Part 35
Je ne puis obtenir qu’on imprime dans mes petits livres ce que je mets sur mon manuscrit.
Le dernier volume de la troisième année est rempli de fautes;--on écrit _société_ pour _facétie_,--dix mille deux cents--pour douze cents. On mêle ensemble des choses qui n’ont aucun rapport entre elles;--on en sépare d’autres qui devraient être réunies, etc., etc.
[GU] UNE MESURE INQUALIFIABLE.--M. Lestiboudois est à la fois député du Nord--et médecin de l’hospice des aliénées à Lille.
Un arrêté ministériel, provoqué par M. de Saint-Aignan, préfet du Nord, vient de destituer ce fonctionnaire.
Quelques journaux s’élèvent contre «cette _inqualifiable mesure_,--contre cette destitution faite, disent-ils, _sous prétexte_--que _l’ordonnance_ du 18 décembre 1839--exige que les médecins restent dans l’asile des aliénées,--tandis que les fonctions législatives de M. Lestiboudois le retiennent à Paris pendant la plus grande partie de l’année.»
Ils ajoutent--«que l’ordonnance du 18 décembre,--bien interprétée,--ne fait pas une obligation impérieuse de la résidence.»
Il est incroyable que l’on ose ainsi chaque jour attaquer de front le plus simple bon sens. L’ordonnance du 18 décembre 1839 n’a qu’un tort à nos yeux,--c’est de ne pas avoir été rendue dès le jour où on a nommé un médecin pour l’hospice des aliénées.
Elle a un second tort si elle «ne fait pas une obligation impérieuse de la résidence.»
Il n’y a en effet là ni besoin d’ordonnance, ni d’arrêté, ni d’interprétation,--il n’y a besoin que de bonne foi et de bon sens.
Pourquoi donne-t-on un médecin aux aliénées? pour qu’il les soigne, probablement.
M. Lestiboudois soigne-t-il les aliénées de Lille--pendant les cinq ou six mois qu’il passe chaque année au Palais-Bourbon, à Paris?
Ceci est une question facile à résoudre.
On a assez ri du séjour habituel en Égypte et en Espagne de M. Taylor,--_commissaire royal_ PRÈS _le Théâtre-Français_.
[GU] Une aliénée est malade.
«Où est le médecin?--A Paris.--Diable, c’est qu’elle a un coup de sang.--La session n’est plus bien longue; M. Lestiboudois sera de retour avant quatre mois d’ici.--En voici une qui est à la diète et qui demande à manger.--Le docteur n’y est pas.--Où est-il?--A Paris; qu’elle attende; il ne peut maintenant rester plus de deux mois ou deux mois et demi.»
[GU] On dit, il est vrai, que M. Lestiboudois a un suppléant pendant ses absences,--mais le suppléant vaut comme médecin M. Lestiboudois ou ne le vaut pas.
S’il le vaut, il a sur lui l’avantage de la résidence,--et alors il faut lui donner la place.
S’il ne le vaut pas,--il faut ou obliger M. Lestiboudois à remplir ses fonctions lui-même--ou donner la place à un homme qui inspire une confiance suffisante.
On a donc eu raison de destituer M. Lestiboudois.
Malheureusement,--les journaux qui disent une sottise en blâmant cette destitution--ont raison sur un autre point, ou du moins--je suis parfaitement de leur avis sur ledit point (c’est ce qu’on entend toujours quand on dit que quelqu’un a raison).
Ils disent que M. Lestiboudois est député de l’opposition, et que, s’il appartenait au ministère, on aurait fermé les yeux sur l’incompatibilité de ses fonctions.
Je le crois comme eux,--et j’en donnerais pour exemple les nombreux procureurs généraux et procureurs du roi qui abandonnent leurs postes pour venir siéger et surtout voter à Paris.
On a eu raison de destituer M. Lestiboudois, et on a eu tort de ne pas destituer ceux qui sont dans le même cas.
[GU] Il y a un ouvrage qu’on devrait faire tous les quarts de siècle,--c’est un dictionnaire, non pas un dictionnaire contenant seulement les mots de la langue,--mais un dictionnaire servant à traduire les dictionnaires précédents.--Les mots restent les mêmes, mais ils changent de sens.--Chaque génération les prend dans une acception:--il n’y a plus moyen de s’entendre.
