Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 40

Chapter 403,414 wordsPublic domain

[GU] Comme on parlait de M***,--quelqu’un demanda: «A-t-il des filles?--Non, répondit M. Romieu,--et tant mieux pour elles.»

[GU] Un journal qui a publié les portraits d’un grand nombre de célébrités contemporaines, en mettant au-dessous quelques vers souvent assez heureux,--nous a paru s’être trompé en faisant imprimer ceux-ci au-dessous du portrait de M. Étienne Arago, vaudevilliste, et frère de M. François Arago, l’astronome:

Dans la famille on sait d’avance Comment le partage se fit: _François_ prit toute la science, _Étienne_ garda tout l’esprit.

Ce qu’il y a de remarquable en ceci, c’est que le journal en question suit une ligne politique dans laquelle l’admiration sans bornes pour M. François Arago est de rigueur.

Or, si l’on s’en rapportait aux susdits vers, M. Étienne ayant _gardé tout l’esprit_,--M. François n’en aurait aucun vestige;--il est vrai que, ledit M. François ayant pris _toute_ la science, M. Étienne resterait avec la plus profonde ignorance de toutes choses;--je crois que chacun de ces deux messieurs serait en droit de se plaindre;--mais que dira M. Jacques, un troisième frère, qui fait des livres et des vaudevilles?--que lui restera-t-il? Et n’y a-t-il pas aussi un quatrième frère, M. Emmanuel, qui est avocat? quel est son lot?--et je ne sais combien d’autres, car la famille des Arago est nombreuse comme celle des Atrides,--et elle a fait autant de vaudevilles que celle des Atrides a causé de tragédies.

[GU] J’aurai, quelque jour, à vous parler longuement d’un monsieur qui sera quelqu’un de ces jours député,--et qui n’est pour le moment que membre du conseil municipal de Nîmes--et chevalier de la Légion d’honneur, comme tout le monde.

Ce monsieur a été bonnetier,--comme M. Ganneron a été fabricant de chandelles;--comme M. Ganneron, il a fait une belle fortune dans son commerce.

On raconte qu’à un voyage de quelques jours que fit à Nîmes une des princesses de la branche aînée--l’ex-bonnetier trouva moyen d’être, par le conseil municipal, nommé chevalier d’honneur de la duchesse.--Il était au comble de la joie,--il prenait tous les prétextes pour parler à voix basse à la princesse. «Mais que dit-il donc ainsi? demanda quelqu’un.--Vous le voyez, répondit-on, il parle _bas_.»

Jusqu’ici cela me serait parfaitement égal,--mais ce qui me l’est moins,--c’est que ce monsieur, qui arrivera un jour à la Chambre--comme défenseur des intérêts populaires--comme dévoué à la classe malheureuse,--loue sept francs par an à de pauvres diables le droit de ramasser des escargots dans ses bois.

[GU] A une des dernières élections--l’affaire était chaudement disputée.--Le parti de l’opposition fit boire un électeur outre mesure.

Le parti contraire s’aperçut de la chose,--et, pensant, selon toutes probabilités, que ce serait une voix gagnée pour ses adversaires,--prit sans façon l’électeur aviné, et le mit comme un paquet dans la diligence de Paris qui passait.

Le lendemain--on vote--et tout s’explique:--l’électeur envoyé à Paris devait voter pour le candidat conservateur.--Les amis du candidat de l’opposition n’avaient pas voulu le griser pour qu’il votât avec eux,--mais l’enivrer tout à fait pour qu’il ne votât pas,--n’ayant pu, par aucun moyen, le décider à passer sur leur bord.--Les conservateurs avaient donc fait, dans l’intérêt de leurs adversaires, ce que ceux-ci n’avaient pas osé faire pour eux-mêmes.

[GU] Le procès de Besson est terminé--il a été condamné à mort.

Nous avons déjà donné notre opinion sur cette scandaleuse affaire.--Besson, domestique de M. de Marcellange, est chassé par lui pour avoir menacé de le tuer;--la femme et la belle-mère de M. de Marcellange prennent Besson à leur service particulier.--M. de Marcellange est assassiné, la rumeur publique accuse Besson,--on le mêt en prison;--là, les dames de Chamblas lui envoient un lit,--et chaque jour un plat de leur table;--un témoin--plus qu’un témoin peut-être,--Marie Boudon,--a été emmenée en Suisse par les dames de Chamblas et n’a pas reparu.

Des charges tellement fortes s’élèvent, aux débats, contre les dames de Chamblas, que le procureur du roi en est atterré et se trouve presque mal à l’audience.

