Part 23
Les interprétations n’ont pas manqué,--et naturellement on n’a examiné les versions diverses que strictement le temps nécessaire pour adopter exclusivement les plus fâcheuses,--en quoi les gens se sont montrés fort ignorants de la discipline ecclésiastique.
Car ce n’est pas l’oubli des devoirs ni des serments que l’Église punit le plus sévèrement dans ses ministres, c’est l’indiscipline,--tout autre péché, quelque gros qu’il soit,--n’est qu’un péché véniel.
Les commandements de Dieu passent après les ordres de l’Église.
Il n’y a rien dans ce que je dis ici qui ait la moindre exagération;--ceux qui ont lu les _Guêpes_ depuis bientôt trois ans,--et mes autres écrits depuis douze ans, savent que je n’ai jamais mêlé ma voix aux criailleries si à la mode contre les prêtres.
Notre desservant donc, lassé de voir son malheur aggravé de toutes sortes d’interprétations peu bienveillantes, s’est avisé de demander à l’archevêché une sorte de certificat de _bonnes vie et mœurs_;--il a paru désagréable et embarrassant aux vicaires de monseigneur de Croy d’avoir à donner un certificat favorable;--ils n’ont pas répondu;--le curé a insisté pour que son certificat lui fût envoyé ou pour qu’on lui _accordât_ un refus motivé.
Enfin on s’est décidé, et voilà ce qu’il a reçu.
«Nous, soussigné, prêtre vicaire général de S. A. E. le cardinal prince de Croy, archevêque de Rouen, certifions que M*** a exercé pendant à peu près l’espace de douze ans les fonctions du ministère ecclésiastique en différents endroits et en différentes qualités, et que, pendant ce temps, il n’a jamais été _accusé_ de mauvaises mœurs, ni connu pour avoir une conduite scandaleuse; le présent certificat lui a été accordé conforme à sa demande--pour lui servir et valoir ce que de droit.
«Rouen..... 1842.
«Signé SURGIS, vic. génér.»
Le desservant était après cette lettre plus blanc que neige,--il n’avait pas même été _accusé_; c’était la vertu poussée au degré que César exigeait de sa femme.
Mais le malheureux curé, innocent aux yeux du monde, devenait par cela même coupable aux yeux de ses supérieurs--qui considèrent comme une rébellion ouverte son audace de demander un certificat d’innocence précisément au moment où on le punissait;--aussi M. Surgis, le même vicaire général, joignit-il au certificat la lettre que voici:
«Monsieur, le temps jusqu’à ce moment m’a _à peu près_ manqué pour vous envoyer la pièce que vous avez demandée à S. A. E.; j’éprouve aussi quelque embarras, ne sachant trop comment formuler le certificat objet de vos désirs. Enfin, je vous l’envoie aujourd’hui et je souhaite qu’il remplisse vos vues.
»Je suppose que votre départ devant avoir lieu incessamment, et ne vous comptant plus vous-même comme faisant partie du clergé du diocèse de Rouen, vous avez déjà cessé toute espèce de fonctions ecclésiastiques, _même de célébrer les saints mystères. Vous sentez_ qu’un _certificat aussi extraordinaire_ que celui que vous sollicitez _vous étant accordé_, S. A. E. ne peut plus que _vous plaindre_ et vous regarder comme étranger au sacerdoce,--et vous ne pouvez plus désormais dire la messe dans son diocèse.--Vous trouverez ci-inclus le certificat, comme j’ai cru devoir le faire pour suivre vos intentions.
»Recevez l’assurance, etc.
«_Signé_ SURGIS.»
Ces deux pièces sont authentiques,--je les tiens dans les mains et je les copie.
M. le vicaire général Surgis me permettra de trouver sa lettre beaucoup plus _extraordinaire_ que le certificat qui lui cause tant d’étonnement.
En effet, quel est ce certificat après lequel celui qui l’obtient ne peut plus dire la messe--ni faire partie du clergé du diocèse,--et cela d’une manière si évidente, que M. Surgis ne croit pas avoir à en donner de raison,--qu’il se contente de dire: «_Vous sentez_ que vous devenez par ce certificat étranger au sacerdoce?»
Tout ce certificat est incompatible avec la prêtrise; ce certificat est un certificat de vie honnête et de mœurs décentes.
