienfait était également destiné à permettre de faire leurs études à des enfants de parents pauvres, mais dont l’intelligence promettait des citoyens utiles.
Je prie M. Villemain, ministre de l’instruction publique, de me démentir si je me trompe en affirmant--que la moitié des bourses est donnée uniquement, sur la demande des députés,--à des enfants qui ne sont dans aucun des cas ci-dessus mentionnés,--à des enfants même dont souvent les parents sont riches,--et dont quelques-uns ont cinquante mille livres de rente.--Une _bourse_ est donnée, non pas à un enfant pour qu’il fasse ses études, mais à un électeur ou à un député, pour qu’il donne sa voix.
[GU] CABALE.--Un auteur appelle _cabale_ tout public qui siffle;--eût-il rempli la salle de gens salariés ou d’amis furibonds; eût-on insulté et un peu rossé les vrais spectateurs, l’auteur appelle alors les souteneurs de sa muse--_un public éclairé_.--(Voir ce mot.)
[GU] CABARET.--Nos ancêtres allaient dîner _au cabaret_.--Les cabarets étaient des asiles fort décents présidés par d’excellents cuisiniers et où ils causaient librement.--On dîne aujourd’hui dans des temples de mauvais goût, remplis de dorures et de glaces,--où tout est si cher que les pauvres gens qui les fréquentent affectent des goûts bizarres ou des maladies plus que fâcheuses--pour y restreindre convenablement leur écot: l’un _adore le bœuf bouilli_,--un autre n’aime plus _que les choux_;--la plupart, par raison de santé, ne boivent que de l’eau.--On allait au cabaret pour dîner; on va au Café Anglais ou au Café de Paris pour être vu y dîner.
[GU] CADMUS.--Le Phénicien Cadmus a inventé la guerre civile et l’alphabet.--Son alphabet se composait seulement de seize lettres; il serait curieux de calculer combien de sottises on écrit tous les jours rien qu’avec les huit lettres que les modernes y ont ajoutées.
[GU] CADRAN.--Il n’y a rien de si faux que les heures du _cadran_ et ses divisions; le temps ne peut avoir jamais qu’une durée relative.--Un jour peut se traîner plus lentement qu’un mois,--un mois échapper plus rapide qu’un jour.--Le temps doit se _jauger_ et non se mesurer, c’est-à-dire non s’apprécier par ses dimensions extérieures, mais par ce qu’il contient.--Il y a telle année qui, si on l’épluchait comme une noix,--si l’on en retranchait les cartilages et les pellicules amères, tiendrait à l’aise dans certains jours.--Il y a une heure dans notre vie pendant laquelle nous avons plus vécu que dans le reste de nos jours.
Le _cadran_ encore met de la préméditation dans toute la vie.--C’est un tyran qui vous prescrit la faim, la soif, le sommeil.--C’est aussi un reproche perpétuel.--Jamais je n’ai regardé un _cadran_ sans m’apercevoir que j’étais en retard pour quelque chose.
[GU] CALOMNIE.--Quand vous avez passé toute votre vie dans une perpétuelle surveillance sur vous-même, pour ne pas donner prise à la médisance, vous n’avez atteint qu’un seul but, c’est de forcer les gens à vous calomnier.
[GU] CONDAMNATION.--Pour avoir donné un soufflet à Paul, Pierre est condamné à payer une amende.
--Qui reçoit cette amende? Paul, sans doute?
--Non, c’est S. M. Louis-Philippe Ier, roi des Français.
--Comment! est-ce toujours ainsi?
--Oui... à moins cependant que ce ne soit Paul qui paye l’amende.
--Paul... qui a reçu le soufflet?
--Cela arrive quelquefois.
[GU] CHEVALIER.--Un chevalier était autrefois un homme d’armes couvert d’acier,--à la démarche noble et puissante,--au poignet de fer, à la poitrine large,--prêt à affronter les périls les plus extravagants pour sa dame et pour son roi.
Aujourd’hui on ne peut entrer dans un salon--sans voir une vingtaine d’hommes vêtus de noir,--maigres, chauves, chétifs,--et qui sont des chevaliers.--M. Sainte-Beuve est chevalier.
[GU] CAFÉ.--Endroit où, sous prétexte de prendre du café à la crème, on va tous les matins apprendre les sottises, les niaiseries et les calomnies qu’on répétera toute la journée.
