Part 28
Dieu t’a jeté dans la vie et t’a renfermé dans des limites infranchissables;--ta chaîne te permet de cueillir quelques fleurs à droite et à gauche et de te piquer les doigts à leurs épines, mais il ne t’en faut pas moins parcourir la même route que ceux qui t’ont précédé et ceux qui te suivront;--il te faut mettre tes pieds dans l’empreinte de leurs pieds.
Toi-même tu es en Dieu,--mais tu es moins que n’est un grain de sable dans la mer.
Et cependant te figures-tu ce que serait la révolte d’un grain de sable--dans les profondeurs de l’Océan?
[GU] Les femmes n’aiment réellement que les hommes qui sont plus forts qu’elles.
Car, si _leur plaisir_ le plus vif est de _plaire_ et de _commander_,--leur bonheur est d’_aimer_ et d’_obéir_.
En général, les rêveries des femmes ne sortent guère des espaces réels;--il faut que toute idée puisse se traduire à leurs yeux par une forme visible.--Pour les conduire au ciel, Dieu doit faire la moitié du chemin;--leur religion est l’amour pour un Dieu fait homme.
Il ne faut croire l’indulgence des gens que lorsqu’elle s’exerce dans les choses qui leur sont personnelles.--Tel homme se prend de pitié pour un empoisonneur,--pour un assassin,--vous le croyez indulgent;--attendez pour le juger qu’on lui marche sur le pied dans une foule,--ou qu’on casse par maladresse--une de ses tasses du Japon.
[GU] La lune montait au ciel derrière les peupliers,--un rossignol fit entendre ces trois sons graves et pleins sur la même note,--prélude ordinaire de son hymne à la nuit et à l’amour.
LE ROSSIGNOL. La lune monte au ciel en silence,--le travail,--l’ambition,--l’avidité, sont endormis,--ne les réveillons pas;--ils ont pris tout le jour, mais la nuit est à nous.
Beaux acacias dont les panaches verts s’étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs.
Brunes violettes, roses éclatantes, le parfum que vous ne dépensiez le jour qu’avec avarice,--exhalez-le de vos corolles, comme les âmes exhalent leur parfum, qui est l’amour.
Les lucioles se cherchent dans l’herbe, ils semblent voir des amours d’étoiles tombées du ciel.
LA CHOUETTE. Il n’y a dans l’année que quelques nuits comme celle-ci. Il n’y a que quelques étés dans la jeunesse. Il n’y a qu’un amour dans le cœur.
Tout est envieux de l’amour, et le ciel lui-même, car il n’a pas de félicités égales à donner à ses élus.
Le malheur veille et cherche;--cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas.
Tout bonheur se compose de deux sensations tristes: le souvenir de la privation dans le passé, et la crainte de perdre dans l’avenir.
LE ROSSIGNOL. Beaux acacias, dont les panaches verts s’étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs.
Chèvrefeuilles, jasmins, cachez sous vos enlacements les amants qui vous ont demandé asile. Faites-leur des nids de fleurs et de parfums.
LA CHOUETTE. Le malheur veille et cherche, cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas.
Et toi, l’amoureux, tes yeux auront perdu leur éclat.
Soyez heureux bien vite, car toi, la belle fille, bientôt le duvet de pêche de tes joues sera remplacé par des rides.
LE ROSSIGNOL. Qu’est-ce que le passé, qu’est-ce que l’avenir? les rudes épreuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d’amour.
Mille ans de supplice pour un baiser,
LA CHOUETTE. Cette existence qui déborde de vos âmes, vous en deviendrez avares,--et vous la cacherez dans votre cœur comme si vous enfouissiez de l’or.
Vos mains sèches se toucheront, sans faire tressaillir votre cœur,--vous ne vous rappellerez cette nuit d’aujourd’hui, si vous vous la rappelez jamais, que comme une folie, une imprudence, et vous frémirez de l’idée que vous auriez pu vous enrhumer,--puis vous mourrez.
LE ROSSIGNOL. Oui, nous mourrons, mais la mort n’est qu’une transformation.
Nous ressortirons de la terre fécondée par nos corps--tubéreuses, roses, jasmins--et nous exhalerons nos parfums toujours dans de belles nuits comme celle-ci.
Et toi, chouette, n’es-tu pas aussi amoureuse, et n’échanges-tu pas de tristes caresses dans les ruines et les tombeaux?
