Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 38

Chapter 383,788 wordsPublic domain

Il y aura un royaume d’Europe ou une république européenne;--toutes les vieilles laisses par lesquelles on tient les peuples,--toutes les vieilles ficelles par lesquelles on fait jouer les ressorts politiques,--tout cela se brisera.--Il faudra un code universel comme une langue universelle. Ce qui est aujourd’hui un crime à Paris n’en est pas un à cinq cents lieues de là, et cela n’est qu’absurde,--mais peut aller encore parce que ce sont différents hommes qui sont soumis à différentes lois;--mais quand, par la rapidité et la fréquence des communications, on aura remarqué que le même homme se lève criminel, déjeune innocent, dîne coupable,--et se couche blanc comme neige,--à cause des différentes lois des pays qu’il aura traversés en vingt-quatre heures,--on comprendra qu’il faut faire une seule et même chose des deux choses qui, aujourd’hui, n’ont aucun rapport entre elles,--la justice et l’équité,--qu’il faut faire des lois basées sur une seule et même raison, sur une seule et même équité.

Ce n’est pas nous qui verrons tout cela.--Nous n’assisterons qu’à l’agonie des vieilles choses.

Mais il viendra un jour où on s’étonnera de voir dans les livres qu’il y a eu un royaume de France,--un royaume de Prusse,--un royaume d’Espagne; comme nous nous étonnons aujourd’hui quand nous lisons qu’en France, en 511, Thierry était roi de Metz, Clodomir, roi d’Orléans, Childebert roi de Paris, et Clotaire roi de Soissons, parce qu’alors l’Europe, par les distances qui en sépareront les différents peuples,--par le mélange des intérêts et des mœurs,--n’aura pas plus d’étendue et aura plus d’homogénéité que n’en avait la France en 511.

Un avocat à la cour royale de Paris, appelé M. Gagne--paraît seul jusqu’ici avoir eu un pressentiment de ce qui doit arriver par suite de l’établissement des chemins de fer:--il a prévu le besoin d’une langue universelle.

Il est évident que, dans un temps donné, celui des peuples de l’Europe qui s’obstinera à ne pas apprendre les langues des autres peuples verra la sienne universellement adoptée.

[GU] Vous connaissez bon nombre de ferblantiers ambitieux, de droguistes retirés des affaires, qui consacrent la fin de leur vie à gouverner l’Etat,--quand ils s’aperçoivent qu’ils commencent à ne plus trop bien diriger leurs propres affaires. C’est ce qui fait que la Chambre des députés n’est pas entièrement composée d’avocats.

Voici un mercier qui porte plus loin ses vues:--il n’attend pas à ne plus être mercier pour se présenter aux suffrages de son arrondissement;--il n’a pas besoin de suffrages, il s’élit lui-même, et il s’élit dieu. Je veux parler de M. Cheneau ou Chaînon,--qui a publié, il y a quelque temps, un gros livre dont je vous ai entretenu, sur la _Troisième et dernière alliance de Dieu avec sa créature_.--J’ai eu la patience de lire cet ouvrage,--et j’ai donné consciencieusement mon résumé,--en disant que la religion nouvelle que propose M. Cheneau est une religion a galimatias double,--c’est-à-dire à laquelle ni les lecteurs ni l’auteur ne comprennent absolument rien. A l’appui de mon opinion, j’ai cité quelques passages du livre, qui ont généralement paru ne laisser aucun doute à ce sujet.

Je vous avouerai que je ne pensais plus ni à M. Cheneau ni à sa religion,--quand je reçus de la direction de la poste de Paris--une lettre m’invitant à aller retirer moi-même un _paquet chargé_ à mon adresse.--C’est une précaution qu’on ne prend d’ordinaire qu’à l’égard de lettres contenant de fortes sommes ou des papiers très-importants.

Je me transportai à la poste, et l’on me remit une lettre, qui n’était chargée que des foudres du dieu Cheneau. Voyez comme les religions se simplifient.--Autrefois un dieu irrité faisait pour punir un seul homme un grand bruit mêlé d’éclairs, qui effrayait les populations innocentes.--Voici un dieu qui met tranquillement ses foudres vengeresses à la poste et les _affranchit_.--La Fontaine l’a dit:

Même en frappant, un père est toujours père.

Le Dieu me foudroie, mais il affranchit son tonnerre.

[GU] Voici comment parla le dieu Cheneau: «Que les humains se souviennent que je ne suis point pour condamner les personnes égarées, mais pour les aimer.

