Part 31
Je demanderai pourtant aux gens de bonne foi s’il est quelque chose de plus horrible à l’imagination que le danger d’être mordu par un chien hydrophobe?--On frémit aux récits des voyageurs qui racontent qu’ils ont, au détour d’un chemin, rencontré un ours ou un tigre,--et cependant contre ces animaux on peut se défendre, on peut combattre.--Il est des exemples qui peuvent faire espérer la victoire; dans le cas contraire, la mort est cruelle, mais elle n’excite que la compassion, et d’ailleurs elle est mêlée d’une sorte de grandeur et de noblesse--qui, sans la rendre moins terrible--la rend moins hideuse à envisager.
Mais si vous êtes attaqué par un chien enragé,--la force, le courage, l’adresse,--le sang-froid,--rien ne peut vous sauver;--vous êtes vainqueur, vous avez tué l’animal; mais il vous a, de ses dents, effleuré l’épiderme.--Eh bien! vous êtes perdu,--et vous mourez dans d’affreuses convulsions, répandant par la bouche--une écume contagieuse,--objet d’horreur, d’épouvante et de dégoût pour votre femme, pour vos enfants, pour vos amis;--un délire de bête féroce s’empare de vous,--vous mordez,--vous devenez presque un chien enragé vous-même.
C’est la mort la plus désespérée, la plus horrible de toutes les morts.
Eh bien!--chaque jour,--à chaque heure, à chaque instant vous vous exposez à ce sort épouvantable.--L’animal qui, par un funeste privilége, est, avec le loup, la seule espèce chez laquelle la rage puisse se déclarer spontanément,--cet animal,--on le donne pour jouet aux enfants,--on le laisse vaquer par la ville et par les chemins,--on le laisse se multiplier sans mesure,--on n’exige aucune responsabilité de la part de ceux qui ont des chiens.
Si l’on vous disait, cependant, qu’il court par les rues un animal dont le contact peut vous donner la fièvre, vous jetteriez les hauts cris.
S’il se répand--faussement le bruit d’une maladie contagieuse et épidémique--vous êtes frappé de terreur.
Et tous les ans--un grand nombre de personnes sont mordues par des chiens enragés, deviennent elles-mêmes hydrophobes, et meurent de la plus funeste mort.
Et on n’y fait aucune attention.
Ah! pardon:
La police fait répandre des boulettes empoisonnées dans les tas d’ordures.
INCONVÉNIENTS DE CE SYSTÈME:--1º On en fait payer à la police beaucoup plus qu’on n’en jette;
2º Les boueux enlèvent chaque matin les ordures et les boulettes;
3º Un des symptômes de la rage étant que l’animal ne veut plus manger,--les chiens enragés sont précisément les seuls à l’abri des boulettes.
Ensuite,--au milieu de cette _destruction_ des chiens errants que la police prétend faire,--allez-vous-en sur la place du Louvre,--sur celle de la Concorde,--sur celle de la Bastille,--et je vous promets que vous en verrez quarante,--de ceux auxquels il serait aussi difficile d’assigner un maître qu’une espèce.
Qui de vous,--et je m’adresse aux plus braves,--qui de vous se soucierait d’habiter une ville où on laisserait errer librement trente ou quarante mille tigres?--qui de vous n’aimerait mieux dix mille fois cependant rencontrer un tigre qu’un chien enragé.
Tout homme qui a un cabriolet--prend un numéro--et est responsable de tous les accidents qui peuvent résulter de son cabriolet.--En effet, on ne peut être exposé sans garantie à une maladresse ou à une imprudence qui peut vous renverser sur le pavé et vous blesser grièvement.
Mais, par exemple, on s’expose très-bien à être mordu par un chien hydrophobe:--on n’a aucun moyen de reconnaître le maître du chien;--peut-être d’ailleurs est-il sans maître,--et personne n’est responsable.
Et cependant--j’appuierai encore sur ce point:--est-il une maladie,--est-il une mort plus épouvantable que celle à laquelle vous vous exposer à chaque coin de rue?
Chaque fois que vous sortez de chez vous--vous ne pouvez pas être sûr que cet horrible accident ne vous arrivera pas sur la route.
Plusieurs accidents de ce genre arrivent chaque année à Paris.
