Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 3

Chapter 33,833 wordsPublic domain

--Monsieur, j’ai peur.

--Qu’est-ce que c’est que ça qui est par terre?

--Monsieur, c’est mon oncle.

--Qu’a-t-il, ton oncle?

--Monsieur, il est un peu bu.

--Est-ce qu’il ne peut pas se relever?

--Je ne crois pas, monsieur,--je ne suis pas assez fort pour le ranger sur le côté, et il sera écrasé.

Et l’enfant se remit à pleurer.

*** prend l’oncle pour le traîner auprès du mur;--mais l’oncle se développe et dit:

--Allons chez nous.

--Où demeures-tu, petit?

--Telle rue,--tel numéro.

--Crois-tu que ton oncle puisse marcher?

--Il a essayé plusieurs fois, mais il est toujours tombé;--je ne suis pas assez fort pour le soutenir.

Il n’y avait pas là de voiture,--*** ajoute que _c’était à peu près son chemin_.--*** est de ces gens qui colorent une bonne œuvre de quelque prétexte pour ne pas avoir à en rougir.

Il prit l’oncle sous le bras,--et lui dit:

--Allons, mon brave,--en route!

L’oncle obéit machinalement, et commença à marcher, moitié dormant, moitié trébuchant.--Cependant le mouvement rendit un peu de lucidité à ses idées,--et il dit à ***:

--Vous êtes tout de même un bon enfant,--nous allons prendre quelque chose.

Et il désigna du doigt un marchand de vins dont la boutique était encore ouverte.

Mais, comme il s’aperçut que *** ne répondait pas à son invitation, il ajouta:

--C’est moi qui paye.

--Non, vous avez au moins assez bu,--marchons.

--Ah! c’est parce que je ne suis qu’un ouvrier que tu ne veux pas boire avec moi?--Tu méprises le peuple;--j’te vas crever la gueule!

--Allons, allons, marchons!

L’oncle retomba dans l’engourdissement pendant quelques minutes et suivit son conducteur;--mais bientôt, oubliant sa colère, il reprit en voyant une autre boutique:

--Vous êtes un bon enfant,--entrons là,--c’est moi qui paye.

Cette fois *** lui dit:

--Pas là,--j’en connais un qui a du petit blanc à douze.

--Où ça?

--Au bout de la rue.

--Eh ben! allons au petit blanc.

Arrivés au bout de la rue,--il s’arrêta et dit:

--Eh ben! où est-il, votre vin blanc?

--Je ne le retrouve plus.

--Ah! c’est parce que je suis un ouvrier;--eh ben! j’te vas casser la gueule!

--Toi, me casser la gueule!--Viens-y donc!--viens donc seulement avec moi au bout de la rue!

--Tout de suite--que j’y vas,--j’te vas corriger.

On se remet en marche.--Au bout de la rue, *** lui dit:

--Si tu veux venir encore un peu,--je m’y reconnais à présent, le petit blanc est au bout de la rue.

--Eh ben! allons.

Au bout de la rue, pas de vin blanc.--*** dit:

--C’est que la boutique est fermée.

--Tu me fais aller,--répond l’oncle,--j’te vas crever la gueule!

--Allons, je le veux bien;--viens au bout de la rue.

Et, de cette façon, *** ramena l’oncle jusque chez lui.

[GU] Voici ce qu’on raconte de M. Eugène Delacroix et de l’architecte de la Chambre des députés.

M. Delacroix est allé le trouver et lui a dit: «--Je ne peux pas peindre sur votre plafond, il ne tient à rien, cela ne durera pas trois ans.

--Qu’est-ce que cela vous fait,--pourvu qu’on vous paye?»

M. Delacroix n’a pas cru devoir adopter ces principes d’art moderne et a fait recrépir le plafond à ses frais.

[GU] POUR LES PAUVRES.--MM. de Noailles, Dupin aîné,--marquis d’Osmond, comte Roy, Vassal,--Rousselin, Michault,--viennent de demander, par une pétition, que les droits qui pèsent sur le charbon de terre et la houille soient élevés de trente centimes à quatre-vingts centimes.

C’est toujours le système absurde dont j’ai parlé le mois dernier à propos de la viande.

[GU] Je demanderai d’abord pourquoi l’on protége et l’on encourage plutôt une industrie qui nous fait payer le chauffage cher qu’une industrie qui nous le donne à bon marché.