»Les _Guêpes_ sont les insectes qui piquent et qui pincent; si, par malheur pour elles, elles veulent piquer au-dessus de _leurs facultés_, elles se détruisent d’_elles_-mêmes.

»Je m’aperçois à l’instant que les _Guêpes_ légères viennent de se déclarer très-faibles en logique ainsi _quen_ conception en déclarant que la faculté de comprendre leur manquait.

»Vous n’êtes pas _théologiens_, laissez donc ce soin aux apprentis papes; que les _Guêpes_ soient légères, c’est vrai, mais qu’elles apprennent que je ne suis point comme elles inconséquent avec les règles de la raison. Les _Guêpes_ ont dit: «Nous n’analyserons pas l’ouvrage de M. Cheneau, attendu que nous n’y comprenons rien, ni lui non plus.»

»Les _Guêpes_ sauront à l’avenir qu’elles manquent de sens en plaisantant sur mon ouvrage.»

[GU] Pardon, monsieur Cheneau, n’y a-t-il pas dans votre réponse un peu d’aigreur?--et êtes-vous bien conséquent avec votre première phrase:

«Que les humains se souviennent que je ne suis point pour condamner les personnes égarées, mais pour les aimer.»

De bonne foi, dieu Cheneau, avez-vous l’air, dans votre lettre, de m’aimer beaucoup?

«Que les humains se souviennent,» dites-vous; c’est très-bien; mais souvenez-vous-en aussi, monsieur le dieu. Continuons la lecture des tables de la loi.

«Vous avez fait connaître aux _négociants_ et aux autres les mesures de votre esprit, monsieur Karr,:--vous vous moquez de l’Évangile.»

[GU] De votre Évangile, dieu Cheneau, n’oublions pas que c’est de votre Évangile,--quand vous dites: «En ce temps-là, je chassai les démons.

»En ce temps-là, mon bon ami saint Jean-Baptiste vint me voir avec mon autre ami Napoléon.»

[GU] «Suivez mon conseil, relisez mon ouvrage.»

Merci, monsieur Cheneau,--merci,--détournez de moi ce calice, ou plutôt permettez-moi de le détourner moi-même.

[GU] «Vous découvrirez que j’ai rendu sensible à tous les hommes le vrai principe théologique, philosophique et la religion d’amour qui est destinée à produire la foi éclairée par le raisonnement et la liberté intellectuelle.»

(Encore ici, dieu Cheneau, vous n’êtes pas conséquent, mon bon dieu: vous appelez la liberté d’examen,--et vous me maltraitez parce que j’examine votre religion.--Vous dites que vous rendez votre religion sensible à tous les hommes, et vous ajoutez que je ne la comprends pas.--Il y a un autre Dieu, Dieu l’ancien, vous savez, celui qui s’est fait homme,--mais qui, il faut l’avouer, n’avait pas songé à se faire mercier;--il avait, pour éclairer les choses et les gens, un procédé que je vous recommande;--pour les choses, «Dieu dit: Que la lumière soit,--et la lumière fut.»--Pour les hommes, il fit descendre le Saint-Esprit sur les apôtres.--Pourquoi, mon bon dieu Cheneau, ne m’éclairez-vous pas, au lieu de me reprocher ma stupidité avec autant d’amertume?)

[GU] «Vous m’avez supposé, monsieur A. Karr, que j’avais écrit sans base, cela ne prouve pas une grande profondeur d’intelligence en vous.»

[GU] (Je vous assure, dieu Cheneau, que, lorsque vous me parlez ainsi, vous n’avez pas l’air de m’aimer du tout,--malgré votre première phrase.)

[GU] «Je n’ai pas fait comme les Augustin, les Fénelon, les Bossuet, les Chateaubriand,--les Lamartine, les Victor Hugo, qui n’ont pas compris leur religion: j’écris pour que l’on comprenne.»

Vous savez que j’en excepte toujours vous et moi.

[GU] «_Je me trouve donc directement en opposition avec_ leur avilissante doctrine et leur science honteuse; les jeunes auteurs ne pourront régénérer la littérature, la société même, qu’après avoir adopté la nouvelle religion que j’ai manifestée. Qu’_ils_ en _sonde_ la profondeur!»

--Pardon encore une fois, mais peut-être fallait-il ne pas donner tant de profondeur à une religion qui doit être comprise de tous.

