Part 33
M. *** comprend qu’il faut s’exécuter; s’il dit qu’il a vu la veille les maudites pilules,--on lui demandera avec qui.
--Seul.
--Vous pouviez bien venir me chercher.
Il se contente de dire: «Je vous accompagnerai avec plaisir.»
Le lendemain, troisième dame,--troisième invitation.
--J’aurais bien voulu vous voir hier.
--Vous êtes trop bonne.
--Oh! c’était intéressé:--j’avais besoin de vous.
--Il m’a été impossible de venir, j’ai travaillé toute la soirée.
--C’est égal,--aujourd’hui est aussi bon; je veux aller voir les _Pilules du Diable_.
M. *** frémit.--Mais il vient de dire qu’il a passé la soirée à travailler, il ne peut plus dire qu’il était aux _Pilules_,--et d’ailleurs,--avec qui?
Il s’ennuya tellement,--qu’il passa la nuit à énumérer tous les inconvénients de la vie qu’il menait,--il vit qu’il y avait dans la vie de garçon et d’homme à bonnes fortunes par trop de choses à faire trois fois;--un mois après il était marié.
[GU] M. Gannal a de nouveau paru sur la place, et je crois être agréable à la fois au public et à lui--en contribuant, pour ma part, à donner la publicité à une brochure qu’il vient de mettre au jour.
M. Gannal commence par dire pourquoi il prend la parole.
_C’est parce que tant de personnes sont étonnées qu’il n’ait pas embaumé le prince royal_,--qu’il croit devoir leur _expliquer le mauvais vouloir qui lui a ôté à lui_, M. Gannal, _cette consolation_.
[GU] M. Gannal en est _d’autant plus affligé_, qu’il savait à part lui--que le prince royal désirait _vivement être embaumé par lui_.
_Consolation_ est une expression toute nouvelle, appliquée à l’industrie, et qui ne pouvait manquer de faire fortune.
Les marchands fashionables disent déjà, à l’imitation de M. Gannal: «Permettez, monsieur, que j’aie la _consolation_ de vous vendre cette paire de bas.»
«Ne me refusez pas la _consolation_ de vous vendre ce briquet phosphorique.»
«Madame, je ne puis céder ce châle au prix que vous m’en offrez, je renoncerais plutôt à la _consolation_ de vous le vendre.»
Il faut dire que M. Gannal et M. le docteur Pasquier, chirurgien du duc d’Orléans, s’étaient rencontrés lorsque M. Gannal a embaumé le maréchal Moncey.
C’est ce qui fait le sujet de la lettre ou plutôt des lettres adressées à M. le docteur Pasquier par M. Gannal,--_doctores ambo_.
Remarquons en passant--une tendance de notre époque qui ne peut tarder à diminuer singulièrement les revenus de la poste aux lettres.--Autrefois quand on avait une communication à faire à quelqu’un qui se trouvait éloigné,--on lui écrivait une petite lettre que l’on pliait proprement,--on l’enfermait dans une enveloppe,--on la cachetait,--on mettait dessus le nom et l’adresse de la personne à laquelle on avait à faire,--et on jetait le tout à la boîte d’un bureau de poste.
Il n’en est plus ainsi aujourd’hui:--on fait imprimer sa lettre à mille exemplaires,--on la répand dans Paris et la province,--on la fait annoncer dans les journaux,--et un jour ou un autre celui auquel la lettre est adressée--rencontre un de ses amis qui lui dit:
--Eh bien! M. un tel vous a écrit?
--Ah!
--Oui, j’ai lu la lettre hier au café.
Où s’arrêtera ce besoin de notre époque de tout faire ainsi en public?
[GU] Nous allons maintenant citer des fragments de la lettre de M. Gannal;--nous mettrons entre parenthèses les quelques petites observations qui nous paraîtront indispensables pour éclaircir le texte.
«Monsieur,
* * * * *
»J’eus l’honneur d’accepter a proposition faite par vous d’une expérience solennelle.
»J’attendais _avec patience les circonstances favorables_. (C’est-à-dire la mort d’un grand personnage. La pensée est un peu féroce, monsieur Gannal.)
»Je croyais que le temps et l’occasion seuls avaient manqué; mais la décision prise au sujet des restes du prince royal, _indépendamment_ des sentiments douloureux que sa perte m’inspire, _comme à tout le monde_,--m’a amené à penser très-sérieusement que sa volonté exprimée dès longtemps ne peut avoir dicté la décision prise; J’AI LA PREUVE CONTRAIRE ENTRE LES MAINS.»