Savez-vous, monsieur le vicaire général, qu’on pourrait tirer de là de singulières conséquences pour le clergé;--car enfin, monsieur Surgis, vous ne pouvez échapper à ce raisonnement: si ce prêtre auquel on _accorde_ ce _certificat extraordinaire_ (un certificat de bonne vie et de bonnes mœurs), par cela même devient _étranger au sacerdoce, ne peut plus célébrer les saints mystères_ (c’est tout simplement une excommunication), les qualités nécessaires et habituelles pour faire partie du clergé sont les contraires de celles (énoncées en cet _extraordinaire_ certificat) et qui entraînent _nécessairement_ et évidemment l’exclusion, l’anathème et l’excommunication.
[GU] Pendant le carême, les églises de Paris étaient curieuses à observer;--les jours où un prédicateur plus ou moins célèbre devait travailler, on disposait les places comme au théâtre.--On se rappelle, du reste, la fameuse annonce: M. LACORDAIRE PRÊCHERA EN COSTUME DE DOMINICAN. Il y avait des places où on voyait et où on entendait,--d’autres où on entendait sans voir,--d’autres où on voyait sans entendre,--enfin un quatrième ordre de places où on ne voyait ni n’entendait absolument rien;--pour faire le service de ces diverses places, il y avait des contrôleurs, des ouvreuses, etc., qui faisaient valoir les meilleures.
[GU] Les lois sont faites par des avocats;--on ne le saurait pas, qu’on s’en douterait à la façon dont ils se sont ménagés: ils se sont bien gardés de se placer dans la catégorie des patentés, dans laquelle ils ont rangé les médecins;--on serait probablement embarrassé d’en trouver une bonne raison. Le médecin, avant d’obtenir son diplôme, a à faire des études bien plus chères, bien plus dangereuses, il gagne beaucoup moins,--et n’a d’avenir que dans ses économies;--l’avocat, au contraire, n’est en rapport qu’avec des gens qui ont quelque chose; d’ailleurs ils se sont prudemment interdit tout recours judiciaire pour leurs honoraires, pour avoir un prétexte honnête de se faire payer d’avance. Quand ils vieillissent ils se transforment en ce qu’ils veulent, magistrats,--députés,--que sais-je? ils ne payent pas patente.
[GU] Un pauvre malade demande son admission dans un hôpital,--on lui dit: «Présentez-vous au bureau central, parvis Notre-Dame.» Comme il ne peut pas marcher, il prend une voiture. Arrivé, il attend deux heures, quelquefois quatre heures, son tour de visite,--bien heureux lorsque l’encombrement de la salle d’attente--ne le force pas de se tenir debout sur la place, exposé aux injures du temps.
Enfin son tour arrive, et le médecin lui dit qu’il n’y a pas de place ou qu’il n’est pas assez malade,--ou bien encore, ce qui vous paraîtra plus singulier, qu’il est trop malade.
En effet, les affections chroniques sont exclues des hôpitaux:--qu’un pauvre phthisique se présente, aucun hôpital ne s’ouvrira pour lui;--le malade refusé prend une seconde voiture et rentre dans son triste logis, plus malade, plus pauvre et surtout plus découragé.
Pendant ce temps-là, vingt sociétés--mangent, boivent, parlent, parlent surtout, car c’est la manie de ce temps-ci,--tout cela sous prétexte de philanthropie.
[GU] Les journaux les plus _indépendants_,--_je n’en excepte pas un_, ne se font aucun scrupule de se rendre complices des mensonges et du charlatanisme de tous les marchands de n’importe quoi,--complicité honteuse, puisqu’elle se fait en partageant les bénéfices de ces industriels.--Un de ces journaux, obligé de faire l’éloge d’un tailleur, n’a trouvé à dire sur son compte que ceci: «Ses redingotes sont _plus que jamais_ à deux rangs de boutons.»
[GU] Voici une épigramme échappée à M. Nodier.
Comme il se trouvait l’autre jour avec M. Flourens, son collègue à l’Académie,--il lui dit:
--Ah ça! M. de Balzac se présente.
--Je ne crois pas, répondit M. Flourens; il n’a pas fait de visites.
--Pardon, il est venu me voir.
--Moi, je ne l’ai pas vu.
--C’est que peut-être il ne vous croit pas de l’Académie.
[GU] Au moment de la saison des bains, il me revient à l’esprit une anecdote assez édifiante à ce sujet.
L’acteur Perlet était triste et malade;--quelques personnes lui conseillèrent les eaux d’Enghien. Perlet alla trouver le docteur Bouland, médecin des eaux, et lui exposa piteusement sa situation en lui demandant _franchement_ son avis.
