Part 34
»Restez donc chez vous, ou allez chez vos amis;--faites des crêpes, jouez au loto.»
Voilà ce que le carré de papier devrait dire à ses abonnés; mais, non: le carré de papier veut que ses abonnés aillent aux Tuileries;--mais il veut qu’ils y aillent en soques, en vestes et sans gants.--C’est l’égalité pour le carré de papier.--Nous soutenons, nous, que c’est la plus sotte et la plus grande inégalité.--Montez si vous pouvez, mais ne faites pas descendre les autres;--tâchez, si vous le croyez amusant, d’ajouter des pans aux vestes, mais ne coupez pas les pans des habits.
O carré de papier!--que dirait votre abonnée l’épicière, si la fruitière sa voisine,--invitée (si elle l’invitait, ce que je ne crois pas) à une soirée d’_as qui court_ ou de _vingt-et-un_,--que dirait votre abonnée l’épicière, si sa voisine et son inférieure la fruitière venait chez elle en marmotte et en sabots?--Ne trouverait-elle pas indécent qu’elle n’eût pas mis un bonnet et des souliers?
[GU] Un des plus beaux rêves dont l’homme doit successivement se réveiller, c’est sans contredit la liberté.
Hélas!--tous ces bonheurs après lesquels nous soupirons ne sont que des êtres de raison,--tout simplement le contraire _fictif_ des malheurs _réels_ que nous éprouvons dans la vie.
La liberté en politique est une grande pensée et un grand mot misérablement exploité par quelques-uns qui veulent être les maîtres _à leur tour_;--la liberté en politique veut dire l’esclavage des autres;--l’_égalité_--n’est qu’un échelon--pour arriver à marcher sur la tête d’autrui.
La liberté! où est-elle? Cherchez l’homme le plus libre de tous,--et comptez à combien de maîtres durs et inflexibles il doit obéir.
Approchez ici,--vous, monsieur, qui avez tout sacrifié à la liberté,--voyons un peu,--montrez-nous ce joyau précieux que vous avez conquis si laborieusement,--montrez-nous cette liberté dont vous êtes si fier.
Sortez de chez vous, et venez causer un moment.
Vous vous levez;--mais j’aperçois--un homme gros, court et pâle,--nu jusqu’à la ceinture et vêtu uniquement d’un cotillon de toile grise.
«Arrête!--vous crie-t-il, arrête! Ne faut-il pas que tu m’apportes demain le prix de ton travail,--ne faut-il pas que tu payes le pain que je te vendrai? ne suis-je pas ton maître? ne suis-je pas le boulanger?»
En voici un autre,--plein de santé,--le visage d’un rose vif,--un tablier est devant lui,--il semble fier des taches de sang qui le couvrent.
«Eh! eh!--dit-il,--à l’ouvrage, malheureux, à l’ouvrage! Ne faut-il pas que tu m’apportes demain le prix de ton travail?--ne faut-il pas que tu m’apportes demain ton tribut quotidien?--ne suis-je pas ton maître? ne suis-je pas le boucher.»
Et celui-ci:--il a des habits neufs,--coupés à la mode du jour, ou plutôt à la mode de demain;--mais il n’a pas de gants,--et ses bottes éculées n’ont pas été cirées depuis cinq semaines,--son chapeau est partie chauve, partie ébouriffé.
«Tiaple--mein herr!--s’écrie-t-il,--trafaillez pour moi,--trafaillez.--il me faut de l’argent;--que che fous foie ainsi fumer tes ciquarrettes! trafaillez, fous tis-je,--_trafaillez_! che suis votre maître, che suis le tailleur!»
Et celui-ci, avec un galon d’or à son chapeau: «Allons, maître, dit-il,--il me faut une belle livrée,--il me faut à manger et à boire,--il me faut un chapeau neuf;--travaillez,--travaillez;--ne me reconnaissez-vous pas,--que vous continuez à faire ainsi tourner vos pouces?--je suis votre maître, je suis votre domestique. Obéissez-moi!»
Il n’y a d’un peu plus libre que celui qui a moins de maîtres que les autres, que celui qui a moins de besoins.
Chaque besoin, chaque goût, est une chaîne dont quelqu’un tient le bout quelque part.
Comptez de bonne foi combien vous en avez.
Novembre 1842.