[GU] (Voici donc arrivée une de ces _circonstances favorables_ que M. Gannal attendait avec _patience_.--Le duc d’Orléans meurt,--M. Gannal s’en afflige _comme tout le monde_, mais il espère avoir la _consolation_ de l’embaumer. M Gannal n’est pas comme cette mère éperdue qui ne veut pas être consolée:--_noluit consolari_;--ce qu’il demande, au contraire, c’est d’être consolé.
On ne prend aucun souci de _consoler_ M. Gannal,--on ne le charge pas de l’embaumement du prince.--M. Gannal fait entendre ses gémissements,--il donne à penser que le prince royal lui avait promis de se faire embaumer par lui.
M. Gannal avait déjà demandé la _consolation_ d’embaumer l’empereur Napoléon.--Il lui a été refusé également d’enregistrer cette _consolation_ sur ses livres en partie double. M. Gannal alors jette son gant dans l’arène,--il adresse à M. Pasquier un superbe défi.)
»Pour arriver à un résultat comparatif et certain, voici comment je pense que devront être faites les expériences, en présence de MM. Ribes, Cornac et Gimelle, que je choisis pour mes juges, et trois autres docteurs que vous choisirez à votre volonté.
»Je ferai un embaumement sans autopsie, et un second embaumement après une autopsie, en tout semblable à celle pratiquée sur le corps de M. le maréchal Moncey. Vous, monsieur le docteur, vous pratiquerez un embaumement en tout point semblable à celui que vous venez de faire pour le corps du malheureux prince _dont toute la France déplore la perte_. Je m’en rapporte entièrement à votre bonne foi sur l’identité des deux opérations.
»Les trois corps ainsi embaumés et déposés dans trois cercueils seront mis sous la surveillance de M. l’intendant des Invalides, et la clef de la pièce où ils seront placés sera confiée à la garde de M. le lieutenant général baron Petit; tous les mois les commissaires voudront bien vérifier les corps et constater l’état de leur conservation.
GANNAL, rue de Seine.»
[GU] (Cette fois on n’attendra pas une _occasion favorable_.--On prendra trois corps--au jour dit;--où les prendra-t-on?--c’est peu important.--M. Gannal ne s’arrête pas à ces menus détails; il nomme de son autorité privée le gouverneur des Invalides et M. le général Petit à d’étranges fonctions.--Il se réserve également de désigner les sujets à embaumer, et j’aime à croire que son choix tombera sur des morts.--Remarquons la petite phrase chevillée de mauvaise grâce, _dont toute la France déplore la perte_.--Il est évident que M. Gannal _déplore cette perte comme tout le monde_, ainsi qu’il nous l’a déjà dit,--mais qu’il déplore bien plus encore la perte de l’embaumement,--et cela non plus comme tout le monde,--mais d’une façon tout à fait spéciale,--puisque c’était la seule _consolation_ qu’il pût recevoir.--Qu’arrive-t-il, cependant? M. Pasquier ne vient pas sur le terrain,--et M. Gannal lui écrit une autre lettre.--Passons à l’autre lettre.)
[GU] Le commencement de la lettre est d’un style virulent,--c’est pourquoi nous ne le transcrirons pas ici;--on connaît les aménités des savants.--Molière nous en a donné un type indélébile dans _Trissotin_ et _Vadius_.
«Vous m’appelez _charlatan_,--dit M. Gannal,--eh bien! vous en êtes un autre.»
(M. Gannal passe ensuite à l’examen de sa vie entière, il cite ses travaux.)
«J’ai perfectionné la fabrication de la colle.
«J’ai fait un travail sur la conservation des viandes alimentaires.»
(Les _Guêpes_ se sont déjà expliquées et sur l’embaumement en général, et en particulier sur l’embaumement des côtelettes de mouton--et les momifications des gigots entamés;--elles ont surtout insisté sur le danger d’une conclusion fâcheuse.--Si on se met ainsi à tout embaumer et à tout conserver,--il deviendra inévitable de manger de temps en temps des côtelettes d’homme.--Le moindre malheur qui pourra arriver sera de se nourrir de biftecks centenaires.--Un cuisinier de ce temps-ci fera tranquillement un rosbif--qu’il lèguera à sa troisième génération;--tout ceci est inquiétant.)
