Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 41

Chapter 413,753 wordsPublic domain

Le jour de la visite du jury d’exposition arriva. Les autres facteurs de pianos avaient leurs instruments exposés dans les salles du premier étage, encombrées d’étoffes et de tapis et d’une sonorité bien moins favorable que les salles basses, où étaient les pianos d’Érard. Déjà les pianos d’Érard avaient été examinés, les membres du jury étaient dans les salles du premier étage, lorsqu’un facteur de pianos, et des plus renommés, demanda que ses instruments fussent entendus à côté de ceux d’Érard et dans les mêmes conditions. On accéda à sa demande. Lorsqu’on vint proposer au père Érard de faire porter un de ses pianos au premier étage pour être comparé à ceux d’un rival, il bondit de fureur: cet homme de génie, qui, en fait de pianos, a presque tout inventé, sentait si bien sa supériorité sur ses confrères, qu’il n’en voulait reconnaître aucun; pour lui les deux mots _piano Érard_ étaient inséparables; hors de sa maison il ne se fabriquait pas de pianos; il n’y avait que les envieux qui pussent propager un bruit si exorbitant. Il ne voulut jamais laisser emporter son instrument, et nous eûmes toutes les peines du monde à le faire consentir à laisser descendre celui de son rival. «Eh bien! s’écria-t-il, puisque vous le voulez tous, qu’il vienne; qu’on apporte son plus grand piano à queue, et je le combattrai avec un petit piano à deux cordes.»--Pour le coup nous le crûmes fou, mais il n’y eut pas moyen de le dissuader. Notre effroi pour l’honneur de la maison s’augmenta encore lorsque nous vîmes que le piano à queue du rival d’Érard allait être joué par un des plus célèbres pianistes. Pendant dix minutes, celui-ci tint ses auditeurs sous le charme de son jeu savant et harmonieux. Quand il eut fini, Érard fit un signe à Karr, qui alla se placer devant le piano à deux cordes. Gatayes et moi nous tremblions pour Érard et pour Karr: mais ni l’un ni l’autre n’avaient peur; la belle tête d’Érard avait perdu la contraction de colère qui l’agitait un instant auparavant, pour reprendre cette dignité calme qui était son expression habituelle; la bonne grosse figure de Karr était riante et narquoise; il y avait déjà du triomphe dans son malin sourire. Je ne sais ce que ce diable d’homme avait dans ses doigts, mais nul pianiste n’avait cette élégante facilité, ce charme brillant que l’on croyait venir de l’instrument et qui n’avait pas l’air d’appartenir à l’exécutant, dont il était pourtant la qualité essentielle. Il ne faisait pas de grandes difficultés, mais il surmontait la plus grande de toutes, celle de plaire, et il réussissait toujours. Le morceau qu’il improvisa n’était pas si savant que celui de son adversaire; il se serait gardé, sur ce petit instrument, d’aborder le style grandiose qui en eût démontré l’insuffisance; il fut gracieux, léger, coquet; bref, au bout d’une trentaine de mesures, il avait gagné la partie.

Érard eut encore cette année la médaille d’or; mais cette fois ce fut bien à Henri Karr qu’il la dut.

Henri Karr vient de mourir d’une attaque d’apoplexie, dans sa soixante-troisième année. Sur la fin de sa vie, tout son bonheur était dans les succès et la réputation de son fils: je ne le rencontrais pas de fois qu’il ne m’en parlât: il avait fait abnégation de sa personne et de sa réputation, il vivait tout entier dans celles d’Alphonse. Consolons-nous donc de la perte de cet artiste estimable en songeant aux jouissances qu’il a su trouver pendant ses dernières années dans les succès de celui en qui il se sentait revivre, et puisse l’hommage d’amitié que nous rendons tous au fils rejaillir encore sur la mémoire du père!

Ad. ADAM.

Mars 1843.

Le vendredi 13 janvier.--A monseigneur l’archevêque de Paris, pour les besoins de l’Église.--La grande politique et la petite politique.--Chandelle et lumière.--M. Lehoc.--Le dieu Cheneau.--Les _Guêpes_ refoudroyées.--Messieurs les savants et mesdames leurs inventions.--M. de Lamartine et les journaux.--Sur quelques décorations.--Chiromancie.--Catholique.--M. Jouy.--M. Jay.--Ciguë.--Confiscation.

A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

Vendredi 13 janvier.