Les inondés d’Étretat, d’Yport et de Vaucotte.--Le roi Louis-Philippe et M. Poultier, de l’Opéra.--Un philosophe moderne.--Les femmes et les lapins.--_Une mesure inqualifiable._--M. Lestiboudois.--M. de Saint-Aignan.--Un dictionnaire.--Le véritable sens de plusieurs mots.--A. et B.
[GU] LES INONDÉS.--J’ai voulu aller voir ces pauvres gens d’Étretat et d’Yport, auxquels une trombe d’eau a fait tant de mal, il y a un peu plus d’un mois.--Gatayes se trouvait avec moi dans la vieille masure que j’habite aux bords de la mer; nous nous sommes mis en route une heure avant le jour--pour prendre au passage une voiture qui nous a conduits à Fécamp.
Fécamp a également souffert de l’inondation,--mais le sinistre n’a attaqué que les gens riches.--Nous n’avons fait que traverser Fécamp, et, en suivant les sinuosités de la falaise, nous nous sommes dirigés vers Yport--en gardant la mer à notre droite, mais à trois cents pieds au-dessous de nous.
Après deux heures de marche, nous avons vu le grand bouquet d’arbres qui cache Yport.--On entre dans les arbres, et, par des chemins escarpés, on descend dans le fond d’une petite vallée où est situé Yport.
Dès lors on commence à voir quelques traces de l’inondation: les chemins sont élargis et violemment creusés, tantôt à deux, tantôt à trois pieds dans le roc;--quelques champs sont encore couverts de limon. De la paille, du menu bois, de grandes herbes, sont restés accrochés dans les branches des arbres, à sept ou huit pieds de hauteur;--c’est l’eau qui les a portés là en se précipitant du sommet des côtes qui entourent Yport de toutes parts.
Nous entrons dans les rues:--les maisons portent encore l’empreinte de l’eau à une grande hauteur, les haies les plus élevées qui entourent les jardins sont remplis de paille;--l’eau a passé par-dessus;--puis, à mesure qu’on avance,--le désastre a laissé des marques plus visibles: voici un mur renversé,--là une maison à moitié démolie, ici un arbre déraciné.
Mais une fois arrivés aux deux tiers de la grande rue qui conduit à la mer,--nos yeux sont frappés d’un horrible spectacle:--le torrent a emporté la terre et les pierres qui formaient le chemin à une profondeur de six ou huit pieds; des deux côtés les maisons se sont écroulées.--Nous descendons dans le ravin formé par l’eau,--et nous voyons des restes de maisons suspendus au-dessus de nos têtes;--presque partout--le mur qui était sur la rue--et la façade de la maison ont été emportés avec leurs fondations et le terrain qui les soutenait.--Les maisons sont coupées et déchirées en deux,--depuis le toit jusqu’au sol; les débris ont été entraînés à la mer.--On voit, depuis le haut jusqu’en bas,--l’intérieur des chambres coupées en deux;--des meubles encore en place,--des lits, des tables, sont à moitié en dehors de ce qui reste d’un plancher incliné qui vacille et qui va s’écrouler d’un instant à l’autre;--des toits, qui ne sont plus supportés que par un pan de muraille, restent suspendus sans qu’on comprenne comment,--et vont tomber au moindre vent.
Nous avançons parmi les décombres et les inégalités du lit que s’est creusé l’eau;--nous voici au bord de la mer:--la trombe a renversé et jeté en bas un parapet de granit large de plus de deux pieds.--«Tenez, nous dit un pêcheur, regardez cette grande place à gauche:--il y avait là huit maisons;--eh bien, il n’y en reste _pas mention_.»
Les débris ont été jetés à la mer,--pêle-mêle avec cinq malheureuses femmes qui n’ont pas eu le temps de se sauver.--On n’en a retrouvé qu’une, morte sous la vase et le limon.
Nous cherchons la maison de Huet.--Huet est un aubergiste--chez lequel autrefois je m’arrêtais pour déjeuner quand j’allais d’Étretat à Fécamp;--nous avons peine à retrouver l’auberge, tant le pays est dévasté et changé.--Le grand puits qui était devant la porte a presque disparu sous la terre que la trombe a enlevée du haut de la côte.