«Pourtant l’_embaumement_, c’est votre père, votre femme, votre enfant, que vous voulez voir encore, que vous désirez _embrasser_ sans effroi.»
(Vous me faites peur, monsieur Gannal.)
[GU] «M. Double était médecin du duc de Choiseul;--je n’ai point embaumé le duc de Choiseul, mais j’ai embaumé M. Double.»
(Entendez-vous bien, monsieur Pasquier, l’apologue me semble clair.--M. Double a empêché M. Gannal d’embaumer le duc de Choiseul; qu’a fait M. Gannal? il a embaumé M. Double.)
Vous avez empêché M. Gannal d’embaumer le duc d’Orléans;--eh bien!--M. Gannal vous embaumera;--cela vous apprendra.--Oui, il faut que M. Gannal embaume,--_si ce n’est toi, c’est donc ton frère_.
[GU] Vous serez embaumé, monsieur Pasquier, vous serez embaumé par M. Gannal: évitez-le,--sortez armé et accompagné.--Si M. Gannal vous rencontre un soir--au coin d’une rue,--votre affaire est faite,--il vous embaume,--et le lendemain il vous dira que vous êtes venu au monde comme cela.
Vous avez raison, monsieur Gannal,--embaumez-moi un peu M. Pasquier--et gardez-le dans _votre cabinet_, comme vous le dites dans votre lettre,--avec les _autres sujets_ qui _depuis tant d’années_ en font l’ornement et peut-être l’ameublement,--cela apprendra aux autres à se conduire;--_erudimini_.
Ici--une légère annonce.
«L’embaumement est une affaire de sentiment, de famille, une quasi-cérémonie _religieuse: c’est du moins ainsi que je l’ai compris_, et c’est aussi par cette raison que je le fais, _comme vous dites_, à vil prix. Oui, monsieur, zéro est mon minimum, deux mille francs mon maximum, _et je suis aux ordres des familles; c’est aux familles à me demander le travail qu’elles désirent, toujours heureux d’exécuter leur volonté_.»
(Combien vends-tu ton baume?--Je ne le vends pas, je le donne:--approchez, faites-vous servir.) M. Gannal revient à M. Pasquier.
[GU] «Je sais que vous avez un titre, un diplôme terrible, qui vous confère le droit de vie et de mort sur vos semblables, qui vous permet de tailler, _de rogner cette chétive espèce humaine_; vous avez le droit de mutiler votre semblable et de lui faire payer la mutilation.--C’est bien.--Ce droit est absolu sur les vivants; mais sur les morts?--Halte-là, monsieur; pour les vivants, je les abandonne à leur malheureux sort; _mais quant aux morts, je les réclame comme ma propriété exclusive_.»
(Ainsi nous voilà nous, le pauvre monde, partagés entre M. Pasquier et M. Gannal:--les vivants à M. Pasquier, les morts à M. Gannal.--M. Gannal abandonne généreusement les vivants à M. Pasquier; il s’en rapporte à lui du soin de lui faire des morts.
M. Gannal est le _roi des morts_!)
[GU] M. Gannal passe ensuite à l’examen de l’embaumement, dont la _consolation_ (maximum deux mille francs) lui a été refusée. Il fait quelques questions à M. Pasquier.
«Où avez-vous pris le _natrum_ pour saponifier la graisse?»
(Ah! oui, où M. Pasquier a-t-il pris le _natrum_? Voilà ce que nous voudrions savoir,--l’a-t-il acheté, l’a-t-il volé?--où l’a-t-il pris?--qu’il nous dise un peu où il a pris le _natrum_.)
[GU] «--Où avez-vous été chercher l’huile de cèdre, qui devenait un objet aussi indispensable que le soleil d’Égypte?--Le _natrum_, vous l’avez remplacé par TRENTE-HUIT KILOGRAMMES de sublimé corrosif; l’huile de cèdre a été remplacée par de la teinture de benjoin, et le soleil a été éclipsé par _quatre vingts kilogrammes_ de poudres aromatiques. Enfin les bandelettes elles-mêmes ont dû céder la place au sparadrap. Qu’y a-t-il donc d’égyptien dans votre travail? Vous avez mutilé, écorché le cadavre, et il vous a fallu trente-six aiguilles à suture pour recoudre vos nombreuses lacérations. Trente-six aiguilles pour un embaumement! Mais j’en fais cent avec la même et qui reste en bon état.»