Prenez le mot _indépendance_:
Un homme _indépendant_ était autrefois celui qui, ne demandant rien,--n’acceptant rien,--n’espérant rien,--n’avait rien à craindre ni à rendre.
Si vous attachez le même sens au mot _indépendant_ appliqué à nos hommes d’aujourd’hui,--vous ferez de lourds contre-sens.--En effet, l’_indépendance_ n’est qu’un moyen de surfaire sa marchandise; c’est un bouchon de paille un peu plus gros que celui des autres.
Demandez dans les bureaux du ministère,--vous saurez que les députés indépendants sont ceux qui font le plus de demandes--et montrent le plus d’exigence.
Les électeurs envoient à la Chambre une foule de députés sous condition d’_obtenir_ publiquement pour la ville un pont et un embranchement de chemin de fer, et tout bas pour tel et tel électeur un bureau de tabac, une bourse dans un collége, une croix, etc.
En ajoutant la recommandation d’être indépendant.
Il est évident que dans ce sens l’indépendance recommandée est destinée à être le prix des choses à obtenir.
[GU] Pour le mot _liberté_:
Si vous vous attachez au sens qu’il avait autrefois,--vous commettez les plus graves erreurs.
Il est bon d’être averti que la _liberté_ est un mot au moyen duquel--les _amis du peuple_ (autre mot à traduire) font faire au peuple des choses qui n’ont pour résultat possible que de le conduire _en prison_.
[GU] Le dictionnaire _dont le besoin se fait sentir_, comme disent les annonces, est un dictionnaire sur le modèle des dictionnaires _français-latin_, c’est-à-dire traduisant les mots d’une langue dans une autre langue,--du français d’autrefois au français d’aujourd’hui. C’est un dictionnaire--français-français.
Nous ferons donc un essai du dictionnaire--français-français, dont nous donnerons de temps en temps des fragments.
DICTIONNAIRE FRANÇAIS-FRANÇAIS.--A--Troisième personne du verbe avoir;--a aujourd’hui le même sens que le verbe être,--quand on dit: «Qu’_est_-ce que cet homme? on répond le plus souvent: «Il _a_ cinquante mille livres de rente.»--C’est donc comme si on demandait: «Qu’est-ce que _a_ cet homme? «--C’est l’application d’un vieux proverbe italien: «_Chi non ha non è_,--qui n’a pas n’est pas.»
[GU] ABUS.--Les _abus_ sont le patrimoine des deux tiers de la nation;--ceux qui crient contre les _abus_ ne veulent pas les détruire, mais les confisquer à leur profit.--Il en est de même d’un homme qui, couché avec un autre, se plaint qu’il tire à lui toute la couverture, et, en même temps, la tirant de son côté, tâche d’en avoir à son tour un peu plus que sa part.
[GU] ADMIRATION.--Vieux mot.--On n’admire plus;--il n’y a pas d’homme, quels que soient son talent, son désintéressement, sa noblesse,--qui ne soit de temps en temps fort maltraité dans quelque carré de papier.--Quelques personnes affectent encore d’_admirer_ les morts, mais c’est pour déprécier les vivants plus à leur aise.
[GU] AMYGDALES.--Ne servaient autrefois qu’à sécréter la salive;--aujourd’hui elles sécrètent force pièces d’or et d’argent pour certains individus:--il y a tel chanteur auquel chaque son échappé de son gosier rapporte une pièce de cinq francs,--c’est-à-dire la journée de deux ouvriers.
[GU] ARBRE.--On peut lire dans les poëtes ce qu’étaient autrefois les arbres avec leurs panaches verts pleins d’oiseaux et d’amours;--aujourd’hui, depuis le gaz et l’asphalte, les arbres sont à Paris de grands poteaux noirs,--sur lesquels on colle des affiches.
[GU] ARSENIC.--On a de tout temps un peu empoisonné ses parents, amis et connaissances;--mais il est singulier que cette industrie, loin d’avoir fait des progrès, soit au contraire retombée dans la grossièreté.--Autrefois, on empoisonnait en faisant respirer une fleur, en offrant des gants.--Aujourd’hui, vous voyez à chaque instant une femme se défaire d’un mari incommode--au moyen de ce poison rustique, appelé arsenic, dont les symptômes sont connus,--et que l’on retrouve à l’instant même dans l’estomac;--quelqu’un, auquel j’ai soumis cette observation, m’a répondu d’une manière peu consolante--qu’il semblait qu’on empoisonne maladroitement, parce que les empoisonnements maladroits sont les seuls découverts et punis.
