Part 27
[GU] Un spectacle qui ne manque pas non plus de gaieté, c’est l’attitude des journaux au moment des élections.
Les professions de foi de tous les candidats sont identiquement les mêmes.
UN JOURNAL DE L’OPPOSITIONS:
«Voici, vous dit-il,--la profession de foi du candidat de l’opposition, de M. Évariste Bavoux:
«Nous voulons au dedans la sage répartition des impôts,--le règne des lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
»Ces nobles paroles, ajoute le journal, sont une garantie plus que suffisante,--tous les patriotes doivent voter pour M. Bavoux.»--Voici maintenant ce que dit M. Chevalier;--comparez et jugez:
«Nous voulons au dedans la sage répartition des impôts,--le règne des lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
«Certes, si c’est avec de telles paroles, respirant le servilisme et le dévouement au ministère, que M. Michel Chevalier croit abuser les électeurs, il est dans une erreur dont nous devons l’avertir.--Les électeurs comprennent à demi-mot et traduisent la profession de foi de M. Michel Chevalier par soutenir le ministère de l’étranger,--l’aider à augmenter encore les impôts--et voter pour le droit de visite.
»M. Chevalier n’est pas pour M. Bavoux un concurrent sérieux.»
UN JOURNAL MINISTÉRIEL:
«Nous donnons la profession de foi de M. Michel Chevalier;--ce sont de nobles paroles.--L’élection de M. Chevalier est certaine.
«Nous voulons, dit M. Michel Chevalier,--au dedans, la sage répartition des impôts,--le règne des lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
»On s’expliquera facilement l’échec assuré de M. Bavoux en comparant sa profession de foi à celle de M. Michel Chevalier.
»La voici:
«Nous voulons, au dedans, la sage répartition des impôts,--le règne des lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
»C’est le langage audacieux du désordre et de l’anarchie.--Les électeurs en feront justice.»
Quelques personnes désœuvrées se rassemblent dans diverses salles de concert,--chez M. Herz, chez M. Érard,--non pour y entendre ou y faire de la musique,--mais pour y proposer divers _rébus_ aux candidats.--C’est, pour le candidat, une situation analogue à celle d’Œdipe devant l’énigme du sphinx; s’il ne devine pas, il est mis en pièces.
[GU] Cependant, les phénomènes que j’ai déjà signalés reparaissent dans les journaux--qui ont à remplir à quelque prix que ce soit--la place réservée d’ordinaire aux débats des Chambres.--On attribue à divers cochers de fiacre contemporains certaines actions que nous avons autrefois vues en thème attribuées à Épaminondas ou à Périclès.
On rend compte de livres envoyés au journal il y a sept ou huit mois.
On _annonce_ un concert qui a eu lieu l’hiver dernier--et dont le bénéficiaire n’a jamais pu obtenir une mention en _temps utile_, comme on dit au Palais.
Voici encore deux de ces histoires qu’on peut retrouver tous les ans dans les journaux à la même époque:
«Une femme de trente-huit ans est accouchée à Caen, le 14 mai, de son vingtième enfant, en second mariage. Sa fille aînée a épousé le frère de son second mari; elle se trouve donc la belle-sœur de sa fille, qui a un enfant de trois ans; l’accouchée est la grand’mère et la tante de l’enfant, sa fille devient la tante de son frère, et le nouveau-né devient oncle de sa tante et frère de son cousin germain.»
«EURE.--Dernièrement, un enfant de trois ans est tombé dans l’Avre, éloigné de tout secours. Fort heureusement, un chien qui était avec lui se précipite à l’eau et ramène sur la rive ce pauvre enfant. L’animal avait mis une telle prudence dans cet acte instinctif, qu’on n’a pas même retrouvé l’indice de ses crocs sur le bras de l’enfant, qu’il avait saisi pour le retirer de la rivière.»
_N. B._--L’année passée, l’enfant était tombé dans la Marne.
Nous conseillons la Nièvre pour l’année prochaine: c’est une rivière encore vierge de belles actions.
[GU] Il n’est pas de recueil de vers de jeune homme--_Premières rimes_, _Fleurs d’Avril_, _Premiers élans_, etc., etc.,--premiers essais si méprisés, d’ordinaire, dans les bureaux de journaux, qui n’obtienne en ce moment une mention honorable.
