Part 4
[GU] La troisième classe est inoffensive:--elle se compose de gens vaniteux, entraînés par la joie d’être audacieux sans danger.--Il y a entre eux la distance qui existe entre les esprits forts qui plaisantent ou insultent le ciel et les Titans qui l’escaladent.
[GU] Mais supposez que tout cela arrive au résultat qu’on ne prend la peine de cacher que bien juste ce qu’il faut pour que les _Plougoulm_ ou les _Partarrieu-Lafosse_ ne trouvent pas à mordre; supposez qu’on finisse par faire une nouvelle révolution,--il arrivera précisément ce qui est arrivé de l’autre:--un parti ou quelqu’un s’en emparera,--ce quelqu’un ou ce parti aura ses amis et sa queue,--et ce sera à recommencer.--Il y aura toujours--des avides et des envieux.--Les révolutions sont comme la loterie,--il y a cinq numéros gagnants sur quatre-vingt-dix,--conséquemment, quatre-vingt-cinq qui veulent recommencer le coup.
Pour arriver aux mêmes résultats,--il me semble qu’on paye un peu cher,--qu’on met bien de l’ardeur et qu’on joue gros jeu.--On comprend l’impétuosité du cheval de course ou du cheval de chasse, mais on ne comprendrait pas celle que manifesterait un cheval de manège tournant avec fureur toujours dans le même cercle.
[GU] L’infériorité du gouvernement actuel à l’égard de celui qui l’a précédé--vient de ce que c’est un nouveau gouvernement,--de ce qu’il a,--pour nous servir de nos comparaisons de tout à l’heure,--proclamé cinq numéros sortants de la loterie,--de ce qu’il a laissé passer les dix premiers de la queue,--et, comme il n’y a pas plus d’ambition que d’amour sans espoir,--de ce qu’il a montré qu’on pouvait gagner et qu’on pouvait arriver.
Sous ce rapport, le gouvernement qui lui succéderait serait encore pire,--attendu que les cinq numéros gagnants qu’il proclamerait, joints aux cinq de celui-ci, en feraient _dix_;--que les dix qu’il laisserait approcher du bureau, joints aux dix passés précédemment, en feraient vingt.
Il est bien facile pour les agitateurs--de critiquer tel ou tel acte;--mais il le serait moins d’ajouter à leur critique ce qu’ils feraient à la place du gouvernement,--de prouver qu’ils le pourraient faire, d’en déduire les conséquences nécessaires, et d’établir sans réplique qu’elles seraient bonnes.
Cette agitation furieuse contre la royauté et contre le pouvoir, qui n’aurait, en cas de succès, d’autre résultat que d’amener un autre pouvoir et une autre royauté absolument semblables, est une niaiserie.--Prenez votre temps,--ne vous occupez plus de la royauté;--faites vos plans,--présentez-les,--faites-en signer l’approbation comme vous faites signer vos projets de réforme électorale;--puis, quand vous aurez clairement _établi_ que cette fois vous ne bercez plus les gens de contes de fées,--que vous _pouvez_ faire le bonheur du peuple,--quand vous l’aurez _prouvé_ d’une manière incontestable,--quand vous aurez en outre _démontré_ que le seul obstacle, la seule digue à ces torrents de bonheur qui vont inonder le pays--est le roi Louis-Philippe ou tout autre,--que tout le monde se lève en masse,--et qu’on déclare lâches et indignes de la vie et de la liberté ceux qui ne marcheront pas,--et que le roi Louis-Philippe soit renversé, s’il ne s’en va pas de son plein gré;--et moi-même, qui ai caché ma vie dans l’herbe,--qui ai placé mes désirs et mes besoins si bas--que toutes les avidités de ce temps-ci se battent au-dessus sans pouvoir rien leur prendre,--moi-même--je saisirai alors mon innocent fusil de chasse,--et je jure sur l’honneur que je marcherai avec vous.
[GU] Mais jusque-là--il faut penser que la moitié des fautes du gouvernement viennent des obstacles dont vous jonchez sa route,--que le meilleur gouvernement du monde, aussi harcelé que celui-ci, ne ferait pas beaucoup mieux.