Cependant je ne sais quelle égide protège ces femmes,--on arrête et on condamne des témoins pour faux témoignage,--on ne surveille même pas les dames de Chamblas;--cependant Besson est condamné à mort, donc la plus grande indulgence accuse les dames de Chamblas au moins de faux témoignage,--puisqu’elles ont juré qu’il n’avait pas quitté leur maison le jour où il assassinait son maître à six lieues de là.

Les journaux de toutes parts avertissent le ministère public que les dames de Chamblas sont en fuite,--le ministère public fait la sourde oreille--le procès s’instruit de nouveau:--on ne trouve plus les dames de Chamblas,--le ministère public n’ose pas élever la voix contre elles,--l’avocat de la famille Marcellange, qui demande vengeance de la mort du malheureux assassiné,--n’ose risquer que des allusions;--enfin, vaincu par la rumeur, par l’indignation publiques,--le procureur du roi--finit par parler; mais sa pensée est entourée de nuages.

Il parle des dames de Chamblas avec une respectueuse terreur:--«Elles sont en fuite, dit-il,--elles ont une punition terrible, seule punition que le monde puisse leur infliger,--l’exil et les remords.»

Vraiment, monsieur, croyez-vous que Besson, que vous venez de faire condamner à mort; Arzac, qui est aux galères, ne s’arrangeraient pas parfaitement de cette _terrible punition, l’exil et les remords_?--Laissez seulement ouverte un instant la porte de leur prison, et vous verrez avec quel empressement ils se condamneront eux-mêmes aux _remords et à l’exil,--cette terrible punition_.

En un mot, voici le résultat de votre jugement:--je parle ici au procureur du roi, aux juges et aux jurés.

Arzac est condamné aux travaux forcés--pour avoir porté un faux témoignage en faveur de Besson.

Ce qui est prouvé aux débats,--prouvé pour vous jusqu’à l’évidence,--puisque vous avez condamné Besson à la peine de mort,--puisque pour vous Besson a assassiné M. de Marcellange,--c’est que les dames de Chamblas ont,--comme Arzac,--rendu un faux témoignage en faveur de Besson--et qu’elles ont rendu ce témoignage pour sauver l’assassin de leur gendre et de leur mari.

Je ne vous donne pas ici mon opinion,--je vous donne la vôtre,--la vôtre approuvée par un jugement terrible,--par une condamnation à mort.

Et si vous rapprochez de ce fait les autres circonstances des débats,--ne vous naît-il pas d’autres pensées dans l’esprit?--D’où vient donc que ces pensées que tout le monde a, personne,--ni au tribunal ni dans la presse, n’a osé les formuler tout haut?--Quelle puissance invisible protége donc ces deux femmes?--quel danger mystérieux court donc l’imprudent qui parlerait hautement? quel prestige vous frappe donc tous de terreur?--Ce danger, je veux le connaître,--et je vais m’y exposer pour le connaître.

_Dans ma conviction, sur mon âme et sur ma conscience,--ou Besson est innocent,--ou madame de Chamblas et madame de Marcellange sont ses complices._

Par votre jugement vous avez déclaré qu’elles avaient rendu, comme Arzac, le pauvre berger qui est aux galères pour ce fait, un faux témoignage en faveur de Besson. Et quand ce faux témoignage a pour but de sauver l’assassin du gendre de l’une, du mari de l’autre,--comment l’appelez-vous?

«_Ou Besson est innocent, ou les dames de Chamblas sont ses complices._»

[GU] Un homme fort petit--parlait de sa force prodigieuse devant M. Dorsay,--qui est d’une taille élevée: «Monsieur, disait-il avec ce ton haineux qu’ont les hommes de petite taille quand ils parlent des grands,--il n’y a pas un exercice de force ou d’adresse,--il n’y a rien, en un mot, que fasse un homme aussi grand que vous--que je ne m’engage à faire aussi bien que lui.»

M. Dorsay,--levant le bras,--toucha du bout du doigt le plafond du salon et lui dit: «Faites cela.»

[GU] Le dieu Cheneau prépare contre moi des foudres imprimées;--je suis entré dans le sanctuaire à deux reprises différentes: la première fois, j’avais retrouvé dans une armoire un vieux paletot auquel il manquait des boutons.--Je suis allé chez M. Cheneau,--là je n’ai vu que son co-mercier. Je dois ici faire l’éloge desdits boutons,--je serai forcé de faire mettre un paletot neuf à ces boutons-là.