C’est la belle saison pour se livrer fructueusement à des actions recommandables.--En temps ordinaire, les journaux n’en disent mot;--mais pour le moment, sauvez la vie à une mouche qui se noie;--dites à un passant: «Monsieur, vous allez perdre votre foulard;»--avertissez une femme que le cordon de son soulier est dénoué,--vous voyez votre nom en toutes lettres dans les feuilles publiques avec le récit de votre belle action et un convenable éloge d’icelle.
Les journaux se sentent pris d’un goût subit pour les sciences,--pour l’agriculture,--pour tout ce qu’on trouve dans les recueils spéciaux et qui fournit des lignes.
Voici, par exemple, une histoire qui reparaît tous les ans à la même époque, c’est-à-dire dans l’intervalle d’une session à l’autre,--en même temps que les _centenaires_, les veaux à deux têtes,--les détails circonstanciés d’incendies dans des pays qui n’existent pas, etc.
«Un monsieur qui est en ce moment à Bruxelles, et qui s’appelle le baron Frédéric d’A..., a l’honneur d’exposer au public qu’étant doué d’un talent de conversation fort distingué, nourri d’études solides (ce qui devient de plus en plus rare), ayant recueilli dans ses nombreux voyages une foule d’observations instructives et intéressantes, il met son temps au service des maîtres et maîtresses de maison, ainsi que des personnes qui s’ennuieraient de ne savoir avec qui causer agréablement.
»Le baron Frédéric d’A... fait la conversation en ville et chez lui. Son salon, ouvert aux abonnés deux fois par jour, est le rendez-vous d’une société choisie (vingt-cinq francs par mois). Trois heures de ses journées sont consacrées à une causerie instructive, mais aimable. Les nouvelles, les sujets littéraires et d’arts, des observations de mœurs où domine une malice sans aigreur, quelques discussions polies sur divers sujets, toujours étrangers à la politique, font les frais des séances du soir.
»Les séances de conversation en ville se règlent à raison de dix francs l’heure. M. le baron Frédéric d’A... _n’accepte que trois invitations par semaine_, à vingt francs (sans la soirée). L’esprit de sa causerie est gradué selon les services. (Les calembourgs et jeux de mots sont l’objet d’arrangements particuliers.)
»M. le baron Frédéric d’A... se charge de fournir des causeurs _convenablement_ vêtus pour soutenir et varier la conversation, dans le cas où les personnes qui l’emploieraient ne voudraient pas avoir l’embarras des répliques, observations ou réponses. Il les offre également comme _amis_ aux étrangers et aux particuliers peu répandus dans la société.»
Cette plaisanterie a été inventée il y a six ans par Gérard, l’auteur de la traduction de _Faust_,--un jour que nous mangions ensemble du macaroni fait par Théophile Gautier.
[GU] Je n’ai pas encore vu cette année le _serpent de mer_,--mais il ne peut tarder à faire son apparition annuelle;--le _serpent de mer_ a été imaginé par Léon Gozlan, je crois, il y a treize ou quatorze ans.--Depuis ce temps, les journaux en ont annoncé une nouvelle apparition chaque année,--toujours entre deux sessions.
Pour en revenir aux élections,--selon les journaux de l’opposition, toutes les candidatures hostiles au gouvernement sont assurées;--les amis du ministère n’ont aucune espèce de chance;--d’après les journaux ministériels, les candidats de l’opposition n’ont aucun succès à attendre, et ne sont pas même des rivaux sérieux pour les _conservateurs_.
On appelle _conservateurs_--ceux qui sont aux affaires, qui tiennent les places et l’argent et voudraient les _conserver_:--cela, dans les journaux du parti, est représenté comme une vertu civique.
On appelle _indépendants_ ceux qui voudraient les places et l’argent,--qui attaquent les places, les abus, l’argent, les sinécures, non pour les détruire, mais pour les conquérir, et qui, à mesure qu’ils arrivent, deviennent les _conservateurs_ les plus énergiques et les plus féroces.
Selon les journaux ministériels, tous les candidats de l’opposition sont des anarchistes, des gens sans portée, des brouillons,--en un mot, tout ce qu’étaient, sous la Restauration, les gens appelés aujourd’hui conservateurs.