Mettez dans un chapeau--les noms que vous voudrez,--M. Fulchiron, mademoiselle Déjazet,--M. Chambolle, Alcide Tousez, etc., etc., tirez au hasard,--et ensuite, quel que soit le nom qui sortira de cette urne,--laissez-vous gouverner et aidez un peu ce monarque improvisé et provisoire,--je réponds que les affaires iront un peu mieux qu’elles ne vont,--jusqu’au moment où vous serez convenus de ce que vous voulez.
[GU] UN BAPTÊME. Je suis allé l’autre jour à _Étretat_ pour une cérémonie religieuse; on bénissait un bateau appartenant à _Césaire Blanquet_ et à _Martin Glam_:--on l’a appelé la GUÊPE D’ÉTRETAT.
Il y avait là un homme étranger au pays, qui, tandis que je distribuais aux enfants du pays toutes les dragées de la boutique de _Pierre Paumel_, me dit:
--Quelle singulière superstition!
--Pas si singulière, monsieur, lui dis-je;--si, comme les marins, vous vous trouviez sans cesse dans des situations où tous les hommes de toute la terre, réunissant leurs efforts, ne pourraient rien pour vous,--vous inventeriez un dieu pour avoir recours à lui, si on ne vous avait pas appris à le prier.
Ce qui obtient de coutume votre vénération,--on n’a guère ici le loisir d’y penser;--tous les monarques du monde ne pourraient réussir à faire tourner à l’_est_ ce vent d’_ouest_ maudit qui empêche les bateaux de sortir et d’aller à la pêche.
Quand vous êtes dans une ville,--tout ce qui vous entoure a été construit de la main des hommes,--tous les accidents qui peuvent vous arriver, il dépend de vous ou du préfet de police et de ses agents de vous les faire éviter;--mais ici tout ce que nous voyons était là avant nous et durera après nous;--ces arbres ont abrité de leur ombre épaisse bien des générations et en abriteront d’autres encore après que nous serons morts, tous tant que nous sommes ici.--Quand la mer gronde et se livre à ses colères, vos quatre cent cinquante députés ne peuvent décréter qu’elle se calmera.
Tout ce qui a du pouvoir ailleurs,--on n’a ici aucune raison de s’en occuper.--Au-dessus de la mer il n’y a que le ciel--sans intermédiaire.
[GU] CORRESPONDANCE.--M. Dugabé--me fait l’honneur de m’écrire pour protester contre les renseignements qui m’ont été donnés à son sujet. (Numéro de juin.)
«S’il faut tout dire,--me dit M. Dugabé,--j’ai été l’adversaire constant du projet qui sert de base à des attaques que votre loyauté regrettera, j’en suis certain... Il y a trois ans que j’attaque la censure, et je suis décidé à la poursuivre de mes plaintes jusqu’à ce qu’elle soit digne, élevée, morale... Vous voyez, monsieur, que mes discours ne sont pas près de finir.
»J’ai appelé l’attention du gouvernement sur l’emploi des fonds destinés aux monuments publics, et, si l’engagement pris par deux ministres devant la Chambre demeure sans résultats, je reproduirai des faits qui prouvent avec quel soin on ménage l’argent des contribuables.
»Il est bien, monsieur, de poursuivre sans trêve ni merci la corruption et ses adeptes; mais prenez garde de vous tromper d’adresse en acceptant des renseignements qui détournent vos piqûres de ceux qui ont le plus à les redouter.
»J’oublie, monsieur, les droits que la loi me donne, et je demande à votre loyauté bien connue l’insertion de ma lettre dans votre première livraison.
»Recevez, monsieur, l’assurance, etc.
»DUGABÉ, _député_.»
Je mets donc la dénégation de _M. Dugabé_ en présence du renseignement qui m’avait été donné.--C’est un devoir de la presse dont j’ai parlé dans mon dernier volume.--Lorsqu’il m’est arrivé de refuser de pareilles rectifications, c’est que les personnes qui les demandaient manifestaient des exigences exagérées--ou formulaient leur demande avec un accompagnement de menaces et d’airs terribles qui ne me permettaient pas d’y faire droit.
[GU] LE BERCEAU DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF.--A la bonne heure,--voilà qui est clair, sans circonlocutions et sans ambages;--voilà le gouvernement représentatif tel que je l’aime, c’est-à-dire dans toute sa naïveté, dans toute sa pureté et dans tout son éclat.
[GU] EXTRAITS DES JOURNAUX ANGLAIS.--Un tourneur d’Huddersfield est occupé à confectionner quatre cents bâtons ferrés qui lui ont été commandés par les wighs libéraux, pour être employés contre leurs adversaires politiques aux élections de Wakefield.
