Part 30
Il voulut crier; mais l’eau le suffoquait. A la seconde fois qu’il reparut, il tourna un dernier regard vers la rive où était Marie, et, sortant un bras, il lui jeta les fleurs bleues qu’une contraction nerveuse avait retenues dans sa main; main ce mouvement le fit enfoncer: il disparut, l’eau reprit son cours, et le fleuve resta uni comme une glace. Ainsi mourut Henreich Frauenlob.
Pour Marie, elle mourut fille, dans une communauté religieuse.
On a traduit l’éloquent adieu de Henreich, et on a appelé la fleur bleue: _vergissmeinnicht_, c’est-à-dire _ne m’oubliez pas_.
Septembre 1842.
La justice.--Ce qu’elle coûte.--Et pour combien nous en avons.--De quelques gargotiers faussement désignés sous d’autres noms.--Un directeur des postes.--Un gendarme et un voyageur.--Sur les chiens enragés.--La Régence.--Le duc de Nemours.--La Chambre des pairs.--M. Thiers.--M. de Lamartine.--Crime d’un carré de papier.--La Tour de François 1er et le _Journal du Commerce_.--Une montagne.
[GU] SEPTEMBRE.--Il m’est arrivé quelquefois de soutenir que nous marchions en rond--comme les chevaux de manége--et de nier le _progrès_. Je suis obligé de me rétracter--quand je vois, d’après le rapport de M. le garde des sceaux, que nous n’avions eu que pour trois millions quatre cent trente-quatre mille trois cent quatre-vingt-trois francs de justice en 1831.
Tandis qu’aujourd’hui on nous en donne pour quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs.
[GU] Que vouliez-vous qu’on nous donnât de justice pour trois millions, quand pour les quatre millions que nous en avons aujourd’hui--il resterait encore bien des petites choses à dire?
[GU] Disons quelques-unes de ces petites choses.
[GU] D’abord parlons des prévenus,--des accusés.
Un prévenu est peut-être innocent:--si même vous comptez combien il y a de condamnés sur un certain nombre de prévenus, vous serez presque forcé de dire, qu’un prévenu est probablement innocent;--en effet, parmi les accusés il y en a beaucoup plus d’acquittés que de condamnés.
Un prévenu est donc peut-être un homme innocent,--auquel, par erreur, vous faites subir une situation plus que fâcheuse.--Vous l’enlevez à sa famille, à ses affaires--pendant plusieurs mois; pendant plusieurs mois vous faites peser sur lui un soupçon de déshonneur;--pendant plusieurs mois vous le condamnez à toutes les angoisses de l’imagination.
Un magistrat disait que, s’il était par hasard accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame,--il commencerait par prendre la fuite.
Et, d’autre part, pas mal de gens rompus, guillotinés, roués, marqués par erreur,--ont laissé leur triste histoire pour montrer que la justice peut quelquefois se tromper.
Il me semble que c’est bien assez pour le pauvre diable de prévenu.
Loin de là,--vous le traitez précisément comme s’il était condamné;--vous le mettez dans la même prison où il sera renfermé s’il est reconnu coupable; il reçoit la même nourriture et les mêmes brutalités.
Cependant vient le jour du jugement:--trois prévenus sur cinq sont ordinairement acquittés.--Notre homme est du nombre; au premier moment,--il se réjouit,--il embrasse avec joie sa femme, ses enfants, ses amis;--ses amis... je me trompe, la plupart se sont retirés.--Il rentre chez lui,--ses voisins l’évitent,--on a associé pendant quatre mois son nom à l’idée du crime dont il était accusé,--et pendant quatre heures le procureur du roi s’est efforcé d’entasser tous les arguments possibles pour prouver sa culpabilité.--Quelques-uns le croient plus heureux qu’innocent--le voilà dans son logement avec sa femme et ses enfants: «Où est donc la pendule--et la petite montre,--et nos deux couverts d’argent, tout ce que nous avions acheté à force d’économie?
--Hélas! il a fallu vendre tout cela,--comment aurions-nous vécu, tes enfants et moi pendant ta détention?
--C’est vrai; mais me voilà libre,--je vais travailler, nous allons réparer cela.»
