Part 26
Et les étoiles ne filèrent pas:--il y eut au ciel des étoiles _intelligentes_,--comme sur terre des baïonnettes _intelligentes_;--il pleut l’hiver, il ne pleut pas l’été;--il fait chaud en février et froid en mai; enfin, on s’attend à voir arriver, d’un moment à l’autre, la fameuse semaine des trois jeudis, tant prédite par les prophètes.
Voilà sur quoi se fondent les personnes qui veulent s’en prendre à M. Arago de ce qu’il ne pleut pas.
[GU] A force de récriminations, il est et il demeure avéré que tous les ministres que nous avons eus depuis douze ans--se sont au moins laissé jouer par l’Angleterre, et que quelques-uns en vue de la traite,--d’autres en vue de l’alliance anglaise,--quelques autres par pusillanimité,--tous ont plus ou moins consenti au _droit de visite_ qui institue les Anglais _commissaires de police des mers_. Le soin que les ministres, ceux d’aujourd’hui et ceux qui les ont précédés, prennent de se rejeter la chose les uns sur les autres, montre au moins qu’ils reconnaissent unanimement que l’état de choses actuel ne peut durer,--que ratifier le traité serait une lâcheté,--que, si la France ne veut pas que les vaisseaux fassent la traite, c’est elle seule qui surveillera l’exécution des lois qu’elle s’impose à elle-même et qu’elle seule a le droit de s’imposer.
Je vous l’ai déjà dit: il ne faut pas jouer avec l’orgueil national; la Chambre des députés a voté un supplément de fonds pour la marine,--c’est une bonne et sage manifestation;--tenez-vous pour avertis,--car cette guerre que vous redoutez trop,--vous l’aurez par les moyens mêmes que vous employez pour l’éviter; peut-être, au moment où j’écris ces lignes, commence-t-elle par un coup de poing entre deux matelots.
Juillet 1842.
Dédicace à la reine Pomaré.--Dissertation sur les tabatières.--La cuisine électorale.--_Am Rauchen._
[GU] _Pourquoi et comment ce numéro est offert et dédié à la reine Pomaré, et ce que c’est que la reine Pomaré.--Une digression peu étendue au sujet de MM. Hatstard, Piati, Mamoi, Priter et Tate._--A une date récente, on lit dans le _Journal d’Anvers_--que S. M. Pomaré, reine d’Otaïti,--par l’organe de ses ministres;
Hatstard, président du conseil et ministre des relations extérieures;
Piati, secrétaire d’État au département de l’instruction publique;
Mamoi, ministre de la justice et des cultes;
Priter, ministre de la guerre;
Et Tate, ministre de l’intérieur,
Reconnaît à S. M. Louis-Philippe et à la nation française la souveraineté sur son pays.--On ne donne pas le nom du ministre des finances,--parce qu’il n’y a pas de finances à Otaïti, ou parce que le secrétaire d’État qui en est chargé--est quelque Gouin ou quelque Passy,--ou quelque autre ministre de remplissage,--quelque cheville comme en met M. de Pongerville dans ses vers hexamètres,--auxquels on n’a cependant jamais fait le reproche de ne pas être assez longs.
[GU] DÉDICACE A S. M. LA REINE POMARÉ, SOUVERAINE DE L’ILE D’OTAÏTI.--«Madame, j’ignore ce que vous avez l’habitude de donner pour les dédicaces.--Autrefois, en France, le roi donnait une tabatière enrichie de diamants;--il y avait des poëtes qui avaient ainsi un revenu fixe de quatre ou cinq tabatières de rente.--On ne s’informait pas si l’auteur de la dédicace prenait ou non du tabac, parce qu’on était sûr que, ne prît-il pas de tabac, il prendrait néanmoins volontiers des tabatières--enrichies de diamants.
»La tabatière est ici tombée en désuétude;--la dédicace aussi;--les académies en province, qui proposent,--pour de magnifiques prix de trois cents francs,--tant de questions saugrenues à résoudre, devraient bien encourager à des recherches ayant pour but de fixer l’histoire du cœur humain sur ce point: «a-t-on cessé de donner des tabatières après qu’on a cessé de faire des dédicaces, ou a-t-on cessé de faire des dédicaces aux rois depuis qu’ils ne donnent plus de tabatières--_enrichies de diamants_?»
