Part 37
Je lui appris alors de quoi il était question;--il fut très-étonné, ne renia pas son oncle l’archevêque, mais m’apprit qu’il était mort depuis plus de cent cinquante ans, et que, par conséquent, il n’était pas probable qu’il eût mis ses richesses sur le _Télémaque_ en 1793.
Le _Télémaque_ est toujours entre deux eaux,--mais je suis heureux de faire savoir aux habitants du Havre que M. Hugo--ne s’oppose pas à ce qu’on amène le _Télémaque_ à terre,--ne fût-ce que pour voir en quel état se trouvent les tableaux que le gouvernement s’est réservé le droit d’acheter.
Ce qui m’inquiète pour la conservation de ces tableaux, c’est qu’un marin m’a apporté un anneau de la chaîne de l’ancre du _Télémaque_, et que cet anneau est plus d’à moitié rongé.
[GU] Le procès des employés de la ville de Paris--accusés de prévarication s’est terminé par la condamnation des principaux accusés à trois et à quatre ans de prison.
Mais, par un oubli plus singulier, il n’est nullement question de restitution envers les propriétaires que ces messieurs, de leur autorité et par leurs manœuvres, ont condamnés à la misère _à perpétuité_.
[GU] Un témoin--auquel, dans l’affaire Hourdequin,--le président demandait s’il reconnaissait le principal accusé--n’a pu contenir un mouvement d’indignation en voyant l’auteur de sa ruine--et a ajouté à sa réponse affirmative une épithète plus juste qu’agréable.
Le président, M. Froidefond de Farge, a été assez malheureux pour dire: «Témoin, taisez-vous, et RESPECTEZ LE MALHEUR.»
[GU] Il résulte de ceci, entre autres choses,--qu’il y a en France trop de fonctionnaires et qu’ils ne sont pas assez payés;--qu’il y a un danger qui se glisse dans toutes les existences:--c’est que toutes les classes de la société ont augmenté leurs besoins et leurs dépenses,--et que les salaires diminuent partout;--plus mille autre choses que je dirai une autre fois.
[GU] Pendant le procès Hourdequin, le président, le procureur du roi et tous les avocats--ont fait des allusions plus ou moins directes--à ceci:
«La loi reconnaît coupable et punit le corrupteur comme le corrompu.--Pourquoi ceux qui ont corrompu les accusés ne sont-ils pas assis à côté d’eux et enveloppés dans la même accusation?»
Le président, le procureur du roi et les avocats avaient raison sur une des faces de la question.
Les gens qui avaient donné de l’argent aux employés de la ville doivent être divisés en deux classes.--Les uns sont des spéculateurs--qui donnaient à ces messieurs une partie de leurs bénéfices;--l’avidité et la corruption entraient dans leurs calculs:--ceux-là sont complices et devaient être jugés.--Les autres sont des propriétaires menacés dans leur fortune et persuadés avec raison qu’ils ne sauveraient une partie de leur patrimoine qu’en sacrifiant l’autre partie; ils ont fait la part du feu:--ceux-ci sont des victimes, ils devraient être indemnisés.
On n’a ni jugé les premiers ni indemnisé les seconds.
[GU] On m’envoie un livre belge qui explique suffisamment le besoin qu’éprouvent les libraires belges de n’imprimer que des livres français;--voici quelques échantillons des vers _français_ de M. K. Kersch.
LE PARRICIDE.
Je suis un parricide,--un monstre dégoûtant, Meurtrier de mon semblable,--un homme bien innocent.
Pardon, monsieur Kersch,--je ne veux pas vous chicaner sur votre second vers, qui a deux syllabes de trop,--mais je désire vous demander une explication sur le sens des deux vers.--Votre criminel dit qu’il a tué _son semblable_--et il s’intitule lui-même _monstre dégoûtant_:--le semblable d’un _monstre dégoûtant_ est un autre _monstre dégoûtant_,--alors ce semblable ne peut pas être un _homme bien innocent_.
Ou, s’il est un _homme bien innocent_ et en même temps le _semblable_ de votre parricide,--votre parricide est forcément le _semblable_ de ce _semblable_;--donc il serait également un _homme bien innocent_--et en même temps un _monstre dégoûtant_ et un _parricide_.--Tout cela est difficile à arranger.