(Niez donc, monsieur Pasquier,--qu’il y ait dans le procédé de M. Gannal une grande économie d’aiguilles!)
Ici M. Gannal ne menace plus M. Pasquier seulement de l’embaumer, il lui annonce en même temps la réprobation générale.
«--Mais, monsieur, avez-vous donc songé à la réprobation générale qui doit tomber sur vous quand la population saura que, sans égards pour les dépouilles de l’illustre défunt, _dans des vues que je ne veux pas qualifier, vous avez haché en lambeaux l’héritier présomptif de la couronne_?--Votre procédé est sauvage.»
(Quel malheur que M. Gannal ne qualifie pas les vues de M. Pasquier: nous en aurions appris de belles.)
[GU] Nous nous arrêtons ici--et nous donnons notre avis et sur le procédé de M. Gannal et sur sa brochure.--Son procédé est évidemment supérieur à tout ce qu’on a fait jusqu’ici.--Nos lecteurs savent ce que nous pensons de l’embaumement universel auquel tend M. Gannal, mais on aurait dû l’adopter pour le prince royal.
Pour la brochure,--elle est ridicule et indécente au plus haut degré.
[GU] Il y a à Paris une société de gens d’esprit, une charmante petite coterie,--où lorsque l’on veut dire qu’une chose est impraticable on donne avec le plus imperturbable sérieux la raison que voici:
«Le roi de Sardaigne est bien sévère, madame.»
Voici l’explication et l’origine de cette locution devenue proverbiale:
Mon ex-ami,--M. de Balzac,--a voyagé dans les États sardes;--entre autres aventures, il plut à une douairière du pays--qui se mit à le combler d’attentions inquiétantes.
M. de Balzac a juste la vertu de la chaste Suzanne, laquelle ne voulut jamais prendre pour amants--deux vieillards chassieux et repoussants.
J’aime ces grands exemples qui ne sont pas trop difficiles à imiter.
Il eut peur--et un jour--il s’avisa de raconter à la respectable matrone--une histoire de son invention, qu’il attribua sans façon au roi de Sardaigne.--Ce monarque, selon le romancier, ayant surpris deux jeunes amants occupés à s’aimer et à _se le dire_, leur fit trancher la tête, sans autre forme de procès. La belle ne se décourageant pas par les respects du _plus fécond de nos romanciers_,--dépassa une à une les limites de la timidité de son sexe,--et finit par devenir très-embarrassante; mais quand M. de Balzac voyait le danger trop imminent, il prenait la figure patibulaire d’un condamné à mort, et disait avec un grand soupir: «Ah! madame, le roi de Sardaigne est bien sévère.»
[GU] Entre autres phrases toutes faites--qui se reproduisent _plus souvent qu’à leur tour_,--comme dit la portière d’Henry Monnier, il faut citer celle-ci dont les journaux du gouvernement ont fait pendant longtemps un usage que j’appellerais presque abusif.
«Il faut trancher les têtes sans cesse renaissantes de l’hydre de l’anarchie.»
Un de ces journaux disait hier:
«Il faut museler à jamais le monstre de l’anarchie.»
Les bourgeois timorés nous sauront sans doute gré de porter autant qu’il est en nous cette phrase à leur connaissance.
Lesdits bourgeois remarqueront avec plaisir à quel degré d’abjection est descendue l’_ancienne hydre de l’anarchie_, ou plutôt l’anarchie elle-même.
Autrefois, en effet, on ne savait comment trouver pour la peindre de métaphore suffisamment magnifique;--l’hydre avec ses sept têtes renaissantes avait fini par être l’image consacrée.--Mais aujourd’hui--le gouvernement semble, en se servant du mot _museler_, adopter une expression moins ambitieuse, qui semble ravaler l’_ancienne hydre de l’anarchie_ aux mesquines proportions d’un caniche suspect.
[GU] L’autre jour,--j’entre dans un salon de figures de cire établi aux Champs-Élysées;--un vieillard sec invitait les passants; un jeune homme, avec un chapeau gris sur l’oreille et une baguette à la main, était chargé de la démonstration des figures.--Sa démonstration était évidemment une pièce apprise de mémoire, il la récitait sur cet air traînant des écoliers qui, allongeant du dernier mot les _syllabes honteuses_, tâchent de faire un chemin de _euh, euh, euh_, entre le mot qu’ils se rappellent et celui qu’ils ne se rappellent pas.