--Croyez-vous, lui dit-il, que vos eaux me donneront un peu d’embonpoint?
--Certainement, monsieur, certainement;--baignez-vous, et vous engraisserez.
Perlet se baigne, se baigne, et n’engraisse pas; il se plaint au docteur.
--Oh! mais, monsieur Perlet, il faut de la persévérance, il faut un peu de temps;--baignez-vous, monsieur, baignez-vous, et vous engraisserez.
Mais un jour que, conformément aux conseils du docteur Bouland, Perlet était dans sa baignoire,--il entend parler dans le cabinet voisin et reconnaît la voix du docteur.
--Certainement, monsieur, disait le docteur.
--Mais, répondait l’interlocuteur,--j’ai beau me baigner, je ne maigris pas.--Je crois que je suis plus énorme encore qu’à mon arrivée.
--Ah! mais, monsieur, il faut de la persévérance, il faut du temps;--baignez-vous, et vous maigrirez.
Perlet se leva effrayé, jeta un regard sur lui-même.--Il lui sembla qu’il était maigri.--Il se précipita hors de son bain, et s’enfuit.
[GU] Un ancien administré de M. Romieu est venu le voir un de ces jours,--et il lui racontait ce qu’il avait vu à Paris.
--A propos, dit-il, j’ai été au Théâtre-Français.
--Et qu’avez-vous vu?
--Ma foi, une fort belle pièce;--ça peut bien durer de cinq quarts d’heure à une heure et demie.
--Mais quelle pièce?
--Je vous dis... une très-belle pièce, mais je ne sais plus le nom;--tout ce que je peux vous dire, c’est que mademoiselle Rachel _en_ joue.
--Qu’est-ce qu’on dit dans cette pièce?
--Je ne sais pas trop... je me rappelle seulement qu’il y a un vieux, au commencement, à qui on donne un soufflet.
--Ah! c’est le _Cid_.
--Oui, ça peut bien être ça... comment dites-vous? le _Cid_!--Pardon, avez-vous un morceau de papier, que j’écrive ça.--C--i--d--le _Cid_,--c’est bien ça.
[GU] L’éditeur d’une série d’ouvrages, sur divers sujets, a publié dans les journaux une annonce dans laquelle il proclame et les titres des ouvrages qu’il met en vente, et les noms des auteurs qui les ont composés;--ces noms sont au nombre de vingt ou vingt-cinq, et tous, moins un, sont écrits sans le M. dont on se sert pour les simples hommes.--Paul de Kock, Maurice Alhoy, Deyeux, Marco Saint Hilaire,--_monsieur_ de Balzac,--etc.
M. de Balzac est, du reste, accoutumé à de pareilles distinctions.--Je me rappelle qu’il y a une huitaine d’années l’éditeur Werdet, avec lequel je me trouvais en relations,--m’annonça que M. de Balzac lui faisait l’honneur de dîner chez lui,--et voulut bien m’inviter à prendre ma part du festin et du spectacle de ce célèbre écrivain;--j’acceptai volontiers, et je trouvai là, en outre, Jules Sandeau et Michel Masson, qui étaient de mes amis, et M. Paul de Kock, que je ne connaissais pas plus que je ne connaissais alors l’auteur de la _Vieille fille_ et d’_Eugénie Grandet_.
On était tous sur des chaises.--M. de Balzac seul, faute d’un trône, que probablement M. Werdet ne possédait pas dans son mobilier, était assis sur un fauteuil élevé--et mangeait dans un couvert de vermeil,--tandis que les autres n’avaient que des couverts d’argent. M. de Balzac ne manifesta ni le moindre étonnement ni le moindre embarras.
[GU] On lit dans le _Moniteur_:
«Dans le mois dernier, le ministre de la marine a alloué aux auteurs de DIVERS _actes de sauvetage_ des _gratifications_, montant en totalité à DEUX CENT QUARANTE FRANCS.»
Je l’ai déjà remarqué,--les hommes n’ont de respect, de vénération, que pour ceux qui leur font du mal.--Une croix d’honneur, je parle de celles qui sont bien gagnées, est le prix de quelques têtes fendues;--on accorde à celui qui en est porteur toutes sortes d’honneurs et de considération,--au contraire, celui qui sauve la vie d’un homme au péril de la sienne est traité avec un remarquable dédain.--On appelle son action--acte de _sauvetage_.--Cette formule s’applique également à celui qui repêche des barriques ou des morceaux de bois,--au courant de l’eau.