On ne saurait compter ceux qui arrivent dans les campagnes.
Si j’écrivais ici que le gouvernement menace l’indépendance d’un commis surnuméraire dans l’administration des tabacs,--on ferait attention à ma réclamation;--les journaux s’en empareraient--et feraient beaucoup de tapage,--tandis que ce sera grand hasard si quelqu’un s’avise de lire ces pages.
[GU] Il faudrait cependant prendre une mesure universelle et énergique.
Il faudrait d’abord dans chaque ville, comme dans chaque bourg,--qu’on fixât--un espace de temps (une semaine ou davantage si c’est nécessaire)--pendant lequel les propriétaires de chiens seraient tenus de les renfermer chez eux.--On profiterait de cet espace pour faire abattre sans exception tous ceux qu’on trouverait dehors.
Ensuite,--on exigerait de ceux qui veulent garder des chiens d’en faire une déclaration à la police et de leur mettre au cou--un collier poinçonné portant leur nom et leur adresse.
Tout propriétaire de chien aurait ainsi une responsabilité qu’il ne pourrait éluder, si l’on prenait cependant deux précautions.
La première, de ne pas punir l’infraction à l’ordonnance de cinq on de dix francs d’amende,--comme on fait en d’autres cas, mais de cinq cents à mille francs,--en y ajoutant un emprisonnement de trois à six mois.
La seconde, de condamner à une peine très-forte et très-redoutable--tout propriétaire de chien--qui, devenant hydrophobe,--causerait des accidents.
Aucun chien,--sans exception,--par aucun temps, ne devrait être rencontré dehors sans être muselé.
Je sais qu’il existe dans les ordonnances de police certaines dispositions qui ont quelque rapport avec quelques-unes de celles que je propose ici;--mais on ne les fait pas observer,--et le risque que l’on court à ne pas les observer est tellement faible, qu’il n’oblige personne.
En ne supposant qu’un chien par vingt personnes dans une ville comme Paris, où presque tout le monde en a,--et en supposant que tous les chiens ont des maîtres,--chez chacun desquels il ne faut que la réunion de deux ou trois petites circonstances très-ordinaires pour faire déclarer l’hydrophobie;--je voudrais bien savoir si l’on découvrira quelque jour que cela mérite qu’on s’en occupe.
[GU] Ajoutons que, si l’on voulait remplacer par un impôt sur les chiens--quelques-uns de ceux qui pèsent si cruellement sur les objets de première consommation, cet impôt serait un gros revenu,--et dégrèverait des objets qu’il est odieux d’imposer.--En Angleterre, un impôt de ce genre rapporte par an plus de quarante millions.
[GU] Le duc d’Orléans mort,--une nuée de corbeaux s’est abattue sur lui,--puis chacun de ces oiseaux a tiré une plume de son aile noire,--et s’est mis à dessiner, à écrire,--et surtout à vendre.
Il y a tant de gens qui ne voient dans un naufrage que les épaves.
M. Gannal a élevé la voix; il a accusé les médecins qui avaient embaumé le prince mort de l’avoir mal embaumé,--il les a accusés d’avoir _dérobé des organes_.
[GU] La quantité innombrable de mauvais vers dont la mort du duc d’Orléans a été le prétexte--nous rappelle la prudente épitaphe que fit pour lui-même le poëte Passerat--et qui finissait par ces deux vers:
Pour que rien ne pèse à ma cendre et à mes os, Amis, de mauvais vers ne chargez pas ma tombe.
[GU] Le 26 juin dernier,--vers une heure et demie de l’après-midi,--Sophie Ollivier, jeune fille de dix-sept ans, journalière à Faumont, prés de Douai,--partit de chez elle pour aller voir une de ses sœurs à quelques lieues de là.--Un misérable, appelé Mogren,--la rencontre dans le bois de Faumont,--lui adresse des propositions insultantes,--et, sur son refus,--se précipite sur elle,--la renverse,--la saisit par les cheveux et lui coupe le cou avec une serpe;--elle est morte, il la déshabille,--et s’enfuit en emportant jusqu’aux souliers de la malheureuse Sophie Ollivier.
Le criminel, arrêté,--est reconnu coupable d’assassinat et de vol par le jury des assises du Nord;--mais le jury reconnaît en sa faveur des circonstances atténuantes.