Huet était riche,--il a beaucoup perdu;--le torrent a passé entre ses deux maisons, qui se touchaient,--et a emporté des morceaux de murailles et tous ses meubles, jusqu’à d’énormes armoires en bois sculpté pleines de linge,--qu’on n’a retrouvées qu’au bord de la mer: «_c’était comme si on eût tout balayé_.» Là on nous raconte le commencement du désastre.--C’était deux heures avant le jour;--on entendait «_hogner_» l’eau dans les bois au-dessus d’Yport;--l’eau s’était enfermée elle-même dans une digue de paille, d’herbe, de branchages, de feuilles arrêtées dans les arbres; mais cette digue ne put résister longtemps,--l’eau la rompit--et se précipita de trois côtés du haut des côtes--sur Yport, qui est dans le fond d’un entonnoir, entraînant avec elle--des arbres,--des pierres énormes,--emportant les chemins jusqu’à deux et trois pieds de profondeur;--alors on entendit de grands cris poussés par ceux qui, plus près de la côte, étaient les premières victimes de ce désastre.--En quelques instants les maisons commencèrent à crouler avec fracas;--les habitants s’échappaient par les toits et passaient d’une maison à l’autre. «Pour nous, disait Huet, nous étions, comme les autres, réfugiés dans nos greniers;--là, nous voyions nos voisins montés sur leurs toits, et nous nous disions adieu les uns aux autres en nous criant: «Adieu, voisins, il faut mourir.»--Songez qu’il ne faisait pas encore jour,--que nous entendions le bruit de l’eau roulant du haut des côtes et des maisons qui tombaient,--les cris de frayeur de ceux qui se sauvaient,--les cris de désespoir des pauvres femmes qui ont été noyées,--et que nous sentions notre maison trembler par secousses.--Je m’attendais d’un moment à l’autre à être écrasé avec ma femme et ma fille;--elles s’étaient jetées le visage à terre,--pleuraient et priaient Dieu;--elles me disaient de prier aussi,--mais je ne m’en sentais pas le courage,--je jurais;--je sais bien qu’il faut prier Dieu,--mais,--monsieur, _ça n’était pas du bien qu’il nous faisait, ça_;--je l’aurais prié que _ça n’aurait pas été de bon cœur_.--Pour ne prier que de la bouche, j’aime mieux ne pas prier;--je dis à la femme et à la fille de continuer à prier pour elles et pour moi, et je me remis à jurer.»
Nous étions, Gatayes et moi, auprès de la grande cheminée de la cuisine,--et nous rallumions nos pipes pour nous remettre en route--quand il entra une grande fille pâle, vêtue de noir;--la fille de Huet nous la montra,--et nous dit: «Tenez, c’est sa mère qu’on a retrouvée dans la vase--trois jours après l’événement.»
Nous disons adieu à toute la famille, et nous serrons la main au père Huet, qui nous accompagne _un bout de chemin_.
Nous gravissons la côte pour sortir d’Yport par l’autre côté de l’entonnoir--en nous entretenant tristement du spectacle que nous venons d’avoir sous les yeux. Nous nous étonnons de la négligence de l’autorité.--Il y a cinq semaines que le malheur est arrivé,--et depuis cinq semaines on laisse une trentaine de maisons à moitié démolies suspendues au-dessus des chemins de la manière la plus menaçante;--les chemins eux-mêmes creusés inégalement jusqu’à sept et huit pieds de profondeur,--impraticables pour les voitures,--difficiles et dangereux pour les hommes,--et l’autorité supérieure ne s’est mêlée de rien.--Il était urgent de faire démolir ces restes de maisons, qui, d’un moment à l’autre, au premier vent, peuvent causer de nouveaux malheurs; il était urgent de faire remblayer les chemins:--il n’y a rien de fait, rien de commencé.
[GU] Le roi, aussitôt le sinistre arrivé, a envoyé sur sa cassette trois mille francs--à chacun des pays ravagés.
M. Poultier, le chanteur,--qui était en représentation à Rouen,--est arrivé en toute hâte au Havre, où il a donné une représentation au bénéfice des inondés.--Il n’a rien voulu prélever sur la recette ni pour son déplacement ni pour ses frais de voyage;--il a fait envoyer aux victimes de l’inondation les sept ou huit cents francs qui lui revenaient pour sa part.
Des souscriptions ont été ouvertes de tous côtés.