[GU] «13.--Jésus monta à Jérusalem.

»14.--Et trouva au temple des gens qui vendaient des bœufs et des brebis et des pigeons,--et les changeurs qui y étaient assis.

»15.--Et ayant fait un fouet de cordelettes, il les jeta tous hors du temple,--et les brebis et les bœufs,--et répandit la monnaie des changeurs, et renversa les tables.

»16.--Et dit à ceux qui vendaient des pigeons: Otez ces choses d’ici et ne faites pas de la maison de mon Père un lieu de marché.» (_Évangile_ selon saint Jean.)

Monseigneur, le vendredi--treize janvier de cette année, un fils suivait avec quelques amis le corps de son père, le cortége s’arrêta rue Saint-Louis, vis-à-vis l’église de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, et on porta le corps dans l’église.

Des menuisiers travaillaient dans l’église, sciaient des planches et enfonçaient des clous à coup de marteau;--il ne se trouva personne pour leur imposer silence; il y avait bien là un homme, mais il offrait de l’eau bénite et tendait la main; il y avait bien là une femme, mais elle passait dans les rangs des chaises, et tendait la main. Un des amis du mort alla trouver les ouvriers et ne put leur faire suspendre leur travail qu’en leur donnant de l’argent. Le suisse vint chercher le fils du mort et un de ses amis et les mena à la sacristie.--La sacristie leur parut répondre à ce qu’on appelle les _coulisses_ dans les théâtres.--En effet, il y avait là deux hommes dont l’un s’habillait et revêtait le costume du rôle qu’il avait à jouer.--L’autre, qui avait fini le sien, remettait l’habit bourgeois.

Un vieux prêtre--faisait au fils du mort--quelques questions dont il inscrivait les réponses sur un registre;--pendant ce temps les deux hommes qui changeaient de vêtement causaient et riaient tout haut.--Je remarquai surtout celui qui allait entrer en scène;--c’était un grand drôle--déguisé en prêtre;--il avait des cheveux noirs huilés--prétentieusement aplatis sur les tempes;--il riait et parlait comme personne de bien élevé n’oserait rire et parler dans un endroit où il y a quelqu’un qui fait des questions et quelqu’un qui répond. Je ne parle ni de la solennité du lieu,--ni de la solennité de la cérémonie; et pendant ce temps--le fils, arraché à son profond recueillement, sentait dans son âme la douleur s’aigrir en colère et en haine.--Son ami l’entraîna--à la triste stalle--où il devait assister à cette représentation.--En effet, la chose commença.

Le personnage aux cheveux huilés ne tarda pas à faire son entrée; il avait revêtu avec la chasuble--un air contrit, humble et béat; il tenait les yeux modestement baissés à terre;--il portait à la main une bourse--et allait à chaque personne demander quelques sous--en faisant des révérences;--il ne riait plus, car c’était le _moment sérieux_ de la cérémonie,--le moment de la recette.--Quelque riche que soit devenue l’Église, elle n’a pas pour cela cessé d’être humble, et, pour montrer cette humilité, elle ne laisse jamais passer une occasion de demander l’aumône. Le drôle aux cheveux huilés,--d’une voix cauteleuse et caressante,--bien différente de sa voix de la sacristie,--accompagnait chacune de ses révérences de ces mots: «Pour les besoins de l’église, s’il vous plaît.»

Ces paroles m’ont frappé, monseigneur, et j’ai songé que l’Église est dans une mauvaise voie.

Ce n’est pas des quelques gros sous--que cet homme recueille dans sa bourse--que _l’Église a besoin_,--pensai-je alors,--mais c’est de croyance et de foi dans son propre sein.

Quoi! monseigneur, c’est au moment où un fils et des amis brisés par la douleur vont demander à l’Église et à la religion des consolations pour eux et des prières pour leur père et leur ami,--qu’ils ne trouvent que de mauvais comédiens qui ne prennent pas la peine de savoir leur rôle--et de le jouer décemment!

Il y avait là des poëtes, des musiciens, des soldats,--et tout ce monde-là était décent et recueilli,--tous, excepté les prêtres, monseigneur.

Tout le monde priait pour le mort,--excepté les prêtres, qui l’insultaient.

Tout le monde avait l’air de croire et d’espérer en Dieu,--tout le monde...--excepté les prêtres.