On dit que le ridicule tue en France;--il faut croire qu’il ne tue pas vite,--peut-être ce qu’a de ridicule la fréquence de pareils jugements est-il atténué par ce qu’ils ont d’horrible et de dangereux.
[GU] Un malheureux est traduit en police correctionnelle sous la prévention d’avoir volé une tabatière.
M. le président le tance vertement--avant de prononcer sa condamnation.--Entre autres choses remarquables que renfermait la petite harangue du président, j’ai remarqué spécialement celle-ci:
«Prévenu, quand vous avez été arrêté, on a trouvé sur vous UNE SOMME de _un franc vingt-cinq centimes_; vous ne direz DONC pas que c’est la _misère_ qui vous a poussé à commettre ce délit.»
En effet, comme cette somme de un franc vingt-cinq centimes vous met un homme au-dessus de la misère!--Pourquoi, en effet, ne plaçait-il pas son franc vingt-cinq centimes pour vivre avec les intérêts de ladite SOMME?
Ajoutez que le prévenu était un pauvre diable d’Italien arrivé depuis peu à Paris de Parme, son pays natal.--Il avait fait la route à pied--et n’avait pas d’ailleurs de mauvais antécédents.
A propos de pauvres,--rappelons-nous ici--que le _Journal des Débats_ a un jour conseillé aux _pauvres_ de mettre leurs économies à la caisse d’épargne.
C’est dommage que l’abonnèment un peu cher au _Journal des Débats_--prive les pauvres de puiser dans sa lecture d’aussi utiles conseils.
Il est vrai de dire que cette recette contre la misère avait pu être inspirée au _Journal des Débats_ par une ordonnance de police que l’on a vue placardée sur tous les murs de Paris à l’époque du choléra.
M. le préfet de police recommandait au peuple de manger de bonne viande et de boire du vin de Bordeaux.
[GU] A propos de la loi de régence, on a fait à la loi de régence des objections que les _Guêpes_ avaient prévues.--M. de Lamartine s’est séparé du parti conservateur--et s’est prononcé contre la loi.--Il a dit que, dans l’histoire des régences, sur vingt-huit régences d’hommes, il y a eu vingt-trois usurpations.--Le parti de l’opposition avait bien besoin de cette conquête pour se consoler un peu de sa défaite et de ses maladresses.--Quelques-uns veulent que M. de Lamartine ait abandonné les conservateurs par mauvaise humeur de ce qu’il n’avait pas été soutenu par eux lorsqu’il s’était laissé porter à la présidence de la Chambre par ses amis;--d’autres ont dit que, comme Caton, il s’était mis par une sorte de courage--du parti des vaincus.
Victrix causa Diis placuit--sed victa Catoni.
[GU] M. Thiers, lui, a abandonné l’opposition et a voté avec les conservateurs en faveur de la loi de régence.
C’était une position difficile;--mais M. Thiers l’a attaquée hardiment.
Il se résignait à peu près de bonne grâce à se voir presque impossible pour le présent,--mais il comptait sur le règne suivant;--la mort du duc d’Orléans et la loi de régence, qui en est la conséquence,--venaient l’embarrasser;--pour rester dans l’opposition, il fallait voter contre la loi de la régence--et s’aliéner le futur régent.
M. Thiers a reconquis d’un seul vote et d’une seule palinodie--le présent et l’avenir.
[GU] C’est un peu honteux, mais cela s’oublie vite de ce temps-ci, et ne nuit à personne;--que je voie.
[GU] Les journaux de l’opposition,--qui renvoyaient d’ordinaire M. de Lamartine à sa lyre, à sa barque, à Elvire, quand il ’n’était pas de leur avis,--l’ont déclaré grand poëte et homme d’État distingué.
En quoi ils ont assez raison.--La position de M. de Lamartine à la Chambre est belle et grande, et elle ne peut manquer de prendre dans l’avenir une plus grande importance encore,--s’il sait la conserver intacte;--il ne reconnaît de drapeau que celui de la raison et des intérêts nobles du pays;--il n’appartient à aucun parti, mais cependant--j’ai trouvé un peu d’exagération dans ses coquetteries à M. Odilon Barrot.