[GU] ANNIVERSAIRE.--Vieux mot représentant un vieil usage dont la suppression est inévitablement prochaine.--En effet, en ces temps de revirement politique, les _anniversaires_ présentent perpétuellement des circonstances odieuses et ridicules à la fois.
Comment célébrer l’_anniversaire_ des journées de Juillet quand un grand nombre des _héros de Juillet_ sont en prison?
Comment célébrer l’_anniversaire_ de la démolition de la Bastille quand on en bâtit quatorze?
[GU] C’est un des inconvénients d’un gouvernement fondé sur la révolte qu’il lui faut combattre ses propres éléments.
[GU] AFFAIRES.--Un homme d’affaires est un monsieur qui a pour état de faire ses affaires dans les vôtres.
[GU] ABAISSEMENT DU PAYS.--Quand un journal, un député, un homme politique, gémit sur l’_abaissement du pays_,--cela ne veut rien dire, sinon--qu’il voudrait partager avec ses amis les places, les dignités et l’argent.--En effet, si ledit homme politique renverse ses adversaires, vous les entendez à leur tour pousser de semblables gémissements sur l’abaissement du pays.--_Abaissement du pays_ veut dire: déception de ceux qui s’en plaignent.
[GU] ACTEUR.--Métier bizarre, qui consiste à venir grimacer devant quinze cents personnes pour les faire rire ou pleurer par des lazzi appris par cœur. On payait fort cher ces gens-là quand leur métier était réputé infâme;--mais aujourd’hui qu’il est spécialement considéré,--aujourd’hui que le peuple traîne le fiacre des danseuses,--que la femme d’un ministre de l’intérieur reçoit une actrice comme son amie intime,--il n’y a peut-être plus les mêmes raisons de les payer aussi cher.
Il peut paraître singulier en effet de comparer la magistrature au théâtre,--ce que l’on peut oser aujourd’hui que les comédiens sont reçus dans la société et y sont recherchés et prisés au moins à l’égal de tout le monde.
Un juge d’instruction reçoit quinze cents francs par an.
Un conseiller de cour royale trois mille francs.
Un président trois mille huit cents.
Et ces pauvres magistrats, obligés à une représentation convenable,--ne pouvant se livrer à aucune industrie, à aucun trafic, à aucun commerce, vivent dans la gêne; disons le mot, dans la pauvreté.
Voici, de ce que nous avançons, un exemple d’hier:
Il y a des comédiens qui n’ont pour tout talent qu’une infirmité ou une défectuosité.
Ils me rappellent ce saltimbanque qui, dans un tour d’équilibre, laisse tomber son enfant sur le pavé et lui casse une jambe: «Ah! maintenant, dit-il, tu as un bon état dans les mains,--tu te feras mendiant.»
Ainsi, Odry a l’air bête, Arnal a l’air sot, Alcide Tousez a l’air niais!--ôtez-leur cet air-là: ils sont ruinés.
M. Arnal plaidait l’autre jour pour faire rompre un engagement qui ne lui donnait que vingt-quatre mille francs par an, plus vingt francs par jour.
Eh bien! si, au lieu de paraître au tribunal de commerce, il se fût trouvé devant des juges ordinaires, on eût vu des magistrats, dont le plus cher payé ne reçoit pas quatre mille francs par an, invités à déclarer que trente et quelques mille francs ne payent pas suffisamment M. Arnal.
Joignez,--comme on veut absolument le faire de ce temps-ci,--de la considération à ces appointements exorbitants, les magistrats envieront les comédiens,--n’auront aucune raison, pour ne pas exploiter comme eux les négligences que la nature peut avoir commises en les créant, et voudront monter sur le théâtre.--Qui les remplacera?--Ce ne seront certes pas les acteurs,--ils ne le voudraient pas.
[GU] ADULTÈRE.--Les peines infligées à la femme adultère--ont singulièrement varié jusqu’à nos jours.
Les Locriens--lui arrachaient les yeux.--La loi de Moïse la condamnait à mort.--Chez les anciens Saxons, on la pendait et on la brûlait.--Le roi Canut, chez les Anglais,--ordonna que la femme adultère eût les oreilles coupées.--Chez les Égyptiens, on lui coupait le nez.--Par la loi Julia, chez les Romains, on lui coupait la tête.--En Crête, on l’obligeait à porter une couronne de laine et on la faisait esclave.