»Il ne faut pas croire cependant que la source des faveurs royales soit tout à fait tarie et desséchée.
»Le public,--le peuple roi,--est jaloux des autres rois;--par ses trente-trois millions de mains, il donne plus,--chacune ne donnât-elle qu’un liard,--que ne peut donner le prince le plus magnifique.
»Il n’y a donc plus que quelques poëtes, mal avec ledit public,--qui risquent de temps en temps la dédicace.
»Non pas au roi,--ce serait trop hardi.
»Autrefois, pour insulter le roi de France, on allait un peu pourrir à la Bastille;--mais aujourd’hui, pour ne pas l’insulter,--le public vous condamne à mourir de faim.
»C’est pourquoi les plus audacieux--cherchent des objets pour les dédicaces à l’ombre du trône;--M. Fouinet a dédié, il y a quelques années, quelque chose au fils du duc d’Orléans; la duchesse lui a envoyé un porte-crayon en or.--La portière de la maison qu’habite M. Fouinet, à laquelle madame Fouinet a montré le porte-crayon, m’a assuré que le porte-crayon était _contrôlé par la Monnaie_.
»Le porte-crayon est le présent ordinaire de la duchesse d’Orléans.
»La reine de France--donne des épingles.
»La duchesse de Nemours ne donne rien.
»Personne ne donne de tabatière;--la tabatière est une forme réservée à la munificence personnelle du roi,--lequel n’en donne jamais[K].
»Quelques autres,--comme M. Nisard,--je ne sais, princesse, si vous connaissez M. Nisard,--dédient leurs ouvrages à des princes étrangers, au roi Léopold, par exemple, qui leur donne en échange--son innocente contrefaçon de la croix d’honneur française.
»J’ignore, princesse, quelle forme prendra votre munificence pour répondre à la dédicace que je lui fais de ce volume in-32;--je n’ose espérer votre portrait en pied:--c’est une faveur par trop intime, si, comme l’assurent plusieurs navigateurs, vous ne portez pour vêtement qu’une paire de boucles d’oreilles.
»Je crois donc devoir avertir Votre Majesté que je serais certainement flatté d’une décoration--quoique la vôtre se compose d’un clou de girofle comme on sait:--cela se met dans la sauce, il est vrai, mais c’est un sort commun avec le laurier des poëtes.
»Je serais donc flatté--d’être grand girofle,--à moins cependant que vous n’aimiez autant m’envoyer un peu de bon tabac[L].
»_De progrès en progrès, de liberté en liberté_, nous en sommes arrivés à ce point que le gouvernement ne permet d’acheter ni de vendre du tabac que dans ses propres boutiques, dans lesquelles il entasse avec soin toutes sortes d’herbes âcres et nauséabondes qu’il nous vend fort cher.
»Vous voulez, grande reine, donner vous et vos États au roi des Français et à la nation française[M].--Vous voulez prendre votre part des bienfaits du régime constitutionnel.--Permettez-moi de vous détailler quelques-uns de ces bienfaits,--et de vous donner ainsi un avant-goût des félicités auxquelles vous et vos sujets vous vous dévouez avec tant d’empressement.
»J’ai l’honneur d’être, madame, de Votre Majesté, etc.
»A. K.»
NOTES SUR LA DÉDICACE.
^1 Il faut dire cependant--que j’ai eu une fois dans ma vie l’occasion de demander quelque chose à la famille royale,--c’était pour de pauvres pêcheurs de mes amis,--pour un village entier que le ciel et la mer avaient ruiné;--deux jours après, j’avais reçu des secours pour mes amis.
Tandis que plusieurs _amis du peuple_ auxquels je m’étais adressé en même temps n’avaient pas jugé à propos de me répondre.
^2 Le tabac que vend le gouvernement est tellement mauvais, que les fils du roi fument du tabac de contrebande, qu’ils achètent pas bien loin de la rue Vivienne, à Paris.
^3 A dire le vrai, je ne suis pas fâché que le peuple français--se trouve un peu roi--et roi constitutionnel, je désire qu’il reçoive à son tour, pendant quelque temps, toutes les avanies qu’il prodigue aux siens depuis une vingtaine d’années.