[GU] Les conservateurs ont, de leur côté,--loué la haute raison de M. Thiers,--ils savent mieux que personne à quoi s’en tenir sur les mobiles de la politique du Mirabeau-mouche.
[GU] M. Fulchiron a dit: «M. de Lamartine nous quitte,--mais M. Thiers nous revient, c’est une fiche de consolation.--Vous voulez dire, reprit M. Vatry,--c’est une fichue consolation.»
[GU] Le parti des conservateurs est victorieux; s’il veut garder sa victoire et en profiter, il faut qu’il marche, il faut qu’il lève, comme faisaient ses adversaires, le drapeau du progrès, mais d’un progrès réel, raisonnable; qu’il fasse des choses et pas de métaphores, des améliorations et pas de bouleversements; qu’il s’occupe de questions sociales et pas de questions de portefeuilles.
On a traité dans toute cette affaire la Chambre des pairs avec le dédain le plus insultant, avec l’inconvenance la plus révoltante.
Une fois la loi votée par la Chambre basse,--on a envoyé par le télégraphe et par les journaux la nouvelle que la loi était votée;--les _autorités_ ont harangué le duc de Nemours--en l’appelant régent de France.
Les pairs ont paru peu sensibles à cet affront: ils ont voté la loi--comme un clerc d’huissier copie un acte.
[GU] Le _Journal des Débats_ a commencé à enregistrer les harangues faites au duc de Nemours et les réponses du prince.
Il a dit que le prince avait _parfaitement réussi_ à Strasbourg.
On s’est élevé avec raison contre l’inconvenance choquante de cette expression.
Outre l’inconvenance, cela avait un inconvénient dont on n’a pas tardé à s’apercevoir.
On a invité le _Journal des Débats_--à modérer ou à mieux diriger son zèle.
Le _Journal des Débats_, subitement calmé,--s’est contenté de dire: «Le prince est entré dans telle ville,»--et de relater les discours.
Alors les journaux de l’opposition ont dit: «Le prince n’a donc pas _réussi_,--il a donc eu du _désagrément?_»
On nous disait qu’il avait réussi à Strasbourg,--et les journaux du ministère ne nous disent rien des autres villes. Il faut qu’il n’ait pas réussi.--Et on tirait de là une foule de conséquences et d’hypothèses--extrêmement fâcheuses.
[GU] Au moment où les divers restaurateurs et gargotiers, se disant maîtres de pension,--remplissent les journaux d’annonces et de réclames dans lesquelles ils font figurer de pauvres enfants qui n’en peuvent mais, je crois leur être agréable en leur donnant un remarquable modèle en ce genre.
L’_Indicateur_ pour la ville de Strasbourg, imprimé en ladite ville par Daunbach,--contient les lignes que voici:
«Charles-Conservé OBERLIN fils, et selon le système de feu Jean-Frédéric Oberlin, de son vivant très-digne et très-zélé pasteur à Waldbach, au Ban-de-la-Roche, dont la maison était constamment remplie d’élèves et dont ils aiment toujours à se rappeler avec plaisir, donnera son cours d’éducation physique et morale des enfants, en français et en allemand, pour les messieurs et pour les dames, _séparément, sans distinction de culte ni de condition_, aussitôt qu’il y aura assez de souscripteurs. Le prix est de douze francs. Ce serait vraiment bien triste si dans ma ville natale, dont _je me fais gloire_, dans une cité de cinquante à soixante mille âmes, il n’y avait pas cinquante ou soixante personnes sensées et _équitables_ qui veuillent bien consacrer pendant trois mois environ, toutes les semaines, _une heure de temps_ et en tout douze francs en argent pour le salut, _le véritable salut temporel et éternel, corporel et spirituel_ de leurs enfants actuels ou futurs. Oui, ce serait en vérité bien triste!
»_Auditor et altera pars._ Il est impossible de pouvoir juger de ce que l’on n’a pas entendu _et bien entendu soi-même. Il est interdit de prendre des notes au cours._ Mais il sera permis de faire des questions _par écrit_. L’on paye en souscrivant. L’on souscrit à Strasbourg, chez EHRMANN, libraire, place de la Grande-Boucherie, nº 28.
OBERLIN fils.»