[GU] CATHOLIQUE.--Certains carrés de papier,--le _Constitutionel_], par exemple,--si célèbre par sa crédulité--en excepte la religion du pays,--il protége de _son égide_--tout ce qui s’élève contre elle:--l’abbé Chatel, sacré par un épicier,--l’abbé Auzou, ancien comédien, ont droit à ses éloges;--il est protestant, il est mahométan, il est guèbre,--il est tout, excepté catholique;--il demande la _liberté des cultes_ pour les autres religions,--mais il ne veut pas l’accorder à la religion de la majorité des Français;--si l’on fait une procession à l’époque de la Fête-Dieu,--il dénonce Dieu à la police--et signale ses tendances contre-révolutionnaires.
Mais--à l’époque où le duc d’Orléans épousa une princesse luthérienne,--tous les journaux de cette couleur jetèrent feu et flammes,--ils invoquèrent la religion du pays,--et peu s’en faillut que MM. Jay et Jouy ne prissent les croix des croisés.
[GU] CIGUE.--Autrefois, quand un homme s’élevait au-dessus de la foule--et excitait l’envie et la haine de ses concitoyens, il arrivait quelquefois qu’on l’exilait ou qu’on lui faisait boire la ciguë;--ce sort, dont il n’y a que des exemples peu nombreux,--est aujourd’hui non-seulement fréquent, mais inévitable.
Aussitôt qu’un homme se manifeste au public par quelque talent,--tout le monde se rue sur lui en fureur,--on le tire par les pieds et par les vêtements pour le remettre au niveau de la foule,--si toutefois on ne peut le renverser sous les pieds et l’écraser;--puis chaque jour, au moyen des journaux,--on lui fait boire quelques gorgées d’injures et de calomnies;--le public qui, sans s’en rendre bien compte,--n’est pas fâché de voir le _grand homme_ amené aux proportions humaines,--croit alors tout ce qu’on lui raconte, sans examen et sans restriction.
[GU] CONFISCATION.--Il n’y a plus de _confiscation_;--seulement on peut condamner n’importe qui à des amendes et à des frais dépassant dix fois la valeur de ce qu’il possède,--et que la justice fait vendre. C’est absolument--comme l’abolition de la _conscription_, si heureusement remplacée par le _recrutement_;--c’est absolument comme ce mot qu’on a prêté à un roi: _Plus de hallebardes_.--En effet, le roi est escorté par des hommes armés de sabres et de carabines,--ce qui, du reste, est à peine suffisant.
Avril 1843.
A. M. Arago (François).--Le dieu Cheneau.--M. de Balza.--Quirinus. Un mot.--Une ordonnance du ministre de la guerre.--A M. le rédacteur en chef du journal l’_Univers religieux_.
[GU] A. M. ARAGO (François).--Je me proposais, monsieur, de vous taquiner un peu sur cette comète--que vous n’avez pas vue,--et qui me donnait beau jeu--pour dire une fois de plus à quoi s’exposent les astronomes qui s’occupent trop des choses de la terre. La Fontaine a gourmandé l’astrologue qui ne regarde pas assez à ses pieds;--je vous ai souvent reproché de regarder trop aux vôtres,--et d’être plus sensible à la fumée et au bruit de ce monde où nous sommes qu’il ne paraît convenir à un homme auquel la science permet de vivre au ciel.
Mais vous avez soutenu à la Chambre des députés, sur une chose terrestre,--une thèse que je dirais parfaitement juste et raisonnable,--avec des mots plus ambitieux que ceux que j’emploie,--si les _Guêpes_ n’avaient à diverses reprises soutenu la même thèse depuis quatre ans,--à savoir le ridicule profond qu’il y a à faire passer dix ans aux jeunes gens à apprendre les deux seules langues qui ne se parlent pas; j’ai de plus prouvé que ces langues seraient inutiles au plus grand nombre si on les savait,--mais qu’on ne les sait pas après les avoir apprises pendant dix ans;--à savoir--la sottise qu’il y a à donner à tout un pays une éducation littéraire et républicaine.
[GU] Éducation dont la première moitié conduit à l’hôpital,--et la seconde au mont Saint-Michel,--quelquefois aux galères,--quelquefois à l’échafaud.