Jamais, dans mes écrits et dans mes paroles, je ne me suis mêlé aux attaques vulgaires contre la religion du pays--et contre l’Église;--loin de là, j’ai souvent élevé la voix contre leurs ennemis;--mais jamais l’Église et la religion n’ont eu d’ennemis aussi dangereux que de semblables ministres;--jamais l’impiété ne leur a porté d’aussi terribles coups que de pareils prêtres.

_Pour les besoins de l’Église_, monseigneur,--je vous demande justice.

_Pour les besoins de l’Église_, monseigneur, je vous demande un désaveu de semblables choses et de semblables gens.

_Pour les besoins de l’Église_, monseigneur, que les prêtres aient l’air de croire en Dieu.

_Pour les besoins de l’Église_, si ce sont des comédiens, qu’ils apprennent leur rôle; qu’ils respectent leur public--et qu’ils ne laissent personne dans les coulisses.

_Pour les besoins de l’Église_, déguisez mieux les marchands que Jésus-Christ a chassés du temple, qui y sont rentrés et en ont fait une boutique--où ils ne vendent, il est vrai, ni bœufs, ni brebis, ni pigeons,--mais des prières qui ne partent que des lèvres.

J’aimais mieux ceux qui vendaient des bœufs et des brebis et des pigeons: ils n’étaient que marchands;--ceux-ci sont marchands--et voleurs.

_Pour les besoins de l’Église_,--monseigneur,--montrez que vous ne voulez pas que les prêtres agissent ainsi;--montrez que l’Église peut être un asile sûr pour la douleur,--et qu’elle n’y doit pas rencontrer l’insulte et le mépris.

_Pour les besoins de l’Église_,--faites, comme Jésus-Christ votre Maître, un fouet de cordelettes--et chassez ceux-ci du temple--pour qu’on n’abatte pas un jour le temple lui-même sur vous tous.

Pour le fils du mort,--il est allé pleurer et prier,--loin de là dans la campagne--au bord de la mer,--là--où tout parle de Dieu,--sous la voûte bleue de cette belle et grande église--qui est toute la nature,--là où il n’y a pas de prêtres impies et sacriléges.

[GU] Il se dit depuis quelque temps des choses plus qu’étranges--à propos du droit de visite,--sur lequel les _Guêpes_ se sont expliquées assez clairement.

On a un peu parlé de dignité nationale, d’honneur et de fierté légitime.--A quoi un pair d’abord, puis tous les partisans et tous les journaux du ministère ont dit:--«Ce sont des préoccupations étrangères à la _grande_ politique.»

Ce mot m’a expliqué bien des choses qui se sont passées sous mes yeux, et que je n’avais pas parfaitement comprises en leur temps.

De brusques revirements d’opinions,--des principes défendus aujourd’hui et attaqués demain, des personnes vénérées et adulées d’abord, puis ensuite traînées dans la boue.

Des haines irréconciliables se terminent par des alliances honteuses au profit d’autres haines communes.

Le mensonge,--la mauvaise foi,--l’injustice,--tout cela, c’est de la grande politique.

Au contraire,--ne se vendre ni aux avantages d’un parti ni aux promesses d’un autre,--petite politique.

Juger d’après sa conscience et parler d’après son jugement,--petite politique.

Dire la vérité à tout le monde, sur tout le monde et sur toute chose,--petite politique.

N’admettre ni la fourberie ni la lâcheté,--petite politique.

Dieu nous délivre de ces grands Machiavels de comptoir et de leur grande politique--et de leurs grandes phrases, et de leurs grandes sottises, et de leurs grandes apostasies,--et de leurs grandes lâchetés.

[GU] Sur messieurs les savants et sur mesdames leurs inventions.--Nous avons à plusieurs reprises signalé certains progrès de la science qu’il nous a paru utile de dénoncer à la prudence publique.

La gélatine moins nourrissante que l’eau claire, mais plus malsaine,--que l’on continue à donner aux malades dans les hôpitaux.

Une nouvelle pomme de terre--grosse comme un pois.

Un cerfeuil nouveau, mais vénéneux, etc.

Voici quelque chose d’aussi nouveau,--mais de plus inquiétant.

Les moutons et les bœufs sont sujets à la pleurésie; on a imaginé depuis quelque temps de leur faire avaler, quand ils en sont atteints,--_une once d’arsenic_.

C’est-à-dire de quoi empoisonner cinquante personnes.