Waldbach, 1842.
[GU] M. V. Hugo a un barbier--qui cause beaucoup;--entre autres sujets de discours, il parle fréquemment de sa femme--et ne manque jamais de dire: _Mon épouse_.
Un jour, M. V. Hugo, impatienté, lui dit: «Pourquoi donc appelez-vous toujours ainsi madame ***?--Comment voulez-vous donc que j’appelle ma femme?» répondit le barbier.
[GU] Le même barbier fut fort effrayé lorsqu’il apprit, en 1839,--des commères de son quartier que le monde allait finir.
Tout en rasant M. V. Hugo, il lui fit part de ses terreurs.
--Ah! mon Dieu! disait-il,--on assure que l’année prochaine le monde va finir.--Le _deux_ janvier les bêtes mourront, et le _quatre_ ce sera le tour des hommes.
--Vous m’effrayez, dit M. V. Hugo; qui donc alors me rasera le _trois_?
[GU] Madame Louise Dauriat, qui a figuré en effigie dans les _Guêpes_,--a eu la bonté de m’adresser d’avance une lettre--_qu’elle se propose de publier_. Je crois pouvoir considérer cette déclaration comme une permission tacite de citer quelques fragments de la lettre de madame Dauriat. C’est d’ailleurs une justice, puisque madame Dauriat me l’a écrite dans l’intention de rectifier ce que j’ai avancé sur elle.
FRAGMENTS D’UNE LETTRE DE MADAME LOUISE DAURIAT.
* * * * *
Ainsi, vous dites: «Madame Dauriat à neuf ans commence à fumer des cigares, à quarante ans se déclare contre un gouvernement sous lequel _on_ n’est plus jeune; prêche publiquement la liberté de la femme, demande à être députée, laisse croître sa barbe.--Dieu protége la France.»
Eh bien! cette transformation en partie d’une femme en un homme, notamment quand il s’agit _de cigares_ et _de longues barbes_, est tout l’opposé de mes principes: il faut mettre au rang de mes antipathies la fumée de tabac et les barbes longues et touffues, toujours fort sales, et donnant aux hommes une figure semblable à celle de la brute des forêts. On se fait la barbe comme on se coupe les ongles; cela est un indice de civilisation.
Je ne veux rien qui ne soit selon la nature et l’équité: j’ai donc raison de prêcher publiquement la liberté de la femme, que l’on n’a pas le droit de lui ôter.
Vous trouvez qu’une femme n’est plus jeune à quarante ans; on ne voit pas quel gouvernement la déclare vieille à cet âge, en aurait-elle même quarante-cinq. Quant à moi, je ne m’en cache pas, je suis en plein automne; et il est des automnes qui valent mieux que de certains étés. Et les femmes de cet âge sont plus jeunes que _messieurs les hommes_, comme les appelle un de mes amis, qui y sont arrivés. Ils sont la plupart tout gris, tout chauves; ils n’ont plus de dents qu’en petit nombre: leur démarche est pesante; et nous autres femmes, à cet âge, nous nous coiffons encore de notre chevelure; notre bouche est encore fraîche et meublée. Nous sommes vives, alertes, et toujours prêtes à nous donner bien du mal pour secourir, assister la _race masculine_, que la moindre maladie abat, qu’un rien déconcerte, anéantit. Qui osera nier cela? Il y a bien d’autres choses qu’il ne faut pas nier!
* * * * *
LOUISE DAURIAT.
[GU] Au commencement du mois de septembre a eu lieu, à la mer, une des grandes marées de cette année.--La mer s’est retirée à un quart de lieue de nos côtes, laissant à découvert des roches au-dessus desquelles il y a d’ordinaire plus de trente pieds d’eau,--et montrant des prairies d’herbes marines, d’algues et de varechs d’un vert sombre presque noir,--et des mousses d’un beau rouge de pourpre,--les herbes et les mousses aussi variées que celles que nous voyons sur la terre.
Nous étions sur ces roches au moins une soixantaine de pêcheurs, occupés à chercher et à prendre quelques huîtres, quelques poissons négligents, et aussi, au risque de se faire vigoureusement pincer les doigts,--des étrilles,--sorte de crabes qui en diffèrent cependant par cette nuance--que les hommes mangent les étrilles, et que les crabes mangent les hommes.