Mais le lendemain--ceux qui lui donnaient de l’ouvrage l’ont remplacé;--il faut chercher, attendre, souffrir, faire des dettes,--et ce n’est peut-être qu’au bout de plusieurs années qu’il aura réparé le mal que lui a fait la justice.
Il me semble que voilà cependant un homme auquel on devrait la plus grande et la plus solennelle réparation.--Nullement.--Le président psalmodie d’un ton monotone:--«Ordonne que le prévenu sera mis en liberté, s’il n’est détenu pour autre cause.»
Et on le renvoie avec son honneur compromis par une accusation flétrissante,--sa tête fatiguée par l’instruction et l’anxiété, son corps malade par la prison, sa fortune et son industrie perdues par les dépenses et les pertes qui accompagnent nécessairement une accusation criminelle.
Et le procureur du roi ne lui dit pas seulement: «Pardon de vous avoir dérangé.»
Et il n’y a pour lui aucune réparation à attendre de tant de malheurs.
[GU] Je voudrais qu’on fît à ce sujet deux choses:
1º Que l’on donnât à l’acquittement, autant que possible, la publicité et l’éclat de l’accusation;--que le procureur du roi ou le président des assises--demandât pardon à l’accusé innocent, au nom de la société et de la justice;--que tous les journaux sans exception fussent chargés de dire: «Un tel, injustement accusé--de tel crime,--a été reconnu innocent.»
2º Qu’une caisse publique fût établie, sur laquelle les tribunaux décerneraient, suivant l’exigence des cas,--des indemnités à ceux qui, après une longue prévention, seraient reconnus innocents.
Eh quoi! me direz-vous? vous en parlez à votre aise. _Une caisse!_ et avec quel argent, s’il vous plaît?
--Je vais vous le dire: tous les jours les tribunaux prononcent des amendes sur les biens des condamnés.--N’est-il pas juste que cet argent dont bénéficie le trésor soit consacré à indemniser, autant que possible,--les malheureux injustement accusés, emprisonnés et ruinés?
[GU] Mais il paraît que la justice est fort chère,--puisque malgré ces choses et bien d’autres qu’on pourrait lui reprocher, et les circonstances atténuantes du jury, et tous ces crimes à propos desquels on nous dit: «La justice informe,» après quoi il n’en est plus jamais question, pas plus que du meurtre d’Abel par Caïn, etc.;--puisque le peu que nous en avons revient à quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs. Il n’y a pas moyen de nous en donner davantage pour ce prix-là: le gouvernement y perdrait.
[GU] Il est vrai de dire que le garde des sceaux--accuse les huissiers de dévorer pour leur part plus d’un tiers des quatre millions en question,--au moyen de toutes sortes d’abus, inventés par leur ingénieuse avidité.
[GU] Il est fâcheux de voir ainsi plus qu’écorner cette pauvre somme de quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs.--Sans cela, bien des choses ne se passeraient pas comme elles se passent,--mais la France n’a pas le moyen.
[GU] EXEMPLE.--A*** un M. de Marcellange, vivant avec sa femme et sa belle-mère,--comme on vit avec une femme et une belle-mère,--c’est-à-dire assez mal,--se plaint qu’un de ses domestiques a voulu l’assassiner et le chasse.--Sa belle-mère et sa femme prennent immédiatement le domestique à leur service particulier; quelque temps après, ce domestique, Jacques Besson, tue en effet M. de Marcellange d’un coup de fusil;--il est accusé et mis en prison.--La femme de M. Marcellange envoie à ce pauvre Besson, dans la prison, un lit pour qu’il ne soit pas trop mal couché,--et un dîner par jour.
Aux débats, il est établi qu’une femme de chambre, témoin important et de plus accusée de quelques peccadilles à l’endroit de M. de Marcellange, entre autres de l’avoir un peu empoisonné, a été emmenée en Savoie et laissée là par la belle-mère.
En outre, des propos plus que singuliers sont prêtés à ces dames par plusieurs témoins.
Eh bien!--ces malheureuses femmes restent sous le coup d’une fâcheuse impression, parce que le ministère public ne leur donne pas l’occasion de se justifier et d’expliquer des _apparences_ fatales--en les accusant directement--comme c’était son devoir.
