Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 36

Chapter 363,838 wordsPublic domain

Vous cédez,--votre conscience est calmée, vous n’avez plus peur de voler la Compagnie.

Au bout d’un an, de cinq ans, de dix ans, vos tableaux brûlent.

La Compagnie cherche d’abord si elle ne pourrait pas vous faire guillotiner,--ou au moins vous envoyer aux galères, en établissant que vous y avez mis le feu à dessein;--si elle ne réussit pas,--comme on a sauvé quelques morceaux de cadre, dans lesquels restent une jambe ou une tête, on vous explique que vous n’avez subi qu’un sinistre partiel, et qu’il est juste de procéder à une estimation.--On vous défend alors de rentrer chez vous; on met les scellés sur votre logis;--si vous dérangez une épingle, l’assurance ne répond plus de rien,--vous rendez son expertise impossible.

On traîne en longueur,--on élève des difficultés;--beaucoup de gens se découragent, s’impatientent,--ou sont obligés de se servir des choses qu’ils ont chez eux,--et renoncent à l’assurance.

Vous êtes plus persévérant, vous ne vous rebutez ni des retards ni des ambages.

La Compagnie fait évaluer par des experts la valeur réelle des tableaux qui sont brûlés;--on a recours aux marchands qui vous les ont vendus. Et on vous _indemnise_ sur cette estimation,--après que vous avez payé pendant dix ans une somme proportionnée à la valeur fictive à laquelle on vous avait fait porter vos tableaux; et le tour est fait.

[GU] AVANT-SCÈNE.--L’avant-scène, dans certains théâtres,--remplace les bancs qu’on mettait autrefois sur le théâtre et sur lesquels les élégants d’alors venaient prendre place, se mêlant aux acteurs par leurs gestes et par leur voix, empêchant le public de voir et d’entendre.

Les spectateurs de l’avant-scène--paraissent décidés à faire partie du spectacle;--leur mise, leurs gestes affectés, leurs poses, leur ton de voix élevé, tout l’annonce d’une manière certaine.

[GU] ADMINISTRATION.--Aucun ministre ne se mêle d’_administration_,--tous sont absorbés par ce qu’on appelle les _questions politiques_,--c’est-à-dire par le soin de rester en place.

L’administration est faite au moyen de quelques vieilles routines et de quelques vieux chefs de bureau.

Il n’en peut, du reste, être autrement à une époque où un ferblantier ambitieux--ou un marchand de parapluies qui sent baisser son aptitude, peuvent devenir députés et ministres, pourvu qu’ils soient attachés à un parti qui arrive aux affaires.

[GU] AMOUR.--Il est bien rare qu’on n’éprouve pas un étonnement mêlé de désappointement en voyant pour la première fois l’objet d’une grande passion.--On cherche le plus souvent en vain dans les charmes de la personne aimée--l’explication de l’amour qu’elle a inspiré.

En effet, l’amour est tout dans celui qui aime;--l’aimé n’est qu’un prétexte.

Voici une statue,--le sculpteur a voulu en faire un dieu;--peu importe qu’il ait réussi à lui donner l’air de la majesté et de la puissance:--ce n’est pas le sculpteur qui fait le dieu,--c’est le premier manant qui se mettra à genoux devant la statue et qui la priera.--Faites un Jupiter plus beau que le Jupiter Olympien,--ce ne sera qu’une belle statue.--Allez voir dans l’église d’Étretat une bûche peinte en bleu et en rouge et appelée _saint Sauveur_,--vous verrez un dieu.

[GU] AMOUR DU PEUPLE.--C’est un rôle qu’on joue et pas autre chose;--c’est un emploi qu’on adopte en montant sur la scène politique; on joue les amis du peuple, comme sur d’autres théâtres on joue les _Trial_ ou les _Elleviou_.

Les prétendus amis du peuple--l’ont de tout temps poussé à la paresse, à la pauvreté, à la révolte, à la prison et à la mort.

[GU] AMITIÉ.--Il n’est personne qui ne veuille avoir un ami;--mais où sont les gens qui s’occupent d’en être un!

On se construit un type de Pylade--devoué, humble, obéissant, prêt à toutes les corvées,--et on gémit de ne pas le trouver.--Demander un ami ainsi fait, sans avoir bien examiné si on est prêt à être ce qu’on veut qu’il soit,--ce n’est pas montrer une âme tendre, comme le croient ceux qui remplissent l’air de leurs plaintes à ce sujet,--c’est faire un vœu d’avare pareil à celui de désirer cent mille livres de rente.