Aujourd’hui, en France, quand une femme est surprise en adultère, on se moque de son mari.
[GU] AUSTÈRE.--_Austérité._--Quand un parti est obligé d’accepter, pour faire nombre,--quelque allié d’une stupidité proverbiale,--qui n’a ni talent, ni caractère,--on dit de lui qu’il est _austère_ ou _vertueux_. (_Voir_ BONNE, une _bonne personne_.)
Être _austère_ n’engage absolument à rien;--j’en sais des plus _austères_ dont un _mineur_ n’avouerait pas les fredaines.--Je connais un _vertueux_ personnage politique qui a pour spécialité--de boire douze verres de vin de Champagne pendant que _minuit_ sonne à une horloge.
[GU] ADOLESCENCE.--Autrefois, printemps de la vie, plein de fleurs suaves et charmantes.--C’est aujourd’hui un mot qui ne peut manquer de tomber en désuétude, la chose qu’il exprimait n’existant plus.--La jeunesse a cru montrer de la maturité en n’étant plus jeune; elle s’est fort trompée; il n’y a point de fruits qui n’aient été précédés par les fleurs; secouez l’arbre pour en faire tomber les fleurs au printemps, il ne produira pas de fruits à l’automne.
[GU] AMADOU.--On ne trouve plus l’_amadou_ que chez les pharmaciens, sous le nom d’_agaric_,--pour arrêter l’hémorragie que cause quelquefois la piqûre des sangsues. L’ancien briquet, si curieusement décrit par Boileau, n’existe plus,--il a été remplacé par des _allumettes chimiques_, des _briquets phosphoriques_, etc., etc., et toutes sortes d’autres inventions infectes et dangereuses. La pierre et l’amadou--ne donnaient du feu que quand on leur en demandait,--quelquefois même en se faisant un peu solliciter;--mais les nouveaux briquets s’allument d’eux-mêmes au moindre frottement dans une poche ou dans une malle;--une allumette ne prend pas, on la jette par terre,--sous une table,--sur de la paille, elle s’allume un quart d’heure après.--Un grand nombre des incendies dont on parle si fréquemment aujourd’hui doit être attribué à ce progrès de l’industrie.
[GU] AGRAIRE.--Loi agraire.--La première loi agraire parut en l’an de Rome 268;--elle avait pour but de partager entre les citoyens les terres conquises sur l’ennemi.--Les citoyens y prirent goût, et, une quinzaine de fois depuis, de nouveaux partages de terres furent proposés par quelques tribuns qui n’en avaient pas. Les terres à partager, cette fois, étaient celles des plus riches citoyens.
La loi agraire a été de tous temps le rêve de beaucoup d’amis du peuple, gênés dans leurs affaires particulières; on aime assez à partager les biens des autres.--Un des inconvénients d’une loi agraire,--et un des moindres,--serait de ne rien changer absolument. Faites aujourd’hui un partage égal entre tous--et, avant dix ans, le travail, l’astuce, l’avidité, l’industrie, l’avarice d’une part,--la paresse, l’insouciance, la droiture, la prodigalité d’autre part, le hasard des deux côtés,--auront rétabli les choses en l’état où elles sont aujourd’hui.
[GU] ARCHITECTE.--Un architecte apprend pendant dix ans à faire des temples grecs--pour finir par construire péniblement des appartements de cinq cents francs de loyer, sous la direction d’un maître maçon; je ne me rends pas bien compte de l’art des architectes:--leurs plus sublimes inventions sont renfermées dans les combinaisons peu variées que l’on peut faire avec cinq chapiteaux de colonnes qui, du reste, font un effet affreux quand ils sont mélangés,--comme on le fait assez volontiers aujourd’hui;--ce qui réduit l’art de l’architecte à décider quel ordre il adoptera entre cinq,--ou plutôt, si l’on regarde nos monuments modernes, quel monument ancien il copiera honteusement.
[GU] AIR.--L’air est au moins aussi indispensable à la vie que les aliments.--En conséquence, il a été longtemps considéré comme chose de première nécessité.