A Harwick,--où deux candidats fort riches étaient en présence,--les votes se sont payés de sept à huit mille francs; les dix derniers qui devaient décider la question ont monté à cent mille francs.
A Carlow, les tories ont tiré des coups de fusil sur leurs adversaires.
A Bath, les radicaux ont traîné les officiers de police dans la boue.--Lord Duncan et M. Roebuck ont été élus, lord Powescourt et M. Bruges _n’ayant pu se présenter sur les hustings, où leur vie eût été compromise_. Une seule élection a coûté au candidat élu un million deux cent cinquante mille francs.
Nous n’en sommes pas encore là sous quelques rapports;--mais, sous quelques autres, nous avons de beaucoup dépassé nos voisins d’Angleterre (berceau du gouvernement représentatif).
Nous avons laissé bien loin derrière nous ce procédé naïf et vulgaire d’acheter de sa propre fortune les suffrages éclairés de ses concitoyens.--Nos candidats ne procèdent pas comme les candidats anglais, dont les amis vont grossièrement dans la foule mettre de l’argent dans la main des électeurs.--Cela est honteux et humilierait nos électeurs.
Le candidat français ne donne rien, il promet,--non pas son argent à lui,--mais à celui-ci la gloire de nos armées et un bureau de tabac;--à celui-là les frontières du Rhin et une bourse pour son fils;--à tel autre la reprise du rang que doit tenir la France dans le congrès européen et une permission de chasse dans une forêt de l’État qui avoisine sa demeure;--à M. *** la conservation de _notre_ conquête d’Alger et une recette particulière.
[GU] EN FAVEUR D’UN ANCIEN USAGE. M. Gannal,--irrité de n’avoir pas été choisi pour _empailler les cendres_ de l’Empereur,--s’est renfermé longtemps dans un silence plus significatif que la tente d’Achille.--Le voilà qui reparaît à la quatrième page des journaux, où il annonce qu’il embaume les personnes _sans soustraction des organes_.
Oh! diable,--voici une belle nouvelle.--Les Égyptiens poursuivaient leurs embaumeurs à coups de pierres.--Nous avions laissé tomber cet usage en désuétude, faute d’en connaître l’origine et la cause.
La voilà dévoilée.
Les embaumeurs,--M. Gannal excepté,--ont la mauvaise habitude de vous _soustraire des organes_, je ne sais pas bien précisément quels organes ils volent,--ni ce qu’ils en font;--peut-être les revendent-ils aux morts, qui naturellement manquent de quelques-uns.
Et voilà cependant comme on est embaumé! Je demande qu’on fouille à l’avenir les embaumeurs pour voir s’ils n’ont pas dérobé quelques organes,--et qu’on ramène l’usage de les poursuivre à coups de pierres,--toujours à l’exception de M. Gannal.
[GU] PARLONS UN PEU DE M. INGRES. M. Ingres est un peintre qui, pendant bien longtemps, s’est contenté d’avoir un grand talent et une grande réputation.--M. Ingres a sa couleur comme un autre;--à force de regarder ses tableaux, on finit par y trouver toute la gamme de tons des coloristes,--seulement à travers un verre bleu.
M. Ingres était lui-même,--on l’admirait, on l’aimait;--mais ses défauts ont amorcé des élèves qui n’ont pas tardé à devenir une école complète;--cette école a étudié sans relâche les défauts du maître et les a non-seulement atteints, mais surpassés.
En vain on leur a dit:
«Mes bons messieurs,
»Voyez les peintres de talent,--leur peinture ressemble-t-elle à la peinture de leur maître?--_Géricault_ peint-il comme _Guérin_?--_Decamps_, _Roqueplan_, _Delacroix_, peignent-ils comme _Gros_ et _Girodet_?--_Robert-Fleury_ fait-il comme _Horace Vernet_?--et ledit _Horace Vernet_ et M. _Ingres_ lui-même peignent-ils comme _David_?»
[GU] L’empereur Napoléon a fait sortir bien des généraux de l’obscurité;--ces hommes, pour la plupart si distingués, n’étaient pas des singes qui se contentaient de s’affubler d’une redingote grise pour effaroucher l’ennemi.