[GU] AMITIÉ DES FEMMES.--A la rigueur, il pourrait y avoir de l’amitié entre deux hommes qui n’auraient ni le même état ni les mêmes prétentions,--et dont aucun n’aurait rendu de services importants à l’autre.

Mais, les femmes ayant toutes le même état, qui est celui d’être jolies et de plaire,--il ne peut y avoir d’amitié entre deux femmes, à moins qu’une des deux ne soit laide et vieille, le sache, le croie,--ne veuille le cacher à personne, et ait de bonne foi donné sa démission de femme.

[GU] B.--Lettre qui remplace momentanément la lettre M pour l’_austère_ M. Passy, qui est depuis huit jours enrhumé du cerveau,--ce qui le condamnait, il y a deux ou trois jours, à dire: «Je ne peux pas _b_anger de _b_outon.»

[GU] BALADIN.--BATELEUR.--(Voyez ACTEUR.)

[GU] BAÏONNETTES.--Un officier français assistant à l’exercice à feu d’un régiment prussien--ne put s’empêcher d’admirer la précision des tireurs.

--Eh bien! lui dit un général prussien,--que pensez-vous de cela?

--Je pense, reprit le Français, que je suis de l’avis de beaucoup de mes camarades;--nous voulons proposer au ministre de la guerre de supprimer la poudre dans l’armée française,--et de ne plus admettre que l’usage de la baïonnette.

Nous avons parlé déjà, à plusieurs reprises, de l’admirable invention des politiques de ce temps-ci,--qui ont imaginé les _baïonnettes intelligentes_,--c’est-à-dire une armée composée de quatre cent mille hommes,--chacun agissant à sa guise et d’après ses idées particulières.

Un digne pendant a été presque en même temps trouvé à cette remarquable découverte,--c’est-à-dire une administration dans laquelle personne n’obéit à personne.

On jouit en ce moment d’un _spécimen_ agréable de fonctionnaires indépendants.--MM. Hourdequin, Morin et autres employés de la préfecture de la Seine sont occupés à répondre en cour d’assises au sujet d’actes d’INDÉPENDANCE poussée jusqu’à la prévarication et la concussion.

[GU] BADE.--Autrefois était une ville d’Allemagne. Aujourd’hui ce nom s’applique à deux ou trois villages des environs de Paris,--où certains élégants peu riches vont se cacher pendant trois mois,--pour dire à leur rentrée à Paris--qu’ils viennent de _Baden-Baden_--ou de quelque autre lieu de plaisir et de faste.

[GU] BAILLONNER.--Ce mot, autrefois, signifiait l’action de mettre à un homme un bâillon qui l’empêchait de parler.--Aujourd’hui un journal injurie le roi, les ministres, provoque un peu le peuple à la révolte et se plaint à sa troisième page de ce que l’on _bâillonne_ la presse.--Un avocat ayant à défendre un voleur, défend en même temps le vol, et propose une loi agraire à main armée;--il termine en disant: «Je m’arrête, _bâillonné_ que je suis par la _partialité_ du ministère public.»

Bâillonné n’a donc plus le sens qu’il avait autrefois; un homme bâillonné est un homme qui n’a plus rien à dire et qui veut faire croire qu’il s’arrête volontairement.

[GU] BANLIEUE.--Campagne des Parisiens,--le Parisien, fatigué de l’_air épais_ de la ville,--va respirer l’air pur des champs;--il va dans un village où les maisons sont entassées dans la boue,--il dîne dans un salon de cent cinquante couverts,--et revient enchanté de sa journée--et de ses plaisirs champêtres.

[GU] BÉNIR.--L’autorité, qui poursuit avec tant d’exactitude des publications politiques, ennuyeuses, que personne ne lirait sans cela, a laissé représenter des pièces d’une immoralité plus effrayante qu’on n’a voulu le voir.

La fameuse pièce de _Robert-Macaire_--a fourni des formules facétieuses pour une foule de choses, dont ceux mêmes qui les faisaient n’osaient pas parler;--la police correctionnelle présente chaque jour des _épreuves_ nouvelles de ce modèle offert au peuple.