[GU] Nous voici arrivés sur la côte,--il faut redescendre dans une autre vallée, pour passer par le petit village de Vaucotte.--Le soleil s’est dégagé des nuages,--et éclaire gaiement les lieux témoins naguère d’une si grande désolation. Du reste, tout le pays est ici ravissant.--Vaucotte est au fond de la vallée comme Yport, comme Étretat;--les collines qui entourent Vaucotte sont couvertes d’ajoncs et de bois taillis en pentes escarpées, auxquels l’automne prête les couleurs les plus splendides;--les feuilles des chênes sont d’un jaune orangé,--celles des châtaigniers sont jaune clair;--les cornouillers sont rouges,--les ajoncs et les genêts sont restés d’un vert vif et vigoureux.
Mais bientôt nous voyons le chemin qu’a suivi le torrent:--c’est une de ces _cavées_ normandes,--si charmantes d’ordinaire,--un chemin creusé entre des rangées d’arbres, de façon qu’on a la tête à peine au pied des arbres et que le regard est emprisonné sous un berceau de verdure;--mais le torrent a creusé le chemin en certaines places jusqu’à quinze pieds de profondeur;--des arbres sont arrachés et jetés çà et là;--quand on marche au fond des chemins,--on voit loin au-dessus de sa tête les racines nues et dépouillées des arbres qui restent.
Il y avait à Vaucotte une dizaine de personnes: il n’en reste plus que la moitié,--quatre ou cinq personnes ont été noyées.--Une femme emportait sur son dos sa fille malade, une fille de dix-neuf ans.--Elles sont renversées par la trombe,--entraînées, roulées avec les pierres, et noyées toutes les deux.
De l’autre côté de Vaucotte, nous étions à Étigues;--à Étigues, un chemin creusé dans le roc permet de descendre jusqu’à la mer;--la mer était basse:--nous ferons jusqu’à Étretat le chemin par les roches qu’elle laisse à découvert;--c’est un chemin un peu difficile,--mais magnifique. A gauche, la falaise, blanche et droite comme une muraille, s’élève à la hauteur de cinq maisons qui seraient placées les unes sur les autres. A droite, la mer, qui remonte en grondant.--Il y a une lieue et demie à faire,--il ne faut pas trop flâner;--il faut marcher sur des pointes de roches revêtues d’herbe verte et de mousses cramoisies, qui sont du plus bel effet,--mais aussi fort glissantes;--il faut franchir des flaques d’eau que la mer a laissées dans des trous de roc semblables à des bassins de marbre blanc. Puis, de temps en temps, le chemin est barré par de gros rochers dont il faut faire le tour.
Dans les flaques d’eau, transparentes comme l’air, des crabes, des loches, sont restés et se cachent à notre approche.--On s’arrête, on les regarde;--on les prend;--on ramasse des galets ronds et transparents comme des billes d’agate,--et des cailloux couverts de teintes rouges et vertes,--et les mousses cramoisies,--et de petits madrépores,--des coraux lie-de-vin,--serrés et rudes comme du velours d’Utrecht.
Bon! voici un cormoran--qui bat l’air de ses petites ailes noires,--et qui, sans se hâter, mais sans s’arrêter et surtout sans se détourner, suit son vol droit et paisible.--Gatayes prétend qu’il a l’air d’un employé qui va à son bureau.
De grandes mouettes plongent et remontent dans l’air avec un poisson qu’elles ont saisi dans l’eau.
Le temps se passe,--le jour baisse. Je me rappelle alors qu’il y a neuf ans,--précisément le même jour,--le 2 novembre, allant d’Étretat à Étigues,--je me suis fait surprendre par la nuit et par la marée.
La mer était houleuse ce jour-là--et montait avec grand bruit.--Il vint un moment où je fus obligé de m’arrêter. Devant moi la mer en colère se brisait contre la falaise;--je retournai sur mes pas.--A cent toises de là, elle battait également contre le rocher.--J’étais renfermé dans un cercle que la mer rétrécissait à chaque instant.--Il faisait nuit.--Je savais que dans une heure il y aurait quinze pieds d’eau là où j’étais encore à pied sec,--entre la mer écumante et une muraille droite de trois cents pieds,--soixante fois la hauteur d’un homme.--Je nage bien; mais de quel côté me diriger, c’était la première fois que je venais dans ce pays,--et d’ailleurs les lames m’auraient bientôt broyé contre le rocher.