Mais le parricide va mourir. Quoi! des milliers de bras, comme sur l’Océan, Se lèvent agités, s’agitent en baissant; Mille voix en furie ont vomi le délire: Une tête bondissante ensanglante le sable. Elle hurle et mugit,--elle n’est plus coupable.
Encore un vers un peu long;--mais si M. Kersch fait des vers trop longs assez souvent, il n’en fait jamais de courts,--ce qui prouve que ce n’est pas par défaut de fécondité,--mais que, au contraire, son génie est à l’étroit dans les douze syllabes de notre vers français.
«Ensanglante le sable» n’est pas très-exact.--M. Kersch ne connaît pas une horrible histoire qu’on raconte dans les ateliers,--histoire où le grotesque est singulièrement mêlé à l’horrible;--histoire que je vous dirai quelque jour où elle me paraîtra plus grotesque qu’horrible.--Dans cette histoire, le criminel--arrive sur l’échafaud, regarde le panier qui va recevoir sa tête--et il s’écrie: «Minute, minute!--qu’est-ce que c’est que ça?--qu’est-ce qu’il y a dans le panier? c’est pas de la sciure de bois, au moins; j’ai droit à du son, j’exige du son.»
INSOMNIE D’UN POÈTE:
Bientôt le ciel présente un air centicolore, Qui ne doit s’évanouir qu’au lever de l’aurore.
Qu’est-ce, me direz-vous, qu’un _air centicolore_?--Vous n’avez jamais vu de pareil air au ciel; je le crois bien, mon bon ami;--mais vous n’êtes pas poëte;--vous croyez qu’un poëte qui ne dort pas--va voir simplement ce que vous voyez.*--Quoi! les étoiles, fleurs de feu, dans les peupliers noirs,--les lucioles, violettes de feu sous l’herbe!--vous croyez qu’il entendra, comme vous et moi,--le bruit lointain de la mer, qu’il respirera--les odeurs des fleurs qui s’ouvrent le soir pour les papillons de nuit!--Allons donc, c’est à la portée de tout le monde, cela: c’est commun, c’est vulgaire;--parlez-moi, à la bonne heure, de voir _un ciel qui a l’air centicolore_; voilà ce qui vaut la peine de ne pas dormir, de prendre du café ou de ne pas lire les vers de M. Kersch.
Ne dis plus désormais, philosophe arbitraire, Que nuit est un repos aux mortels nécessaire.
Il paraît qu’il y a quelque part un philosophe, belge probablement,--qui a osé dire qu’il fallait dormir la nuit;--mais, comme notre poëte le réfute, comme il le traite de philosophe arbitraire,--c’est-à-dire de tyran, comme il réclame hautement le droit de ne pas dormir,
..... C’est le trépas à la large crinière Qui vient tout alarmer.
Après avoir remarqué cette image neuve du _trépas à la large crinière_, passons à un sujet moins triste;--passons à l’éloge de M. le comte de Liedekerke-Beaufort, ancien gouverneur de Liége:
Liedekerke-Beaufort, ex-gouverneur de Liége, Pendant des ans nombreux, il occupa le siége. Le banc de gouverneur, de père des Liégeois.
Mais aussi quand M. Liedekerke cessa d’occuper _le banc de père des Liégeois_, ce fut un grand chagrin dans la ville:
D’un avenir d’azur s’éclipsèrent les charmes.
Voici des peintures riantes:--c’est le printemps:
Mille zéphyrs, doux et velus, Vont murmurer dans les humbles feuillages (p. 48).
Les jeunes hommes se baignent.
Faites gonfler sur vous les modestes étangs A la large crinière (p. 51).
Il paraît qu’en Belgique les étangs sont comme le trépas: ils ont la crinière extrêmement large.
Ce que c’est que de voyager!--j’ai vraiment regret de toutes les irrévérences que j’ai laissé échapper maintes fois à l’égard des voyages--et du gros livre que je fais en ce moment contre eux.
Si j’étais allé en Belgique,--j’aurais vu des _zéphyrs velus_;--j’ai passé presque toute ma vie aux bords de la mer,--dans mon jardin,--et je n’ai jamais vu de _zéphyrs velus_.