[GU] Éducation qui, si elle réussissait, ferait de la France un pays de poëtes,--et qui, ne réussissant pas, en fait un pays d’avocats--et d’ambitieux mécontents,--un pays de gens dont personne ne se trouve bien à sa place,--de gens qui tous ont des désirs et des besoins impossibles à satisfaire.
[GU] Vous avez eu raison et mille fois raison,--monsieur,--et vous avez eu raison avec esprit.--Il y a bien des gens auprès desquels cela a dû faire tort à vous et à votre opinion.
L’homme en général n’aime et ne respecte que ce qui fait un peu de mal.--Il y a longtemps déjà que j’ai retourné le vieux et faux proverbe: «Qui aime bien châtie bien» en celui-ci: «Aime bien qui est bien châtié.»
Il n’y a de grandes passions que les passions malheureuses.--L’homme n’aime pas d’ordinaire la femme dont il est aimé.--Ses vœux, ses désirs, ses soumissions, sont presque toujours pour celle qui le maltraite, l’humilie,--le sacrifie et l’insulte.--Les anciens adoraient les furies,--la guerre,--la peste,--la fièvre,--la mort, et autres divinités peu aimables.--Les modernes rendent un culte semblable à l’ennui,--qui est pis que toutes les autres ensemble.
Ce dieu infernal--a sur la terre des temples qui sont toujours pleins,--et des ministres qui sont entre tous vénérés, écoutés, engraissés et enrichis.--Presque toutes les places, les dignités, les honneurs, reviennent de droit aux gens qui ennuient leurs contemporains, aux gens qui débitent de longs discours, qui écrivent de gros livres--également ennuyeux,--qu’on aime mieux admirer que de les écouter ou de les lire.--Ceux-là seuls paraissent avoir raison,--et sont écoutés;--on a respecté en eux--le dieu--le dieu terrible--dont ils prononcent les oracles et dont ils célèbrent les sacrés mystères.
Mais si on s’avise de mêler quelque enjouement à la raison;--si l’on combat le faux, l’absurde et le mauvais avec les armes légères et terribles de l’ironie et du sarcasme,--les gens sourient,--vous trouvent très-drôle,--vous lisent ou vous écoutent volontiers,--mais prennent tout ce que vous dites ou tout ce que vous écrivez pour des calembours et des coq-à-l’âne.
Ils vous mettent au nombre des bouffons et des jocrisses,--de Brunet, ou d’Arnal, ou d’Alcide Touzet.
Ces braves gens--ne se représentent le bon sens et la raison--qu’avec l’air refrogné--et de mauvaise humeur; si vous souriez, tout est perdu.
[GU] Vous avez eu raison,--monsieur,--et vous avez eu l’imprudence d’avoir raison avec esprit,--et d’employer l’ironie--contre une chose plus ridicule qu’aucune qui ait jamais succombé sous les coups du bon sens. Quelle est donc, en effet, cette langue, ce latin,--qui jouit de tant de priviléges?--il n’est pas de sottises et de saletés qui ne soient admises, religieusement apprises et admirées,--si elles sont écrites en latin:--en latin on livre aux jeunes gens la fameuse églogue de Virgile:--_Formosum pastor Corydon_.
[GU] En latin,--on apprend que les abeilles naissent de la corruption d’un animal mort.
[GU] En latin,--on apprend par cœur toutes les faussetés sur la physique, sur la chimie.
L’églogue _Formosum_ est une chose infâme,--ainsi que celle du _bel Yolas_; le livre d’_Aristée et des abeilles_--est une sottise insigne.
Mais c’est écrit en latin,--c’est écrit en beaux vers!
Étonnez-vous donc ensuite si vous faites une nation de bavards et d’avocats;--plus tard--on apprend si on peut,--et combien en ont le temps--puisque le latin prend toute la première jeunesse--et vous conduit aux portes de la vie civile et sérieuse?--on apprend--quelques-uns, du moins, un sur trois cents,--que les abeilles ne viennent pas de bœuf pourri.
Absolument comme les gens qui font apprendre deux langues aux enfants:--l’une, composée de mots ainsi faits: Maman,--nanan,--dada,--papa,--dodo,--lolo, etc.;--l’autre, qui dit les mots: Mère,--friandise,--cheval,--père,--lit,--lait, etc.