La seconde fois, j’ai pénétré dans l’arrière-ciel du dieu mercier, cette partie de l’Olympe chauffée par le charbon de terre,--éclairée par le gaz,--donne par son excessive chaleur un avant-goût des peines de l’enfer.--Le dieu serait blond--s’il avait des cheveux.

[GU] C’est un métier très-couru aujourd’hui que celui de Mécène;--beaucoup de gens riches _protégent_ les écrivains et les artistes de talent ou de réputation. Les écrivains leur font présent de leurs livres,--ou leur donnent des loges le jour qu’on représente leurs pièces; les artistes jouent gratuitement à leurs soirées.

Ah! c’est là ce que vous appelez des Mécènes; mais c’est une spéculation sordide.--Je ne vous empêche pas d’apprécier la chose comme vous l’entendez,--mais c’est comme cela.

Mademoiselle R*** est une jeune artiste qui jouit en ce moment d’une grande réputation.--Il est d’assez bon genre de l’avoir dans son salon.--Si elle se faisait payer, cela serait fort cher,--on pourrait encore ne pas la payer,--on m’a dit qu’elle ne le veut pas;--mais il faudrait lui faire de riches cadeaux.--Il faut donc la recevoir comme amie.

Mademoiselle R*** est dans une position qui l’expose à beaucoup de récits;--on accepte facilement sur elle, comme sur tous les gens en évidence, les anecdotes les plus saugrenues.--Quelques-unes sont vraies,--la plupart sont fausses;--beaucoup de gens les croient toutes.

Mais chez madame Réc*** on ne souffre pas la moindre atteinte à la renommée de la jeune actrice;--si vous l’accusiez même de la moindre légèreté, vous seriez fort mal venu.--M. de Châ***, habitué de la maison, est prêt à prendre la cuirasse et la lance contre le téméraire qui parlerait imprudemment de la vertu sans tache de mademoiselle R***: elle serait, hors de là, mère d’une nombreuse famille, qu’elle serait chez madame Réc*** vierge immaculée jusqu’à la fin de ses jours.

Parce que mademoiselle R*** lit chez madame Réc*** les vers de M. de Châ***, que si on admettait sur elle la moindre des choses, on ne pourrait plus la recevoir comme amie,--parce que, ne la recevant pas comme amie, il faudrait lui faire des cadeaux ou ne la plus avoir à ses soirées.

[GU] Dans une pièce appelée les _Abeilles_, que l’on a dernièrement représentée aux Variétés;--chacune des abeilles porte un nom de fleur;--la censure a fait débaptiser l’une d’elles, qui s’appelait _Capucine_, parce que, M. Guizot demeurant sur le boulevard des _Capucines_, le public, en y mettant un peu de malice, pourrait trouver dans ce nom une allusion politique.

[GU] Le _Télémaque_, dont nous avons parlé dans le dernier numéro des _Guêpes_,--est encore sous l’eau avec ses immenses richesses, y compris les millions de M. Hugo; M. Taylor, entrepreneur du sauvetage, a pris la fuite, abandonnant, sans les payer, trente-cinq ouvriers qu’il avait fait venir d’Angleterre; ces malheureux ont travaillé pendant cinq ou six mois, et restent sans pain, sans ressources et dans l’impossibilité de retourner chez eux.--On assure que le _Télémaque_ n’a pas bougé de place et qu’il est tout aussi enterré dans le sable qu’au commencement de l’opération;--au dernier moment et pour faire prendre encore quelques actions, on aurait fait marcher quelques personnes sur un plancher soutenu entre deux eaux, en leur persuadant que c’était le pont du navire.

[GU] Il y a dans chaque administration des heures fixes pour l’ouverture et la fermeture des bureaux; messieurs les employés du ministère des finances s’enferment au verrou dix minutes ou un quart d’heure avant l’heure fixée pour la fermeture, dans la crainte que quelqu’un, arrivant à l’extrême limite de l’heure indiquée, ne vienne retarder leur départ de quelques instants;--des intérêts graves sont à chaque instant compromis par l’_indépendance_ de ces fonctionnaires subalternes;--chaque jour, des personnes croyant pouvoir se fier au règlement affiché, arrivent cinq ou six minutes avant l’heure fatale et trouvent les portes fermées.