Beaux acacias, dont les panaches verts s’étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches,--arrosez la terre de vos douces odeurs.
Août 1842.
Mort du duc d’Orléans.--La Régence.--Le duc de Nemours et la duchesse d’Orléans.--M. Guizot.--Un curé de trop.--Humbles remontrances à monseigneur Blancart de Bailleul.--Un violon de _Stra_, dit _Varius_.--Fragilité des douleurs humaines.--Sur les domestiques.--Correspondance.--M. Dormeuil.--Une foule d’autres choses.--M. Simonet.--Une Société en commandite.--Quelques annonces.--M. Trognon. M. Barbet.--M. Martin.--M. Poulle.--M. Pierrot.--M. Lebœuf.--M. Michel (de Bourges).--M. Dupont (de l’Eure).--M. Boulay (de la Meurthe).--M. Martin (du Nord), etc.--_Am Rauchen._--_Wergiss-mein-nicht._
Le 13 juillet 1842, le duc d’Orléans allant à Neuilly--a été jeté hors de sa voiture par des chevaux emportés.--Il est tombé sur les pavés de la route--qui lui ont brisé la tête en plusieurs parties. Il est mort à quatre heures du soir,--sans avoir repris connaissance, dans une pauvre boutique d’épicier.--Le roi et la reine, qui étaient accourus, ont suivi le corps de leur fils porté par les soldats, sur un brancard.
Toute la France a compris cette immense douleur et l’a respectée.--Tout le monde a été frappé à la fois de compassion et de respect--en voyant que, de toutes les grandeurs qui séparent des autres la famille royale, il n’y en a qu’une seule qu’on lui ait laissée;--qu’elle ne dépasse aujourd’hui le commun des hommes que par la grandeur de ses misères et de son affliction.
Beaucoup de gens ne se souciaient guère des attaques au trône, à la couronne, à la pourpre,--et à cent autres métaphores, qui ont senti ce coup qui s’adressait au cœur--et qui en ont tressailli.--Un roi avait paru quelque chose d’autre qu’eux-mêmes, qui n’a ni les mêmes joies, ni les mêmes douleurs; mais alors, en pensant au roi, à la reine, à la duchesse d’Orléans, on a dit: «Pauvre père! pauvre mère! pauvre femme!» et on a compris, et on a pleuré avec eux.
On parlait surtout de la reine, qui avait à creuser dans son cœur une nouvelle tombe à côté de celle de sa fille Marie;--de la reine--qui, dans la partie politique qui se joue depuis tant d’années, a vu mettre en jeu si souvent déjà la vie de tous ceux qu’elle aime,--et qui croyait les avoir regagnés et rachetés, tant elle avait craint, pleuré et prié pour eux.--On a compté les épines qui forment les fleurons de sa couronne royale.
Puis, quand le duc d’Orléans a été mort--tout le monde a vu ce que presque personne n’avait songé à remarquer auparavant: c’est que c’était un des hommes les plus distingués de ce temps-ci; on a vu qu’il tenait, par des liens qu’on n’a sentis que lorsqu’ils se sont rompus, à tout ce qui a de la vie, de la force et de la jeunesse en France.
On a vu que son absence laissait un vide, et, en regardant autour de soi parmi les grands hommes que les journaux inventent et annoncent pêle-mêle avec les pommades pour teindre les cheveux, et l’eau pour détruire les punaises,--on a vu que parmi ces héros de réclame--il n’y avait personne pour remplacer le prince mort.
Puis ensuite on a songé aux conséquences politiques de ce triste événement.
On a vu que le roi Louis-Philippe a soixante-dix ans et que son successeur n’a pas encore quatre ans.
Et on a compté tout ce qu’entre ces deux règnes il peut tenir de troubles, de désordres et de malheurs.
Après ce moment de stupeur--les avidités, les rapacités ardentes des partis se sont ranimées.--Le duc d’Orléans n’était pas encore enterré--que chaque parti a voulu tirer avantage de sa mort.
[GU] L’opposition s’en est servie d’argument contre M. Guizot:--M. Guizot s’en est servi d’argument contre l’opposition.