[GU] Si les intérêts de MM. les propriétaires de forêts et de MM. les marchands de bois sont lésés, et s’ils ne peuvent cesser de l’être qu’en élevant le prix du chauffage économique, tant pis pour MM. les propriétaires de forêts et pour MM. les marchands de bois.

Ils sont à coup sûr moins nombreux que les pauvres consommateurs et les intérêts des consommateurs doivent passer avant les leurs.

[GU] Que diraient-ils si un monsieur ayant chez lui du bois d’acajou,--désirant le vendre pour le chauffage, voulait qu’on élevât les droits sur le bois ordinaire, jusqu’à ce que ce bois coûtât aussi cher que son bois d’acajou?

Cela leur paraîtrait absurde.

C’est précisément ce qu’ils demandent.

Mais,--au nom du ciel!--cessez donc,--ô philanthropes! de faire tant de phrases sur le peuple, et occupez-vous un peu de lui.--Ne demandez pas tant de droits électoraux,--et donnez-lui un peu plus de moyens de n’avoir ni faim ni froid.

Vous, messieurs de Noailles, Dupin aîné,--d’Osmond, Roy, Vassal, Rousselin, Michault,--vous, dont les noms sont cités entre ceux des plus riches habitants de la France, vous osez signer une demande qui aurait pour résultat de condamner au froid le plus insupportable des milliers de familles!

Vous n’avez donc jamais vu de pauvres ouvriers avec des femmes et des enfants demi-nus,--dans des chambres sans feu pendant les rigueurs de l’hiver, grelottant et pleurant,--pour que vous osiez tenter de leur enlever--en augmentant le prix d’un combustible heureusement moins cher,--le peu de secours qu’ils peuvent espérer contre les horribles souffrances du froid?

Ce que je demanderais, moi,--ce que j’ai demandé chaque fois que j’en ai trouvé l’occasion,--ce serait le contraire;--ce serait de reporter les droits sur le luxe,--ce serait de dégrever tout ce qui est destiné au peuple et aux pauvres.--Quel bonheur, messieurs, que cela ne puisse rien vous rapporter!--Vous feriez mettre des droits sur le soleil,--sous prétexte que le peuple, l’ayant pour rien, achète moins de bois de vos riches forêts.

Août 1841.

Les anniversaires.--Paris et Toulouse.--Les trois journées de Toulouse.--M. Floret.--M. Plougoulm.--M. Mahul.--M. de Saint-Michel.--Ce qu’en pensent Pascal, Rabelais et M. Royer-Collard.--Un quatrain.--Le peuple et l’armée.--Les Anglais.--Un pensionnat à la mode.--Les maîtres d’agrément.--A monseigneur l’archevêque de Paris.--Un projet de révolution.--Un baptême.--Une lettre de M. Dugabé.--Le berceau du gouvernement représentatif.--En faveur d’un ancien usage, excepté M. Gannal.--Parlons un peu de M. Ingres.--Un chat et quatre cents souris.--Le roi et les archevêques redevenus cousins.--A M. le vicomte de Cormenin.--M. Thiers en Hollande.--Contre l’eau.--MM. Mareschal et Souchon.--Les savants et le temps qu’il fait.--Les citoyens les plus honorables de Lévignac, selon M. Chambolle.--Triste sort d’un prix de vertu.--De l’héroïsme.--La science et la philanthropie.--Les médailles des peintres.--Les ordonnances de M. Humann.--De l’homicide légal.--AM RAUCHEN _sur le bonheur_.

[GU] AOUT.--LES ANNIVERSAIRES.--Les Français, selon moi, ne se défient pas assez des anniversaires, qui ont le défaut de les mettre dans de singulières contradictions.

Voici, par exemple, dans le mois de juillet qui vient de finir,--des gens qui pourraient être fort embarrassés,--je parle du roi Louis-Philippe et du parti dont le journal le _National_ est l’organe.

Le _National_ a proclamé avec le roi et avec M. Thiers la nécessité de construire des forts contre lesquels il s’était élevé pendant plusieurs années;--j’ai dit,--quand il a été question de ces forts,--les raisons secrètes de chacun,--voici qu’aujourd’hui on les bâtit grand train,--que le roi met lui-même la main à la besogne et se fait un véritable plaisir de poser la première pierre de chacun d’eux.