[GU] Comme je parlais tout à l’heure des Mécènes, j’en ai oublié un et un véritable, un homme qui rendait des services réels à des _gens de lettres_. Il est vrai qu’il est mort, et c’est précisément pour cela que j’ai à vous parler de lui. C’était M. A***. M. A*** protégeait les arts et quelquefois, en particulier, celui de la danse;--quelques journalistes avaient trouvé moyen de lui faire redouter une appréciation fâcheuse de cette protection.--D’autres menaçaient l’objet de la protection.--Puis, ils empruntaient de l’argent à M. A***; celui-ci consentait à prêter, mais seulement contre des lettres de change,--les lettres de change étaient enfermées au fond d’un secrétaire, et le bienfaiteur ne songeait nullement à s’en faire jamais payer: seulement, à l’échéance, il avait soin de les faire protester--et de faire de temps en temps ce qu’il fallait pour que _ses titres_ ne fussent pas périmés, afin de conserver une garantie contre de trop fortes exigences ou contre quelques excès d’ingratitude. «La reconnaissance, disait-il, est un sentiment délicat qui a besoin d’être étayé d’un peu de crainte.» M. A*** est mort subitement; ses héritiers ont trouvé les lettres de change parfaitement en règle, et ont annoncé l’intention formelle de les faire payer,--par suite de quoi plusieurs personnes ont cru devoir passer cet hiver à la campagne.

Février 1843.

[GU] FÉVRIER.--Ce mois-là--mon cher père mourut; Gatayes alla trouver quelques-uns de mes amis et leur dit: «Nous allons faire le numéro des _Guêpes_.--Alphonse Karr s’en est allé au bord de la mer.»

Ce numéro fut fait par Ad. Adam.--E. d’Anglemont.--Le vicomte d’Arlincourt.--R. de Beauvoir.--H. Berthoud.--L. Desnoyers.--J. Ferrand.--Th. Gautier.--Gavarni.--L. Gozlan.--V. Hugo.--J. Janin.--A. de Lamartine.--Vicomte de Launay.--H. Lucas.--Mallefille.--Méry.--H. Monnier.--A. Soumet.--E. Sue.

Je leur renouvelle ici mes remercîments;--je ne crois pas devoir, pour cette nouvelle édition, m’emparer de ce qui me fut prêté alors et a sa place dans leurs œuvres. Je conserve seulement la notice écrite par Ad. Adam.

[GU] HENRI KARR.--Henri Karr est né vers 1780, à Deux-Ponts (Bavière); son père, maître de chapelle du duc de Bavière, était aussi son ami. Cela nous surprendra peut-être un peu, nous autres habitants d’un pays où, dit-on, règne l’égalité; mais cela paraît fort ordinaire en Allemagne, pays d’aristocratie et de préjugés, où l’on a celui de croire que par la raison que l’on est musicien on n’est pas nécessairement un imbécile et que l’on peut être bon à donner quelques conseils, fût-ce même à un prince. Celui dont nous parlons affectionnait donc particulièrement son maître de chapelle, et comme la Révolution française venait d’éclater, il le chargea d’une mission délicate auprès du gouvernement révolutionnaire et l’y envoya en qualité de légat. En ce bon temps, le respect dû aux personnages diplomatiques n’était pas la vertu dominante des favoris du pouvoir. On avait l’usage alors de vous emprisonner dès que vous étiez _suspect_, suspect de quoi? on l’ignorait, on l’ignore à peu près encore: quoi de plus suspect qu’un Bavarois? Le père d’Henri Karr fut donc emprisonné au palais du Luxembourg. Peu habitué à ce genre de réception, il tomba malade et ne tarda pas à succomber à une hydropisie de poitrine, à l’âge de trente-six ans.