Selon les journaux de l’opposition, tous les candidats conservateurs sont des gens gorgés d’or, abreuvés de la sueur du peuple et ignorant complètement l’orthographe.
Or, conservateurs ou indépendants,--les journaux de toutes les couleurs, de toutes les nuances, sont d’accord sur ceci: c’est que la _presse_ a toujours raison.
Il n’y a pas un journal cependant dont un autre journal ne dise,--ou qu’il est vendu au pouvoir,--ou qu’il veut rétablir la guillotine en permanence.
La presse en général ne souffre pas d’appel de ses décisions, comment cependant de tant de journaux vendus, absurdes, féroces (d’après ses propres paroles), former une presse noble, indépendante, courageuse,--désintéressée,--amie de la nation, qu’elle prétend être?--Comment faire un édifice de marbre avec de la boue et du sable?--C’est une observation que je leur soumets.
[GU] Il se fait en ce moment pour les élections une alliance qu’il m’est impossible de ne pas trouver singulière:--c’est celle des républicains et des légitimistes.
C’est une alliance bizarre et fondée sur ceci: le parti qui est le plus fort est évidemment le parti conservateur.--Le parti légitimiste, livré à ses propres forces, ne peut espérer le renverser;--le parti républicain est dans la même situation,--mais tous deux réunis peuvent l’emporter sur le parti conservateur.--Le parti conservateur une fois abattu, les deux partis alliés se sépareront, prendront du champ et se battront entre eux.
Ils ne se réunissent provisoirement que pour conquérir le champ de bataille où chacun des deux alliés espère écraser l’autre.
Quel que soit le résultat des élections,--tous les candidats, dont les deux tiers à peu près n’ont pour but que de renverser le roi Louis-Philippe,--sont prêts à lui prêter le serment de fidélité exigé par la loi.
[GU] Il n’y a donc d’aucun côté--ni bonne foi, ni probité, ni convictions sérieuses.
Sans parler des ruses, des perfidies, des intrigues de toutes sortes,--sans parler de la corruption qu’emploient tous les partis.
C’est la plus sale cuisine qu’on puisse imaginer;--pendant ce temps le pays est encore plus embarrassé que celui qui tient la queue de la poêle,--car c’est lui qu’on fait frire.
Et--des gens m’écrivent chaque mois pour me reprocher de ne pas prendre de _couleur_, de n’appartenir à aucun parti;--montrez-m’en un qui soit honnête--et nous verrons.
Les couleurs politiques sont comme les couleurs du peintre, elles n’ont qu’une surface mince, et cachent toutes la même toile.
En peinture,--grattez le rouge,--le blanc,--le vert,--le bleu: vous trouverez la toile--et la même toile.
En politique,--grattez les rouges,--les verts,--les bleus,--vous trouverez des ambitieux, des vaniteux, des avides.
Il s’imprime en ce moment--assez et plus qu’assez de _journaux_, de _brochures_, de _revues_, de _pamphlets_, de _circulaires_, de _comptes rendus_, de _lettres_, de _professions de foi_, etc., etc.
Tout cela est au service des ambitions, des orgueils, des avidités dont je vous parle,
Il n’y a que ce petit livre qui vous dise la vérité.
Mais on ne le reconnaîtra que plus tard, quand une autre folie aura remplacé celle d’aujourd’hui et permettra de la juger.
Continuez,--reine Pomaré,--à demander pour votre peuple et pour vous--les bienfaits du gouvernement constitutionnel.
Pour moi, je vous ai avertie,--il ne me reste qu’à me dire itérativement de Votre Majesté le très-humble et très-obéissant serviteur.
[GU] Certes,--on a bien dit des choses contre certains musiciens et certains instruments,--contre la clarinette, qui rend sourds ceux qui l’entendent et aveugles ceux qui en jouent, contre les trompes de chasse--qui se disent de l’une à l’autre,--depuis si longtemps, que le roi Dagobert a mis sa culotte à l’envers,--ce qui a nécessairement donné à M. Sudre l’idée première de son télégraphe musical.
