Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 32

Chapter 323,736 wordsPublic domain

Mais supposez qu’il en eût été autrement.--Attendez une cinquantaine d’années,--et l’innocent, les juges, les spectateurs, le bourreau, vous et moi,--nous serons précisément aussi morts que le condamné.--C’est ce qui frappe, quand on lit dans l’histoire le récit de quelque combat fameux.--Que d’adresse, que de sang-froid déployés pour tuer et ne pas être tué!--Ah! voici le combat fini,--en voilà un de tué; et l’autre, le vainqueur?--Oh! il est mort il y a cent ans.

On se plaint de la brièveté de la vie.--Mais prenez un mort illustre;--supposez que François Ier ait vécu trois cents ans:--quelle serait la différence aujourd’hui avec celui qui n’aurait vécu que jusqu’aux limites ordinaires?

[GU] Mais à qui est-ce que je raconte cela? Il meurt sur la terre un homme par seconde, c’est-à-dire trois mille par heure. La journée n’est pas terminée, et depuis que j’écris ce volume quatre-vingt-six mille quatre cents des hommes qui vivaient quand je l’ai commencé ne sont déjà plus au monde.--Quand il sera imprimé,--quand vous l’aurez entre les mains,--près de quatre cent mille de ceux auxquels je m’adressais en le commençant auront cessé d’exister.

Octobre 1842.

[GU] OCTOBRE.--Voici l’hiver,--mes chers petits oiseaux d’or,--les feuilles jaunes des poiriers, les feuilles rouges de la vigne s’en vont au souffle du vent aigre d’octobre.--Voici les fleurs qui meurent de froid.--Vous allez quitter la campagne et vos douces paresses;--vous allez rentrer dans cette immense ruche, dans ce grand bourdonnement de Paris.

On se plaint de vous,--mes petits soldats ailés;--rassemblez-vous autour de moi,--que je vous répète ces plaintes.--Allons, Padocke,--venez donc; que faites-vous dans cette austère violette sans parfum?--Et vous, Grimalkin, quittez ce chrysanthème qui sent la pommade:--abandonnez sans regrets ces tristes et dernières fleurs.

On se plaint de vous;--il ne s’agit pas ici des plaintes de vos ennemis:--je sais que vous vous en souciez médiocrement.

Mais ce sont, cette fois, vos amis qui se plaignent,--et cela mérite attention.--Il est bien de ne craindre personne,--excepté cependant ceux qui nous aiment et ceux que nous aimons.

On vous trouve assez peu disciplinées,--chères filles de l’air;--on croit que, tout en combattant les saugrenuités de ce temps,--vous avez cependant adopté sur l’indépendance certaines idées exagérées. Quand on a besoin de vous, on ne sait où vous êtes;--on vous attend à Paris,--et vous bourdonnez dans les fleurs jaunes des ajoncs de la Normandie,--ou dans les fleurs roses des bruyères de la Bretagne;--vous vous jouez dans l’écume de la mer,--ou vous vous endormez dans le fond du nénufar, ce beau lis des étangs.

Il n’en peut plus être ainsi;--il faut que je ramène la discipline parmi vous;--il faut qu’à l’heure où je sonne la retraite chacune de vous, sans tarder, arrive à tire-d’aile avec son butin.

Vous ne devez pas fâcher vos amis;--vos amis sont les gens qui aiment la vérité, le bon sens, la loyauté;--vos amis sont des gens qu’on doit respecter.--Vous devez arriver quand ils vous attendent--et ne pas leur manquer de parole,--comme vous le faites si souvent.

Vous arrivez encore ce mois-ci,--je ne sais comment,--je ne sais quand,--je ne sais d’où.--C’est pour la dernière fois, mes petits archers,--que je tolère de semblables incartades.

[GU] Le roi Louis-Philippe, qui, lorsqu’il invite M. de Lamartine à dîner comme député,--feint d’ignorer que M. de Lamartine fait des vers,--ignore également l’existence de M. Scribe.

Il est difficile de s’expliquer de semblables faiblesses de la part d’un homme aussi habile que le roi.--Un gouvernement fort,--je dirai plus, un gouvernement réel,--se compose ou doit se composer--de toutes les supériorités, de toutes les puissances, de toutes les influences du pays.--De semblables maladresses mettent sinon dans l’opposition, du moins dans l’indifférence, beaucoup de gens qui par leur talent exercent une influence extrêmement grande sur les esprits.