Mais continuons:
M. Kersch--sort de chez lui et va errer dans le bois; il raconte ce qu’il y trouva:
Mon âme fut saisie D’une pleurante voix (p. 61).
* * * * *
Mes pas se dirigèrent Vers le lieu du soupir... Grand Dieu! la belle noire! Aux cheveux de corbeau.
Je ne pense pas que M. Kersch prétende que la _belle noire_ qu’il rencontre ait des corbeaux pour cheveux,--comme les furies avaient des serpents.--Si nous cherchons un autre sens, nous trouvons que les cheveux de corbeaux sont des plumes,--donc il faut ne voir ici qu’une figure hardie pour exprimer que la belle avait des cheveux noirs comme l’aile d’un corbeau.
* * * * *
Au sein charmant d’albâtre.
Ah! ah!--la _belle noire_ est une blanche. Eh bien! tant mieux.
Au corps souple, mince et rond;
Le vers est long;--mais faites donc entrer tant de perfections dans un vers de sept syllabes!
Au léger pied mignon, Au petit bras blanchâtre.
Pourquoi _blanchâtre_--quand la gorge est d’_albâtre_?--Ah çà! définitivement, de quelle couleur est la belle noire? Pourquoi blanchâtre?--Peut-être la belle a du duvet sur ses bras d’albâtre, ce qui les rend _blanchâtres_ ou grisâtres; je n’aime pas trop cela, mais c’est peut-être très-bien porté en Belgique.
M. Kersch--s’approche,
Pour être plus capable De la comprendre mieux (p. 62).
Alors la bergère exhale son désespoir:
«Je pourrais en furie (p. 36)
Dit-elle,
Maudire sans pitié Les auteurs de ma vie, Écraser l’amitié, Percer la terre et l’onde, Bouleverser le ciel, Poignarder tout le monde...»
La bergère ne fait rien de tout cela cependant, et il faut convenir que c’est bien de sa part.
Elle mugit et pleure (p. 64), Déchire ses habits.
Quand elle a mugi et déchiré ses habits, elle tire un poignard.--M. Kersch s’élance, la désarme
Et lui dit d’un regard: «Qu’à ça le jeu ne se termine.»
La bergère lui raconte ses malheurs:--elle veut mourir parce que son amant ne vient pas; mais tout à coup,--derrière M. Kersch, paraît l’amant injustement accusé;--la bergère renaît au bonheur, et dit à M. Kersch:
Adieu! Dieu vous bénisse! Pour ce noble service (p. 65).
Je dirai comme la bergère,--comme la belle noire aux bras blanchâtres:
M. Kersch, Dieu vous bénisse!
L’ouvrage se trouve à Liége,--imprimerie de DESSAIN, libraire, place Saint-Lambert.
[GU] ENCORE LES PHILANTHROPES!--A une lieue de Lille est l’abbaye de Loos;--c’est une des principales maisons de détention de France: elle contient trois mille prisonniers.
Si on lisait les condamnations des malheureux qui y sont renfermés,--on verrait qu’ils sont simplement condamnés à tant de mois ou d’années de prison.
Mais cette prison est livrée aux philanthropes de la seconde classe,--c’est-à-dire à ceux qui ont imaginé le régime cellulaire,--au moyen duquel les prisonniers deviennent, en moins de deux ans, fous ou enragés.
On condamne les prisonniers de l’abbaye de Loos au silence absolu,--qui est une nuance du régime cellulaire.
Le directeur actuel a,--dit-on,--demandé plusieurs fois l’autorisation d’accorder, comme récompense, aux prisonniers qui le mériteraient par leur conduite, un petit morceau de tabac et un verre de bière.
Il assure--que la passion de ces malheureux pour le tabac et la peine qu’ils éprouvent de s’en voir privés sont si grandes, que l’espoir d’en obtenir pour deux sous par semaine sur le prix de leur travail remplacerait--et avec plus d’efficacité, chez tous, tous sans exception, la crainte des châtiments et du cachot.
Cette demande du directeur est jusqu’ici restée sans résultats.
Je ne crois pas que l’administration ait le droit d’aggraver ainsi le régime des prisons.--Le régime cellulaire est une atrocité.