[GU] Malheureusement, le _National_ est obligé, le 14 juillet, de célébrer l’anniversaire de la prise de la Bastille avec une emphase convenable--au moment même où cette vieille Bastille, où l’on mettait de temps en temps un Parisien ou deux,--est remplacée avantageusement,--du consentement du _National_,--par un demi-quarteron de forts qui mettent Paris tout entier et à la fois à la Bastille.

[GU] D’autre part, le roi Louis-Philippe, obligé de fêter avec pompe l’anniversaire de l’émeute réussie qui l’a mis sur le trône,--est forcé en même temps et précisément dans le même mois, de réprimer à Toulouse l’insurrection dont il célèbre la fête à Paris.

[GU] C’est une bouffonnerie qui manquait à cette époque, que je crois à présent fort complète.

[GU] LES TROIS JOURNÉES DE TOULOUSE.--J’ai plusieurs fois parlé de la haute bêtise qui a fait imaginer de ce temps-ci--_l’indépendance des fonctionnaires et l’intelligence des baïonnettes_,--c’est-à-dire une machine politique dont chaque rouage irait au hasard de sa volonté,--_un char de l’État_,--pour parler le langage du _Constitutionnel_, dont chacune des quatre roues--roulerait dans un sens particulier.

M. Floret,--préfet de Toulouse,--n’approuvait pas les mesures fiscales de M. Humann;--il n’avait à prendre que deux partis honnêtes:--obéir, ou donner sa démission;--il en a pris un troisième qui a eu et qui devait avoir le plus grand succès dans certains journaux et dans certains esprits; il s’est établi _fonctionnaire indépendant_,--a gardé sa place et s’est opposé au nouveau recensement.

Le ministère a donné congé à M. Floret et a nommé à sa place M. Mahul.--M. Mahul aurait, je crois, de la peine à s’établir prophète quelque part,--et on l’envoie précisément dans son pays,--c’est-à-dire là où personne ne peut l’être.

Demandez, en effet, à tous les hommes qui se sont élevés par leur talent, si leurs parents et leurs amis n’ont pas attendu pour reconnaître ce talent qu’ils en aient été avertis par les applaudissements du dehors,--et demandez-leur aussi jusqu’à quel point ils l’ont reconnu.

--Un grand poëte, Pierre? disait un camarade d’enfance de Corneille:--ce n’est pas possible,--il allait à l’école avec moi.

--Voilà un fameux préfet--qu’on nous donne là,--disaient les Toulousains,--le _petit Mahul_,--que j’ai vu pas plus haut que ça.

--Qui ça?--celui qui demeurait dans ma rue?

--Précisément, porte à porte avec vous.

--C’est là le préfet qu’on nous envoie?--mais j’ai été en classe avec lui,--mais j’ai joué à la balle avec lui,--mais je l’ai vu vingt fois comme je vous vois là,--mais il avait une redingote marron.

--C’est impossible;--ça doit être un mauvais préfet.

[GU] Il y a dans Pascal un argument terrible contre M. Mahul:--«Le pouvoir, dit-il, ayant été établi sans raison, il faut le faire regarder comme authentique, éternel, et en cacher le commencement, si on ne veut qu’il prenne bientôt fin.»

Je dénonce ledit Pascal à Me Partarrieu-Lafosse,--à cause qu’il ne serait pas impossible d’appliquer ceci à toute espèce de nouvelle royauté.

Alors on donna deux charivaris--dont l’un, sous les fenêtres de M. Floret, fut intitulé sérénade.

Je me suis souvent inquiété de l’anxiété d’un malheureux député ou fonctionnaire qui entend sous ses fenêtres une musique populaire--mêlée de cris,--et je me suis demandé:--«A quoi reconnaît-on qu’on reçoit une sérénade ou un charivari?»

[GU] Puis la colère du peuple s’exaspérant sans autre cause nouvelle que cette même colère,--on commença à tout briser dans la ville et à assiéger l’hôtel de la préfecture et accessoirement la maison de M. Plougoulm.

Alors l’esprit de vertige descendit sur la ville.

Le maire, fonctionnaire indépendant, fit relâcher les prisonniers arrêtés dans les émeutes.--M. de Saint-Michel, baïonnette intelligente commandant la place, refusa le renfort de troupes que requérait M. Mahul pour sa propre sûreté.--Les officiers de la garde nationale, baïonnettes non moins intelligentes, annoncèrent audit M. Mahul qu’ils ne répondaient pas de l’ordre tant qu’il resterait dans la ville,--et M. Mahul se retira.