Voici donc Henri Karr, à peine âgé de quinze ans, seul soutien de sa mère et de ses frères et sœurs, sans aucune ressource. A l’aide de son piano et de son violon, car, dans sa jeunesse, il jouait aussi très-bien de cet instrument, il combattit la mauvaise fortune; mais les affaires politiques prirent une tournure très-défavorable en Bavière, tandis qu’elles commençaient à s’améliorer en France. Henri Karr partit alors pour Paris, où il arriva à l’âge de vingt-deux ans, sans protection, ignorant même la langue du pays, et plus embarrassé dans la nouvelle patrie qu’il voulait se faire qu’il ne l’avait jamais été dans son pays natal. Heureusement il y avait, à cette époque, une providence pour les artistes: c’était la maison des frères Érard; là, la plus généreuse hospitalité accueillait les étrangers et les nationaux, il n’y avait nulle distinction, nulle étiquette, point de différence d’opinions; vous étiez artiste, donc vous étiez de la maison. Ce fut à cette porte qu’alla frapper Henri Karr; elle s’ouvrit à deux battants devant lui, et dès lors il eut une famille. Mais que pouvait-on faire pour le pauvre artiste? Ignorant notre langue, il ne pouvait donner de leçons, et il n’avait point encore essayé de composer. Les frères Érard eurent l’idée d’offrir à Karr de rester à demeure chez eux pour faire entendre leurs instruments aux étrangers qui venaient pour les acheter. Soit que cette nécessité eût développé chez leur protégé une spécialité dont ils étaient loin de se douter, soit que les qualités naturelles de l’artiste le portassent à la perfection de cette branche de l’art, toujours est-il que Karr se trouva sans rival pour faire valoir un instrument. On ne peut se faire une idée du talent qu’il déployait dans ces occasions. Je vous conterai tout à l’heure comme quoi il donna une preuve éclatante de sa supériorité. Karr resta pendant vingt ans, je crois, dans la maison Érard, autant comme ami que comme employé; mais ses ressources s’étaient accrues; dès qu’il put parler français, les leçons ne lui manquèrent plus, et puis il se mit à composer des morceaux de piano d’un style facile et à la portée des moyennes forces. Leur succès fut immense. On ne peut en expliquer la prodigieuse quantité que par l’inexplicable facilité avec laquelle il les composait. Nous l’avons vu souvent, chez les marchands de musique, achevant d’écrire, sans même l’avoir essayée, la fantaisie qu’on venait de lui commander une heure auparavant. Ces morceaux avaient une grande qualité: c’était, outre la facilité d’exécution, un naturel et une conséquence parfaite, ce qui s’explique naturellement, puisque c’était, pour ainsi dire, de l’improvisation écrite. Mais, quel que fût leur succès, Karr faisait trop voir aux éditeurs le peu de peine qu’il se donnait pour produire ces œuvres qui s’enlevaient par centaines, et on ne peut se figurer les prix fabuleux de mesquinerie avec lesquels on le rétribuait; d’ailleurs l’insouciance de Karr était telle, qu’il ne s’inquiétait jamais de la modicité de ce prix, et qu’il avait l’air de remercier l’éditeur qu’il venait d’enrichir. C’est ainsi que s’est écoulée la douce vie d’Henri Karr. Il y a peu de temps qu’il reçut la décoration de la Légion d’honneur, en même temps que Thalberg, ce favori de la fortune à qui aucun bonheur n’a manqué: talent, naissance, richesse; celui-là a eu tout en partage; et, de plus, son caractère est si aimable, qu’il ne compte que des amis. Mais revenons à Henri Karr. J’ai parlé de sa supériorité pour faire entendre un piano; je veux vous raconter une circonstance où il eut l’occasion de déployer tout son talent.

C’était en 1827. L’exposition de l’industrie avait lieu au Louvre. Érard avait fait disposer un orgue magnifique (le premier qui ait paru en France avec les mutations de jeu à la pédale) dans une des salles basses où se fait maintenant l’exhibition des travaux de sculpture. Outre l’orgue, les pianos et les harpes occupaient une partie de ce local. Karr touchait les pianos, Léon Gatayes jouait les harpes, et moi je jouais l’orgue. Te rappelles-tu, Gatayes, comme nous étions heureux alors? Et pourtant tu n’avais pas de chevaux à monter, tu courais le cachet, quand tu trouvais des leçons, et moi j’étais bien fier quand un éditeur me donnait quinze francs d’une romance et cinquante francs d’un morceau de piano: nous avons eu depuis ce temps-là presque tout ce que nous avions rêvé, et cependant nous regrettons cette époque d’insouciance et de folle vie où nous voudrions bien revenir. Nous avons bien des choses de plus aujourd’hui, mais alors nous avions seize ans de moins.

Notre concert attirait une foule immense: le Français est fou de musique gratis. Le fait est que nous faisions de fort jolies choses, et je ne sais pas s’il y a eu beaucoup d’exemples d’improvisations à trois, surtout aussi heureusement réussies. Nous avions surtout une fantaisie sur l’air: _Il pleut, bergère_, où chacun faisait sa variation, puis l’orgue simulait un orage avec une vérité parfaite, et nos trois instruments se réunissaient dans un finale qui n’était jamais le même, et qui avait un succès fou. Tout Paris venait nous entendre: Rossini y vint aussi, ce fut là que je le vis pour la première fois: je voulus me distinguer et je jouai d’une manière déplorable; j’étais si troublé de me sentir ce colosse sur les épaules, que je ne savais plus ce que je faisais, mes doigts barbotaient sur le clavier, mes pieds s’embarrassaient dans les pédales, c’était une cacophonie épouvantable. Jamais je ne fus si malheureux.