Charles IX, qui n’était pas un roi constitutionnel, me semble avoir mieux compris les choses de ce genre.--On connaît les vers qu’il adresse à Ronsard:

Ta muse, qui ravit par de si doux accords, Te donne les esprits dont je n’ai que les corps.

Autrefois,--quand le roi de France faisait la guerre,--il appelait à lui ses barons.

Chaque baron arrivait avec ses vassaux marchant sous son étendard et avec son cri de guerre.

Il y a une guerre incessante aujourd’hui qu’a à soutenir le roi de France:--c’est une guerre contre les idées.

[GU] Ce ne sont plus des barons couverts de fer et armés de lances et de haches d’armes--que le roi doit appeler autour de lui,--ce sont d’autres barons et d’autres suzerains,--ce sont tous les hommes qui, par leur talent, ont trouvé moyen de rassembler sous leur drapeau,--quelque petit qu’il soit,--ne fût-ce qu’un simple guidon,--un certain nombre de gens.

Mais,--je l’ai déjà dit,--ce n’est pas par la corruption qu’il faut les avoir;--la corruption tue à la fois l’homme, le talent et l’influence.--Il faut les avoir pour associés et non pour domestiques.

[GU] Il faut avoir plusieurs cordes à son arc.

M. Duchâtel,--ministre de l’intérieur,--vient de joindre à cette industrie celle de marchand de vins.

Il a acheté,--moyennant huit cent mille francs,--un vignoble appelé Lagrange.--Cette propriété, située du côté de Médoc,--tire de ce voisinage des prétentions peu justifiées par un vin de cinquième cru.

[GU] Nous avons parlé récemment des divers cris que font entendre dans les journaux les maîtres de pension, à l’instar de ceux que font entendre dans les rues les marchands de salade et les marchands de cages, pour annoncer leurs marchandises.

En voici un qui mérite, entre tous, une mention honorable.

On trouve à la quatrième page de la plupart des carrés de papier,--se disant les organes de l’opinion publique, l’annonce que voici (un franc vingt-cinq centimes la ligne en _nonpareille_,--un franc cinquante centimes en _mignonne_):

«L’institution J. Dillon, faubourg Poissonnière, 105, a fait sa rentrée le 1er octobre.--Le directeur de cet établissement, jaloux de mériter de plus en plus la confiance publique,--_s’est entouré d’hommes spéciaux_.»

Voyons un peu,--monsieur J. Dillon,--je ne veux rien vous dire de désagréable,--mais il ressort de vos propres paroles une chose incontestable.

Vous vous êtes _entouré d’hommes spéciaux pour mériter de plus en plus la confiance publique_.

C’est-à-dire que vous aviez déjà obtenu cette confiance avant de vous être _entouré d’hommes spéciaux_.

C’est-à-dire que, l’année dernière, vous n’aviez pas, pour instruire vos élèves, songé à vous _entourer d’hommes spéciaux_.

C’est-à-dire que, pendant les vacances,--vous vous êtes dit: «Tiens! une idée. Je vais _m’entourer d’hommes spéciaux_;--c’est-à-dire--j’aurai, pour montrer les mathématiques, un mathématicien,--un latiniste pour enseigner le latin.»

C’est-à-dire que, l’année dernière,--vous aviez peut-être pour professeur de latin--un marchand de briquets phosphoriques;

Pour maître de dessin, un frotteur;

Pour maître de musique, un ébéniste;

Pour professeur d’histoire, un coiffeur.

Réellement,--monsieur J. Dillon,--vous avez eu là une excellente idée;--il est malheureux qu’elle ne vous soit pas venue plus tôt.

Nous avons signalé déjà--une variété d’indépendance politique extrêmement curieuse.

Un certain carré de papier aime une danseuse maigre;--de temps à autre, il faut faire rengager ladite danseuse.

La chose ne se fait pas toute seule.--M. le directeur du théâtre--ni le public ne s’en souvient;--il faut que le gouvernement intervienne:--voici comment s’exécute le tour.