Contre l’orgue de Barbarie, dans lequel on a l’air de moudre un air--comme on moud du café;--mais je ne sais rien de plus terrible contre les instruments de cuivre que ce qu’on trouve dans un journal anglais:
«On vient d’imaginer, pour les régiments, un instrument pour la _marque_.»
Cet instrument, substitué au fer brûlant, est en cuivre, et représente la lettre D. Cette lettre est percée d’une multitude de trous, à travers chacun desquels le mouvement d’un ressort fait sortir autant d’aiguilles acérées.
Après avoir appliqué l’instrument sur le bras ou dans le creux de la main du déserteur, selon que le porte la sentence, on fait, à l’aide d’une pression, sortir des pointes qui pénètrent dans l’épidermie à la profondeur requise, et y tracent l’empreinte sanglante de la lettre D. Pour rendre la marque indélébile, on frotte la plaie avec une brosse imbibée d’indigo en poudre et d’encre de la Chine délayée dans une quantité d’eau suffisante.
D’après le règlement, la marque ne peut être infligée qu’en présence de la troupe rassemblée sous les armes, et sous les yeux du chirurgien, _par le trompette-major_ pour la cavalerie, et par le _musicien qui joue du cor_ dans l’infanterie.
Les joueurs de cor--et de trompette remplacent le _bourreau_!
[GU] Cette année sera tristement célèbre par les grandes catastrophes et les accidents sans nombre qui ont frappé tous les pays. Mais, au milieu des massacres, des incendies, des orages, des tempêtes et des tremblements de terre, les trois derniers jours de la première semaine du mois de mai doivent marquer parmi les jours néfastes, parce qu’ils rappellent les trois plus grands malheurs de l’année: 6 mai, l’incendie de Hambourg laisse sans asile vingt-deux mille habitants; le 7 mai, le tremblement de Saint-Domingue écrase dans la ville du Cap dix mille personnes sur une population de quinze mille; et le 8 mai, l’événement du chemin de fer de Versailles jette dans le deuil deux cents familles, et porte l’effroi et l’inquiétude dans toutes les provinces. On trouverait difficilement le triste pendant de ces trois journées.
[GU] Un des prétextes sous lesquels on m’écrit le plus habituellement des injures,--c’est qu’il m’arrive parfois de parler un peu de moi. J’ai essayé de prendre ce reproche en considération--et de suivre le conseil qu’on me donnait en même temps,--c’est-à-dire d’en laisser parler les autres;--j’avouerai franchement que je ne suis pas parfaitement satisfait de l’épreuve.
En effet, sans parler de ceux qui ne m’aiment pas--et qui m’appellent «ami du château,» je n’ai pas fort à me louer de ceux qui n’ont pour moi que des sentiments de bienveillance.--L’éditeur Souverain--a fait imprimer une fois à la quatrième page des journaux une annonce dans laquelle j’étais traité d’arc-en-ciel.
Un autre éditeur--y fait dire (toujours à la quatrième page) que je suis _médisant_, _cancanier_ et un peu _venimeux_.
Il y a un brave homme qui gagne sa vie à vendre mes petits livres, et qui fait mieux que cela encore.
Si je suis éloigné de Paris,--si je pêche des maquereaux à Étretat ou des sardines à Sainte-Adresse, si le volume arrive un peu trop tard,--ce pauvre homme s’inquiète, conçoit contre moi une vive malveillance,--et commence à dire à tout venant que les _Guêpes_ ne paraissent plus,--que l’on ne sait pas où je suis, etc., etc.
Cela ne le console que pendant les deux ou trois premiers jours de retard;--au quatrième, il dit aux gens qu’il rencontre: «Il paraît que les _Guêpes_ se sont arrangées avec le ministère.» Le lendemain, il sait le chiffre de ma honte: «l’auteur reçoit trois mille francs par an.»
--Ah! ah!
--Oui, c’est M. Cavé qui a arrangé l’affaire.
--Mais cependant je ne vois pas qu’il soit bien complaisant pour le ministère...
--Aussi on a suspendu la pension.
--Alors il s’est vendu pour l’honneur?--c’est singulier!
--Vous savez qu’il est très-bizarre.