La bénédiction paternelle,--une des choses les plus touchantes et les plus respectables,--est tombée dans le domaine du ridicule;--il y a bien des jeunes gens braves et courageux, prêts à se faire tuer pour une bagatelle,--combien y en a-t-il qui oseraient dire tout haut, dans une société d’autres gens: «Mon père m’a donné hier soir sa bénédiction,» depuis qu’on nous a représenté le baron de Wormspire bénissant sa fille,--et Robert-Macaire disant: «Voilà un gaillard qui bénit bien.»

[GU] BÉSICLES.--Les bésicles ou les lunettes--sont la marque d’une infirmité fâcheuse.--D’où vient que ceux qui en portent en tirent à leurs propres yeux une grande importance, montrent par leur attitude, leur manière de porter la tête, de parler, et, en un mot, par un air capable et dédaigneux, qu’ils prennent cela pour une supériorité sur ceux qui ont de bons yeux?

C’est une chose réelle,--que j’ai remarquée cent fois, mais dont je n’ai pu jusqu’ici deviner la raison.

[GU] BAVARDER.--Le pays a été saisi depuis un certain nombre d’années d’une fièvre de bavardage inouïe dans les fastes de la sottise humaine.--Tout le monde veut parler,--on a recours pour cela à des subterfuges incroyables.--On veut être député,--ou membre du conseil municipal,--ou membre d’une société savante,--ou d’une société philanthropique,--ou littéraire, ou de sauvetage,--ou d’horticulture,--non pour sauver des naufragés, non pour faire des recherches, mais pour parler; on ne cause plus, on ne rit plus, on ne chante plus;--on parle,--tout le monde parle et tout le monde parle à la fois;--les gens de la tour de Babel,--gens peu avancés, se séparèrent quand ils virent qu’ils ne s’entendaient plus,--aujourd’hui, grâce aux progrès, on ne s’arrête pas pour si peu.--Qu’est-ce que fait de ne pas comprendre à des gens qui n’écoutent pas, et qui ne veulent que parler? (Voir AVOCAT.)

[GU] BARON.--Tout le monde prenant à son gré aujourd’hui des titres de _comte_ et de _marquis_,--celui de _baron_ ne vaut pas la peine d’être usurpé,--et c’est le seul qui m’inspire quelque confiance; il n’y a que ceux qui l’ont réellement qui s’avisent de le porter:--les autres ont aussitôt fait de prendre un titre plus élevé.

[GU] BALAYER.--Les portiers de Paris ont l’ordre de balayer le devant de leur porte.

En conséquence, tout portier du côté des numéros pairs--pousse ses ordures de l’autre côté du ruisseau contre les numéros impairs;--les portiers des numéros impairs poussent leurs ordures contre les bornes des numéros pairs.

[GU] BANAL.--_Banalités._--On n’applaudit pas la plus belle chose du monde la première fois qu’elle est dite;--pour cela il faut juger soi-même et risquer d’applaudir seul:--c’est un courage qui est peut-être le moins vulgaire de tous les courages.

Il y a des sottises banales,--que les gens d’esprit ne veulent pas dire et qui rapportent gros aux imbéciles.

[GU] BABEL.--(Voir BAVARDER.)

[GU] BAPTÊME.--Quelqu’un, je ne sais qui,--a imaginé une assez belle expression--pour les soldats qui pour la première fois assistent à une bataille:--ce quelqu’un a dit qu’ils recevaient le _baptême du feu_.

On a abusé de ce mot,--ou plutôt on l’a parodié sérieusement;--il y a un parti en France,--qui dans son opposition au gouvernement a accepté une position si dangereuse et si radicale à la fois, qu’il lui faut prendre la défense de tout ce que le gouvernement attaque,--à tort ou à raison.--Quelques voleurs ont dû à ce système un grand appui--et une importance politique assez curieuse;--on en est venu à faire à un homme un mérite de tout démêlé avec la justice,--et l’on a créé cette expression, qui a été à plusieurs reprises employée sérieusement par des gens qui affichent des prétentions à la gravité: «--Il a reçu le baptême de la police correctionnelle.»--Ce qui a fait un peu de tort à cette phrase, c’est que plusieurs des héros auxquels on l’avait attribuée--ont reçu ultérieurement la _confirmation_ des travaux forcés.