[GU] Probablement à cause que la justice, qui n’a que quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs à consacrer à ses menus frais,--n’a pas le moyen--d’entrer plus avant dans la question.
[GU] AUTRE EXEMPLE.--On veut supprimer le duel;--bien!--mais--voici un M. Herpin qui reçoit un soufflet d’un M. Dissard,--affaires d’élections.
M. Dissard est condamné à six jours de prison.
[GU] Ah! j’oubliais; il y a aussi seize francs d’amende.
--Au bénéfice de M. Herpin?
--Non! au bénéfice de S. M. Louis-Phifippe.
--Comment! Est-ce que c’est Sa Majesté?...
--Non!--c’est M. Herpin.
--Eh bien! alors, comment se fait-il que ce soit S. M. Louis-Philippe qui reçoive les seize francs.
[GU] L’homme qui reçoit un soufflet--est en proie à deux impressions:--1º il est en colère et il veut se venger;--2º il songe qu’il a été convenu, je ne sais pourquoi ni comment,--qu’un homme qui a reçu un soufflet doit s’exposer, en outre, à recevoir un coup d’épée,--sans quoi il serait déshonoré.
Il serait possible que le souffleté fît le sacrifice de son impression nº 2,--s’il était parfaitement satisfait sur l’impression nº 1.
D’ailleurs, avec le raisonnement le plus vulgaire, il est évident que si l’on veut proscrire le duel--il faut punir avec plus de rigueur que le duel lui-même--une insulte qui rend le duel nécessaire pour l’insulté, sous peine de déshonneur.
Il faudrait qu’un homme qui donne un soufflet à un autre--fût traduit en cour d’assises--sous prévention de tentative d’homicide.
Vous ne le ferez pas.--Eh bien! vous ne proscrirez le duel--qu’entre gens qui ne se battraient pas,--même sans votre défense.
Il est vrai que, pour traduire l’_insulteur_ en cour d’assises, cela entraînerait quelques frais; et, je vous l’ai dit, la justice n’a que quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs à dépenser;--elle est forcée d’avoir de l’ordre.
Je me suis expliqué, il y a longtemps,--dans les _Guêpes_,--sur cette prohibition du duel par les avocats.
[GU] Voici une anecdote qui montre en son jour l’empire des préjugés:
M ***, bien connu à la Bourse, va trouver un de ses amis, et lui dit:
--Va chez M. B...--il m’a hier donné un soufflet:--il faut qu’il m’en rende raison.
L’ami se met en route, et trouve M. B...--qui déjeunait avec quelqu’un.
--Monsieur, je désirerais avoir avec vous quelques instants d’entretien?
--Monsieur,--monsieur qui déjeune avec moi est mon ami, vous pouvez parler devant lui.
--Monsieur, je viens de la part de ***.
--Ah! c’est vrai, nous nous sommes querellés hier soir;--j’espère qu’il n’y pense plus.--Moi, j’ai tout oublié!
--Au contraire, il y pense,--et je viens vous demander à quelle heure il pourrait vous rencontrer aujourd’hui à Vincennes.
--Comment! comment!
--Il a naturellement le choix des armes;--il prendra le pistolet.
--Mais pardon, monsieur, nous ne nous entendons pas du tout.
--Je crois pourtant être clair, monsieur; vous avez hier insulté M ***, et il vous en demande aujourd’hui réparation.
--Mais c’est que je ne l’ai pas du tout insulté!
--Allons donc! monsieur!
--Parole d’honneur!
--Allons donc! ce n’est pas là une de ces insultes arbitraires qui peuvent se discuter;--celle que vous avez faite à *** est telle, qu’il est convenu de tout temps qu’elle ne peut se laver que dans le sang.
--Mais que voulez-vous dire?--Quelle insulte?
--Mon Dieu! monsieur,--vous tenez donc bien à me faire dire le mot?--Vous lui avez donné un soufflet!
--Moi! j’en suis incapable.
--Monsieur, avoir reçu un soufflet n’est pas une chose dont on se vante pour son plaisir, c’est un genre de fatuité qu’on n’a pas encore inventé; c’est M. *** qui m’envoie vous demander raison d’un soufflet qu’il a reçu de vous hier.