M. Ingres, à force de voir sa charge faite par ses élèves,--s’est trouvé fort laid;--il a eu de récents remords en se croyant cause de la façon dont plusieurs jolies femmes--avaient été massacrées au dernier salon par ses plus chers disciples;--il s’est pris lui-même en horreur,--et a cherché une nouvelle manière, abandonnant avec dégoût, à son école, celle qu’elle lui a gâtée et rendue odieuse même à ses propres yeux.
[GU] Il vient de faire pour la cour de Russie une vierge dans laquelle il s’est efforcé d’être coloriste,--et il y tenait tant, qu’il a été jusqu’à lui sacrifier le dessin.--Il y a là une tête de jeune homme dont la bouche n’est pas sous le nez;--c’est ce que les peintres appellent, je crois, dans leur argot, ne pas être ensemble; la vierge est d’un _modèle mou et rend_--(toujours le même argot).
Oh! monsieur Ingres, je vous aime mieux vous-même;--j’ai vu par hasard une étude faite par vous en une seule séance,--d’après madame E... B..., âgée de dix-sept ans; rien n’est plus pur, plus jeune, plus naïf;--le modelé est la plus admirable chose qu’on puisse voir.
Donc, comme je le disais au commencement de ces pages qui lui sont consacrées,--M. Ingres s’est longtemps contenté de son talent et de sa réputation; voilà que des amis maladroits l’ont réveillé de cette noble indifférence, et qu’ils l’ont rendu jaloux de la gloire de la _pommade mélaïnocome_ et du journal l’_Audience_.
Ils ont regagné tout le temps perdu pour la _réclame_, et ont à la fois et brusquement entassé feuilletons sur statuettes, lithographies sur banquets.
Et ils ont déclaré que M. Ingres était coloriste.
Je ne connais, pour moi, rien de niais comme ces perpétuelles disputes sur le _dessin_ et la _couleur_: la nature a donné à ses créations la richesse des tons comme la beauté de la forme;--tant pis pour les artistes s’ils sont forcés de se partager l’imitation de ses magnificences;--mais qu’ils ne nous forcent pas de nous irriter contre leur impuissance en en tirant vanité et en en faisant une prétention ridicule.
[GU] Madame D*** avait un chat magnifique;--M. de C*** s’amusa un jour à le tuer d’un coup de fusil;--faute de grives, on prend des merles;--faute de merles, des chats.
Madame D*** fait dresser dans sa maison et dans celles de ses amis toutes sortes de souricières; quand elle a réuni trois ou quatre cents souris, elle les fait renfermer dans une caisse et l’adresse à madame de C***, dans son château.--Madame de C*** ouvre la caisse elle-même, comptant y trouver quelques modes nouvelles,--les souris s’échappent et remplissent la maison;--au fond de la caisse était un billet adressé à madame de C***.
«Madame, votre mari a tué mon chat, je vous envoie mes souris.»
[GU] A M. LE VICOMTE DE CORMENIN. Vous, monsieur, qui avez tant d’esprit, et qui, cependant, n’en avez pas assez pour cacher tout le bon sens qui vous gêne,--dans votre position d’homme de parti,
Dites-moi, je vous prie, ce que c’est que le peuple,--où il commence et où il finit,--car, je ne puis me contenter des définitions saugrenues qu’en donnent les journaux.
Le _peuple_--des journaux--_est un peuple_ d’opéra-comique--auquel on fait dire:--_Allons_,--_partons_,--_marchons_;--ou bien: _Célébrons ce beau jour_.
L’armée recrutée dans le peuple--(car les riches s’abstiennent--et il n’y a en France que les enfants du peuple et les enfants des rois--qui ne puissent s’exempter du service militaire),--l’armée fait-elle partie du peuple d’où elle sort et où elle retourne après quelques années passées sous les drapeaux? Tout homme du peuple est, a été ou sera soldat.
Cependant, à propos des émeutes de Toulouse, vos journaux ne cessent d’opposer l’armée au peuple.
J’ai cité,--en son temps,--un article spirituel du _National_,--dans lequel ce carré de papier--s’indignait avec raison--contre les talons rouges de comptoir;--le commerce est donc également exclu du peuple.
Ces mêmes journaux louent parfois la garde nationale de son intervention entre le pouvoir et le peuple.
La garde nationale ne fait donc pas partie du peuple;--on ne sait que trop cependant jusqu’où les sergents-majors vont trouver les gens pour les enrôler dans cette _institution_. J’ai vu des garçons marchands de vin,--des maçons,--des menuisiers (le mien, M. Collaye, m’a envoyé trois jours en prison, avec l’approbation de mon fruitier).