[GU] BANQUET.--Il y a une dizaine d’années--que j’ai dit pour la première fois ce que je pensais des banquets politiques, alors fort en honneur;--j’ai dit la vérité sur ces ripailles où les chansons à boire étaient remplacées par des discours mêlés de hoquets;--je peignis nos représentants se disant entre eux: «La patrie est en danger, mangeons du veau.» Je fis une image fidèle de ces gueuletons où tout le monde parle, où personne n’écoute, et où on commence à régler les plus graves intérêts du pays à un moment où il serait fort difficile aux convives de regagner leur demeure sans le secours d’un fiacre, et de gagner le fiacre sans le secours d’un garçon.

Je n’ai atteint qu’un but:--chaque parti a adopté mon _appréciation_ pour les banquets de ses adversaires,--mais non pour les siens.

[GU] BOURGEOIS.--Dans les procès de la presse, le jury qui prononce a aussi un jugement à entendre à son tour. Si le journal incriminé gagne son procès, il appelle les jurés sauvegardes des libertés de la France--et raconte comme quoi il a été acquitté par l’_élite du pays_.--S’il est au contraire condamné,--le jury est une institution usée, et le journal a _succombé devant de stupides bourgeois_.

[GU] BATIFOLER.--On connaît la façon dont les paysans entendent l’amour:--des coups de coude, des tapes bien appliquées,--toutes sortes de niches brutales,--sont pour eux les premières expressions d’une véritable flamme; mais la plupart des filles des champs savent que ce n’est qu’un prélude.

Je rencontre l’autre jour une petite fille de douze ans,--à la mine éveillée;--elle avait le teint animé.--Je lui demande d’où elle vient!

--Eh! des bois donc.

--Et qu’allais-tu faire aux bois?

--J’étais avec mon amoureux donc.

--Et qu’est-ce que tu faisais au bois avec ton amoureux.

--Et vous l’savais ben.

Je me sentis un peu embarrassé,--effrayé même de la précocité de la bergère.

--Non, vraiment, je ne le sais pas.

--Vous riais,--je vous dis q’vous l’savais ben.

--Je t’assure que non.

--Vous voulais m’faire croire qu’vous n’savais point c’qu’une fille va fare au bois avec son amoureux?

--Peut-être les autres, mais toi.

--Moi, comme les aut’donc!

--Enfin que faisais-tu?

--Vous l’savais ben--que je vous dis.

--Eh! non.

--Eh ben,--j’nous j’tions d’la tarre--donc.

[GU] BONNE.--Une _bonne personne_, dans la bouche d’une femme qui parle d’une autre femme,--veut dire que la femme dont elle parle--est laide, mal faite et bête.

C’est dire qu’elle a la _bonté_ de n’être pas une rivale possible.

Une _femme bien faite_--est une femme qui est maigre et qui a des marques de petite vérole. (Voir AUSTÈRE,--AUSTÉRITÉ.)

Décembre 1842.

Économie de bouts de chandelles.--Les alinéa.--Une lettre de faire part.--Qui est le mort?--Le _Télémaque_ et M. Victor Hugo.--Le procès Hourdequin.--M. Froidefond de Farge.--Un poëte.--Les philanthropes et les prisonniers de Loos.--M. Dumas, M. Jadin, et Milord.--Une lettre de M. Gannal.--M. Gannal et la gélatine.--Une récompense.--Le privilége de M. Ancelot.--Amours.--Les chemins de fer.--L’auteur des GUÊPES excommunié.--Un Dieu-mercier.--Ciel dudit.--Un marchand de nouveautés donne la croix d’honneur à son enseigne.--Le chantage.--Histoire d’une innocente.--Histoire d’une femme du monde et d’un cocher.--Dictionnaire français-français.--Suite de la lettre _B_.

[GU] Il n’y a qu’un sot qui puisse se moquer d’un homme qui a un mauvais habit, mais on a le droit de rire de celui qui porte des bijoux faux, ou qui se promène au bois de Boulogne sur un mauvais cheval.--On est obligé d’avoir un habit,--donc on l’a comme on peut, et tel qu’on peut;--mais on n’est pas obligé d’avoir des diamants ni d’avoir un cheval.

La pauvreté fastueuse est la plus triste et la plus ridicule chose qui soit au monde.

Voyez, à Paris, cette place qui a si souvent changé de nom et qu’on appelle, je crois, aujourd’hui, place de la Concorde.--Je ne veux pas vous parler des fontaines mal dorées,--qui ne donnent d’eau qu’à une certaine heure,--ni des détestables statues qui les décorent;--je ne prétends mentionner ici que le nombre prodigieux de lanternes de mauvais goût dont est parsemée la place.