--Monsieur, je ne lui ai pas donné de soufflet, je ne lui ai donné QU’un coup de poing sur le visage, je vous en donne ma parole d’honneur, et je vous le ferai attester par dix témoins.
--Alors c’est bien différent, je vais aller le retrouver et prendre de nouvelles instructions.
--Avez-vous une voiture?
--Oui.
--Eh bien, mon ami et moi nous allons aller avec vous.
On part,--on arrive chez M. ***.--M. B... va à lui et lui répète ce qu’il a dit à son témoin:
--Mon cher ami, je ne vous ai pas donné de soufflet, mais un coup de poing.
--Au fait, cela m’a cassé deux dents!
--Qu’est-ce que je disais! un soufflet ne casse pas deux dents.
--Il faut que ce soit un coup de poing, et un bon coup de poing!
--C’est possible,--j’étais en colère.
Pendant ce temps, les deux témoins confèrent dans l’embrasure d’une fenêtre;--il est établi que M. *** n’a pas reçu un soufflet, mais un simple coup de poing.--Donc il n’y a pas de mal.--B...--fait quelques excuses, et tout est fini.
[GU] Revenons à la justice.
[GU] AUTRE EXEMPLE.--A Dieppe, le sieur Leteurtre, boulanger, chargé par l’administration municipale de fournir le pain qui devait être distribué aux pauvres de la ville--est convaincu d’avoir volé les pauvres en fournissant du pain de mauvaise qualité.
Il est condamné à trois jours de prison.
Chaque jour, à Paris, de semblables délits sont punis par de semblables peines,--ce qui est loin de les réprimer:--les boulangers qui vendent le pain à faux poids--en sont quittes pour cinq francs d’amende--et un ou deux jours de prison,--tandis que le malheureux qui,--poussé par la faim,--leur déroberait, la nuit, un pain d’un sou en cassant un carreau,--pourrait être condamné au moins à un an de prison.
Il semble nécessaire--de revenir sur un pareil ordre de choses.--Le vol du boulanger doit être puni au moins comme tout autre vol.
Pourquoi--ne ferait-on pas peindre sur l’enseigne du boulanger pris en fraude, au-dessus de sa boutique,--pendant un temps fixé par le tribunal, selon la gravité du délit, au lieu de: «_Un tel, boulanger_,
«UN TEL, VOLEUR.»
Ou, encore, pourquoi ne fermerait-on pas sa boutique pendant quelques jours,--en faisant écrire sur les volets fermés: «_Boutique fermée pour tant de jours--pour vol--et vente à faux poids_.»
Ah! si la justice n’était pas forcée de se renfermer dans ses pauvres quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs!
[GU] AUTRE EXEMPLE.--A Tulle, un directeur des postes et un gendarme arrêtent un voyageur,--lui prennent de force son portefeuille--pour y chercher des lettres,--sous prétexte qu’il est en contravention à la loi sur le transport des lettres.
Le voyageur est traduit en justice;--le tribunal déclare que la saisie faite sur lui est illégale--_et le renvoie de la plainte_.
--Oh! très-bien!
--Et le directeur de la poste,--que lui fait-on?
--Rien.
--Ah!--Et le gendarme, que lui fait-on?
--Rien.
--Cependant, si le voyageur avait été condamné,--ç’aurait été pour contravention à la loi, qui protége le directeur de la poste;--est-ce qu’il n’y a pas quelque part quelque bout de loi--qui protége les citoyens et les voyageurs?
--Il y en a plusieurs.
--Comment se fait-il alors qu’on n’ait pas mis en jugement le directeur de la poste et le gendarme, quand on y mettait un homme faussement accusé d’attentat à un privilége fiscal, eux qui violaient ouvertement la plus respectable, la plus sainte des choses humaines: la liberté d’un citoyen?
--Ah! c’est que cela coûterait de l’argent.
--N’importe!
--Je voudrais vous y voir, si vous n’aviez que quatre mauvais millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs!
[GU] Dans les années précédentes des _Guêpes_,--j’ai adressé à M. Cousin et à M. Villemain, tour à tour ministres de l’instruction publique,--de respectueuses remontrances au sujet des choses peu vraies qu’ils ont débitées à la distribution des prix du concours général.