Un ministre ne peut l’autoriser sans l’assentiment des Chambres.--Quand un homme est condamné à la prison, on n’a pas plus le droit de l’isoler ainsi,--surtout après les horribles résultats qu’on en a vus,--que de lui faire trancher la tête.
[GU] Les _Impressions de voyage_ de Dumas sont le plus souvent un petit drame--dans lequel paraissent invariablement, comme personnages principaux, d’abord Dumas lui-même,--puis Jadin le peintre,--puis Milord, le chien de Jadin.
Dumas transporte ses deux compagnons, non pas seulement dans tous les pays où il va,--mais encore dans tous ceux où il lui plaît d’être allé.
Ainsi, il n’est pas rare que Jadin, dans son atelier de la rue des Dames, lise avec autant de plaisir que de surprise quelques reparties heureuses que lui, Jadin, aurait faites la veille à un pâtre sicilien. A chaque instant il lui faut endosser des responsabilités imprévues.
Il rencontre un ami--qui lui dit:
--Nous avons fait, il y a quinze jours, un souper ravissant;--nous voulions t’inviter, mais nous avons vu, par un feuilleton de Dumas, que tu étais en Suisse avec lui.
--Eh bien! monsieur, lui dit une femme,--je comprends à présent pourquoi vous n’aviez pas le temps de m’écrire,--moi qui vous croyais malade à Paris,--quand j’apprends par un feuilleton de M. Alexandre Dumas--que vous étiez avec lui à Livourne,--où vous preniez le menton d’une fille d’auberge.
--Pourquoi, diable, mon cher ami, faites-vous ainsi des plaisanteries sur le gouvernement pontifical?
--Moi, je n’ai jamais parlé du gouvernement pontifical.
--Allons donc,--c’est dans le journal.
Un soir,--j’étais alors voisin de Jadin,--il vint me chercher pour souper:--il avait un certain pâté.--Nous partons,--nous entrons à l’atelier, nous ne trouvons que Milord tenant entre ses pattes un restant de la croûte de pâté qu’il achevait de manger.--Quelques jours après,--je lus dans un feuilleton de Dumas que ce même jour où Milord, pour Jadin et pour moi, n’avait été que trop à Paris,--le même Milord avait montré les dents à un lazarone à Naples.
Si Milord avait su lire,--cela lui aurait servi à prouver à Jadin son _alibi_ au moment du crime, et à ne pas recevoir une certaine quantité de coups de cravache.
Ceux qui voient souvent reparaître Milord dans les _Impressions de voyage_ d’Alexandre Dumas ne seront peut-être pas fâchés de savoir que c’est un affreux bouledogue blanc.
[GU] J’ai reçu de M. Gannal une lettre raisonnablement longue,--avec deux présents: l’un est un ouvrage de lui, accompagné de plusieurs brochures sur divers sujets;--l’autre, «une promesse formelle de m’embaumer pour rien, _après ma mort_.»--Je remercie M. Gannal de ses gracieusetés, je suis surtout sensible à la délicate attention qui lui a fait ainsi fixer la date de son bienfait à une époque aussi convenable.
M. Gannal me reproche mes _coupables plaisanteries_.
Je plaisante, le plus souvent, beaucoup moins que je ne le parais.
Si vous sautez à pieds joints sur une vessie pleine d’air,--la vessie glissera sous vos pieds, et vous fera tomber;--si, au contraire, vous la piquez tout doucement de la pointe d’une épingle, l’air qui la gonflait s’échappera--et elle restera plate et vide.
La plupart des grandes choses de ce temps-ci--sont des vessies gonflées de vent, de paroles de vanité;--j’ai choisi l’arme que m’a paru contre elles la plus efficace.
D’ailleurs,--placé par mes goûts,--par mes idées,--par mes habitudes,--en dehors de toutes les ambitions; ne désirant rien, et, par conséquent, ne redoutant rien--de ce qu’on désire et de ce qu’on redoute,--je vois les choses à peu près ce qu’elles sont, et il en est bien peu que je puisse prendre au sérieux.
Néanmoins, j’ai blâmé qu’on ne se fût pas servi pour l’embaumement du duc d’Orléans du procédé de M. Gannal,--qui paraît être, sous plusieurs rapports,--préférable à ceux connus antérieurement,--mais j’ai blâmé également la forme peu convenable des réclamations de M. Gannal.