Un douanier, qui m’observait depuis longtemps, m’appela du haut de la falaise quand il me perdit dans la nuit. Il descendit à moitié chemin par un sentier à peu près taillé dans le roc--et me jeta une corde au moyen de laquelle j’allai le rejoindre.
Il y avait précisément neuf ans;--je revoyais la falaise contre laquelle la mer, en se brisant, m’avait emprisonné;--mais maintenant--je sais des abris et des chemins que les oiseaux ont appris aux pêcheurs et que les pêcheurs m’ont montrés;--d’ailleurs la mer n’est encore remontée qu’à moitié, et elle n’est pas en colère.
Nous marchons,--nous rencontrons un vieux pêcheur d’Étretat.
--Peut-on encore passer sous la porte d’Aval?
--Non, il y a au moins huit pieds d’eau.
--Alors, nous monterons par la Valleuse.
La Valleuse est un de ces chemins serpentant dans le roc, dont je parlais tout à l’heure. Ils ont le défaut d’être un peu étroits.--En touchant le roc d’une épaule,--on a la moitié du corps en dehors du chemin--et deux ou trois cents pieds au-dessous;--il faut s’y accoutumer.
--Vous connaissez le pays,--dit le pêcheur,--vous n’avez pas l’air embarrassés.
--Est-ce que vous ne nous reconnaissez pas? père Aubry, demanda Gatayes.
--Tiens, c’est M. Léon--et M. _Alphonche_.--Ah bien! je ne m’attendais guère à vous voir aujourd’hui.
Nous faisons route avec le père Aubry, qui nous donne des nouvelles de tout le monde.
Ce n’est que le lendemain que nous avons pu visiter les désastres causés par la trombe.
A Yport et à Vaucotte l’eau a creusé le chemin et emporté les maisons;--à Étretat, elle a entraîné la terre et a englouti les habitations.--Notre ami Valin, le garde-pêche, nous mène voir un grand terrain où il y avait six maisons, dont deux à son frère Benoît;--l’eau y a apporté huit pieds de terre,--on ne voit plus que le toit de chaume,--c’est une inondation de terre qui est restée après l’inondation d’eau. On a percé les toits pour sauver les habitants;--il y a eu plusieurs noyés.--M. Fauvel,--maire d’Étretat,--qui a montré le plus grand zèle, est allé en bateau pour sauver une pauvre femme.--On a ouvert le toit de la maison;--la maison était pleine de vase--qui était montée à plus de dix pieds de haut.--On a vu une main qui sortait de la vase,--on a exhumé la malheureuse femme: elle était morte!--Plus de cinquante maisons sont restées entourées et pleines de limon jusqu’au toit; il en coûterait dix fois la valeur des maisons pour les dégager.
On nous disait encore avec un sentiment de terreur,--en nous montrant ce que la trombe avait enlevé de terre sur les côtés,--que, sans un pan de mur qui avait forcé l’eau à se diviser autour du cimetière, qui est à moitié de la colline,--le torrent aurait déterré tous les morts et les aurait roulés jusque dans la commune.
[GU] A Étretat, comme à Yport, comme à Vaucotte, l’autorité supérieure n’a fait commencer aucuns travaux. Il y a cinquante familles sans asile.
Les maires de ces trois malheureuses communes--ont reçu déjà des dons assez importants.--Le maire d’Elbeuf a envoyé une quantité considérable de vêtements de toutes sortes,--mais aucun des hommes qui, à Paris, sont les rois de l’argent--n’a jusqu’ici envoyé son offrande.
[GU] Je crois vous avoir déjà entretenu d’un philosophe--de ce temps-ci qui a mis au jour plusieurs ouvrages d’une réelle importance; je veux parler de M. Maldan, auteur de l’ART _d’élever les lapins et de s’en faire trois mille francs de revenu_.
M. Maldan est également auteur de: L’ART _de se faire aimer des femmes_.--_Moyen certain de les rendre heureuses pour la vie._
Je ne vois point dans la littérature d’ouvrages plus sérieux et plus utile.--Que peut désirer un homme qui possède à la fois l’art d’élever les lapins et de s’en faire trois mille francs de rente,--et en même temps l’art de se faire aimer des femmes?
Une chose triste pour notre époque,--c’est que l’art d’élever les lapins a eu déjà huit éditions, et que l’art de se faire aimer des femmes et de les rendre heureuses pour la vie n’en a eu que deux.