Il y a une de ces choses peu vraies dont je n’ai pas parlé;--c’est la tendresse mutuelle qu’éprouvent les maîtres et les élèves.
C’est une chose qu’on dit tous les ans--pour terminer dignement douze mois de guerre acharnée, de luttes, de ruses ourdies et déjouées, de perfidie et de vengeance.
Je me rappelle, à ce sujet, la petite anecdote que voici: Victor Hugo habitait avec une charmante famille le quartier des Champs-Élysées.--Un jour il descendit, le matin, l’escalier de sa maison pour aller faire une promenade et respirer sous les arbres.
Il entend un grand bruit au bas de l’escalier,--il reconnaît le bruit de ses deux petits enfants, comme une femme reconnaît le pas de son amant;--cependant ils ne reviennent ordinairement de l’école voisine qu’à quatre heures de l’après-midi et il n’est que neuf heures du matin.--Ce sont cependant bien eux,--ils se tiennent par la main, et ils montent bruyamment l’escalier--en chantant sur une sorte d’air de leur invention, sur une espèce de ton de psalmodie, les paroles suivantes:
«Le maître est mort; il n’y a pas d’école,--il n’y a pas d’école; le maître est mort,--le maître est mort, il n’y a pas d’école.»
[GU] A peine les députés partis,--les centenaires reparaissent dans les journaux,--et comme d’ordinaire,--_ils lisent sans lunettes_.
C’est à ce moment que les journaux, si incrédules d’ordinaire, croient à tout ce qui peut remplir leurs colonnes.--Un plaisant s’avise d’écrire à un journal (le _Commerce_, je crois)--qu’un navire entrant dans le port du Havre a coulé bas en frappant la tour de François Ier,--et a démoli une partie de la tour.
Tous les journaux répètent la nouvelle.
J’étais alors à une demi-lieue du Havre:--c’était une grande marée, et je pêchais des limandes.--Tout en pêchant je m’étonnais, parce que l’événement était assez singulier pour qu’on en parlât un peu au Havre et dans les environs.
Un journal du Havre reproche alors aux journaux de Paris leur crédulité et leur explique que la tour de François Ier, démolie par un navire,--était une nouvelle de la force de celle-ci:
«Un fiacre ayant accroché l’arc de triomphe de l’Étoile, l’a en partie démoli.»
Si j’en avais eu le temps, j’aurais fait dessiner et graver pour les _Guêpes_--un dessin représentant la tour de François Ier renversée par une de ces galiotes de papier que font les enfants.--La galiote eût été faite d’un morceau d’un des journaux qui ont répandu la nouvelle.--Je livre le sujet à Daumier.
[GU] Depuis le 1er septembre dernier,--on a imprimé en France un peu plus de trois millions de volumes.--Il y a des montagnes qui ne sont pas si grosses.
[GU] Plusieurs fonctionnaires indépendants ont donné dans diverses branches de l’administration des preuves d’indépendance malheureusement prévues par plusieurs codes,--et malhonnêtement qualifiées par iceux.
[GU] Tu disais donc tout à l’heure, Théophile, que tu es amoureux?
--Hélas oui!--ô Gérard!
--Et à quoi vois-tu donc que tu es amoureux? ô Théophile!
--Parbleu! cela est bien facile à reconnaître,--et je n’ai pas eu de peine à en être convaincu, attendu le symptôme grave qui s’est manifesté ces jours passés.
--Et quel est ce symptôme? ô Théophile!
--O Gérard! j’ai senti le besoin de m’acheter un chapeau neuf.
[GU] Un artiste, l’un des plus connus de ce temps-ci,--est adressé à M. de Rambuteau,--préfet de la Seine,--par quelqu’un de sa famille, pour avoir part aux travaux de l’Hôtel de Ville. Il arrive avec la lettre autographe de M. de Rambuteau, qui désigne le jour d’audience. M. de Rambuteau le reçoit comme un écolier.--L’artiste est très-embarrassé et visiblement au supplice. Il voudrait pour tout au monde renoncer aux travaux, et n’être pas venu là. M. de Rambuteau--lui répétait sans cesse ces deux phrases sans attendre de réponse,--et prenait à peine le temps de respirer: «Monsieur, êtes-vous élève de l’école de Rome? Il faut être bien connu pour être connu de moi;--je ne connais que ce qui est très-connu.--Il paraît, monsieur, que vous n’êtes pas un grand prix de Rome, etc.»