Lorsque l’engagement précédemment obtenu est sur sa fin,--ledit carré de papier fronce le sourcil--et devient très-rigide, il s’aperçoit que le ministère trahit la France; il découvre que le gouvernement nous avilit aux yeux de l’étranger;--le pays penche vers sa ruine.--Toutes nos libertés sont audacieusement attaquées;--les courtisans envahissent le pouvoir et boivent la sueur du peuple;--on a oublié les promesses de Juillet et le programme,--le fameux programme de l’Hôtel de Ville, etc.--Tout cela ne suffirait peut-être pas; on ajoute quelques attaques contre tel ami ou telle amie de tel ministre.--L’ami a reçu un pot-de-vin:--l’amie a trois fausses dents.

L’ami ou l’amie vient se plaindre au ministre, et lui dit, sous forme de conseil, que le carré de papier fait un grand tort au gouvernement;--qu’il faut l’apaiser, etc.

On entame les conférences.--Le carré de papier est d’une férocité croissante;--il ne peut rien accorder.--On insiste; il laisse échapper--que, _dans l’intérêt de l’art_, on devrait rengager mademoiselle Trois-Étoiles.

On fait chercher le directeur,--on le force de rengager ladite demoiselle.

Or, l’écrivain recommandable--qui protége ainsi les arts n’a dans le carré de papier en question qu’une portion d’influence. On lui permet bien de vendre le journal,--mais on ne lui permet pas de le livrer.--Or, comme le bruit du rengagement de la danseuse peut transpirer, comme la malveillance en pourrait tirer de fâcheuses inductions relativement à l’indépendance de la feuille,--cette indépendance doit se manifester et se manifeste par l’injure à l’endroit du gouvernement.

La dernière fois que ce tour a été exécuté,--la danseuse a été rengagée pour quinze ans;--le lendemain, on citait dans le carré de papier, comme proverbiale, la _stupidité de M. de Gasparin_.

[GU] STATISTIQUE.--D’après le docteur Julius, qui s’est livré à un volumineux travail sur les aveugles et les établissements qui leur sont destinés, on compte:

En Prusse, 1 aveugle sur 1,600 habitants. En France, 1 1,650 En Belgique, 1 1,009 En Danemark, 1 738 En Angleterre, 1 800 En Autriche, 1 800 Aux États-Unis, 1 1,200

D’après beaucoup de choses qui se passent, on ne devinerait pas que la France est le pays d’Europe où il y a le moins d’aveugles.

[GU] Plusieurs journaux reprochent amèrement à M. Duchâtel le refus qu’il a fait de donner à M. Rubini, chanteur, la croix d’honneur qu’il demandait pour reparaître au Théâtre-Italien.--Comme on parlait de ce refus devant M. de Rémusat, on vint à lui demander si, à la place de M. de Duchâtel, il eût agi comme lui. «Non, répondit M. de Rémusat,--j’aurais fait tout le contraire; j’aurais donné deux croix à M. Rubini, en exigeant qu’il les portât toujours toutes deux, l’une à gauche, l’autre à droite de la poitrine.»

[GU] Quelques-uns des plus gros traitements du ministère des finances--sont industriellement gonflés par des _indemnités_,--des _gratifications_,--des _faux frais_,--des _suppléments pour pertes et erreurs_, etc., etc.

Ainsi, on assure que le _caissier central du Trésor_--reçoit une indemnité de quarante mille francs pour couvrir les erreurs que peuvent commettre les garçons de caisse chargés des payements et des recettes.

Les garçons, en effet, se trompent quelquefois (le cas est cependant extrêmement rare).--Toutefois, le cas échéant, M. le caissier fait appeler le garçon en défaut, le prévient qu’il s’est trompé, que son erreur est de... _tout_,--et que, par conséquent, cette somme lui sera retenue sur ses appointements; et ceci n’est pas une menace, la retenue s’effectue réellement; et, au bout de l’année, M. le caissier a touché quatorze mille francs en sus de son traitement.

Si je commets une erreur, je prie M. le caissier de m’en avertir, avec preuves à l’appui.

[GU] De ce temps-ci, toutes les professions sont encombrées,--même la profession de Dieu. Les _Guêpes_ en ont déjà signalé quelques-unes.--Voici venir un homme plus modeste--qui se contente d’être prophète.--On ne saurait trop louer une semblable abnégation.