Les moutons et les bœufs guérissent,--mais ceux qui les mangent ensuite courent le plus grand risque d’être empoisonnés et de mourir.

On ne peut plus se fier aux côtelettes de mouton, ni aux biftecks.

De bonnes gens qui ont passé toute leur vie à se priver de champignons--dans la crainte d’un accident--se trouveront empoisonnés par la soupe et le bouilli,--cette nourriture considérée jusqu’ici comme au moins assez innocente.

Ce n’était pas assez que M. Gannal et ses disciples--eussent trouvé le moyen d’empailler le rosbif,--d’embaumer les rognons de mouton--et de nous faire manger des côtelettes qui sont nos aînées--et des œufs frais--dont les poulets auraient quarante ans;

Il faut qu’on empoisonne la viande.

Cette découverte des savants serait réputée une infamie si quelqu’un l’exerçait même à la guerre contre ses ennemis.

[GU] _Le parti conservateur_ qui est _arrivé aux affaires_--a horreur de toute supériorité d’un de ses membres: il veut que les choses restent ce qu’elles sont;--tout homme d’action et de puissance le gêne, l’embarrasse et lui inspire de l’ombrage.

L’opposition, au contraire,--qui veut arriver,--accepte volontiers des recrues,--sauf à faire plus tard,--en cas de succès,--précisément ce que font aujourd’hui les conservateurs.

Toujours est-il que lorsque M. de Lamartine vint apporter aux conservateurs l’appui d’un nom célèbre, d’un beau talent, d’un beau caractère,--il fut accueilli d’abord assez froidement,--puis ensuite, l’objet de la jalousie et de la malveillance de son parti, qui ne le trouvait pas assez médiocre, et dans lequel il voyait plus d’adversaires réels que dans l’opposition qu’il combattait avec eux.

Il a abandonné solennellement ce parti et s’est rangé dans l’opposition.

L’opposition l’a laissé se placer à sa tête,--à côté de ses chefs les plus prônés.

Ce qu’il y a d’assez singulier en ceci, c’est de rapprocher ce que disent aujourd’hui les journaux de l’opposition sur M. de Lamartine de ce qu’ils en disaient alors.

«Il se perdait dans les nuages...., il ferait mieux de chanter Elvire.--..... On l’avertissait de reprendre sa harpe ou son téorbe,» etc., etc.

Aujourd’hui,--c’est un concert d’éloges mérités: «M. de Lamartine est un homme--sérieux,--éloquent.»

Le vendredi,--3 mars 1843, M. Chambolle a dit dans le journal le _Siècle_:

«M. de Lamartine a parlé,--_il ne faut pas prétendre_ à analyser ce _majestueux tableau_ de la situation de la France vis-à-vis de l’Europe; il ne faut point tenter de reproduire _les élans, les images_ de cette _parole souveraine_.

»M. de Lamartine _serait notre adversaire_ que nous payerions à son talent le _même tribut d’éloges_; ce talent laissera après lui une _trace lumineuse_, _éclatante_, et _honorera à jamais notre pays_.

* * * * *

»Les nobles intérêts qu’il sait si bien comprendre,» etc.

Nous aimons à voir cette impartialité dans un député et dans un journaliste;--c’est comprendre et exercer convenablement et la dignité de la presse, et celle de la représentation nationale.

«_Nous payerions_ LE MÊME _tribut d’éloges_ à M. de Lamartine--quand _il serait notre adversaire_.»

A la bonne heure, ce n’est plus là cet aveuglement, cette mauvaise foi de l’esprit de parti--qui accordent tout le talent, toutes les lumières, toutes les vertus, aux gens dont on se sert,--et qui accablent d’injures les gens qu’on rencontre dans un parti opposé au sien.--Voilà comment des hommes à conviction font une guerre loyale et honnête,--voilà des sentiments qui font plaisir à entendre professer.--M. de Lamartine _serait l’adversaire_ de M. Chambolle, que M. Chambolle lui payerait _le même tribut d’éloges_.

Félicitons M. Chambolle--.....

PADOCKE. Ah çà! maître, à quoi pensez-vous? que faites-vous?

LE MAITRE DES GUÊPES.--Ce que je fais, Padocke, je fais comme ferait M. Chambolle, je rends justice à un homme dont je ne partage pas les idées.--M. Chambolle payerait à M. de Lamartine le même tribut d’éloges, quand même M. de Lamartine serait son adversaire.