Certes, ces lanternes,--telles qu’elles ont été établies dans l’origine sur cette place immense, laissant échapper chacune une quantité de gaz,--de beaucoup inférieure à celle qui éclaire les plus petites boutiques de Paris,--ces lanternes répandaient une clarté déjà fort douteuse.

On regrettait qu’on n’eût pas imaginé de placer sur cette place--quelque grand foyer de lumière.

Mais aujourd’hui--on en est venu,--par une hideuse lésine, à fermer aux deux tiers les tuyaux déjà insuffisants du gaz,--et il ne reste sur la place de la Révolution qu’une vingtaine de veilleuses vacillantes,--qui ne servent qu’à augmenter, par une morne scintillation, l’incertitude et les hésitations de l’obscurité.

De plus, attendu qu’il y a beaucoup de lanternes sur la place de la Concorde,--on n’allume pas, ou on n’allume qu’à moitié les lanternes des rues adjacentes.

Ceci nous paraît être fait dans l’intérêt d’autres voleurs encore--que les voleurs qui travaillent le soir dans les rues.

[GU] Deux de nos journalistes les plus spirituels--causaient dernièrement ensemble à l’Opéra.--L’un des deux est nouvellement marié, l’autre est depuis peu célibataire.

--Comment trouvez-vous votre nouvelle situation? demanda le premier.

--Mais, fort bonne... et vous, que dites-vous de la vôtre?

--Ah! mon bon ami, il n’y a que d’être marié, voyez-vous; je travaille et j’ai ma femme à côté de moi; à chaque alinéa, je l’embrasse,--c’est charmant!

--Ah! je comprends,--dit l’autre en s’inclinant vers la femme de son confrère, qui paraissait fort attentive au spectacle,--je comprends pourquoi votre style est maintenant si haché.

Le célibataire a raconté les confidences du nouveau marié.--Ceux auxquels il en a parlé les ont, à leur tour, racontées à d’autres,--et chaque lundi--on compte curieusement combien il y a d’alinéas dans le feuilleton de l’heureux époux.--Il s’établit à ce sujet les discussions les plus singulières pour ceux qui ne sont pas initiés.

--Comment! il n’a mis là que point et virgule?

--Oui.

--Comme les hommes sont inconstants! Il pouvait mettre un point.

--Le sens n’indique que point virgule.

--Oui,--mais sa femme est si jolie,--j’aurais mis un point.

--Pauvre petite femme! le dernier feuilleton est bien compacte!

[GU] J’ai déjà parlé de cet usage peu décent qui se glisse, depuis quelque temps, à propos des lettres de _faire part_.

Autrefois le mort avait la place d’honneur, et c’était au bas de la lettre--qu’on mettait: _de la part de ***, de *** et de ***_.

Aujourd’hui les parents et héritiers--commencent par vous annoncer leurs noms et prénoms, titres, emplois, décorations, etc.; puis, quand tout est fini, quand il ne reste plus rien à dire sur eux-mêmes, ils vous apprennent accessoirement en deux lignes que monsieur un tel est mort,--et que ce monsieur un tel avait pour titres et dignités l’honneur d’être père, oncle et cousin des remarquables personnages mentionnés plus haut.

Voici de cette inconvenance un des exemples les plus frappants qui me soient encore tombés sous la main.

«M. S*** Mais***, négociant à Lesay, ancien militaire, ancien notaire, ancien maire, ancien suppléant du juge de paix, ancien membre du conseil d’arrondissement, ancien membre du conseil général, et actuellement membre du conseil municipal de sa commune, du comice agricole de Melle et de la Société d’agriculture de Niort; M. L*** R***, notaire à Sauzé, membre du conseil d’arrondissement et du conseil municipal de sa commune, et mademoiselle Louise L*** R***, ont l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu’ils viennent de faire, le 19 de ce mois, de madame S*** Mai***, L*** M*** Berl***, leur épouse, belle-mère et grand’mère.»

[GU] Ce nouveau mode a plusieurs inconvénients:

1º En lisant: «M. M***, _ancien_ militaire, _ancien_ notaire, _ancien_ maire, _ancien_ suppléant du juge de paix, _ancien_ membre du conseil d’arrondissement, _ancien_ membre du conseil général,» vous pouvez supposer que ce monsieur, qui n’est plus tant de choses, n’est peut-être plus vivant,--a quitté la vie avec tous ses honneurs et que c’est lui que vous êtes invité à pleurer;--vous vous le tenez pour dit--et vous n’en lisez pas davantage.--Quelque temps après vous le rencontrez dans la rue,--quand vous l’avez suffisamment regretté et quand vous êtes entièrement consolé de sa perte.