On serait fort étonné si l’on savait que des gens, pour un avantage quelconque, se résignent à ne manger habituellement que le tiers ou le quart de ce qui leur est nécessaire;--on ne s’étonne pas que des gens passent une partie de leur vie à s’efforcer d’arriver à avoir le droit de s’enfermer cinq heures par jour dans une grande chambre où ils sont quatre cent cinquante à se disputer l’air qui suffirait à peine à cent cinquante hommes.
Il est prouvé par la chimie que, pour qu’un homme respire librement et sans souffrance, il lui faut au moins six mètres cubes d’air par heure.
Dans les théâtres, on n’a pas le quart de cette quantité d’air, pas le cinquième à la Chambre des députés.
Ceci est le résultat d’analyses exactes faites par les chimistes les plus distingués.
[GU] APÔTRES.--Les apôtres deviennent fort rares,--tout le monde se déclarant dieu dans sa petite sphère--et personne n’admettant plus ni hiérarchie ni autorité.
[GU] ASSASSINS.--Jouissent d’une assez grande considération.--Beaucoup de femmes ont _obtenu_ des autographes de Fieschi.--Nous parlions, le mois dernier, d’une femme célèbre, qui, dit-on, porte sur son cœur des cheveux d’un autre assassin.--On a imprimé de fort mauvais vers d’un nommé Lacenaire, et les éditeurs de ces vers ont raconté avec orgueil leurs conversations avec ce Mandrin prétentieux.
On a vu récemment de quels égards,--disons plus,--de quelle admiration était entourée une femme qui avait empoisonné son mari.
Nous avons signalé plusieurs fois deux classes de philanthropes, dont Dieu devrait bien délivrer la France,--si la protection qu’il lui accorde n’est pas simplement un faux bruit que font courir et M. Persil, en sa qualité de directeur de la Monnaie, et les pièces de cent sous.
L’une de ces deux classes de philanthropes fait des essais qui aggravent d’une façon horrible les peines infligées par la loi, essais qui condamnent au désespoir, à la folie, au suicide, des gens que la loi et la vengeance publique ne condamnent qu’à quelques années de prison.
[GU] La seconde classe des philanthropes, au contraire, est prise d’une tendre pitié pour les assassins; elle ne songe qu’à les entourer de toutes les douceurs de la vie, ce qui ne contribue pas peu à les maintenir dans leur voie.
[GU] Le jury, de son côté,--trouve presque toujours dans les crimes les plus horribles des circonstances dites atténuantes,--qui ne laissent pas de donner ainsi quelques encouragements.
[GU] ASSISES.--_Cour d’assises._--Je ne sais pourquoi on ne donne pas un peu plus de majesté aux chambres de justice, invariablement ornées, pour le fond, d’une sorte de paravent en papier bleu de l’effet le plus déplorable.--C’est bien assez des avocats, et quelquefois du jury, pour y mêler du mesquin et du ridicule.
[GU] ALCHIMIE.--Cette science, qui consistait autrefois à chercher les moyens de faire de l’or,--par la transsubstantiation des métaux,--a fait aujourd’hui de notables progrès;--elle consiste encore aujourd’hui à faire de l’or,--mais on y arrive d’une manière certaine,--et ce ne sont plus des métaux que l’on met dans la cornue,--mais bien toutes sortes d’un rare usage,--telles que--la probité, la liberté, les douces affections, l’amour-propre, la dignité, la justice, etc., etc.
[GU] AMARYLLIS.--Voir AMBROISIE.
[GU] ANNONCES.--Procédé par lequel--les journaux--se font les paillasses chargés d’attirer la foule par leurs lazzis, autour de tous les charlatans de l’époque.
[GU] AUTEL.--Manière vicieuse dont M. de Rambuteau, préfet de la Seine, écrit le mot _hôtel_.
[GU] AMAZONES.--Les anciennes amazones se brûlaient, dit-on, le sein--pour tirer plus commodément de l’arc;--les _amazones_ modernes, au contraire,--loin de diminuer aussi brutalement leurs attraits,--ont adopté un costume qui en montre--au moyen des jupes de crinoline ou de la ouate, un peu plus que la plupart n’en ont réellement.
[GU] AMBROISIE.--Liqueur dont parlaient beaucoup les poëtes--à l’époque où, mis en dehors des plaisirs de la vie,--ils étaient obligés de les suppléer par des fictions.--L’ambroisie est aujourd’hui remplacée par le vin de Champagne, qu’ils boivent réellement.--Ils ont également remplacé les _Amaryllis_, les _Iris_, _Églé_,--auxquelles ils adressaient autrefois leurs vers, par des comtesses de***, des marquises de*** et des duchesses également de trois étoiles; je désire pour eux que les unes soient plus réelles que n’étaient les autres.