Je paye à M. Chambolle un tribut d’éloges...

PADOCKE. Pardon, maître, mais vous n’avez pas de mémoire. Ouvrez le numéro des _Guêpes_ qui a paru le 1er septembre 1840.

LE MAITRE DES GUÊPES. Pourquoi faire, Padocke?

PADOCKE. Ouvrez-le,--vous verrez.

LE MAITRE DES GUÊPES.--Le voici ouvert, Padocke.

PADOCKE. Cherchez à la page 365.

LE MAITRE DES GUÊPES. Page 365,--nous y voici!

PADOCKE. Très-bien!... lisez...

LE MAITRE DES GUÊPES. «25 août.--Il est arrivé un grand malheur à ce pauvre M. Chambolle,--député et rédacteur en chef du journal le _Siècle_.

«Ledit M. Chambolle, dans le numéro du _Siècle_ d’aujourd’hui 25 août 1840,--numéro tiré à soixante-douze mille exemplaires,--ainsi que le journal l’affirme lui-même,--M. Chambolle a imprimé que... «_M. de Lamartine est un niais._»--Ce pauvre M. Chambolle,--je prends la plus grande part à l’accident qui lui arrive,--et je le prie d’agréer favorablement mes compliments de condoléance.»

PADOCKE. Eh bien! maître?

LE MAITRE DES GUÊPES. Eh bien! Padocke!

PADOCKE. Eh bien! maître, M. de Lamartine était alors l’_adversaire_ de M. Chambolle, et il me semble que M. Chambolle ne lui payait pas tout à fait le _même_ tribut d’éloges.

[GU] Le dieu Cheneau vient de fulminer contre moi une seconde lettre.--La foudre du dieu, cette fois, n’est pas tirée à un seul exemplaire, comme le dernier tonnerre.--Ce céleste carreau--a pris la forme d’une brochure de trente-deux pages,--format in-8º,--imprimée chez Paul Dupont, rue de Grenelle-Saint-Honoré, 53.

Jamais mortel n’a été aussi complétement réduit en poudre--que celui qui fut l’auteur des _Guêpes_;--laissons fulminer le dieu:

«Je ne donnerai pas de nouveaux développements--pour me faire comprendre de M. A. Karr; je vois bien que la faculté de comprendre manque aux _Guêpes_.--Les _Guêpes_ sont légères,--tellement légères, qu’elles ne peuvent, à ce qu’il paraît, changer leur nature;--pourquoi se cassent-elles le nez elles-mêmes! Ces insectes ne font que produire la douleur et le désordre.--Pauvres _Guêpes_, vous vous servez encore de plumes d’oie pour écrire.--Les _Guêpes_ n’ont vraiment reçu que le baptême d’eau,--je ne saurais trop le répéter.

»Oui, monsieur A. Karr,--je suis mercier;--si j’étais Dieu, comme vous le dites, je ne serais pas le Dieu des _Guêpes_;--j’emploierais mieux mon loisir!

»Je me sens la force de soutenir les hostilités des _Guêpes_, car je défie même les corbeaux.

»Votre réponse du mois dernier ne se conservera pas, je vous en préviens!...

»J’espère que vous serez pardonné, vu votre manque de conception.

»Je vous plains de ne pas comprendre.--M. Jouin, sur lequel vous demandez des renseignements, n’est pas à Paris;--laissez les absents tranquilles.

»Depuis longtemps le monde est la dupe de prétendus savants qui, comme vous, se posent sur le premier piédestal venu pour juger la faculté de chacun,--comme s’ils en avaient les capacités;--ils déblatèrent,--ils battent la campagne;--ils sifflent comme des serpents.

»Il est temps que l’on brise ces fausses muses qui produisent la démence--dans le jugement,--dans l’entendement humain;--que les _Guêpes_ restent _Guêpes_.

»Si M. A. Karr se fût annoncé quand il est venu chez moi, je me serais procuré le plaisir de le recevoir.--CHENEAU.»

«AVIS.--Toute critique qui ne me sera pas adressée sera considérée comme critique honteuse.--CHENEAU.»

Une autre brochure,--cette fois en vers, m’appelle: «atroce frelon.»

Un troisième monsieur--a découvert dans les livres hébreux--que Beelzebuth--veut dire roi des mouches,--et il en tire la conséquence que je suis Beelzebuth.