Je n’ai même pas voulu parler alors d’un bruit qui a couru sur le dernier archevêque de Paris, lequel, embaumé par M. Gannal,--aurait été cependant enterré, exhalant une odeur qui ne doit pas être--ce qu’on appelle «odeur de sainteté,»--parce que ce n’était qu’un bruit.
J’ai vu dans les brochures que M. Gannal a bien voulu m’envoyer--sa lutte longue et ardente contre les préjugés de l’Académie de médecine--à propos de la _gélatine_.--Il a été reconnu depuis dix ans que la _gélatine_ ne contient aucun principe nutritif--et qu’elle est, au contraire, fort malsaine,--au point que les animaux soumis à ce régime, dit alimentaire,--meurent plus promptement de faim que ceux auxquels on ne donne que de l’eau claire.
L’Académie de médecine--n’en a pas encore prescrit l’emploi dans les hôpitaux.
On ne saurait dire combien de malheureux ont ainsi été condamnés à la mort la plus horrible.
On doit louer M. Gannal--de sa courageuse persistance.--Je lui rappellerai à ce sujet que, depuis plus de trois ans, les _Guêpes_--se sont élevées à plusieurs reprises--contre cette désastreuse philanthropie,--et qu’il y a dix ans,--j’ai parlé dans un livre--appelé le _Chemin le plus court_--des philanthropes--qui, dans les hôpitaux,--font mourir les malades de faim en se glorifiant d’avoir inventé à leur usage--du bouillon de boutons de guêtres.
Ces _plaisanteries_ paraîtront sans doute moins _coupables_ à M. Gannal--que celles que je me suis permises envers ses brochures à M. Pasquier.
[GU] On lisait cette semaine dans presque tous les journaux de Paris: «La crue rapide des eaux de la Seine a failli coûter, avant-hier au soir, la vie à un vieillard qui, monté sur un petit batelet amarré près du pont de Beau-Grenelle, avait été renversé dans le fleuve par un violent coup de vent. Le malheureux vieillard allait périr lorsqu’un ouvrier maçon, nommé Renaud, se jeta aussitôt à la nage et parvint jusqu’au vieillard qu’il soutint d’un bras, tandis que de l’autre il nagea jusqu’à la rive. Ses courageux efforts eurent un plein succès; il déposa son précieux fardeau sur la berge, et bientôt après il conduisit le vieillard dans sa demeure, où les bénédictions d’une famille reconnaissante l’ont PAYÉ de sa généreuse action.»
Les actions de ce genre,--il faut le dire,--sont assez fréquentes,--et c’est un genre de courage que les gens bien élevés paraissent abandonner au peuple--comme une vertu trop robuste;--toujours est-il que nous n’entendons jamais dire à la suite de ces récits--que l’autorité--soit intervenue pour récompenser cette belle action;--pardon,--je me trompe,--si le maçon Renaud--l’exige, la préfecture de police--lui donnera vingt-cinq francs.
Vingt-cinq francs pour avoir sauvé la vie d’un autre homme au péril de la sienne!
Il n’y a donc plus que les actions honteuses et infâmes qui soient récompensées en France?
Mais faites le compte des désintéressements qu’il faut acheter, des incorruptibilités qu’il faut payer,--des indépendances qu’il faut soudoyer,--et vous verrez qu’il ne reste pour PAYER le dévouement du maçon Renaud que les _bénédictions d’une famille reconnaissante_.
Certes, je ne suis pas d’avis qu’un trait de ce genre soit récompensé par une somme fixe et par l’argent;--mais regorge-t-on donc d’honnêtes gens au point qu’il n’y ait pas une place à donner à un homme brave et généreux?
[GU] Des personnes,--ordinairement bien informées,--assurent que le privilége du Vaudeville donné à M. Ancelot--a pour cause des considérations toutes politiques. Il s’agissait d’assurer à l’élection de M. Jacqueminot deux voix de deux amis de madame Ancelot.
[GU] On parle beaucoup de la passion d’une Excellence d’un âge mûr pour une princesse d’un âge avancé.--Il faut que jeunesse se passe; mais il est fâcheux que ce soit si longtemps après qu’elle est passée.