Dans la seule garde que j’aie jamais montée,--j’ai rencontré en faction avec moi,--chacun gardant une des bornes de la mairie, un marchand de charbon de terre qui passa les deux heures de notre faction à me reprocher amèrement de lui avoir _ôté ma pratique_.
Mon portier dit: «Nous, nous vivons encore,--mais le peuple a bien du mal.»
Où est donc le peuple?
Je ne le trouve pas, et cependant il paraît qu’il y en a plusieurs et que chaque parti a le sien.
J’ai vu souvent les journaux raconter des revues du roi.--Les journaux ministériels disaient: «_Le peuple_ a accueilli Sa Majesté par d’unanimes acclamations.»
Les journaux de l’opposition écrivaient: «_Le peuple_ est resté silencieux et grave.»
«Le silence du peuple est la leçon des rois.»
Comme il s’agissait du même roi et de la même revue, il est évident qu’il ne peut s’agir du même peuple.
J’appelle peuple, monsieur, tout ce qui souffre,--tout ce qui gagne péniblement sa vie par le travail,--tout ce qui ne peut vivre qu’au moyen de la paix et des développements de l’industrie, qui en est la conséquence,--et je considère comme ses ennemis non pas seulement ceux qui laissent peser sur lui une trop lourde charge d’impôts,--mais aussi ceux qui, sous prétexte de défendre ses intérêts,--le jettent dans le découragement, en lui faisant faire des vœux impossibles à réaliser--et le précipitent dans des luttes sanglantes et criminelles--où les uns perdent la vie et la liberté, et les autres l’_ouvrage_ et le pain de leur famille, que leur enlèvent le trouble et la défiance qui suivent toujours l’insurrection et l’émeute.
Pardonnez-moi, monsieur, de vous déranger dans vos loisirs.
On dit que vous êtes à Vichy,--et que vous pêchez à la ligne dans l’Allier;--j’ai fait justice, dans un livre publié il y a une douzaine d’années déjà,--des plaisanteries vulgaires prodiguées de tout temps à la pêche à la ligne.--Je regrette de n’avoir pu citer alors votre exemple;--au lieu d’avouer timidement que je pêchais aussi,--je l’aurais proclamé avec orgueil.
J’ai, comme vous, monsieur, passé quelque temps à Vichy,--et, comme vous,--j’y ai pêché à la ligne;--je ne crois pas y avoir fait autre chose,--mais je ne pêchais pas dans l’Allier;--je pêchais dans le _Lignon_. C’est une petite rivière que vous trouverez en allant de Vichy à Cusset,--et que je vous recommande: elle a dix pieds de largeur et tout au plus deux pieds de profondeur; elle coule claire et limpide sur un fond de sable, entre deux rives de gazon; des saules et des aunes qui la bordent enlacent leur feuillage par-dessus et couvrent l’eau d’un réseau d’ombre et de soleil. Par places, des touffes d’iris s’élèvent dans le lit du ruisseau. Au pied des saules, des ronces jettent d’un arbre à l’autre leurs rameaux et leurs feuilles d’un vert sombre, avec des fleurs d’un blanc rosé: la reine des prés, la filipendule, s’élance droite et svelte et balance ses thyrses semblables à des bouquets de mariées; le liseron blanc grimpe et serpente, et étend ses guirlandes d’un riche feuillage parsemé de grandes cloches; des bergeronnettes se cachent dans les saules où elles ont leur nid.
On n’y prend pas grand’chose,--c’est probablement comme dans l’Allier,--mais les fleurs, l’herbe, l’eau, y exhalent avec leurs odeurs de charmantes rêveries.