Il est bon que les épiciers, bonnetiers, marchands d’allumettes chimiques, cessent un moment d’être tyrans pour devenir rois constitutionnels, et trempent un peu leurs grosses lèvres dans les breuvages amers qu’ils font boire à leurs rois.
Mihi demandatis rationem quare Opium facit dormire, A cela respondeo Quia est in eo Virtus dormitiva. MOLIÈRE.
Je commencerai, madame, par vous parler d’une invention qui a produit le gouvernement constitutionnel.
Vos sujets ont été bien étonnés la première fois qu’ils ont entendu un coup de fusil et qu’ils en ont vu les résultats.--Leur étonnement n’a pas diminué--quand ils ont vu que ce bruit et cette mort soudaine--se produisaient--en mettant dans un tube une ou deux pincées d’une petite graine noire ressemblant fort à la graine de pavots;--que cette graine, au lieu de germer et de produire des feuilles et des fleurs,--éclatait et allait tuer les gens à de grandes distances,--ressemblant encore en cela à la graine de pavots, qui endort de certaine façon, mais l’emportant de beaucoup sur les qualités de cette graine, en cela que le sommeil qu’elle procure est éternel.
Eh bien, l’invention de cette graine noire,--qui a donné au nombre, à la lâcheté et à l’adresse,--un avantage invincible sur la force et le courage,--cette invention n’est rien en comparaison de celle dont j’ai à vous entretenir.
La première se fait avec du charbon et du salpêtre.--Voici comment on use de la seconde:
Plusieurs milliers d’hommes vont chercher aux coins des bornes, dans les tas d’ordures,--dans les endroits les plus boueux,--tout ce qu’il y a de chiffons misérables, de lambeaux infects, de haillons pourris.--On les entasse dans des caves, on les fait pourrir encore,--puis on en fait une pâte que l’on étale et que l’on fait sécher en feuilles minces.
[GU] D’un autre côté,--on concasse un poison violent que l’on appelle noix de galle;--on y mêle un peu d’un autre poison qu’on nomme vitriol,--et on en fait un liquide d’une couleur triste et funeste, de la couleur du deuil et de la mort.
D’autre part, on a rassemblé curieusement les plumes d’un animal, emblème de la sottise, et dont le nom est devenu une injure;--on les taille en forme de dard.--Quand cela est fait,--des milliers de gens--s’établissent sur les tables et se livrent au singulier exercice que voici.
[GU] Cette liqueur noire, composée du mélange de deux poisons, est dans un petit vase,--devant eux; ils s’arment de leur harpon de plume d’oie,--et ils se livrent à la pêche de vingt-quatre petits _signes_ qu’ils mettent sécher, à mesure qu’ils les ont pêchés, l’un après l’autre sur les feuilles minces provenant des pourritures diverses dont je vous parlais tout à l’heure,--c’est-à-dire, pour parler plus clairement, que de leur plume d’_oie_, trempée dans ce poison noir,--ils dessinent sur leur papier vingt-quatre petits dessins, toujours les mêmes, mais dans un ordre différent,--mettant l’un avant l’autre, ou celui-ci après celui-là.
C’est par ce moyen qu’on détruit les religions, qu’on renverse les rois,--qu’on déshonore ou ridiculise les particuliers, qu’on excite les haines, qu’on allume les guerres, qu’on engendre des flots de bile,--et qu’on fait répandre des flots de sang.
C’est bien pis que les caractères magiques, que les signes cabalistiques des sorciers.
Vous voyez un homme qui vit calme, heureux, sans désirs, dans la retraite, à cent lieues de vous;--vous tracez deux ou trois douzaines de ces signes choisis entre les vingt-quatre:--cet homme pâlit, ses yeux s’animent d’un feu sombre; il repousse les caresses de ses enfants,--il cesse d’arroser son jardin, ses fleurs sont flétries,--son dîner est empoisonné, les mets qu’il aime ne lui inspirent plus que le dégoût,--son oreiller est rembourré d’épines;--il est sous des arbres frais, il ne goûte plus la fraîcheur,--il ne sent plus les parfums du chèvrefeuille,--il n’entend plus la voix de la fauvette cachée dans les feuilles;--son chien vient le flatter, il repousse le chien d’un coup de pied;--il n’oserait sortir, tout le monde rirait sur sa route;--il avait commencé un ouvrage avec ardeur, il y avait déposé ses plus doux souvenirs, ses plus fraîches sensations, il jette l’ouvrage au feu;--tout cela parce que vous avez tracé ces maudits signes dans tel ou tel ordre.