[GU] «J’ai encore bien des choses à dire,--mais j’attendrai votre réponse pour savoir si elles sont au-dessus de votre portée.»

[GU] Ainsi fulmina le dieu.--Je mis la foudre dans ma poche,--et je me sentis touché d’un grand désir de voir M. Cheneau. Voici l’avantage d’un dieu--mercier,--c’est que la joie de voir Dieu face à face était autrefois réservée aux élus,--tandis qu’avec un dieu mercier on peut se procurer cette félicité en allant acheter chez lui pour quatre sous de n’importe quoi.

[GU] Je me transportai à l’adresse indiquée,--l’olympe du dieu Cheneau est rue Croix-des-Petits-Champs, 15, au rez-de-chaussée,--ce que je trouve un peu bas pour un ciel.

Le ciel de M. Cheneau est peint en jaune; j’aime mieux le bleu. Je lus sur la porte:

CHENEAU ET P. JOUIN. _Fournitures pour tailleurs. Doublures, fabrique de boutons, dépôt de boutons anglais, mercerie, soierie en gros et en détail._

Dieu l’ancien avait fait le ciel et la terre--il était réservé au dieu Cheneau de faire les boutons.

Mais qu’est-ce que P. Jouin?--N’est-il associé de M. Cheneau que pour les boutons?--n’est-il que comercier,--ou est-il en même temps codieu?--Pourquoi M. Cheneau ne parle-t-il pas de M. P. Jouin?

J’entre dans le ciel;--de chaque côté de la porte est un comptoir de noyer;--au fond est un escalier en forme de fourche, qui monte à droite et à gauche.

Pas la moindre houri dans les comptoirs.--Je crie: «A la boutique!»--Il arrive un chérubin crépu.

--Donnez-moi un écheveau de fil.

--Voilà.

--M. Cheneau est-il ici?

--Non, monsieur, il est sorti.

Le dieu va en ville.

Je me retire en pensant que si un dieu mercier a quelques avantages, il regagne l’infériorité sous d’autres points.--Dieu l’ancien est partout à la fois,--tandis que le dieu Cheneau,--quand il est sorti, n’est pas à son comptoir.--Les affaires du dieu doivent nuire à celles du mercier.--Ainsi ne soit-il pas.

[GU] Comme j’allais voir Janin, l’autre jour,--je m’arrêtai surpris au coin de la rue de Tournon.--J’étais au milieu de la rue:--deux ou trois cochers me crièrent: «Gare!»--J’allai m’adosser à une boutique pour voir si mes yeux ne m’avaient pas trompé.

Vous savez cette vieille enseigne, autrefois célèbre, de M. Pigeon? Elle représente un garde national en costume bourgeois, par-dessus lequel il a endossé la giberne et le sabre avec leurs larges courroies blanches en croix: c’est une caricature assez bien faite.

Ce qui causait ma surprise,--c’était de voir que le marchand de nouveautés avait décoré, de son autorité privée, son enseigne de la croix de Juillet et de la croix d’honneur.

Je ne suis pas partisan effréné de la garde nationale;--trente-huit volumes des _Guêpes_ en feraient foi au besoin;--mais si j’étais préfet de police ou ministre donnant des ordres au préfet de police,--et ayant besoin de la garde nationale, je ne voudrais pas avoir signé une autorisation--pour qu’on mît ainsi au-devant d’une maison une caricature permanente contre la garde nationale.

Mais ceci n’est qu’une considération secondaire.

Certes, c’est une belle et puissante chose--que d’avoir persuadé aux hommes que les plus grands dévouements, le risque perpétuel de la vie, la perte d’un bras ou d’une jambe, étaient plus que récompensés par quelques centimètres de ruban d’une certaine couleur.

Et un gouvernement qui possède une pareille monnaie est assez bête pour l’avilir!--d’abord en la prodiguant sottement et en en payant des services honteux,--mais encore en la laissant insulter par qui le veut.

Certes, si j’écrivais aujourd’hui que le gouvernement rogne les pièces de cent sous ou mêle un tiers d’alliage aux pièces de vingt francs,--le procureur du roi exigerait une rectification ou mieux encore me ferait un procès.--«Quoi! me dirait-il, vous dépréciez la monnaie, vous cherchez à tuer la confiance, à détruire la sécurité des transactions!--mais vous faites là une mauvaise action, monsieur,--une action dangereuse.»