Le soleil se couchait derrière de gros nuages qui semblaient se reposer sur la mer comme s’ils eussent été fatigués de leurs courses de la journée.--Les bords de ces nuages, plus minces que le centre,--étaient transparents--et semblaient une frange d’or, de pourpre et de feu.--Du soleil jusqu’à nos pieds,--un sillon de feu s’étendait sur la mer.
Je suspendis un peu la pêche pour contempler ces magnificences,--et je m’assis sur une roche;--je rétablis en pensée le niveau de la mer,--tel qu’il allait se refaire deux ou trois heures plus tard,--et je me figurai resté sur ces prairies, où reviendraient alors les gros poissons;--je me figurai les navires au-dessus de ma tête, sillonnant la mer en tous sens.
Nos yeux s’arrêtèrent par hasard sur quelque chose qui me parut être un fragment de roche d’une forme singulière; c’était la moitié d’une boule creuse.--Je l’examinai de plus près, et je reconnus la moitié d’une bombe,--une de ces gentillesses imaginées par les hommes pour s’entre-détruire avec le plus de facilité.
Il serait difficile de dire depuis combien de temps cette bombe est là, au fond de la mer.--Les Anglais en ont tiré un assez grand nombre sur le Havre du temps de l’Empire, avec l’intention de brûler les vaisseaux,--et ils n’ont réussi qu’à abattre quelques maisons.--On a dû leur en renvoyer quelques-unes.
J’examinai la bombe;--plusieurs sortes de petites plantes marines végétaient entre les fentes du fer;--une entre autres était rude, granuleuse,--rose,--et semblait au moins autant un très petit polype dans le genre du corail qu’une plante réelle.
Mais ce qui me frappa le plus,--ce fut de voir appliquée, contre la paroi intérieure de la bombe,--une huître,--une véritable huître,--parfaitement vivante,--qui y avait élu son domicile, qui y demeurait,--qui y bâillait,--qui s’y engraissait depuis longtemps.
Ce n’était pas la première fois que j’avais occasion de remarquer l’indifférence profonde de la nature à l’endroit de l’homme et de ses passions.
L’homme qui meurt,--et la feuille jaunie qui tombe ont précisément la même importance.--Dans la nature, la mort n’est pas une chose triste plus que la naissance;--c’est un des pas du cercle perpétuel que font les choses créées.--Tout meurt pour que tout vive:--la mort n’est que l’engrais de la vie.--Mais je fus cependant, cette fois, particulièrement surpris de ce que je voyais.
Certes, il n’est pas de la colère humaine une plus terrible expression qu’une bombe.--Cette horrible boîte dans laquelle l’homme renferme mille cruelles blessures et la mort,--qui vient à travers les airs,--et, arrivée à sa destination, s’ouvre et vomit la destruction.--Eh bien,--il a suffi de quelques années,--et ceux qui ont tué les autres ont été tués par le temps,--par la vie;--car la vie est le poison qui tue le plus inévitablement de tous quand il est pris à grandes doses.
Sur cet horrible instrument de destruction--ont poussé des herbes innocentes,--et une huître,--une sorte de caillou un peu vivant,--de toutes les choses vivantes, celle qui l’est le moins,--l’emblème du calme, de l’apathie,--y a fixé son domicile.
C’est une grande et belle ironie.
C’est une chose bizarre que de voir les inventions variées qu’ont eues les hommes pour s’entre-tuer.--C’est une dépense de génie que je trouve exorbitante pour des gens implacablement condamnés à mort par le fait de leur naissance.
La vie renferme le germe de la mort,--et la mort le germe de la vie,--comme la graine renferme une fleur, laquelle renferme une graine à son tour. C’est un cercle fatal et inévitable.
[GU] Un crime a été commis il y a deux ans.--Deux accusés étaient, il y a huit jours, sur les bancs de la cour d’assises.--Un des deux seul est coupable;--il est condamné à mort par les juges.--L’autre est acquitté;--mais, quand on va les chercher pour leur lire leur arrêt, l’innocent est trouvé étendu par terre,--frappé subitement d’une attaque d’apoplexie.--Le condamné vivra donc huit jours de plus que celui qui a été acquitté.