Maintenant, regardez ailleurs, à cent lieues d’un autre côté: un pauvre jeune homme, dans une mansarde sans meubles, grignotte quelques mauvaises croûtes de pain;--quelques grosses larmes roulent dans ses yeux,--rougis par les veilles et par la misère;--il n’oserait sortir de chez lui,--il est timide,--de cette timidité des orgueilleux;--il lui semble que tout le monde voit sa misère et y insulte;--d’ailleurs, il trouve qu’on a raison, il est découragé, il ne se sent ni talent ni esprit,--il n’est bon à rien, il ne fera rien.
Prenez alors les mêmes signes dont vous vous êtes servis tout à l’heure:--mettez celui-ci avant celui-là,--bien;--ôtez celui-là d’où il est, rapportez-le ici,--très-bien;--changez de place ces deux autres,--c’est bien cela;--mettez au commencement celui-là qui est à la fin,--mettez à la fin celui-là qui est au milieu,--séparez ces deux-ci par celui-là, mettez cet autre à côté:--on ne peut mieux,--eh bien!
[GU] Voyez,--il relève la tête;--les couleurs de la santé, de la vie, de l’espoir, reviennent sur son visage;--il lève les yeux au ciel;--son sang coule à pleine veine, il se sent fort,--il sait qu’il arrivera à son but;--toutes les misères du passé et du présent sont effacées, il ne voit que les gloires et les joies de l’avenir;--son pain dur est plus savoureux que le meilleur salmis de bécasses;--son lit de sangle--devient un moelleux divan recouvert des étoffes les plus riches;--l’eau de sa cruche se change en vin du Rhin;--les belles filles qu’il n’osait regarder dans la rue sont maintenant à lui;--son ouvrage, il le continue avec confiance;--il sort pour qu’on le voie, pour qu’on le salue, pour qu’on l’admire, et il baisse la tête en passant sous la porte cochère, tant il se sent grandi.--Il se baisserait sous le ciel pour ne pas décrocher quelques étoiles.
Voilà, madame, avec quoi et comment on gouverne aujourd’hui le pays.--Il y a beaucoup d’écoles où on apprend aux enfants à tremper des plumes d’oie dans le poison en question et à tracer les vingt-quatre signes;--avec ces vingt-quatre signes,--que tous savent tracer,--on s’attaque, on se fait maigrir, on se blesse les uns les autres,--on renverse et on détruit tout.
Nous allons parler un peu de l’éducation des enfants.
[GU] On renferme les enfants au nombre de soixante dans une chambre; on les empêche de jouer à la balle ou à la toupie--jeux de leur âge--pour leur faire apprendre les _belles-lettres_, qui sont les récréations de l’âge mûr.
On leur fait passer huit années d’ennui, de chagrin, de pleurs, de privations,--pour leur apprendre une langue que personne ne parle plus sur toute la surface de la terre.
De telle sorte que le but de l’éducation, le résultat de ces années de tristesse et de travail--est de se trouver à vingt ans beaucoup moins habile que ne l’était un jeune Romain à six ans.
On a trouvé singulier que Caton s’avisât d’apprendre le grec dans un âge avancé.--Il est, selon moi, bien plus singulier qu’on force de pauvres petits enfants à apprendre le latin.--Caton apprenait le grec parce qu’il avait envie de le savoir--et d’ailleurs il y avait encore des Grecs.
L’éducation consiste tout entière dans le langage;--on récompensera l’enfant qui dépeindra la débauche en beau style; celui qui exprimerait, avec des solécismes, les plus nobles et les plus purs sentiments, aurait nécessairement des pensums et serait mis en retenue.
On vous fait traduire toutes les vertus républicaines;--on ne vous parle pendant huit ans que de république;--on vous fait admirer Mucius Scævola. D’autre part--on ne vous apprend qu’à écrire de belle prose et à faire des vers.
Après quoi, ceux qui sont trop poëtes meurent de faim dans les greniers; ceux qui sont trop républicains meurent dans les rues--en prison ou au bagne:--aussi, parmi ces enfants devenus hommes,--tout ne consiste-t-il qu’en paroles.