Certes,--et je puis parler ici sans qu’on m’accuse de ressembler au renard qui avait perdu sa queue dans un piége,--j’ai été ce qu’on appelle un _élève distingué_ dans l’Université,--j’ai ensuite professé le latin et le grec,--j’ai rendu, sous ce prétexte,--à de pauvres enfants que je retrouve hommes aujourd’hui éparpillés dans les diverses conditions de la vie,--je leur ai rendu une partie de l’ennui que m’avaient donné mes professeurs;--je serais fâché de ne pas savoir ces langues,--qui, de temps en temps, me permettent de lire de belles pensées écrites en beau style.
Mais si c’est une des choses les plus agréables qu’on puisse savoir,--c’est une des moins utiles--dans les besoins et les nécessités de la vie.
Sur soixante élèves qui composent d’ordinaire une classe de collége, c’est un grand malheur s’il doit y avoir un poëte.--Eh bien! toute l’éducation pendant dix ans n’est faite que pour ce poëte.
Les autres--qui seront--notaires,--ou ferblantiers,--médecins--ou droguistes,--suivent les mêmes cours,--et passent, entre autres choses, trois ans à apprendre à faire des vers latins, et quels vers, bon Dieu!
J’aimerais autant les voir jouer à la balle pendant dix ans,--au moins cela ne leur donnerait pas d’idées fausses--et serait tout aussi utile aux diverses professions qu’ils doivent embrasser.
Quoi!--on passe dix ans à apprendre,--que dis-je? à ne pas apprendre le latin.
En effet,--demandez à vous-même, demandez à ceux que vous connaissez: «Êtes-vous capable de lire Martial en latin?--êtes-vous capable d’écrire une lettre en latin?» Trouvez-moi dix hommes de quarante ans--qui fassent sans faute un thème--qu’on donnerait à des élèves de cinquième,--et qui obtiendraient la première place dans une composition avec des enfants de dix à douze ans!
On passe dix ans--à ne pas apprendre le latin.
Et on ne connaît pas--les lois de son pays;--on entre dans la vie sans savoir ni ses droits, ni ses devoirs en rien.
Mais on sait,--non, je veux dire, on a appris le latin.
Et c’est avec ce bagage--qu’on vous lâche les jeunes gens à même la vie.
Ne perdez pas courage,--monsieur,--ceci est plus grand que de renverser un ministre;--ceci doit renverser une sottise funeste.
Pour moi,--monsieur,--je ne vous dirai rien de la fameuse comète,--vous ne l’avez pas vue,--mais vous avez découvert une grosse bêtise sur la terre.
La comète continue sa route absolument comme si vous l’aviez vue.--J’ai peur que la grosse bêtise ne poursuive la sienne absolument comme si vous ne l’aviez pas vue.
Néanmoins, monsieur, vos paroles ne seront pas perdues,--de même que je n’ai pas regretté celles que j’ai laissé échapper sur ce sujet--depuis quelques années.
Il est bon de dire de temps en temps aux pédants qu’ils sont des pédants,--aux sots qu’ils sont des sots, quand ce ne serait que pour que la sottise n’invoque pas un jour le bénéfice de la prescription contre la logique et le bon sens.
[GU] «Monsieur Alphon_c_e Karr, je me vois forcé de faire ressortir la différ_a_nce de vos habitudes. Je remarque à l’instant que votre critique de j_e_nvier dernier contre moi dégénère en compliments, je vous avoue que j’attache peu de prix aux éloges que vous faites de mes boutons; j’aime mieux votre critique: jusqu’à ce que vous fassiez usage de votre conception (1)!
»Puis-je être estimé des écrivains de notre époque? moi je ne les flattes pas: mais je leur di_t_ de cruelles vérités! je ne leur ressemble ni en _style_ (2) ni en principe; ils _sa_rrêtent à la forme, et moi au fond (3). Je n’écri_t_ pas pour flatter, pour plaire, ni pour faire un trafic (4): ma plume ne s’exerce pas à trac_és_ (5) des choses légères ou futiles: excepté quand je m’y trouve forcé, par exemple, pour me faire comprendre des _Guêpes_, je ne pu_i_ (6) m’en dispenser.
»Monsieur Alphonce Karr, vous êtes venu chez moi, vous m’avez parlé sans vous faire connaître: rougissez-vous de prononcer votre nom? Pourquoi gardez-vous l’incognito? C’est s’introduire dans les maisons comme le font les _Guêpes_, etc. Quel mérite, monsieur A. Karr, vous êtes-vous reconnus en avouant vos démarches honteuses (7)?