Réparons cette injustice du public--en citant quelques fragments de ce dernier ouvrage.--Je me trompe fort, ou les lecteurs des _Guêpes_ s’y intéresseront plus qu’à l’art d’élever des lapins, quelque perfectionné qu’il puisse être.
L’auteur de l’_Art d’élever les lapins_ n’admet l’amour que dans le mariage;--il propose, en conséquence, un projet de loi dont voici les termes:
«Tout être qui se _fréquenterait_ ne pourrait habiter _ensemble_ qu’autant qu’_ils auraient_ contracté leur union _par-devant les lois_.
»Aucun _locataire, n’importe le sexe,--même dans ses propriétés_, ne pourrait _vivre deux_ comme mari et femme.»
L’auteur de l’_Art d’élever les lapins_--passe ensuite aux divisions qu’il a établies entre les femmes.
«La _beauté_ étant le cadre qui nous flatte le plus, _il_ attire à lui la société en général; le prince comme l’artisan espère l’obtenir; le prince a, pour arriver, ses titres et sa galanterie; le riche, sa fortune et les agréments qu’elle procure; l’artisan, pour qu’il réussisse auprès d’une belle, il lui faut de l’usage, de la douceur, de la prévenance, et surtout de la fidélité, car la beauté sait ce qu’elle vaut, et se voir préférer pour moins belle n’est pas pardonnable; et du plus bel ornement de la nature, par votre faute, vous en faites quelquefois un rebut.
»Vous voici, dit-il, au moment de votre choix.
»La _haute_ société étant séparée des autres, j’ai peu d’observations à faire pour elle: l’éducation, la beauté, les grâces, la fortune, devant s’y trouver, le bonheur doit s’ensuivre; si cependant vous voulez le conserver, n’ayez jamais d’amis auprès de votre épouse, qui vous remplace; emmenez-la toujours avec vous partout où vous allez; elle voit vos actions, et la jalousie ne la dispose pas à vous manquer: les fêtes, plaisir et toilette variés; ajoutez à cela amitié, douceur et prévenance, vous y trouverez la félicité.
»_Insouciante_; cette classe de femmes est très-nombreuse, vous les trouvez partout, depuis le noble jusqu’au roturier; riche, pauvre, bonne ou méchante, elle est facile à séduire pour le bon motif, car ce n’est que l’occasion qui la fait accepter votre main; cependant, pour être heureux avec elle, voilà ce qu’il vous faut en partage; s’il est impossible, une qualité de plus ou de moins ne la fera pas décider plus tôt; pourvu que la douceur, le courage, la richesse, la beauté, l’esprit, les prévenances, la santé, et surtout ne pas lui promettre pour sa toilette, ses plaisirs ou son avenir que vous ne teniez parole; avec des chatteries et une bonne table, vous serez accepté pour époux et elle vous sera fidèle.
»_Caractère difficile_; ce genre de femmes est non-seulement rare, mais il se trouve dans toutes les classes de la société; celle protégée par la fortune et le rang, le personnel de sa maison souffre beaucoup, et il faut avoir faim pour y rester; l’homme assez hardi pour chercher à lui plaire doit être ferré à la glace. Celle douée de la beauté ne peut faire que des victimes; pour la séduire, il faut faire tout l’opposé de ce caractère; je vous dirai à tous: «Sauve qui peut, malheureux qui est pris.»
»_Malingre_; mon opinion est que c’est plutôt manie que maladie; la femme a pour prétexte les nerfs, la migraine, la poitrine, les coliques. L’agrément qu’il y a dans cette classe est qu’elle reste presque toujours chez elle ou sort fort peu, cela garantit de leur conduite; l’homme dont le choix tombe sur elle doit apporter, de rigueur, fortune ou courage, douceur et patience, esprit et fidélité; en dire davantage serait vous ennuyer; j’ai vu par moi-même que la femme peut faire et défaire le sort d’une maison; vous qui voulez vous établir, avant de vous présenter, faites votre entrée dans le monde, fréquentez toutes les classes de la société si votre fortune le permet; nous savons que le hasard fait beaucoup, ne comptons pas sur lui; la fidélité n’a qu’un habit, celui qui le met s’en sert jusqu’au tombeau: après lui le souvenir.»
_Imprimerie de A. Saintain, rue Saint-Jacques, 38._
[GU] Il faut croire que j’ai des ennemis bien acharnés dans l’imprimerie de M. Lange Lévy.