M. Guizot a fait venir le roi à la Chambre des députés;--il ne lui a pas laissé le temps d’être père quelques jours au milieu de sa famille; et l’a forcé de reprendre son rôle de roi; il était trop tôt;--cet homme,--éprouvé par des fortunes si diverses, auquel ses ennemis les plus acharnés n’ont pu refuser le courage et la fermeté,--n’a pu jouer, au bénéfice de M. Guizot, son rôle jusqu’au bout; il a pleuré devant les envoyés de la nation.
Les uns ont dit: «Le duc d’Orléans est mort, donc il faut renvoyer M. Guizot.»
Les autres: «Le duc d’Orléans est mort, donc il faut garder M. Guizot.»
Le raisonnement des uns était aussi insolemment absurde que celui des autres.
Puis vint la question de la régence.--Les journaux de l’opposition demandèrent une loi spéciale, personnelle et provisoire,--c’est-à-dire un petit nid à débats, à troubles et à émeutes.
[GU] Les journaux du ministère commencèrent à demander, de leur côté, la régence pour M. le duc de Nemours.
C’était justement tomber dans l’écueil où voulaient les amener leurs ennemis.
Ils se ravisèrent et demandèrent la régence pour le plus proche parent ascendant mâle du roi mineur,--c’est encore le duc Nemours;--mais c’est en même temps un principe et une loi fondamentale.--Il est déjà assez honteux pour quatre cent cinquante législateurs de n’avoir pas prévu le cas d’une minorité et d’une régence, sans que lesdits quatre cent cinquante législateurs hésitent à en faire une quand la nécessité le commande.
Les journaux de l’opposition avaient crié très-fort quand le duc d’Orléans avait épousé une luthérienne,--ce qui ne les avait pas empêchés dans le temps de soutenir l’élection de M. Fould par cette raison remarquable qu’il fallait bien avoir un juif à la Chambre,--ce qui amènerait un jour à dire: «Il faut bien qu’il y ait un ferblantier au Palais-Bourbon,» s’il n’y en avait déjà plusieurs.
Lesdits journaux demandèrent alors la régence pour la duchesse d’Orléans.
[GU] Cette tendresse subite ne voulait pas dire autre chose que l’espoir de voir des troubles plus faciles sous l’administration d’une femme.
[GU] C’est un procès qui peut honnêtement se plaider,--car les raisons pour chacun des deux prétendants peuvent se balancer.
On peut dire pour le duc de Nemours--qu’il s’est bien battu en Afrique,--que c’est un caractère ferme et froid,--que la régence est une royauté provisoire, qu’une des lois fondamentales du royaume exclut les femmes du trône,--que d’ailleurs, à l’époque où nous vivons, il peut arriver qu’il y ait besoin, chez le régent, des qualités que la plus noble des femmes n’est pas forcée d’avoir.
On peut dire pour la duchesse d’Orléans--que, à tort ou à raison,--le duc de Nemours n’est pas populaire,--que cette impopularité vient en partie de cette malheureuse dotation qu’on a eu la sottise de demander pour lui,--ce qui est cause qu’il s’est répandu dans le public plusieurs centaines de phrases toutes faites contre lui.
[GU] Et on ne sait pas avec quelle facilité le gros du public adopte d’abord les phrases, puis ensuite les sentiments qu’elles expriment.
[GU] On pourrait dire--qu’il ne serait peut-être pas d’une mauvaise politique--que le régent fût dans une position à ne pouvoir être roi dans aucun cas; de telle façon que le roi mineur fût pour lui un pupille et non une barrière.
[GU] On pourrait encore faire une longue énumération des brillantes et solides qualités que reconnaissent à la duchesse d’Orléans--ceux qui l’ont approchée.
Pour moi, j’ai sur la régence l’opinion que j’ai sur la royauté: nommez n’importe qui,--pourvu que ce soit d’une manière stable;--faites une loi sérieuse,--une loi fondamentale que vous n’ayez pas besoin de rapiécer, de ressemeler à chaque événement imprévu,--et réellement je trouve qu’il ne devrait pas y avoir autant d’événements imprévus pour près de cinq cents que vous êtes qui devez les prévoir.
[GU] «M. le général Rulhières,--commandant la dixième division militaire, était dans son appartement lorsque, le pied lui ayant glissé sur le parquet,--il est tombé et s’est grièvement blessé au genou.»