Le surlendemain,--ce n’est plus trois mille, mais six mille francs que je reçois par an.--Ce mois-ci,--diverses circonstances retardent l’envoi du manuscrit, je suis persuadé que ma subvention, que le prix de mon infamie, est monté à un chiffre qui pourrait me tenter.
Les gens qui ont lu les différentes sottises que quelques journaux ont écrites contre moi--seraient bien désappointés si, par hasard, ils me rencontraient.
Comment reconnaître en effet un _ami du château_,--un _familier du duc d’Orléans_,--un écrivain _vendu_ au pouvoir, dans un homme qui vit seul au bord de la mer,--qui a le visage brûlé par le soleil, les mains durcies par la bêche et par la rame,--que l’on trouverait mêlé avec les autres pêcheurs,--vêtu comme eux,--les aidant à mettre les bateaux à la mer,--ou à _virer au cabestan_--pour les monter sur la terre,--quand la mer est en colère.
Dans le plus _dur_ pêcheur de _crevettes_ de la commune.
Dans un homme qui, si on lui demandait _ses papiers_,--n’aurait à présenter que celui dont voici la copie exacte:
FRANCE.
POLICE DE NAVIGATION.
_Nom du navire_, _n._ 7.
L’ARSELIN. _Tonnage_,
_Nom du patron_, »95/100.
ALPHONSE KARR.
Congé valable pour un an.
LOUIS-PHILIPPE, ROI DES FRANÇAIS, à tous ceux qui les présentes verront, salut.
«Vu les articles 2-4-5-11 et 22 de la loi du 27 vendémiaire an XI,--et l’article 5 de l’ordonnance du 23 juillet 1838;
»Nous déclarons qu’il est donné congé au sieur _Alphonse Karr_ de sortir du port avec le bateau nommé l’_Arselin_,--à charge par ledit sieur de se conformer aux lois et règlements de l’État;--ledit navire a été reconnu du tonnage de--»tonneaux--quatre-vingt-quinze centièmes,--non ponté,--deux mâts,--et il est actuellement attaché au port de Fécamp.
»_Prions_ et _requérons_ tous souverains, États, amis et alliés de la France et leurs subordonnés, mandons à tous fonctionnaires publics, aux commandants des bâtiments de l’État, et à tous autres qu’il appartiendra,--de le laisser sûrement et librement passer avec son bâtiment,--sans lui faire ni souffrir qu’il lui soit fait aucun trouble ni empêchement quelconque,--mais, au contraire, de lui donner toute faveur, secours et assistance partout où besoin sera.
»Reçu soixante-quinze centimes.»
Certes, voilà qui n’est pas cher! protégé par tant d’États, de souverains, d’officiers publics, de fonctionnaires--et vaisseaux de l’État pour soixante-quinze centimes.
Je donnerais volontiers soixante-quinze autres centimes pour être protégé comme écrivain aussi bien que je le suis comme pêcheur;--malheureusement il n’en est pas ainsi,--j’en raconterai une autre fois--une preuve convaincante.
[GU] AM RAUCHEN.--L’amour est comme ces arbres à l’ombre desquels meurt toute végétation.--L’homme qui aime une femme, non-seulement n’aime rien autre chose, mais finit par ne rien haïr non plus; c’est en vain qu’il cherche dans les replis de son cœur toutes les préférences, toutes les sympathies, toutes les répugnances, tout cela est mort, mort d’indifférence.
[GU] Il faut qu’un jeune homme--jette ses gourmes,--qu’il fasse un poëme épique en _seconde_.