Et on permet à une marchande de foulards de coton de tourner en ridicule cette noble et belle monnaie avec laquelle on paye les braves sans les déshonorer!

C’est une lâcheté et une sottise.

[GU] Il est une chose honteuse, infâme, qui n’est assez flétrie ni par les tribunaux ni par l’opinion.

Je veux parler d’une sorte de vol lâche et ignoble--que les filous appellent _chantage_, et que l’on retrouve aujourd’hui, sans interruption, depuis les carrefours les plus mal famés jusque dans les administrations, dans les ministères,--dans les lieux les plus élevés et les plus respectés.

PREMIER EXEMPLE.--Une petite fille de quatorze ans s’introduit chez un homme, sous prétexte de lui vendre des cure-dents;--un quart d’heure après, le père et la mère,--ou un oncle,--ou un frère aîné,--arrivent en fureur,--menacent, crient, pleurent: la fille était, jusqu’ici, vertueuse;--elle n’a pas seize ans;--on va faire un procès criminel;--l’honneur de la malheureuse enfant est perdu;--toute une famille désolée ne pourra se calmer que par cent écus; on marchande la consolation de la famille,--on s’arrange à soixante francs: le tour est fait,--et la jeune innocente--va continuer ses exercices dans un autre quartier.

[GU] DEUXIÈME EXEMPLE.--Un cocher de fiacre a conduit une femme bien mise dans un quartier éloigné;--elle était pâle, troublée;--elle est restée plusieurs heures, s’est fait descendre au coin d’une rue et a payé le cocher généreusement--sans compter.

Le cocher la suit, voit où elle demeure,--apprend son nom du portier,--et le lendemain vient demander à lui parler;--il s’adresse à une femme de chambre;--la femme de chambre avertit sa maîtresse qu’une sorte d’ouvrier vêtu d’un carrick veut lui parler.

--Demandez ce qu’il veut.

--Il ne veut répondre qu’à madame.

--Alors je ne le reçois pas,--renvoyez-le.

--C’est le cocher qui a conduit madame hier.

--Ah! mon Dieu!

Elle pâlit,--s’appuie sur un meuble.

--Faites-le entrer,--bien vite,--que personne ne le voie!

La femme de chambre, étonnée, obéit.

--Madame, dit le cocher, je suis bien fâché qu’on ait dérangé madame, j’aurais aussi bien parlé à monsieur,

--Grand Dieu!--ne vous en avisez pas;--que me voulez-vous?

--C’est qu’hier madame s’est trompée d’un quart d’heure;--nous sommes restés trois heures _là-bas_,--et...

--Vite, combien est-ce?

--C’est à la générosité de madame.

--Tenez, voilà cent sous; allez-vous-en bien vite!

--J’ai eu bien froid à attendre madame; je suis sûr que M... aurait été plus généreux.

--Voilà vingt francs.

Le cocher s’en va:--mais de temps en temps--il vient mystérieusement trouver la femme de chambre--et demande si madame n’a rien à lui ordonner.--La malheureuse femme,--à demi morte de frayeur,--lui fait chaque fois remettre un louis.

Une fois--elle a voulu refuser cet impôt;--le cocher a alors demandé si M... y était.--Elle a envoyé le louis à l’instant même.

[GU] TROISIÈME EXEMPLE.--Un acteur va débuter,--un journal lui est apporté avec la carte du directeur.--S’il ne va pas trouver le directeur pour _s’arranger avec lui_,--on l’ÉREINTE,--on l’insulte, on le bafoue dans le journal--jusqu’à ce qu’il se soumette,--et alors on constate--que l’artiste, _docile aux conseils de la_ CRITIQUE,--_a fait de notables progrès, qu’il est juste d’encourager ses efforts_, etc.--Le prix d’un abonnement--à quatre ou cinq billets de mille francs,--suivant la sensibilité de l’acteur et de ses appointements.

COROLLAIRE.--Quelquefois un journaliste _aime_ une actrice:--il la maltraite jusqu’à ce qu’il ait obtenu du _retour_.

D’autres fois--il s’agit d’obtenir ses _entrées_ à un théâtre:--directeur, auteurs, acteurs,--tout est insulté sans pitié jusqu’à ce que la direction se soit exécutée.

D’autres fois,--après les _entrées_, on exige des subventions annuelles.