Je saisis cette occasion pour remarquer une fois tout haut qu’il n’existe dans aucun pays sauvage,--dans aucun pays de la Nouvelle-Zélande,--un usage aussi barbare, aussi saugrenu,--aussi grotesque, aussi bête,--que celui qui consiste à rendre laborieusement--les appartements et les escaliers glissants.--En les cirant et en les frottant, les gens auxquels il m’est arrivé de dire cela--m’ont répondu: «C’est plus propre.»
Ces gens qui exposent eux et leurs connaissances à se rompre la colonne vertébrale sous prétexte de propreté--regarderaient à deux fois à se laver les mains l’hiver, s’ils ne pouvaient avoir d’eau chaude.
On rit beaucoup en France des sauvages qui se peignent les oreilles en rouge,--pourquoi? Parce qu’en France--on se peint les sourcils en noir,--et que ce n’est que sur les joues qu’on met du rouge.--On rit des Hottentots tatoués,--quoique la moitié de nos soldats et les deux tiers de nos serruriers portent sur les bras, peints en bleu ineffaçable,--des cœurs percés--et des Napoléons.
[GU] Mais on rirait bien plus si un voyageur venait d’un pays récemment découvert--et nous disait:
«Les _naturels_--ont un usage dont il est difficile de s’expliquer la raison.
»Au moyen de certaines préparations, ils rendent le plancher de leurs habitations tellement glissant, qu’il est impossible d’y faire un pas sans tomber, à moins d’une grande habitude et d’une extrême attention.
»Leurs escaliers, qui, par leur forme et leur disposition, présentent déjà assez de chances pour des chutes graves,--sont également enduits de la même façon,--pour rendre les accidents inévitables, de fréquents qu’ils seraient seulement sans cette précaution.
»Nous avons tâché de découvrir le but secret de cette préparation,--mais ils gardent à ce sujet un secret impénétrable;--quelqu’un de nous avait pensé d’abord que cette habitude singulière avait le même but que celui qu’ont adopté les Chinois de ferrer et de déformer les pieds de leurs femmes au point de leur en rendre l’usage impossible;--mais nous n’avons pu admettre cette explication,--parce que les hommes, chez nos naturels, ne sont pas moins exposés que les femmes aux accidents qui résultent fréquemment de cette coutume.
»La seule explication un peu plausible que nous avons pu trouver est qu’ils attachent probablement quelque idée superstitieuse aux chutes imprévues,--de même qu’en France les bonnes femmes prennent pour un heureux présage le hasard qui leur fait mettre un de leurs bas à l’envers.--Peut-être les naturels dont nous parlons, considérant comme d’un favorable augure les chutes violentes, ont-ils cru ne devoir négliger aucun moyen de les rendre fréquentes et dangereuses.»
[GU] La douleur que cause la mort d’une personne aimée est tellement profonde,--que la Providence a mis l’oubli le plus près possible, par pitié pour l’homme, qui ne pourrait supporter longtemps ce désespoir à un égal degré.
[GU] On fêtait l’autre jour un des saints du mois de juillet chez un de nos peintres les plus connus;--un de nos amis se trouvait parmi les convives bruyants--qui _sablaient_, comme on disait jadis, le vin de Champagne dans la chambre à coucher du peintre, transformée pour la circonstance en salle à manger.
Mon ami était à la droite de la maîtresse de la maison,--seconde femme du peintre en question,--remarié depuis quelques mois seulement. Il avait en face de lui le maître de la maison, derrière lequel s’élevait un beau dressoir gothique en bois sculpté,--chargé de porcelaines de Chine--et surmonté de quelque chose comme une urne funéraire de très-mauvais goût.
Les verres et les paroles s’entre-choquaient, la gaieté était à son comble,--le maître de la maison surtout paraissait en proie à une hilarité indicible;--le contentement de soi et le bonheur de vivre se lisaient sur ses traits:--il souriait à ses amis--et paraissait fier de sa femme, dont la beauté, la grâce et l’enjouement--faisaient du reste le plus bel ornement de cette étourdie et étourdissante assemblée.
Tout à coup,--mon ami lève les yeux par hasard, probablement en suivant le vol d’une mouche--et, apercevant cette urne de mauvais goût, dont je vous ai parlé,--s’écrie: «Ah mon Dieu!--qu’est-ce que c’est donc que cet abominable _machin_ que vous avez là-haut?»