En quoi personne ne fit son devoir et tout le monde manqua de courage,--le maire, le commandant militaire, les officiers de la garde nationale,--se laissant ainsi entraîner en insurrection et en émeute.--Pour M. Mahul,--sa situation était dangereuse;--mais, quand on a accepté un poste, on ne le quitte pas parce qu’il devient périlleux.

M. Mahul parti,--le commandant militaire et M. Plougoulm--publièrent un avis ainsi conçu et signé de leurs deux noms:

_M. Mahul est parti, toute cause de désordre doit cesser._

On envahit la maison de M. Plougoulm et on jette ses meubles par les fenêtres,--et M. Plougoulm s’enfuit.

Le gouvernement, alors, destitua M. Mahul _pour avoir quitté la ville_.--Mais faire ainsi cette concession à l’émeute,--n’était-ce pas faire précisément ce qu’avait fait M. Mahul, c’est-à-dire lâcher le pied devant elle?--et, si quelqu’un était au gouvernement ce qu’est le gouvernement à M. Mahul, ce quelqu’un ne devrait-il pas destituer le gouvernement?

Certes,--le choix de M. Mahul pouvait être discuté,--mais c’était avant de l’envoyer à Toulouse;--une fois là, il devait être soutenu et installé,--_à quelque prix que ce fût_. Et, si on avait à le destituer,--ce qui était justice,--ce ne devait être qu’après avoir imposé silence à l’émeute, et en destituant en même temps le commandant militaire, le maire, les officiers de la garde nationale et M. Plougoulm,--et en leur faisant leur procès.

Pour celui-là du moins,--le peuple a fait justice de sa lâcheté,--et je n’ai pas le courage de blâmer l’émeute en ce point.--Ce n’était pas de là que devait venir la punition,--mais toujours est-il qu’elle est arrivée,--et, comme dit Rabelais: «Les cuisiniers du diable rêvent parfois et mettent bouillir ce qu’il destinait pour rôtir,--mais n’importe, pourvu que cela soit cuit à point.»

Si quelque poëte candidat à l’églantine veut faire une épopée sur les trois journées de Toulouse,--il trouvera son commencement dans le commencement de l’_Enéide_ de Virgile.

Arma virumque cano Trojæ qui primus ab oris... ....... fato profugus.

Je chante les baïonnettes intelligentes (_arma_) et le fonctionnaire (_virum_) qui le _premier_ (M. Mahul,--le second est M. Plougoulm) s’enfuit de Toulouse.

Comme on demandait à M. Royer-Collard ce qu’il pensait de l’affaire de Toulouse: «Je pense, dit-il, que le ministère s’est trompé: il a cru que les oies pourraient encore une fois sauver le Capitole;--mais il y a entre les oies d’aujourd’hui et les oies de ce temps-là la même différence qu’entre le Capitole de Toulouse et le Capitole romain.»--Je trouve le mot un peu cynique.

[GU] On a affiché sur les murailles à Toulouse--ces quatre vers, dont l’auteur a gardé l’anonyme:

Quand ce pauvre Mahul, en habit de préfet, Aux remparts de Toulouse a manqué son effet, Il a justifié cette belle parole: La roche tarpéienne est près du Capitole.

[GU] LE PEUPLE ET L’ARMÉE.--Il est une plaisanterie des journaux dont il est temps de faire justice;--lorsque dans une émeute--la troupe, sur l’ordre de ses chefs, se répand dans une ville pour y rétablir l’ordre,--les malheureux soldats sont traités comme on ne traita pas les Cosaques en 1814.--Des pierres sont lancées du haut des fenêtres;--des coups de fusil leur sont tirés des angles des rues ou des toits, de derrière les cheminées,--et, lorsque plusieurs ont été atteints, lorsque, exaspérés,--ils finissent par se défendre,--les journaux du lendemain--n’ont aucun blâme pour les habitants de la ville--et traitent les soldats d’assassins.