Cet homme s’appelle M. _Cheneau_ ou _Chaînon_, lui-même paraît incertain sur le meilleur de ces deux noms;--il les offre tous deux à la vénération publique. On est libre de l’invoquer sous les deux noms; chacun là-dessus peut s’en rapporter à son goût. Il est prophète et négociant. Il publie en ce moment la _Troisième et dernière alliance du ciel avec sa créature_ (4 vol. grand in-8º). Ainsi, pour la troisième et dernière fois, le ciel ne le répétera plus:--Voulez-vous, oui ou non, vous allier avec lui?

«J’ai reçu, dit M. Cheneau ou Chaînon,--j’ai reçu du ciel le pouvoir d’édifier la vérité; le Seigneur m’a dit: «Établis le baptême spirituel, enseigne la religion d’amour, que je t’ai révélée pour former mon alliance éternelle avec mes enfants; accomplis ta mission; heureux celui qui la gravera dans son cœur.»

_Gravons dans notre cœur la mission_ de M. Chaînon ou Cheneau,--sans nous arrêter au langage peu correct du ciel.

M. Chaînon ou Cheneau--a deux amis qui le visitent--familièrement: l’empereur Napoléon, qui lui a encore fait visite, dit-il, en janvier 1841 (page 295), et saint Jean-Baptiste qu’il appelle «son ami sincère.»

M. Chaînon ou Cheneau--raconte ensuite que c’est à _Lyon, en février 1838,--à l’Hôtel du Nord,--chambre 32,--de six heures et demie du soir jusqu’à six heures trois quarts du matin qu’il a combattu et vaincu toute l’armée infernale et Satan lui-même_.

«J’ai promis,--dit-il à l’Éternel, de désarmer tous ceux qui combattent contre la vérité;--l’on attentera à mes jours, et une somme sera offerte pour me faire détruire, mais tous leurs projets seront détruits,--et le serpent viendra m’offrir lui-même sa langue pour que je l’arrache.»

Nous n’analysons pas la nouvelle religion proposée par M. Cheneau ou Chaînon,--attendu que nous n’y comprenons rien,--ni lui non plus; nous ne reproduirons que quelques conseils donnés aux femmes, et qui pourront paraître à nos lectrices de quelque utilité.

CONSEILS AUX FEMMES. «Sachez vous servir des _faveurs_ que le ciel vous a confiées, vous rendrez doux et aimable l’homme méchant et irraisonnable.

»Observez si votre époux est travailleur, courageux, préparez-lui quelques _agréables distractions_ et contrariez-le un _jour sur vingt_, afin que son cœur ne devienne point insensible à vos intentions.

»Prodiguez-lui les moyens de consolation qui vous sont _spécialement_ confiés par le Créateur.

»Je répandrai de mon esprit sur toutes sortes de personnes.»

_Gare de dessous!_

On lit dans un gros livre de M. A. Pépin que l’auteur de _Lélia_ porte sur son cœur des cheveux d’un des assassins de Louis-Philippe. Le livre de M. A. Pépin, qui est fait, du reste, avec courage, a été peu lu.--Sans doute madame Sand ignore ce passage qui la concerne.

[GU] Je n’ai pas voulu m’en rapporter, à propos des essais de pavage en bois,--aux réclames des journaux, à un franc la ligne,--j’ai consulté cinq ou six cochers de cabriolets, qui m’ont affirmé que par un temps de pluie, il est impossible aux chevaux de tenir pied sur ce nouveau pavé.

[GU] Voici un mot que je ne raconte qu’à cause de son authenticité:

Au sujet d’une nouvelle _fournée_ de pairs,--qui va, assure-t-on, se faire prochainement,--beaucoup de candidats se remuent outre mesure. On cite entre autres le maire d’un des plus nombreux arrondissements de Paris,--ancien député conservateur, tristement repoussé aux dernières élections. Comme il causait avec M. Sauzet sur ses bonnes et ses mauvaises chances:

--Hélas! mon cher monsieur, reprit le président, comment voulez-vous qu’on vous fasse pair?--La chose, quant à moi, me semble tout à fait impossible.

--Comment cela? impossible! et pourquoi?

--Parce que, répondit le facétieux M. Sauzet, vous ne pouvez pas être à la fois _pair_ et _maire_.

M. de Rambuteau, qui se trouvait là,--c’est chez lui que la conversation avait lieu,--réfléchit un instant, et dit: «Au fait, c’est vrai.»