2º Ennuyé de tant de parents, de tant de dignités, de tant de gloire,--vous n’allez pas jusqu’au bout, vous jetez le papier au feu,--et, deux mois après, vous allez tranquillement faire une visite à madame Berl***--la vraie défunte,--vous la demandez au concierge, lequel vous répond qu’elle est toujours morte. Il est vrai que la lettre de faire part est à deux fins,--et qu’elle annonce à la fois la perte douloureuse de madame Berl*** et celle des titres de notaire, de suppléant de juge de paix,--de maire, etc., etc.

Rapprochez cette lettre d’une autre lettre publiée par le même M. Mais*** le 26 juillet 1842--et où l’on trouve--après deux ou trois pages consacrées à l’éloge de son administration comme maire de Lesay:--«Si j’ai parlé de ce que j’ai fait pour mon endroit, qu’on n’aille pas croire que j’y mets de la vanité;--non, je n’en ai jamais été affublé.»

[GU] Vers 1793,--je crois, un navire appelé _Télémaque_--sombra devant Quillebœuf,--près du Havre-de-Grâce. On fit plusieurs récits à ce sujet. D’immenses richesses, dit-on, avaient été cachées dans ce navire, dont le chargement de bois de construction n’était qu’un prétexte.--Plusieurs millions et une énorme quantité de vaisselle d’argent étaient enfouis dans les flancs du vaisseau submergé.--Deux Sociétés par actions se sont, depuis quelques années, fondées pour le sauvetage du _Télémaque_.--Le gouvernement a mis de son côté toute la bonne grâce possible:--il a fait l’abandon de la part que la loi lui accorde,--ne réservant qu’un cinquième pour les invalides de la marine,--et «le droit d’_acheter_, par préférence, les objets d’art qui pouvaient se trouver dans le vaisseau.»

La première tentative n’a pas réussi.--La seconde Société a été plus heureuse, et on a vu le navire sortir du sable--et paraître à fleur d’eau.

On a pensé alors à émettre les actions qui restaient encore. «Allons, messieurs, on voit le navire.--Voulez-vous marcher sur le pont? vous n’aurez de l’eau que jusqu’aux genoux. Prenez des actions.--Chaque action donne droit à une part proportionnelle dans les immenses richesses probablement cachées dans le _Télémaque_--dans le _Télémaque_ sur lequel vous marchez; prrrrenez les actions!»

Mais bientôt un bruit courut dans la ville du Havre: «M. Victor Hugo ne veut pas qu’on achève le sauvetage du _Télémaque_.»

Et pourquoi M. Victor Hugo ne veut-il pas?

Voilà la chose:

M. Victor Hugo s’est présenté avec son frère, M. Abel Hugo, chez l’agent de la Société à Paris, et il a fait opposition au sauvetage du _Télémaque_--parce qu’il y a dedans quelques millions y déposés par un oncle de ces messieurs, appelé archevêque Hugo.--Ils réclament leurs millions.

Ceci fit grand effet. «M. Hugo a tort, disaient les uns.--M. Hugo a raison, répondaient les autres.--Il y a prescription, s’écriaient ceux-là.--Il n’y a pas prescription, répliquaient ceux-ci.--Il y a plus de trente ans.--Oui, mais il n’y a pas eu de nouveau propriétaire en faveur duquel on puisse invoquer la prescription; l’espace écoulé n’est qu’une parenthèse dans la propriété: M. Hugo est dans son droit.»

Et quelques-uns disaient: «Vous voyez bien qu’il y a dans ce navire des richesses infinies,--puisque la famille Hugo réclame déjà des sommes énormes.--Prrrrenez des actions!»

J’allai alors à Paris,--et je demandai à M. Hugo,--comme on le demandait au Havre: «Ah ça! pourquoi ne voulez-vous pas qu’on amène à terre le _Télémaque_?»

A quoi M. Hugo me répondit qu’il ne connaissait d’autre Télémaque que le fils d’Ulysse;--le _Télémaque_ de Fénelon, qu’on en pouvait bien faire ce qu’on voulait, qu’il ne s’en souciait en aucune façon,--et ne le lisait pas.