[GU] QUATRIÈME EXEMPLE.--Un homme politique ou autre veut une place pour lui ou pour un de ses amis;--on attaque dans deux ou trois journaux,--et le ministre duquel elle dépend,--et le roi,--«_la France marche à sa perte,--les ministres nous déshonorent_,» jusqu’à obtention de la place--ou du bureau de tabac demandé.

[GU] CINQUIÈME EXEMPLE.--Une trentaine d’hommes occupent depuis douze ans les ministères,--il ne peut y en avoir que huit aux affaires à la fois.--Les vingt-deux autres les attaquent, les insultent, les calomnient--jusqu’à ce qu’ils les aient renversés;--huit des vingt-deux prennent leur place, les huit renversés se joignent alors aux quatorze qui ont fait la guerre à leurs dépens,--et on attaque, insulte et calomnie les huit nouveaux arrivés.

[GU] SIXIÈME EXEMPLE.--Il y a des gens qui ont pour profession--de savoir une anecdote ridicule,--une fantaisie vicieuse, une liaison cachée--d’un ministre ou d’un homme en place;--cette profession les fait vivre dans le luxe et les plaisirs, attendu que l’homme en place leur fait confier une _mission scientifique_ ou accorder une pension pour _services rendus à l’État_, etc., etc., etc., etc.

[GU] Il serait facile de multiplier à l’infini des exemples de ce genre.

Seulement, je ne sais pourquoi les auteurs de ces faits ignominieux ne sont pas punis d’un juste et égal mépris--dans quelque classe qu’ils se trouvent,--quelque but qu’ils veuillent atteindre.

Au bas de l’échelle, la justice intervient; à mesure que l’objet de ce honteux trafic prend de l’importance, les opérateurs sont salués, reçus dans le monde, recherchés, courtisés et enviés.

[GU] DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.--BOUCHER, _boucherie_.--Sorte de morgue où sont étalés publiquement des cadavres sur des linges tachés de sang.--C’est là que chacun va choisir le morceau de cadavre qu’il aime le mieux pour s’en repaître le soir avec sa famille et ses amis.

[GU] BOUCON, voyez ARSENIC.

[GU] BREVET.--Un brevet est un morceau de papier ou de parchemin que tout le monde _obtient_ moyennant une somme de sept cent cinquante ou de quinze cents francs.

Il n’y a pas de pilules inconvenantes, de pâtes obscènes, de mécanique ridicule,--qui ne commence par se munir d’un brevet;--après quoi on met dans les journaux: «A obtenu un _brevet_ du roi.»

Ce qui a tout à fait l’air d’une approbation spéciale de Sa Majesté.--Le public achète, et se trouve volé ou empoisonné.

Il serait de la dignité du gouvernement de ne pas laisser ainsi le roi complice des marchands d’orviétan de son royaume,--et d’expliquer d’une manière formelle ce que c’est qu’un brevet;--mais il s’agit bien de dignité aujourd’hui!

Si le public savait ce que c’est qu’un brevet, il ne s’y laisserait plus prendre.--Si le public ne se laissait plus prendre à ce gluau, les charlatans ne le tendraient plus.--Conséquemment, cela ferait un certain nombre de pièces de sept cent cinquante francs et de quinze cents francs qui cesseraient de tomber dans les coffres de l’État[N].

[GU] BROUILLARD.--Interrompt toujours les dépêches télégraphiques dont le gouvernement ne veut faire connaître que la moitié.

[GU] BOUILLON.--Les savants sont des gens qui, sur la route des choses inconnues, s’embourbent un peu plus loin que les autres,--mais restent embourbés, parce qu’ils ne veulent pas avouer qu’ils le sont,--et se gardent bien de crier au secours.

Il y a vingt-cinq ans, M. Darcet imagina de faire du bouillon avec de la gélatine,--c’est-à-dire en soumettant les os dépouillés de viande à l’action de la vapeur.

Le bouillon ainsi produit était fade,--donnait des nausées, etc.; mais l’Académie--représentée par une commission--le trouva et le déclara excellent. En conséquence,--on en donna, sans réclamation, pendant _quinze ans_ aux malades des hôpitaux.

Au bout de _quinze ans_,--on crut s’apercevoir de quelque chose.--On fit de nouvelles expériences sur la gélatine,--et on découvrit cette fois que la gélatine et le bouillon qui en est fait sont d’une mauvaise odeur et d’un mauvais goût, ne contiennent _aucun principe alimentaire_, mais chargent et fatiguent l’estomac, qui ne peut les digérer.--Un élève des hôpitaux se soumit à la gélatine pour toute nourriture, il ne put continuer ce régime que quatre jours et resta avec une _gastralgie intense_.