[GU] PARENTHÈSE RELATIVEMENT AU TIMBRE.--(Il y a d’_honnêtes gens_ qui ont imaginé d’acheter des numéros des _Guêpes_,--d’arracher la page sur laquelle est le timbre,--et d’envoyer à la direction ces exemplaires ainsi mutilés.

La direction n’est pas fâchée de prendre les _Guêpes_ en défaut,--et dresse un procès-verbal,--pour absence de timbre.

On a _prouvé_ à la direction du timbre,--par les reçus du timbre, par les livres de l’imprimeur, par les livres de l’éditeur, par ceux du marchand de papier,--qu’il n’a jamais, à aucune époque, été imprimé un exemplaire de plus qu’il n’y a eu de feuilles timbrées.

La direction a maintenu son procès-verbal,--on a appelé de ce jugement au ministre;--le ministre a confirmé.

Les _Guêpes_ viennent encore une fois d’être condamnées à une amende assez forte au profit du Trésor.

L’auteur des _Guêpes_ ne croyait pas devoir se soumettre au timbre, il a plaidé il y a deux ans contre l’administration,--et a perdu son procès. Il s’est contenté de protester contre la sotte obstination de l’administration, qui veut absolument mettre sur de petits livres--une tache d’encre égale, en grosseur,--au timbre qu’on met sur les cabriolets,--tandis qu’un poinçon, quelque petit qu’il fût, atteindrait parfaitement le but.

Mais--en même temps il a formellement interdit à son éditeur--d’essayer contre l’administration aucune de ces fraudes que font presque tous les journaux.

L’auteur des _Guêpes_ a agi loyalement;--il ne pense pas que ni l’administration ni le ministre aient suivi son exemple--en maintenant des amendes--contre les preuves sans réplique qui leur étaient fournies;--l’administration du timbre--a plusieurs fois fait demander à l’auteur des _Guêpes_--la suppression de la petite phrase qui accompagne depuis deux ans la sale tache d’encre qu’elle a imposée à ses petits livres;--l’administration a cru devoir lui fournir une occasion de la remplacer--par la dénonciation de ses petites persécutions.)

[GU] De 1791 à 1794, il y a eu en France les aristocrates, les monarchiens, les constitutionnels, les républicains, les démocrates, les hommes du 14 juillet, les fayettistes, les orléanistes, les cordeliers, les jacobins, les feuillants, les maratistes, les chevaliers du poignard, les septembriseurs, les égorgeurs, les girondins, les brissotins, les fédéralistes, les modérés, les suspects, les hommes d’État, les membres de la plaine, les crapauds du Marais, les montagnards, les accapareurs, les alarmistes, les apitoyeurs, les endormeurs, les dantonistes, les hébertistes, les sans-culottes, les habitants de la Crète, les terroristes, les patriotes de 89, les thermidoriens, une jeunesse dorée, etc., etc.

Sous l’Empire, les bourbonistes, les émigrés, les jacobins, les idéologues, les hommes de 89, les nopoléonistes, les fédérés, etc.

Sous la Restauration nous avons eu les bonapartistes, les royalistes, les libéraux, les blancs et les bleus, un côté gauche, un côté droit, un centre gauche, un centre droit, les ventrus, les absolutistes, les _ultra_, les révolutionnaires, le parti de la défection, les constitutionnels, les carbonari, la société Aide-toi, le Ciel t’aidera, etc., etc.

Depuis la Révolution de juillet, nous avons eu des carlistes, des légitimistes, des philippistes, des henriquinquistes, des impérialistes, des hommes du mouvement, des hommes de la résistance, le parti de l’avenir, des républicains de 93, des républicains à l’américaine, des saint-simoniens, des fouriéristes, des phalanstériens, des humanitaires, des bousingots, des radicaux, des patriotes, des hommes du progrès, des juste-milieu, des modérés, des politiques, des doctrinaires, des amis de l’ordre, des hommes du tiers-parti, un côté gauche, un côté droit, un centre droit, un centre gauche, des monarchistes, des amis du peuple, des anarchistes, des réformistes, des jeunes-France, la société des Droits de l’Homme, la société des Familles, des réactionnaires, les conservateurs, le parti social, etc., etc.

[GU] Beaucoup de gens font semblant de prendre les _Guêpes_ pour une facétie sans but.

Voici un grand journal--qui imprimait avant-hier quelques lignes dans lesquelles il demande que l’impôt pèse sur les objets de luxe et cesse d’augmenter le prix des objets de première nécessité.