[GU] AIGUILLE.--Les femmes s’en servaient à une époque où elles comprenaient qu’il était plus beau d’inspirer des vers que d’en faire soi-même.--Beaucoup ont remplacé l’aiguille par la plume,--quelques-unes par le cigare.
[GU] ALMANACH.--Un _almanach_ a été longtemps--un petit livre ou un carré de carton--spécialement destiné à dire le jour du mois,--le quartier de la lune--et les éclipses de soleil.
Le double Liégeois--y ajoutait «l’art de savoir l’heure qu’il est à midi au moyen d’une paille» et un certain nombre de bons mots attribués à des Gascons--et commençant toujours par _cadédis_!
On fait aujourd’hui _pour le peuple_ des almanachs politiques assez curieux.
En voici un dans lequel on trouve les phrases que voici;--quoiqu’elles soient de M. le vicomte de Cormenin,--elles font regretter les _cadédis_ du double Liégeois:
«De tous les _gouvernocrates_ sous lesquels nous avons eu depuis cinquante ans le bonheur de vivre, il n’y en a pas de plus inconséquents que ceux de ce quart d’heure-ci.»
Que veut dire gouvernocratie?
Nous avons _démocratie_, qui veut dire gouvernement du peuple;--_aristocratie_, qui veut dire gouvernement des meilleurs ou de la noblesse.
Ces deux mots sont formés de deux mots grecs.
_Gouvernocratie_--est formé d’un mot grec et d’un mot de l’invention de M. de Cormenin:--la gouvernocratie est le _gouvernement des gouvernements_.
«Si la loi se tait, ils la font parler:--si elle ne dit pas un mot de ce qu’ils veulent qu’elle dise, ils la tordent, ils la tirent dans tous les carrefours pour en frapper au visage tous les citoyens, ils montent à l’échelle--et ils placardent leur loi.»
Quel langage! bon Dieu!
[GU] AVOCAT.--Lire les _Guêpes_ depuis trois ans.
[GU] APPRENTISSAGE.--Mot qui n’a plus aucun sens dans la langue:--on n’apprend plus, on sait.
Qu’un adolescent,--ayant l’_intention_ d’écrire, se présente dans un journal;--la première chose qu’on lui confiera, c’est la critique littéraire;--il fera paraître à sa barre tous les plus grands talents et il les traitera dédaigneusement,--leur reprochant leurs fautes et leur enseignant comment il faut faire.
On prend les législateurs et les ministres dans la classe des fabricants de drap, des épiciers, des raffineurs de sucre.
[GU] ASSURANCES CONTRE L’INCENDIE.--L’agent d’une société d’assurances contre l’incendie vous persécute pendant trois mois, s’introduit chez vous sous cent prétextes, vous envoie sous bande les récits des incendies que racontent les journaux;--enfin, vous cédez, vous vous faites _assurer_. L’agent vous aide dans l’estimation de votre mobilier.
--Pour combien faites-vous assurer vos tableaux?
--Mes tableaux?--je n’ai pas de tableaux.
--Eh bien! et ces cadres?
--De mauvaises croûtes.
--Mais non,--mais non, c’est meilleur que vous ne pensez;--faites-moi assurer ça pour dix mille francs.
--Mais ils ne valent pas cinq cents francs. Je ne veux pas voler votre Compagnie, qui aurait à me rembourser en cas d’incendie--une somme dix fois égale à la valeur de mes images.
--Vous ne la volez pas le moins du monde, la spéculation consiste à payer _peut-être_ une forte somme--et à recevoir _certainement_ un grand nombre de petites--proportionnées à la grosse somme qu’on espère bien ne pas payer;--les risques et les chances sont calculés.--L’assurance est un pari:--je parie dix mille francs une fois pour toutes que vos tableaux ne brûleront pas;--vous pariez tous les ans une certaine somme qu’ils brûleront. Ceci est comme l’ex-loterie:--on vous donnait soixante-quinze mille francs pour vingt sous,--mais il y avait tant de chances contre vous, que vous apportiez pendant toute votre vie vos vingt sous tous les deux jours--et qu’on ne vous donnait jamais les soixante-quinze mille francs.