_Gratification_ est le terme dont on use à l’égard des expéditionnaires des bureaux dont on veut récompenser l’écriture propre et soignée; du reste, il en a toujours été ainsi.
Sous Louis XVI,--le pilote Boussard, de Dieppe, sauva seul huit hommes sur dix, qui périssaient sur un bâtiment naufragé.--On lui donna une pension de trois cents francs.
[GU] Il a été arrêté à l’Académie qu’on inviterait les académiciens à se rendre aux séances en costume.--Il y a bien longtemps que les _Guêpes_ ont provoqué cette mesure;--il est douteux qu’elles obtiennent le même succès auprès des députés.
[GU] Il y a à Paris, sur le boulevard, un petit théâtre qui fait d’excellentes affaires, sous la direction de M. Mourier: c’est le théâtre des Folies-Dramatiques.--Voici une économie que l’on n’aurait pas imaginée.--Les contrôleurs qui reçoivent les billets au commencement du spectacle sont des acteurs dont la présence est nécessaire ensuite sur ce théâtre.
L’autre jour,--M. Roger de Beauvoir--s’avisa de se présenter vers neuf heures;--il prit un billet au bureau et se présenta au contrôle, où il ne trouva qu’un énorme chien qui voulut le manger.
[GU] Le vieux prince T***, usé, contrefait, et ayant l’air d’être tombé sur la tête d’un troisième étage,--se promenait à pieds dans les Champs-Élysées, péniblement soutenu par un domestique;--il rencontra un de ses amis qui lui dit:
--Eh bien! que faites-vous de G***?
(Madame G*** est une maîtresse fort connue du prince en question.)
--Ma foi, mon cher, répond le prince en toussant,--son règne est passé, le cœur n’y est plus pour rien, il n’y a plus entre nous que l’amour physique.
[GU] On a essayé dernièrement de répandre le bruit que M. Victor Hugo avait éprouvé une attaque de folie.--Ce n’est pas la première édition de cette plaisanterie.
On se rappelle encore le bruit qui avait eu lieu à la première représentation du _Roi s’amuse_: on chanta la _Marseillaise_,--on hurla le _Chant du Départ_, on demanda deux ou trois têtes et plusieurs perruques.--Le lendemain, la pièce fut _défendue_.--M. Hugo fit un procès, et, dans le cours de ce procès, fut peu bienveillant pour M. d’Argout, qui n’a laissé au ministère d’autre souvenir que celui de son nez plus qu’humain, ce dont M. d’Argout conserve encore un vif ressentiment.
Plus tard, on représenta _Lucrèce Borgia_.--Le lendemain de la représentation, un grand nombre d’amis de M. Hugo vinrent le féliciter de son succès.--Au nombre des visiteurs était un jeune poëte,--fils d’un imprimeur et compositeur dans l’imprimerie de son père;--ledit père, qui est mort aujourd’hui, imprimait un journal ayant pour titre: le _Télégraphe des départements_.
Après être resté une heure chez M. Hugo, le jeune homme le quitta pour aller _composer_ le journal;--il se met à l’ouvrage; mais quel est son étonnement lorsque, dans la part de manuscrit qui lui est échue, il voit cette phrase:
«M. Victor Hugo vient d’être attaqué d’une folie furieuse; sa famille a dû le faire transporter à Charenton.»
Il laissa cette phrase sans la composer, et chargea le prote de l’avertir quand M. ***, rédacteur du journal et secrétaire de M. d’Argout, viendrait ce qu’on appelle corriger les épreuves.
En effet, ce monsieur arrive, il va le trouver et lui dit qu’il n’avait pas composé la phrase parce que le renseignement était faux, qu’il quittait M. Hugo à l’instant même, etc., etc.
M. *** lui répondit qu’il eût à garder ses avis pour quand on les lui demanderait, qu’il s’occupât de son ouvrage, et eût la bonté de ne pas se mêler du reste.
Le jeune homme s’y refuse et va trouver son père.
Le père répond majestueusement que cela ne le regarde pas; que, s’il lui fallait s’assurer de la vérité de ce que les journaux lui donnaient à imprimer, le papier sortirait souvent de chez lui plus blanc qu’il n’y était entré.
Enfin la nouvelle fut insérée et copiée les jours suivants par tous les journaux de départements.