Qu’un procureur du roi passe dix ans--à envoyer le plus possible les gens au bagne ou à l’échafaud, que pendant dix ans il s’efforce de faire condamner trois innocents contre deux coupables, et cela avec la même ardeur,--il n’en sera pas moins considéré;--mais qu’il s’avise d’écrire _homme_ sans _h_--_omme_,--il est perdu, il ne peut plus se montrer,--on le désigne du doigt,--il faut qu’il change de nom et qu’il quitte la ville;--il vaut mieux, pour sa fortune et sa considération, qu’il fasse couper la tête à un homme sur l’échafaud--que de lui retrancher une lettre sur le papier.
[GU] Parlons un peu, madame, du gouvernement.
Un droguiste qui voudrait se faire bonnetier ferait hausser les épaules à tous les bonnetiers de son quartier. «Eh? s’écrierait-on de toutes parts, où a-t-il appris notre état? quand s’en est-il occupé,--et comment veut-il le faire s’il ne l’a pas appris?»
Mais qu’un droguiste ou qu’un bonnetier ait amassé une fortune suffisante--dans les raccourcissantes préoccupations du commerce qui consistent à payer les choses au-dessous de leur valeur et à les revendre au-dessus,--il aspire à gouverner son pays, et personne ne le trouve mauvais.
Notez qu’il ne s’avise de cela qu’à l’âge où ses facultés s’effacent au point qu’il n’est plus capable de tenir sa maison comme par le passé.--Ses enfants alors et ses gendres craignent qu’il ne patauge d’une manière désastreuse dans ses affaires, et ils lui font venir l’idée d’être député.--Peu leur importe qu’il aille porter sa part de sottises dans l’administration du pays,--pourvu qu’il ne fasse plus de fautes dans l’achat et la vente du coton.
Certes, si un homme de cinquante ans était venu trouver M. Ganneron ou M. Cunin-Gridaine--et avait dit à l’un: «Je veux être épicier,»--ou à l’autre: «Je me destine à la fabrication des draps,»--M. Ganneron ou M. Gridaine aurait dit à cet homme:
--Mon bon ami, vous êtes-vous occupé de la partie?
--Non, monsieur, aurait-il répondu.
--Alors, mon bon ami, vous êtes fou.
[GU] Eh bien, M. Ganneron et M. Cunin ont passé leur jeunesse et une bonne moitié de leur âge mûr dans les préoccupations de l’épicerie et de la fabrication des draps.--Après quoi un jour ils se sont mis dans le gouvernement,--l’un comme député, l’autre comme ministre.
Il n’y a pas un seul métier pour lequel on n’exige un apprentissage:--un maçon,--un coiffeur,--un cordonnier,--apprennent leur état.--Mais le Français qui, autrefois, se contentait de naître malin,--naît aujourd’hui profond politique et parfaitement capable de gouverner son pays,--ce talent lui vient si bien tout seul, qu’en attendant les occasions de l’exercer il fait comme les chevaux qu’on va lancer sur l’hippodrome, il s’amuse à galoper en sens contraire du chemin qu’il a à parcourir.
Il s’occupe en attendant l’âge ou le cens,--de toutes les choses qui n’ont aucun rapport avec la politique.
On ne tient aucun compte des connaissances spéciales, tel ministre passe de l’intérieur aux affaires étrangères ou aux finances.--M. Thiers n’a pas été bien loin de prendre le portefeuille de la guerre, et c’est parce qu’on n’a pas voulu le lui confier qu’il n’a pas eu celui des finances.
La Chambre des députés--c’est-à-dire le véritable gouvernement du pays--se compose donc, pour les deux tiers, d’épiciers retirés, de bonnetiers fatigués, de rôtisseurs fourbus, d’étuvistes édentés, de marchands de vin usés;--l’autre tiers, à très-peu d’exceptions près, est formé d’avocats--accoutumés à plaider sur tous les sujets le pour ou le contre, souvent même le pour et le contre.
Mais en ce moment, madame, la France vous présente un aspect assez curieux:--on prépare des élections générales;--il s’agit, pour les uns, de se faire réélire; pour les autres, d’arriver à la députation.