Certes, je suis moins partisan que personne du despotisme militaire,--qui serait le plus odieux et le plus aveugle de tous sans le despotisme populaire,--et je me félicite de n’avoir pas vécu sous l’Empire;--mais ni les journaux ni le peuple ne doivent oublier que les soldats sont des Français, leurs compatriotes, leurs frères,--et que, quand il y a quelqu’un qui assassine dans une émeute, ce n’est pas celui qui se bat à découvert et après avoir essuyé les insultes et les projectiles de tout genre, mais bien celui qui à l’abri tire à l’improviste des coups de fusil sur des soldats qui passent l’arme au bras.--Qu’on se rappelle seulement combien de vieux soldats, respectés par la mort pendant trente ans sur les champs de bataille,--ont succombé dans les rues de Paris--sous la balle d’un pistolet tiré dans le dos par un enfant.

Les journaux voudraient que nos soldats s’élevassent tous à la hauteur de ce type grotesque qu’ils ont inventé de la _baïonnette intelligente_, c’est-à-dire que chaque soldat, selon ses lumières, souvent plus que médiocres,--examinât les ordres qu’on lui donne avant de s’y soumettre,--c’est-à-dire qu’il fût traître à ses serments,--et qu’il se conduisît d’une façon qui le rendrait digne d’être fusillé d’après les codes militaires de tous les pays. Ils ne pensent pas--que le seul moyen qu’on n’ait rien à craindre de l’armée est qu’elle soit retenue dans les règles de la plus stricte discipline.

Mais cela est si bête, que j’aurais honte d’en parler si je ne rencontrais à chaque instant des gens qui récitent les phrases que font les journaux à ce sujet, et s’indignent d’après eux contre les soldats.

[GU] Il est évident qu’une fois l’affaire engagée les soldats ne peuvent manquer de commettre des excès;--mais les victimes de semblables accidents ne pourraient-elles pas s’en prendre moins aux soldats qu’aux gens qui, dans l’intérêt d’hypocrites ambitions, tiennent depuis dix ans la France en état de guerre civile permanente,--et, par des prédications insensées, des théories captieuses,--mettent à chaque instant aux Français les armes à la main contre d’autres Français?

[GU] Messieurs,--vous qui vous prétendez mus par l’amour du peuple,--n’avez-vous pas de remords quand vous comptez combien,--par vos conseils et vos préceptes,--vous avez envoyé déjà de pauvres ouvriers au cimetière et en prison?

[GU] Et vous qui vous dites de si grands politiques,--ne voyez-vous pas, quand vous félicitez le peuple--de ce que _force lui est restée_,--que vous justifiez d’avance tout succès dû à la force, et que vous perdez le droit de blâmer une revanche si le pouvoir s’avisait d’en vouloir prendre une?

[GU] LES ANGLAIS.--Je ne sais rien de ridicule comme ces injures de nation à nation,--comme ces épithètes qui s’appliquent à un peuple tout entier,--comme si tous les hommes d’un pays étaient faits exactement sur le même modèle;--comme si les qualités et les vices étaient soumis à la surveillance de la douane et ne dépassaient pas les frontières.

Aussi, en lisant les injures adressées récemment par un ministre anglais à la nation française,--n’ai-je recueilli que malgré moi ce mot qui m’a été arraché par l’orgueil de l’insulaire:

«Les Anglais sont jugés par cela seul que, pour avoir six pieds, ils ont imaginé de faire le pied de onze pouces.»

[GU] M. de C... n’a qu’un fils,--je ne vous dirai pas toutes ses raisons de ne pas le mettre au collège. Il est allé, il y a quelques jours, visiter avec sa femme un de ces pensionnats renommés aujourd’hui parmi les gens du monde.--Celui qu’on leur avait indiqué n’admet pas plus de quinze élèves,--et leur fait suivre les cours les plus _avancés, en harmonie avec les progrès de la société actuelle_.

M. de C..., dans sa sollicitude, prend quelques renseignements sur la nourriture de la maison:

--Ah!--monsieur, pour la nourriture, vous n’aurez pas de reproches à faire,--je donne à mes élèves du vin de Champagne le jeudi et le dimanche,--et du vin de Bordeaux toute la semaine.

--Mais mon fils n’a pas cela chez moi.

Madame de C..., femme spirituelle et pieuse, demande à son tour si l’on suit exactement les devoirs de la religion,--si l’on va à la messe tous les dimanches.

--Oh! non,--pas tous les dimanches,--quelquefois,--de temps en temps,--par-ci, par-là.

--Mais enfin, monsieur, vous avez sans doute un prêtre attaché à votre maison?

--Ah! oui, madame, certainement,--certainement, M. votre fils pourra avoir son confesseur,--rien ne l’en empêche; mais le prospectus vous a prévenue que les maîtres d’agrément se payent à part.