Heureusement le bruit des verres et des conversations couvrit la question, qui ne fut entendue que de la maîtresse de la maison; elle se pencha à l’oreille de mon ami, et lui dit: «Taisez-vous donc! c’est le cœur de la première femme.»
[GU] Monseigneur Blancart de Bailleul, évêque de Versailles, se trouve en ce moment dans un grand embarras:--voici l’histoire:
Il y a dans une commune de Seine-et-Oise--appelée Santeny,--un vieux curé--qui dessert la commune, je crois, depuis une trentaine d’années. C’est un bon vieux prêtre, qui a pris au sérieux le vœu de pauvreté,--qui ne possède rien au monde--et qui met tous ses plaisirs mondains--à faire pousser dans le jardin du presbytère des petits pois qu’à force de soins--il réussit presque toujours à voir en cosses avant tous ceux du pays,--et il met alors sa joie à en faire de petits présents.
Il y a quelque temps, un jeune prêtre allemand se présente au presbytère--et demande à parler à M. le curé,--M. le curé était à table--se lève, le force à prendre place, et l’oblige à dîner avec lui--en affirmant qu’il ne l’écoutera pas sans cela.
--Vous êtes ici pour quelques jours?
--Mais... oui, répond le jeune prêtre avec embarras.
--Marianne, dit le curé à sa vieille servante,--il faut faire un bon lit à monsieur, vous le bassinerez,--car il doit être fatigué.--A propos, Marianne, donnez-moi cette bouteille de vin--que l’on nous a envoyée.
Le jeune prêtre se repent amèrement d’avoir cédé aux instances du curé--et de s’être ainsi exposé à cet excellent accueil;--comment lui dire qu’il ne vient pas lui faire une de ces visites que se font les prêtres entre eux, mais qu’il se présente--de par monseigneur Blancart de Bailleul, pour le remplacer.
D’ailleurs--le vieux curé cause avec tant d’abandon,--tant de bonté!--Le jeune homme remet au lendemain à déclarer l’objet de sa visite. Ils font ensemble la prière du soir, le curé conduit son hôte à sa chambre,--l’hôte ne tarde pas à s’endormir.
Le lendemain matin, il découvre en se levant qu’il a occupé le seul lit de la maison--et que le curé a passé la nuit sur un vieux canapé;--il se sent touché,--il veut partir sans rien dire,--et de quelque autre maison envoyer au bonhomme la dure nouvelle qu’il n’ose lui dire de vive voix.
Mais le déjeuner est prêt,--le bon curé a cueilli lui-même le dernier plat de ses petits pois;--il aborde son hôte avec tant de bienveillance, il lui serre la main avec tant de bonhomie, que l’autre n’ose refuser;--il s’assied;--le bonhomme parle des trente ans qu’il a passés dans sa cure,--de l’amitié qu’il a pour ses paroissiens et de celle qu’il pense leur avoir inspirée:--il est heureux, mille fois plus heureux qu’il ne peut le dire;--il aime sa maison, il aime son jardin--qui est si heureusement exposé, où les petits pois viennent si bien et sont si précoces!--le puits a une eau excellente et n’est pas profond:--c’est si commode pour arroser!
Comment précipiter le bon curé de tout ce bonheur-là?--comment lui arracher tous ses trésors d’un seul mot? Le jeune prêtre remet au tantôt à faire sa révélation; mais à dîner le vieux lui dit: «Vous ne m’avez pas encore dit ce que vous venez faire ici.--Je ne vous le demande pas; mais, voyez-vous,--je parie que vous n’êtes pas riche;--eh bien! vous pouvez rester ici tant que vous voudrez;--regardez cette maison comme la vôtre;--l’ordinaire n’est pas somptueux, mais il y a assez pour nous deux et pour Marianne.»
Comment prendre brutalement à un homme qui offre tout de si bon cœur?
Toujours est-il que huit jours se passent ainsi,--au bout desquels--le jeune prêtre se trouve mille fois plus embarrassé que le premier.--Enfin il prend le parti qu’il avait imaginé le premier jour;--il quitte sans rien dire le presbytère, et envoie au curé une lettre dans laquelle--il lui raconte--et la cause de son arrivée--et son embarras et son chagrin.