Qu’il porte des souliers lacés, dissimulés par des sous-pieds très-tirés, des éperons si longs qu’on devrait, pour la sûreté des passants, y attacher de petites lanternes et crier: «Gare!»--qu’il s’écrive à lui-même des lettres de _comtesse_ et se les envoie par la poste;--qu’il ait pour ami un acteur de mélodrame et le tutoie très-haut dans la rue;--qu’il mette un œillet rouge à sa boutonnière pour simuler à vingt pas le ruban de la croix d’honneur; qu’il parle de créanciers et de dettes qu’il n’a pas; qu’il plaisante beaucoup sur les femmes et sur l’amour, tandis que le moindre geste de la femme de chambre de sa mère le fait pâlir ou devenir cramoisi, et que le son de sa voix le fait frissonner;--qu’il appelle, en parlant d’eux, tous les hommes remarquables de l’époque simplement par leur nom sans y joindre le monsieur;--qu’il se dise désillusionné quand il n’a encore rien vu de la vie;--qu’il parle avec dédain de l’amour, de l’amitié, de la vertu, à cette riche époque de l’existence où le cœur, gonflé de bienveillance et d’exaltation, laisse déborder toutes les tendresses et tous les beaux sentiments;--qu’il prétende fumer avec le glus grand plaisir des cigares violents qui lui font vomir, dans une allée écartée du jardin, jusqu’aux clous de ses souliers;--qu’il parle avec un enthousiasme grotesque des choses à la mode qu’il ne sent pas, et cache avec soin les beaux et vertueux enthousiasmes de son âge;--qu’il vole dans les maisons des cartes de visite de personnages qu’il n’a jamais vus--et les accroche à sa propre glace, pour donner à son portier et à sa femme de ménage--une haute opinion de ses relations;--qu’il parle tout haut avec un ami qu’il rencontre au théâtre ou à la promenade,--et ne lui dise rien qui l’intéresse,--toute la conversation n’ayant d’autre but que d’être entendu des promeneurs et des spectateurs sur lesquels on veut _faire de l’effet_;--qu’il porte un lorgnon avec des yeux excellents;--qu’en parlant de ses parents, il les appelle _ganaches_, quand, le matin même, trouvant dans la chambre de sa mère un de ses vêtements tombé sur un tapis, il l’a baisé en le ramassant précieusement;
Toutes choses dont les gens les plus sensés, les meilleurs, les plus spirituels, trouveront quelques-unes dans leurs souvenirs.
Je ne parle pas de ceux qui recommencent ces sottises toute leur vie;--ce ne sont plus des gourmes: c’est la teigne.
[GU] Il n’y a rien d’égal à la petitesse de l’homme, si ce n’est sa vanité.--Il a jugé à propos de se créer un Dieu;--de lui imposer ses passions,--de le mêler à ses querelles,--de lui donner sa sotte figure,--de l’affubler de vêtements roses et bleus;--il existe des discussions écrites où deux auteurs soutiennent deux opinions touchant la chevelure de Dieu.--L’un, dont j’ai oublié le nom, prétend qu’elle est rousse;--l’autre, l’historien Josèphe, soutient qu’elle est couleur noisette.
Il y a des hommes qui ont _protégé_ Dieu--contre d’autres hommes,--et qui les ont brûlés pour les forcer de croire.
Mais ce qui me semble le plus singulier, c’est quand un homme croit avoir _offensé_ Dieu.
L’homme qui ne peut anéantir ni une goutte d’eau ni un grain de poussière,--lui, toujours enfermé dans les mêmes passions, dans les mêmes joies, dans les mêmes douleurs.
O homme! mon pauvre ami, avec quelles armes penses-tu offenser Dieu,--et quelle est donc sa partie vulnérable? a-t-il, comme Achille, quelque bout de talon qu’il ait négligé de rendre éternel?
O homme! Dieu est tout ce qui est; Dieu est la mer, le ciel, et les étoiles;--Dieu est la terre et l’herbe qui la couvre;--Dieu est à la fois les forêts et le feu qui dévore les forêts;--Dieu est l’amour qui rend les tigres caressants, et qui force les papillons à se poursuivre dans les luzernes,--et l’amour des fleurs qui se fécondent en mêlant leurs parfums;--Dieu est les hommes qui pourrissent dans la terre et les violettes qui tirent leurs couleurs et leurs parfums de la putréfaction des hommes;--Dieu est l’air bleu, les nuages, le soleil,--les hautes montagnes--et les insectes qui vivent huit cents dans une goutte d’eau.
Et tu crois offenser Dieu! tu crois offenser Dieu! mais regarde celui qui, selon toi, a le plus offensé Dieu,--le soleil cesse-t-il de caresser son front?--les parfums des fleurs deviennent-ils fétides pour lui?--l’eau des fleuves recule-t-elle devant ses lèvres sèches?--les fruits deviennent-ils de la cendre dans sa bouche?--l’herbe jaunit-elle sous ses pieds? Non, pas que je sache.