M. Gannal a essayé d’en nourrir lui et sa famille. Au bout de quelques jours, ils étaient tous malades et mourant de faim.

Eh bien! il y a dix ans de cela, et on n’a pas encore défendu l’emploi de la gélatine dans les hôpitaux.--Les malheureux malades--reçoivent encore comme bouillon--un liquide mauvais au goût, malsain et sans aucuns principes nutritifs.

Parce que M. Darcet ne veut pas s’être trompé.

Parce que l’Académie des sciences ne veut pas avouer qu’elle s’est laissé tromper.

Parce que les divers ministres qui se succèdent ont bien d’autres choses à faire.

[GU] BRUNE.--C’est le nom qu’une femme blonde donne à la maîtresse présumée de son mari.--«Il est allé voir sa _brune_.»

Une femme brune, au contraire, dit--en pareille circonstance: «Il est allé voir sa _blonde_.»

Toutes les femmes savent, par un merveilleux instinct,--que l’infidélité n’est pas pour une femme plus jolie, mieux faite ou plus spirituelle, mais simplement pour une _autre_ femme.

Ceci devrait mettre leur amour-propre à son aise: on peut être blessée de se voir préférer une femme--pour l’esprit ou pour la figure,--mais il est en ce cas une supériorité incontestable dont on ne peut se fâcher--et à laquelle on ne peut prétendre,--c’est celle d’être une _autre_ femme.

Janvier 1843.

[GU] JANVIER.--On sème sur couche et sous châssis les radis, la laitue et le cresson.--On continue à récolter le produit des tendresses, des soins, des bassesses semés dans la seconde quinzaine de décembre.--Arrivée de beaucoup d’oies et de très-peu de cygnes.--Ouverture de la session des Chambres.--Les avocats enrichiront le _français_ de plusieurs barbarismes et appauvriront les _Français_ de plusieurs millions.--On taille les pommiers et les poiriers.--Le _Journal des Débats_ renouvellera l’avis qu’il a donné, il y a quelques années, aux pauvres, au milieu de la saison rigoureuse: il leur conseillera de mettre leurs économies à la caisse d’épargne.--M. Armand Bertin sera incommodé à la suite d’un dîner.--Vers la seconde moitié du mois, on voit cesser assez brusquement certaines tendresses, certains soins, qui avaient signalé la fin du mois de décembre.

[GU] On remarquera avec amertume que les diablotins et les papillotes continuent à marcher dans une voie de progrès.

Autrefois les devises des bonbons étaient de la plus charmante naïveté:--c’étaient d’innocents madrigaux adressés à la _beauté_,--des énigmes et des logogriphes proposés à tout le monde.--J’en ai gardé quelques-uns qui ne datent pas de plus de quinze ans:

Iris, voyez combien vos charmes Me coûtent chaque jour de larmes!

AUTRE.

Voyez, à mon émotion, Quelle est l’ardeur de ma passion.

AUTRE.

Chloé, partagez mon ardeur, Ou je vais mourir de douleur.

AUTRE.

J’ai cinq pieds, et pourtant je ne suis qu’un oiseau, Otez mon cœur, je suis votre premier berceau. (_Serin sein._)

[GU] Tout cela n’était pas bien neuf, mais ne chargeait pas plus l’esprit que les bonbons ne chargeaient l’estomac.--Cette poésie même excitait généralement un léger sourire.--Aujourd’hui les diablotins ont entrepris de former le cœur et l’esprit:--les papillotes ont leur mission sociale.--Je vous signale surtout les pastilles de chocolat recouvertes de petites graines blanches et enfermées deux à deux dans des papiers blancs;--leur tendance est tout à fait déplorable,--elles paraissent avoir pour but de dégoûter les enfants et les femmes de l’existence.

Si les diablotins donnent à leurs lecteurs quelques pièces de Pascal et de Larochefoucauld qui montrent la fausseté et le vide des choses humaines, les pastilles de chocolat vous disent des choses dans le genre de celles-ci:

La beauté, le pouvoir, les honneurs, la richesse. Ne peuvent éviter l’inévitable sort; La poussière confond le crime et la sagesse, Et le même sentier nous conduit à la mort. BERTHELEMOT.

On ne peut éviter son sort: Chaque année est un coup dont nous frappe la mort. LE FIDÈLE BERGER.