[GU] On assure que c’est le roi qui a imaginé l’union commerciale de la France avec la Belgique.--M. Guizot a reçu, par les divers ambassadeurs des puissances étrangères, des protestations très-sérieuses à ce sujet. Le roi a alors compris que, cédant à un entraînement trop juvénile, il était sorti des limites ordinaires de sa politique prudente.
Le projet a été abandonné tout bas et ajourné tout haut.
[GU] Ce qu’il y a de plus curieux dans les chemins de fer,--et de plus admirable, ce n’est pas de voir ces deux terribles éléments, l’eau et le feu, s’accorder et se réunir au service de l’homme sous un seul joug; c’est de voir dans ceux qui ordonnent les chemins de fer et dans ceux qui les font une ignorance profonde des résultats qu’ils doivent avoir.
Les uns voient là une satisfaction à donner à l’opinion publique et à l’orgueil national,--et quelque peu aussi quelques modifications stratégiques;--les autres, des _actions_ à acheter et à vendre;--les autres, des fournitures de _rails_ à obtenir;--les autres,--quelques voix d’électeurs à acheter,--soit en faisant passer les chemins par telles et telles villes,--soit en concédant des fournitures, soit en donnant des emplois;--ceux-ci pensent qu’ils auront le poisson plus frais; ceux-là, qu’ils iront manger des huîtres au bord de la mer.
Mais personne ne s’aperçoit que c’est non pas seulement dans le commerce, mais dans les relations de peuple à peuple,--dans la société entière,--une révolution au moins égale à celle qu’a produite la poudre dans l’art militaire.
Commençons par le projet _ajourné_ de l’union commerciale de la France avec la Belgique.
Quand le chemin de fer sera en activité,--il y aura des convois qui porteront quinze mille voyageurs;--les voici à la frontière;--aurez-vous là une armée de quinze mille douaniers pour les visiter et pour fouiller leurs malles?--C’est difficile.
Mais s’il n’en est pas ainsi,--vous faites perdre aux voyageurs au moins le temps qu’ils ont gagné en venant par le chemin de fer.--En prenant les voitures ordinaires, ils sont plus longtemps en route, mais en ne se présentant à la frontière qu’une douzaine en même temps, ils n’éprouvent de la part de la douane qu’un retard presque insignifiant.--Votre chemin de fer est ridicule et inutile,--si vous laissez subsister votre système de douane tel qu’il est aujourd’hui.
Mais ceci n’est qu’une considération commerciale;--passons à quelques considérations sociales.
On fait des chemins de fer partout;--avec cette facilité et cette rapidité de communication par toute l’Europe,--les relations de peuple à peuple ne tarderont pas à changer entièrement.--Tel allait passer la belle saison à l’île Saint-Denis, qui ira sur les bords du Rhin;--il y aura des connaissances, des amis; il y mariera sa fille; il s’y associera à quelque industrie;--d’autre part, nécessairement et par suite de relations fréquentes,--on apprendra partout les langues de tous les pays de l’Europe,--ou peut-être le français deviendra la langue universelle,--pour deux causes:--d’abord, parce qu’on le parle déjà dans le monde entier et que c’est la langue du _bel air_,--ensuite, parce que les Français aiment mieux apprendre pendant dix ans le latin,--qu’au bout de dix ans ils ne savent pas, et qui d’ailleurs ne leur servirait à rien;--et naturellement le peuple dont la langue deviendra universelle sera celui qui s’obstinera à ne pas apprendre celle des autres peuples.
Un homme aura sa maison de ville à Paris, sa maison de campagne à Mayence, sa maison de commerce à Londres,--sa maîtresse à Naples, ses garçons à l’université de Leipsick, des amis et des intérêts d’affaires dans toutes les villes.
Les intérêts, les relations de tous les peuples de l’Europe se mêleront, s’entrelaceront, se confondront d’une manière inextricable;--les intérêts communs remplaceront les intérêts contraires,--la guerre sera impossible,--les frontières n’auront plus de sens,--les distances et l’étendue n’existent que par le temps qu’on met à les parcourir;--avec les chemins de fer, la France n’aura pas l’étendue qu’avait autrefois une de ses provinces,--le continent européen--ne sera pas plus grand que n’est la France aujourd’hui.--La Belgique sera de Paris à la distance qu’en était Versailles avant l’application de la vapeur.