[GU] CONTRE L’EAU.--On se rappelle peut-être--MM. _Huret et Fichet_,--deux serruriers qui occupèrent un moment Paris par leurs querelles à la quatrième page des journaux et sur les murailles;--chacun d’eux prétendait ouvrir sans clef toutes les serrures, sans en excepter celles de son rival;--à la façon dont ils parlaient des serruriers qui les avaient précédés, il était évident qu’on n’était un peu bien fermé qu’en s’adressant à un de ces deux messieurs,--mais auquel?--Si vous achetiez une serrure _Fichet_, il y avait _Huret_ qui pouvait ouvrir votre serrure;--si vous preniez une serrure _Huret_, _Fichet_ ne vous cachait pas qu’il pouvait entrer chez vous à toute heure du jour et de la nuit. Je n’ai jamais eu grand’chose à renfermer, aussi je ne m’en souciais guère;--cependant, si j’avais été préfet de police,--je me serais assuré de ces deux messieurs, qui sont probablement fort honnêtes gens, mais qui pouvaient au moins troubler la sécurité des mères et celle des époux;--peut-être le préfet de police y avait-il pensé;--mais comment retenir enfermés ces deux messieurs? Il n’y avait même pas la ressource de faire cadenasser _Huret_ par _Fichet_, et _Fichet_ par _Huret_;--car _Huret_ disait qu’avec un clou il ouvrirait toute serrure construite par _Fichet_.
--Et moi, disait _Fichet_, je ne demande qu’une épingle pour forcer une serrure de _Huret_.
--Mon ongle, disait _Huret_.
--Un cheveu, disait _Fichet_.
--Rien qu’en soufflant dessus, disait _Huret_.
--Rien qu’en la regardant, disait _Fichet_.
Les gens malins prétendirent que cette grande guerre n’était qu’un semblant,--un moyen de faire du bruit, de battre la caisse et de se mettre en évidence;--toujours est-il qu’on crut ces deux messieurs, non en ce que chacun disait de soi, mais en ce que chacun disait de l’autre,--et qu’on se contenta des serrures dont on s’était contenté jusque-là.
Depuis quelque temps, deux gérants de compagnies de filtrage des eaux de la Seine renouvellent toujours à la quatrième page des journaux--la guerre de MM. _Huret_ et _Fichet_;--MM. _Souchon_ et _Mareschal_--ont, dans cinq ou six longues lettres qu’ils ont échangées,--émis l’un contre l’autre des assertions graves.
--Vous ne mettez pas de charbon,--dit l’un.
--J’en mets plus que vous,--répond l’autre.--Et d’ailleurs vous mettez des éponges,--l’éponge est une _pourriture_.
--Vous mettez de la laine,--la laine est une _infection_.
--Votre eau n’est pas filtrée du tout.
--La vôtre est empoisonnée.
--C’est bien plutôt la vôtre.
--Non.
--Si.
--Je maintiens mon opinion.
--Je soutiens la mienne.
Que fait le public au milieu de semblables débats? Le public n’est pas chimiste, il se dit pour ce qui est de l’eau de M. _Mareschal_: «M. _Souchon_ doit savoir mieux que moi ce qui en est,--c’est sa partie;--_il paraît_ évident que M. _Mareschal_ emploie pour filtrer son eau de l’éponge, qui est une _pourriture_.
«Pour ce qui est de l’eau de M. _Souchon_, c’est une autre affaire.--Certes, M. _Mareschal_, qui en fait son état, doit s’y connaître mieux que moi--qui ne m’en suis jamais occupé.--Je dois donc croire que _M. Souchon_ filtre avec de la laine, qui est une _infection_.»--Croyez cela et buvez de l’eau, si vous l’osez.
Il y a à Paris une Académie des sciences,--qui, dans un débat de ce genre, devrait, il me semble, se prononcer.--Comment! la ville fait de grandes dépenses pour donner au Parisien de l’eau qu’elle fait filtrer par MM. _Souchon_ et _Mareschal_, et on laisse chacun d’eux dire que l’autre ne filtre guère l’eau, mais l’empoisonne beaucoup,--sans que la ville ni l’Académie des sciences s’occupe d’établir la vérité et de rassurer le Parisien! Mais M. Humann n’est peut-être pas innocent de ceci:--il n’ose pas encore imposer l’eau;--il veut en inspirer une invincible horreur aux Parisiens--qui, n’osant plus en boire,--auront recours au vin--qui rapporte, comme on sait, raisonnablement au trésor.
[GU] Au moins, pour ce qui a rapport à la température bizarre que nous avons cet été, les savants n’ont pas laissé les journaux s’égarer en théories absurdes et en saugrenuités:--ils ont mêlé quelques niaiseries de leur cru à celles qui étaient en circulation.
Ils ont attribué le froid et la pluie,--les uns à l’approche des montagnes de glace du pôle nord,--les autres à la vapeur des chemins de fer, qui amoncelait les nuages;--d’autres ont dit que les neiges excessives ont rendu le soleil hydropique.