Quand je l’interrompais pour lui faire une question, il parlait de sa voix naturelle;--puis, sa réponse faite, il reprenait sa leçon où il l’avait laissée, en répétant les derniers mots,--toujours sur le même air.
[GU] Il nous montra cinq ou six fois Napoléon dans diverses circonstances et avec diverses figures,--en faisant, chaque fois, précéder son récit de ces mots: «Ceci, messieurs, est la plus belle action de l’empereur Napoléon.»--Nous arrivâmes au maréchal Moncey.--«Voici le maréchal Moncey,--nous dit-il,--gouverneur des Invalides,--leurs insignes meurent avec eux; il a été _interré_ avec toutes ses croix et _ganalisé_.»
Nous arrivâmes à un coin où les figures plus anciennes avaient toutes une remarquable teinte: «Dans ce coin sont tous les personnages qui ont attenté à la vie les uns des autres.»
Nous y trouvâmes en effet les _assassins de Fualdès_--et celui de la _bergère d’Ivry_; _Lacenaire, voleur et homme de lettres_, etc.
Dans ce coin,--on avait mêlé à ces monstres des monstres d’une autre espèce:--un veau à deux têtes, un enfant à quatre jambes, les jumeaux siamois, etc., etc.--Témoignage évident des principes philosophiques du propriétaire des figures de cire,--qui met sur la même ligne toutes les monstruosités que la nature crée par distraction.
--Mais, demandai-je au démonstrateur,--vous n’avez rien de plus nouveau?
--Ah! monsieur, reprit-il de sa voix de conversation,--on nous a arraché le pain de la main;--on nous a fait enlever la mort de monseigneur le duc d’Orléans.--C’était pour nous une _excellente affaire_:--la mort d’un prince, c’est de l’histoire, et l’histoire appartient aux figures de cire.
--Peut-être, lui dis-je,--votre explication n’était-elle pas convenable?
--Oh! que si, monsieur, la voici:--Monsieur (et il me désignait le vieillard qui criait à la porte: «Entrez, entrez, trois cents sujets différents!») monsieur avait pris la démonstration dans le _Journal des Débats_;--du reste la voici:
J’ôtais mon chapeau--et je disais:...
Ici il se remit à chanter les vingt lignes empruntées au _Journal des Débats_.
--C’est une injustice,--monsieur,--ajouta-t-il en remettant son chapeau et en reprenant sa voix naturelle,--j’avais envie d’en écrire aux journaux,--mais je n’ai pas le temps--et je ne sais pas écrire;--monsieur,--c’est comme cela que les gouvernements se font détester; je ne vous dis que cela parce qu’on ne sait pas toujours à qui on parle.
Je ne voulus pas achever d’exaspérer ce pauvre diable en lui disant qu’à Rouen un confiseur a fait deux tableaux en sucre représentant la chute de voiture du prince royal--et sa mort chez l’épicier;--que ces deux tableaux, exposés publiquement dans sa boutique, excitent à la fois la moquerie et l’indignation;--que le talent du sculpteur en sucre n’a pu s’élever qu’à faire des personnages de ces deux tristes scènes de révoltantes caricatures,--et que la police en a toléré l’exhibition indécente.
En effet, l’artiste,--à l’imitation des sculpteurs grecs,--qui mêlaient au marbre l’or et l’ivoire,--l’artiste a usé de toutes les ressources que lui présentait sa boutique: le chocolat joue un grand rôle et représente à la fois et le tuyau de poêle dans l’arrière-boutique--et la perruque de Sa Majesté Louis-Philippe.
Je quittai le _salon_ après avoir offert au démonstrateur quelques consolations,--et je repris ma route en songeant à une de ses phrases:
«Voilà comme les gouvernements se font détester.»
On a beaucoup parlé du fameux mot de Louis XIV: _L’Etat, c’est moi_.
Hélas! c’est aujourd’hui la pensée déguisée de nos gouvernants ou de ceux qui aspirent à l’être sous divers titres et sous divers prétextes.--Quand on nous crie: «La _patrie_ souffre,--le _peuple_ se plaint, le _pays_ est dans l’anxiété;--nous qui avons un peu creusé les choses,--qui avons étudié les hommes de ce temps, nous ne pouvons nous empêcher d’entendre: «--J’ai besoin d’argent;--je voudrais une place,--je ne sais comment arriver;» ou: «Mes bottes ont besoin d’être ressemelées.»