A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

[GU] _Note à l’appui de son discours, dans lequel il tâche d’insinuer adroitement au roi Louis-Philippe que, malgré la grandeur et la vénération qui l’entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois qu’il n’est qu’un homme._--Monseigneur, on lit dans la _Quotidienne_,--le _National_, etc., etc.. «Le roi ne peut plus sortir qu’au milieu des précautions les plus minutieuses.--Depuis les Champs-Élysées jusqu’au pont Royal,--on compte, quand il sort, plus de cent cinquante sergents de ville.--Toute la brigade de M. Delessert est échelonnée auprès du château.»--Agréez, monseigneur, etc.

[GU] UN PROJET DE RÉVOLUTION.--Sous certains rapports, c’est une singulière situation que celle du roi Louis-Philippe. En effet, il n’est pas une de ses actions à laquelle on ne donne une fâcheuse interprétation.--Tout ce qui lui est opposé jouit à l’instant même d’une popularité certaine.--Tout homme _accusé_ de ne pas être son ennemi,--s’empresse de se justifier.--On n’ose pas tout à fait louer les misérables qui ont tenté de l’assassiner, mais on se complaît à parler de leur fermeté,--on l’exagère et on l’invente.--Je ne crois pas que Néron, ni Caligula, ni Tibère, aient jamais excité, en apparence, une haine aussi ardente et aussi implacable.

A quelqu’un qui verrait les choses de loin,--il semblerait qu’il faut qu’un peuple soit bien lâche pour conserver deux jours un roi aussi odieux.--Mais, de près,--il faut d’abord voir, en faisant la liste des crimes reprochés aux trois tyrans dont ma plume vient de rencontrer les noms,--qu’il n’y a pas un seul de ces forfaits qu’on puisse attribuer à Louis-Philippe.--Appliquez au contraire à Caligula tout ce qu’on reproche à Louis-Philippe,--et Caligula vous paraîtra un assez honnête homme,--ce qui vous laissera quelque étonnement de voir tant de _Tacites_ pour si peu de _Nérons_,--tant de _Brutus_ pour si peu de _Césars_.

Il faut diviser en trois classes ces haïsseurs de rois:

Les premiers sont des gens qui ont contribué à faire le coup de la révolution de Juillet, et qui n’ont pas eu leur part ou n’ont eu qu’une part insuffisante aux dépouilles qu’elle a produites.--Ils sont semblables aux gens qui poussent à la queue d’un théâtre,--alors qu’un bras inflexible de gendarme placé en travers ne laisse approcher le public des bureaux que par escouade d’une dizaine de personnes.--Quelques-uns ont poussé, espérant être dans les dix premiers,--mais le bras rigide s’est abaissé devant eux, et ils s’efforcent de pousser jusqu’à ce qu’on laisse passer une seconde dizaine dont ils comptent bien s’arranger cette fois pour faire partie.--Ils font contre Louis-Philippe précisément ce qu’ils ont fait contre Charles X.--S’ils réussissent, et s’ils sont plus heureux et plus adroits, ils seront à leur tour poussés par d’autres qui voudront remettre la partie,--car quelque menu hachée que soit aujourd’hui la France, on n’a pas pu faire encore les morceaux si petits qu’il y en ait pour toutes les avidités.

[GU] La seconde classe se compose des gens auxquels on avait fait croire,--sous la Restauration,--que tout le mal venait du gouvernement d’alors;--qu’en le renversant on renverserait en même temps toutes les dures conditions imposées à l’humanité;--que la poudre tirée en Juillet devait faire tomber du ciel des alouettes toutes plumées, rôties, bardées,--assaisonnées.

[GU] Aujourd’hui, ceux de la première classe leur disent, à l’égard de Louis-Philippe, comme ils disaient à l’égard de Charles X: que si Louis-Philippe n’était plus roi,--les ruisseaux couleraient du café à la crème;--qu’on payerait la journée triple aux ouvriers, sans qu’ils dussent pour cela travailler; que les petits pois seraient gros comme des melons, qu’une tranche suffirait pour le dîner d’un homme,--et que les fruitiers les donneraient pour rien.--Ceux-là sont une classe éternellement bête et éternellement victime et de ceux qui possèdent et de ceux qui veulent posséder,--ceux-ci les ruant sur les autres, ce qui les amène habituellement à être pressés et écrasés entre les deux partis.