»Vos émules je le sa_i_ ne se promènent pas toujou_r_ couvert_e_s de chapeaux à trois cornes (8); d’après vous, _si le dieu Cheneau ou Chaînon avait des cheveux, il serait blond_ (9).
»Les _Guêpes_ avaient sans doute formé le projet, de me saisir ou de _mat_taquer par ma partie supérieu_r_, car vous annoncez monsieur A. Karr que je _nai_ pas de cheveux. C’est encore une nouvelle mé_to_de pour _ade_sser des compliments. On voit par les paroles ci-dessus que M. A. Karr se résigne à son sort, et son introduction incognito chez moi _l_a conduit à prévoir et à déclarer qu’il n’avait pas prise sur ma partie supérieu_r_, en disant que je n’ai pas de cheveux.
»Je ne désespère pas de vous monsieur _Car_ dans cette pensée il y a du sel.
»Mais puisque vous vous introduisez en secret, je suis étonné que vous _n_ayez pas parlé au public (10) de...
»Si je parle ainsi c’est que je crois utile de me mettre à la porté des _Guêpes_.
»Au revoir monsieur Alphonse Karr.
»CHENEAU, 15, _rue Croix-des-Petits-Champs_.»
4 mars 1843.
[GU] (1) Vous avez tort, dieu Cheneau;--vous n’avez fait, que je sache, ni le soleil, ni la lune,--ni le ciel, ni la terre:--vous faites des boutons, je ne puis parler que de vos boutons.
[GU] (2) En effet, dieu Cheneau, j’avais remarqué déjà que vous n’écriviez ni comme Hugo, ni comme Lamartine.--Hugo ne met pas d’_s_ à _je flatte_, et Lamartine ne met pas de _t_ à _je dis_.
[GU] (3) Que ne vous arrêtez-vous à votre fonds de boutonnier?
[GU] (4) Il est vrai que votre libraire M.*** met vos livres dans un grenier,--et a répondu à quelqu’un, qui est allé les demander de ma part,--qu’il n’avait pas le temps de monter là-haut et de chercher ça.--En effet, ça n’a pas trop l’air d’un trafic;--pour le second point,--vos livres plaisent plus aux lecteurs des _Guêpes_ que vous ne l’imaginez.
[GU] (5) Madame de Girardin écrit l’infinitif tracer avec un _r_.
[GU] (6) J’ai ici une lettre de M. Eugène Sue, un autre écrivain de _notre époque_;--il écrit:--_je ne peux._--Décidément vous avez raison, vous n’écrivez pas comme eux.
[GU] (7) Démarche honteuse! J’allais acheter des boutons--et un peu dans son temple adorer l’Éternel,--mais accessoirement, et pouvais-je croire votre puissance aussi bornée, dieu Cheneau, que de supposer que j’avais besoin de vous dire mon nom? D’ailleurs--je venais d’être foudroyé par la poste,--et je n’étais pas trop rassuré en votre présence. Je vous ai parlé,--mais pour vous dire timidement: «Deux douzaines de boutons, combien?» Et, dieu Cheneau,--à l’exemple des rois mages,--je vous ai offert L’OR;--pardonnez-moi de n’avoir pas joint l’encens et la myrrhe.--Vous m’avez rendu ma monnaie,--tout est dans l’ordre. Je ne me suis reconnu là aucun mérite,--seulement quelques personnes me paraissent avoir la bonté de m’en reconnaître un peu plus depuis que j’ai remplacé les vieux boutons de mon paletot par les deux douzaines que j’ai achetées chez vous.
[GU](8) Je crois, _Dieu_ me pardonne (pas le dieu Cheneau,--l’autre), je crois que le dieu Cheneau m’appelle mouchard.
[GU](9) Ah! voilà où le dieu est blessé.--Achille était invulnérable partout, excepté au talon.--Mais il avait un talon:--le dieu Cheneau est vulnérable _aux cheveux_ qu’il n’a pas.
Samson avait sa force dans ses cheveux;--c’est au contraire dans les cheveux--qu’il n’a pas--que le dieu Cheneau a toute sa faiblesse.
[GU](10) Ici je suis obligé d’effacer deux lignes pleines de gros mots;--le dieu se laisse aller à une colère d’un genre tout particulier, et dont je ne trouve d’analogie dans aucuns souvenirs.