[GU] M. Adolphe Dumas--qui n’est nullement parent d’Alexandre Dumas,--rencontra celui-ci dans un couloir le jour de la première représentation du _Camp des Croisés_,--pièce dudit M. Adolphe Dumas--dans laquelle--les ennemis de l’auteur ont prétendu avoir entendu ce vers:
Et sortir d’ici-bas comme un vieillard en sort,
qu’ils écrivent et prononcent:
Comme un vieil hareng saur.
--Monsieur, dit M. Adolphe à M. Alexandre,--pardonnez-moi de prendre un peu de votre place au soleil, mais il peut bien y avoir deux Dumas, comme il y a eu deux Corneille.
--Bonsoir Thomas, dit Alexandre en s’éloignant.
[GU] Un ami de M. Alfred de Musset--insistait beaucoup auprès de M. Villemain pour qu’il donnât la croix d’honneur à l’auteur de _Namouna_.--L’ami de M. de Musset est influent, très-influent,--il a fait vingt démarches auprès du ministre de l’instruction publique:--on ne s’explique pas l’obstination de M. Villemain dans son refus d’accorder une récompense méritée à un poëte aussi original et aussi distingué que M. de Musset.
Pour moi, je suis presque sûr que le ministre académicien ne donne pas la croix à M. de Musset parce qu’il a écrit ce vers:
Nu comme le discours d’un académicien.
[GU] A propos de certaines réceptions de la cour,--réceptions, du reste, peu nombreuses et surtout peu divertissantes à cause du deuil de la famille royale, qui cette fois n’est pas seulement en deuil d’étiquette,--un _carré de papier_--publie une nouvelle homélie contre le costume décent--que la tyrannie--veut imposer aux invités.--Nous sommes parfaitement d’accord avec lui s’il nous dit qu’il y aura des hommes et des habits fort ridicules;--mais nous différons avec lui quand il veut qu’on aille à la cour et qu’on y aille en habit de ville.
Nous comprenons parfaitement que ledit carré de papier dise à ses abonnés (et il ne le leur dit pas): «Que diable! ô mes abonnés et mes abonnées, allez-vous faire à la cour?--Il y a une foule de choses qu’il faut savoir là, et que vous n’avez apprises ni derrière votre comptoir, ni dans votre arrière-boutique; vous n’en êtes pas moins des gens parfaitement honorables, mais vous ne saurez entrer, ni sortir.--Vous, madame l’épicière, vous êtes une _belle femme bien conservée_;--mais, si vous vous habillez à la cour comme de coutume, vous serez ridicule et humiliée, et, si vous vous habillez autrement, vous serez un peu plus humiliée, parce que vous n’aurez aucun droit à l’indulgence,--et infiniment plus ridicule,--vos pieds feront crever le satin,--vos façons de danser, qui en valent bien d’autres, feront rire tout le monde, comme ferait rire vous et vos amis une femme de la cour qui viendrait danser avec vous à votre entresol.--Cette soirée de gêne, d’humiliation, d’ennui, vous coûtera en toilettes et voitures ce que vous coûteraient à peine trente soirées de plaisir--où vous seriez la reine et la belle de la fête.
»Et vous, monsieur l’épicier, devrait toujours dire le susdit carré de papier, monsieur l’officier de la garde nationale (car c’est la garde nationale qui introduit l’épicier aux Tuileries), vous êtes un gaillard de belle humeur;--vous êtes adoré à l’estaminet du coin;--vous n’avez pas votre égal au billard pour le _bloc fumant_ et le _carambolage de douceur_;--vous avez tous les soirs le même succès avec les mêmes plaisanteries que vous faites depuis dix ans sur les numéros des billes de poule.--Quand on tire 22, et que vous avez dit: «Les _cocottes_» toute la galerie rit aux éclats, et votre partenaire dit: «Tais-toi donc, tu es trop drôle, tu m’empêches de jouer tant je ris.»--Personne ne sait, comme vous, rendre en fumant la fumée par le nez.
»Et votre habit noir,--comme il vous fait respecter!--et, quand vous l’ôtez pour jouer au billard, comme on admire vos bretelles rouges!
»Pourquoi aller de gaieté de cœur perdre vos succès et votre importance?--Ce luxe excessif qui vous distingue, il paraîtra là-bas mesquin et ridicule.