Le vieux curé relit la lettre à plusieurs reprises;--n’en peut croire ses lunettes, se la fait relire par Marianne,--des pleurs s’échappent de ses yeux.--Il fait chercher le jeune homme et lui dit:
--Qu’ai-je fait à monseigneur?--on ne déloge plus à mon âge que pour prendre son dernier logement;--je suis vieux,--il ne pouvait donc pas attendre un peu?--Où veut-il que j’aille?
--Je n’en sais rien, répondit le jeune homme;--mais les ordres sont formels, et les voici.
--Mon Dieu! s’écria le curé,--comment y a-t-il tant de dureté dans le cœur des chefs de votre Église!--Que veut-on que je devienne,--vieux et pauvre comme je suis?--Mais obéir, ce serait un suicide, et je n’obéirai pas.--Monsieur, dit-il au jeune prêtre,--allez dire à monseigneur de Bailleul que je n’abandonnerai pas mon église;--que, si l’on veut m’en arracher, il faudra qu’on emploie la violence.
Voici un schisme à Santeny.
Le jeune curé _in partibus_--va loger chez le charpentier de l’endroit.
L’ancien curé reste au presbytère--et refuse les clefs du tabernacle et le calice,--dont il continue à faire usage.--Le jeune dit aussi la messe,--mais avec des ornements loués ou empruntés.
Que va faire monseigneur Blancart de Bailleul?--Va-t-il révoquer ses ordres,--ou les faire exécuter en employant la force?
Peut-être monseigneur, distrait par d’autres préoccupations, ne sait-il pas qu’il y a en France beaucoup de villages qui n’ont pas de curé,--ce qui ne rend nullement nécessaire d’en mettre deux à Santeny.
[GU] On rapporta dernièrement à deux hommes bien placés dans l’administration que M. Passy avait dit, en parlant d’eux: «L’un est un fou, l’autre est un voleur.»
--Cela ne se passera pas ainsi! s’écria M. ***.
--Et comment voulez-vous donc que ça se passe?--lui demanda son compagnon d’infortune.
--J’obtiendrai raison de M. Passy;--je me battrai avec lui.
--Il refusera de se battre avec son subordonné.
--Oui, eh bien! je vais donner ma démission.
--Vous êtes fou!
--Comment dites-vous?
--Allons, allez-vous me chercher querelle aussi à moi?
--Non, je veux savoir ce que vous m’avez dit.
--Je vous ai dit: «Vous êtes fou.»
--Alors, je suis content, et je ne demanderai rien à M. Passy.
--Comment? que voulez-vous dire?
--M. Passy a dit de nous deux--«l’un est un _fou_, l’autre est un _voleur_.»--Vous dites que c’est moi le _fou_,--donc c’est vous qui êtes... _l’autre_; c’est à vous à vous fâcher.
[GU] M. ***,--commissaire-priseur,--a, l’autre jour, _mis sur la table_, comme on dit à l’hôtel de la place de la Bourse, un violon de Stradivarius,--avec toutes les attestations nécessaires à l’authenticité de son origine.--M. *** l’a ainsi nommé: «Un violon de Stra, _dit_ VARIUS.»
[GU] Comme on présentait à M. Guizot pour une place de consul qui se trouvait vacante un homme qui réunissait les deux conditions principales de l’ancienneté et de la capacité,--M. Guizot répondit: «C’est vrai, mais que voulez-vous, il faut avant tout obéir aux exigences parlementaires; dites à votre candidat de se faire appuyer par des _députés de l’opposition_.
[GU] On trouve à la quatrième page des journaux une annonce ainsi conçue:
MAISON SUSSE.
ENCRE ROYALE DE JOHNSON.
* * * * *
_Cette encre préserve les plumes métalliques de l’oxydation, quand elles sont de bonne qualité comme celles de Bookman._
* * * * *
PLUMES ROYALES DE BOOKMAN.
_Ces plumes sont inoxydables._
C’est-à-dire que les plumes royales de Bookman sont _inoxydables_ dans une encre _qui préserve de l’oxydation_, comme l’_encre royale de Johnson_.
Et que, de son côté, l’encre royale de Johnson _préserve de l’oxydation_--les plumes qui sont _inoxydables_,--comme les _plumes royales de Bookman_.
[GU] On trouve encore à la quatrième page des mêmes journaux une autre annonce qui n’est pas indigne de l’attention:
LOTION DE GOWLAUW.