[GU] Un M. Prosper Lehoc,--épicier, propriétaire et _fils unique_ de feu M. Lehoc,--_décédé notaire royal_,--a publié récemment deux ouvrages;--l’un est un _Traité de l’Épicerie_ avec un _Traité spécial de la chandelle_ en forme d’appendice.

L’autre ouvrage est un _Traité du véritable gouvernement représentatif, basé sur la force, la prudence et la justice_.

«Mon travail, dit M. Prosper Lehoc, a eu pour but de faire des peuples de la terre un seul et même peuple de frères.--Je pense y être parvenu.»

Des deux livres de M. Lehoc, l’un est consacré à la chandelle,--l’autre aux lumières.

Il répand à la fois la clarté--dans les appartements et dans les âmes;--il épure le suif et les lois.

M. Lehoc nous permettra cependant de nous étonner un peu de voir le gouvernement actuel,--le gouvernement représentatif dont nous jouissons,--nié et sapé dans sa base par un épicier.--Que peuvent donc encore demander les épiciers,--aujourd’hui que leur règne est arrivé,--aujourd’hui qu’ils se sont emparés du royaume de la terre en échange du royaume des cieux, qui semblait leur avoir été spécialement réservé?

Pour la préparation de la graisse, M. Lehoc ne se sert pas de l’huile de vitriol,--comme on fait à Rouen.

UN LECTEUR. Ah çà! que voulez-vous dire,--Grimalkin?

GRIMALKIN. Je parle du Traité de la chandelle de M. Lehoc.

LE LECTEUR. Ah! je croyais que nous en étions au Traité du gouvernement représentatif.

GRIMALKIN. Aimez-vous mieux parler du gouvernement représentatif?--parlons du gouvernement représentatif.

Nous disions donc que M. Lehoc ne veut plus du gouvernement représentatif tel qu’il est aujourd’hui;--il n’en veut pas plus que de l’huile de vitriol pour préparer la graisse de ses chandelles.

M. Lehoc est pour l’extension illimitée du vote électoral--«Un rayon de la divinité constitue le sentiment et la conscience de chaque citoyen (épicier ou autre); c’est ce qui fait que les hommes doivent nécessairement tous concourir à la représentation nationale.»

On ouvre la porte,--le vent emporte la brochure de M. Lehoc,--Où en étais-je?...--Ah! m’y voici.

«La théorie que j’ai écrite est pour l’instruction des jeunes gens qui se destinent à cette carrière.--Ma méthode est simple et empêche la chandelle de couler...»

Ah! me voici encore à la chandelle!--il me semblait cependant que j’en étais à une phrase pareille dans la partie politique des œuvres de M. Lehoc.

Ah! la voici:

«C’est spécialement pour servir de guide aux électeurs que j’ai composé cet ouvrage.

»Tel est en peu de mots, ce que l’on s’empresse d’offrir à tous les États.»

De la chandelle?

Non, le gouvernement représentatif, le véritable gouvernement représentatif,--le gouvernement représentatif de M. Lehoc.

«Le gouvernement représentatif (le vrai, celui de M. Lehoc), met infiniment d’_ordre_ et d’_économie_ dans sa _trésorerie_ (pourquoi pas dans son comptoir!);--il règle la dépense sur la modicité des revenus,» etc.

Cette fois, je crois que c’est M. Lehoc qui a confondu la chandelle et le gouvernement représentatif. Ces préceptes, mêlés, par erreur à la partie politique, appartiennent sans aucun doute--à l’épicerie en demi-gros et en détail.

[GU] Certes, jamais à aucune époque les hommes n’ont eu autant de chefs pour les conduire, autant de philosophes pour les réformer,--autant de rois disponibles pour les gouverner, autant de dieux et de prophètes--pour recevoir leur encens ou leur moquerie.

Ce qui manque aujourd’hui,--ce sont des hommes qui veuillent bien être gouvernés,--c’est une place à prendre, une spécialité à occuper.

[GU] On voit de temps à autre dans les journaux que différents citoyens ont reçu d’un ministre des médailles--pour avoir, au péril de leur vie, sauvé celle d’autres citoyens.--Ces citoyens sont toujours des hommes du peuple--et des ouvriers.

Le cœur et le bon sens disent que, de toutes les décorations, ces médailles sont sans contredit les plus honorables.