L’artiste veut répliquer et parler un peu à M. le préfet de ses travaux que tout Paris connaît.--M. de Rambuteau lui coupe la parole en répétant les deux phrases ci-dessus.
Alors l’artiste exaspéré lui dit:
--En vérité, monsieur, vous m’obligez à relever une grande erreur dans ce que vous dites.--Vous prétendez ne connaître que ce qui est très-connu!--il y a pourtant, monsieur, quelque chose de bien connu que vous ne connaissez pas.
--Quelle chose?
--L’orthographe, monsieur,--et voici votre lettre.
[GU] Il y a différentes espèces de restaurateurs et de marchands de soupe, depuis le _hasard de la fourchette_, où, pour un sou, on plonge un trident dans une marmite de laquelle on retire, _selon sa chance_, un morceau de viande, un oignon, ou rien, jusqu’au Café anglais; c’est une longue échelle qui a tous ses échelons.
Il faut signaler entre ces divers restaurants le maître de pension, le chef d’institution; si vous aimez mieux, celui auquel vous confiez votre fils pour lui faire donner la ridicule éducation que je vous ai déjà plus d’une fois signalée.
M. Villemain disait à un homme d’esprit, qui s’était ruiné dans une exploitation de ce genre:
--Mon cher, votre malheur m’afflige sans m’étonner; vous avez cru qu’un maître de pension est un instituteur qui accessoirement nourrit ses élèves; vous ne seriez pas ruiné si vous aviez compris, au contraire: un maître de pension est un restaurateur qui, entre les repas, fait copier à ses élèves la _Cigale et la Fourmi_, de la Fontaine, et le récit de Théramène, de Racine.
C’est sur la soupe, sur le beurre qu’on peut y épargner,--sur le prix de la viande et des légumes,--sur le choix d’un vin qui supporte beaucoup d’eau, que devait se baser votre spéculation, que devaient se porter vos soins et vos études; vous avez fait un accessoire de ce qui est le principal,--et vous êtes ruiné.
[GU] Je ferai quelqu’un de ces jours--un petit livre sur l’éducation;--je vous dirai une bonne fois,--mes braves gens,--ce que c’est que l’éducation que vous faites donner à vos petits.
En attendant,
Les susdits marchands de soupe s’y prennent de toutes les manières pour achalander leurs établissements:--à la manière de ces escamoteurs des boulevards, qui essayent de détourner votre attention de leurs mains--par des paroles pressées,--tandis qu’ils font disparaître la muscade.
Les marchands de soupe,--dits maîtres de pension,--tâchent de vous occuper des lettres et des sciences, dont ils ne se soucient pas, pour détourner votre attention de l’affreux potage, qui est le véritable but de leur spéculation.
Ils ont, depuis quelques années, inventé de faire imprimer dans les annonces des journaux les noms de ceux de leurs innocentes victimes qui ont obtenu un prix de thème ou un accessit de vers latins,--ces deux choses ridicules auxquelles on consacre tristement plusieurs années de la vie des enfants.
Les pauvres enfants voient leurs noms imprimés--entre les annonces honteuses du docteur Charles Albert--et la pommade mélaïnocome.
Il y a des parents qui trouvent cela charmant.
[GU] J’entends chaque jour parler avec terreur de toutes sortes de dangers--métaphoriques:--les chaînes de la tyrannie et l’hydre de l’anarchie sont tour à tour déclarées imminentes;--on parle,--on écrit, on dispute pour les prévenir.
Je ne sais pourquoi, au milieu de ce bruit,--je réserve mes craintes pour des dangers plus immédiats;--de même que je n’aime pas à me laisser prendre à des espérances trop lointaines,--ayant depuis longtemps remarqué qu’il en est des bonheurs comme des perdrix: quand on les vise de trop loin, on court grand risque de ne pas les atteindre.
Cet été a été d’une âpre sécheresse;--le nombre des chiens enragés s’est singulièrement accru. On a pris à Paris quelques précautions insuffisantes;--hors de Paris, on en a pris de moins en moins à proportion de la distance,--à dix lieues de Paris on n’en prend aucune.