Certes, à voir la quatrième page de tous les journaux sans cesse remplie de remèdes pour les maladies les plus horribles,--on pourrait croire que la France est un pays particulièrement malsain, qui ne produit que des êtres chétifs et livrés aux maux les plus variés, aux affections les plus déplorables et les plus dégoûtantes.--Mais, quand on lit les autres pages, on est bien consolé, en voyant les professions de foi des candidats,--de quel fervent amour de la patrie tout le monde est ici possédé,--avec quel désintéressement, quelle abnégation--on se résigne à la députation!
C’est partout le même langage et les mêmes vertus,--à proprement parler, il n’y a, pour tous les candidats, qu’une seule et même profession de foi.
C’est celle exactement--que font sur les places publiques les arracheurs de dents,--les extirpateurs de cors, les destructeurs de punaises.
«Ce n’est pas leur intérêt particulier qui les attire sur cette place; non, messieurs, c’est l’amour de l’humanité, c’est l’amour de la patrie!--c’est pour faire profiter leurs compatriotes de ce précieux citoyen,--qui va ramener l’âge d’or, proscrire les abus,--diminuer les impôts, etc.
«Et combien le vends-tu?--Je ne le vends pas vingt sous--je ne le vends pas dix sous, messieurs,--je ne le vends pas, je le donne.»
Que l’antiquité vienne donc encore nous parler de son Décius,--qui se jette à cheval dans un gouffre pour sauver la république;--nous avons en ce moment sept ou huit cents Décius--qui, pour sauver la France,--se pressent, se bousculent, se battent comme des crocheteurs aux bords du gouffre--où leur patriotisme et leur dévouement les précipitent;--mais l’ardeur de tous est la même,--et comme le gouffre ne peut contenir qu’un nombre fixe de victimes,--il n’est pas de moyen qu’on n’emploie pour supplanter les autres qui veulent aussi se dévouer,--les crocs-en-jambe,--les coups portés par derrière,--etc.--Heureuse France!
[GU] Je me rappelle un bal masqué où il se trouva vingt-deux polichinelles;--c’est un peu l’aspect que présentent les candidats;--ils ont tous pris le même costume,--la robe blanche et sans tache des candidats de l’antiquité;--les mêmes paroles,--le même masque;--tous les intérêts particuliers se transforment en _intérêts du pays_;--c’est bien l’histoire de mes vingt-deux polichinelles. Celui-ci, cependant, veut être député pour quitter sa province et son ménage;--celui-là veut avoir la croix;--cet autre une place:--tout cela s’appelle, pour l’instant, _dévouement_ et _intérêt du pays_. Vingt-deux polichinelles!
Les électeurs sont comme le public des théâtres;--il leur faut du commun;--il faut que le candidat ressemble à un type de candidat qu’ils ont dans la tête.
Quelque chose d’indépendant en paroles,--quelque chose qui fasse de l’opposition,--mais sans succès,--parce que l’électeur ne veut pas de révolution ni d’émeute.--Il aime la provocation, mais il n’aime pas le combat.
Aussi les républicains, dans leurs professions de foi, se font doux comme des moutons;--leur drapeau n’est plus rouge, il est rose.
Les candidats du ministère mettent au contraire leur chapeau sur l’oreille et font les crânes et les tapageurs;--ils ont de grandes cannes--et font la grosse voix.
Le ministère a permis à ses candidats de s’élever _contre le droit de visite_;--l’opposition a autorisé les siens à ne pas s’élever contre le _recensement_, dont elle a tant fait de bruit.
La profession de foi est ce qui se crie sur les toits, ce qui s’imprime;--mais les candidats sont loin de se fier à ce programme de leurs vertus,--ils ont soin de caresser tout bas les vices de leurs commettants.--Ils achètent les voix une à une, l’opposition par des promesses et des menaces,--le ministère par des promesses et des à-compte. Une fois ces marchés passés à voix basse,--on met tout haut la chose aux enchères;--les professions de foi servent alors de prétexte;--celui qui a obtenu une bourse dans un collége pour son fils, ou un bureau de tabac pour lui-même, ne peut pas dire que c’est pour cela qu’il vote de telle ou telle manière. Il choisit dans la profession de foi de son candidat la phrase la plus ronflante--et il dit «Voilà pourquoi je vote pour lui.»