Il y a trois ans que les _Guêpes_ ont, pour la première fois, émis le même vœu.

Ce journal est un de ceux qui appelaient si plaisamment l’auteur des _Guêpes--ami du château_, et qui s’intitulent eux-mêmes, mais plus plaisamment, _amis du peuple_.

[GU] Il vient de mourir à Paris un homme d’un grand talent;--le public, après avoir suffisamment _cuvé_ son admiration frénétique pour Paganini, en était revenu à dire: «Eh bien, j’aime mieux le violon de Baillot.»--Baillot est mort à soixante-onze ans. En 1821, Baillot avait été nommé premier violon solo à l’Académie royale de musique; dix ans après, quand l’Opéra devint une spéculation particulière,--Baillot parut un luxe trop cher;--depuis cette époque on ne l’entendit plus que rarement,--et depuis plus d’une année il avait cessé de toucher à son violon.

Tout le monde connaissait son talent, mais voici une petite anecdote--qui montre mieux que du talent,--qui montre du désintéressement et de la noblesse.

Baillot avait une pension sur la liste civile de Charles X,--après 1830,--on avisa par toutes sortes de moyens à soulager ces pauvres pensionnaires ruinés.--Un jour Baillot reçut une lettre des commissaires de l’ancienne liste civile, qui l’invitaient à venir toucher une partie de sa pension.--Baillot se présente et demande si tout le monde est payé.

--Tant s’en faut, lui répond-on,--nous donnons seulement quelques à-compte.

--Oh! alors,--répond noblement l’artiste,--le grand artiste,--ne me donnez rien, les autres ont plus besoin que moi.

--Mais, monsieur Baillot,--vous n’êtes pas riche.

--C’est égal, je travaille et je gagne de l’argent.

[GU] On lit dans les journaux:

«M. le ministre de l’intérieur, ayant appris que feu Baillot laisse une veuve et une fille sans autres ressources qu’une pension de huit cents francs, vient d’ACCORDER--une _indemnité annuelle_ de douze cents francs à madame veuve Baillot.»

Je ne parlerai pas de cette _indemnité annuelle_ qui n’est pas même une pension--et qui s’élève majestueusement à la somme de douze cents francs pour la veuve--d’un des plus grands artistes de ce temps-ci.

Le gouvernement est pauvre,--il faut faire des engagements de quinze ans et de quinze mille francs par an à des danseuses maigres--pour se concilier la bienveillance douteuse d’écrivains sans talent qui les protégent.

Mais il aurait été plus décent, sans que cela coûtât un sou de plus--de faire mettre dans les journaux: «Monsieur le ministre de l’intérieur vient de prier madame veuve Baillot d’accepter une pension de douze cents francs.»

[GU] Un célèbre vaudevilliste vient de se marier--presque à la même époque que J. Janin, le fléau des vaudevilles;--tous deux ont fini comme tous les vaudevilles que l’un a faits, que l’autre a critiqués.

On a beaucoup parlé de ce mariage;--j’ai recueilli deux versions différentes.

Voici la première:

M. ***, il y a sept ou huit ans, rencontra chez son notaire une jeune dame dont la figure et les manières l’intéressaient:--il demande qui elle est.

--C’est la femme d’un négociant en vins, son mari est embarrassé,--elle cherche de l’argent.

--Serait-ce un placement sûr?

--Oui, sans doute.

--J’ai des capitaux disponibles; je prête l’argent.

De temps en temps, M. *** s’informait de la dame;--un jour il apprend qu’elle est veuve.--Cette fois ce n’est plus de l’argent, mais sa personne, son cœur et sa fortune, qu’il fait offrir,--il est accepté,--et _les rideaux tombent_.

[GU] Voici la seconde version:

M. *** aimait les femmes.--Que diable aimerait-on?--il en aimait plusieurs,--je ne m’aviserai pas de le défendre sur ce point.--Un jour après dîner, il va voir une de ces dames. «Ah! vous êtes le bienvenu, vous allez me mener voir les _Pilules du Diable_.--Volontiers.»

Le lendemain, il était chez une autre.

--Je vous attendais, j’ai fait retenir une loge, nous allons au spectacle.

--Ah!--et où?

--Franconi.

--Qu’est-ce qu’on donne?

--Les _Pilules du Diable_.

--Diable!

--Pourquoi?