Je l’ai déjà fait remarquer,--si on vous dit: «L’épicier du coin a battu sa femme,» vous direz: «En êtes-vous bien sûr?» Mais si l’on vous dit qu’un homme célèbre par son talent est devenu enragé et a mordu trois personnes, vous dites: «_Il paraît_ que le grand poëte un tel a mangé beaucoup de monde dans un accès d’hydrophobie.»--Il est si doux pour les envieux de rabaisser par quelque côté celui qui s’élève au-dessus d’eux,--qu’ils ne s’avisent jamais de prendre la moindre information: la chose n’aurait qu’à ne pas être vraie!
[GU] L’autre jour il me tomba sous les yeux un article de M. Delecluse, qui est chargé dans le _Journal des Débats_ de la critique d’art.
Je parcourus cet article et je vis avec chagrin que je ne me trouvais d’accord presque en rien dans mes jugements sur le Salon de cette année avec le révérend M. Delecluse.
L’article commençait par un grand éloge de M. Bidault, dont je vous ai signalé le tableau à propos de l’exposition de peinture,--et par une attaque violente contre la nature.
En effet, selon M. Delecluse, le plus grand tort des paysagistes, c’est de s’_asservir_ à l’imitation _servile_ de la nature;--ceux qui font le contraire et qui ne se _préoccupent_ pas trop de ladite nature ont, aux yeux de M. Delecluse, par cela même un _avantage unique_ et _un mérite inestimable_.
En effet--et je suis honteux de mon erreur,--il n’y a pas trop de dédain possible pour ces peintures timides et sans génie--qui s’asservissent ainsi à l’imitation de la nature au lieu de lutter avec elle, et d’inventer un autre soleil.--M. Delecluse n’est pas content de la nature: je ne sais s’il a à se plaindre d’elle, je n’ai jamais vu cet écrivain;--toujours est-il qu’il veut qu’on lui fasse mieux que cela.
[GU] Parlez-moi de M. Bidault--à la bonne heure--et de M. Victor Bertin, et de M. Édouard Bertin, et de M. Aligny.--Voilà des hommes! Croyez-vous qu’ils s’amusent à copier servilement un arbre--un de ces mauvais vieux arbres communs comme la nature, cette vieille radoteuse, en met partout?--Regardez les paysages de ces messieurs,--je veux mourir si j’ai jamais vu d’arbres comme les leurs--et les montagnes--et les hommes--et les chevaux--et la lumière,--voilà qui n’est pas copié servilement!--voilà qui est une création!--voilà qui n’appartient qu’à ces grands peintres! voilà où la nature n’a rien à réclamer!--Vous ne verrez pas là de ces chevaux vivants, souples, bondissant dans les prairies--de ces chevaux comme on en voit partout.--Fi donc!
Vous ne verrez pas des hommes ayant les bras attachés aux épaules--et la tête sur le cou.--C’est trop commun.
Vous ne verrez pas là de ces arbres qui balancent dans l’air leurs beaux panaches pleins d’oiseaux, pleins de chants et pleins d’amours--allons donc!--on ne voit que ça au mois de mai.
Vous ne verrez pas dans les tableaux de ces grands peintres selon le cœur de M. Delecluse cette lumière commune qui donne aux objets leurs couleurs diverses--fi donc! la lumière de M. Bidault est grise;--celle de M. E. Bertin est brune, chacun a la sienne.
Parlez-moi donc auprès de cela de rapins comme Brascassat, qui vous fait honteusement de l’herbe qu’un mouton viendrait brouter, et des moutons sur lesquels se jetterait un loup.
Parlez-moi de malheureux comme M. Wickemberg qui vous fait de la glace devant laquelle on a froid--et de vrais enfants comme vous en avez vu sur la place du Louvre avant d’entrer.
Et ce pauvre M. Béranger avec son lièvre et sa perdrix,--quelle misérable et servile imitation de la nature!--c’est à s’y méprendre;--et cet autre,--j’ose à peine le nommer, Meissonnier--avec son fumeur! Comment le jury admet-il de semblables choses au Salon?
[GU] Le jury se montre cependant tous les ans bien digne de comprendre et d’appliquer la théorie de M. Delecluse, belle et ravissante théorie! En effet, qu’est-ce que l’imitation de la nature dans le paysage?--c’est aussi méprisable que la ressemblance dans un portrait.
Ah! monsieur Delecluse,--vous venez de publier un roman qui s’appelle _Olympia_,--vite qu’on m’envoie _Olympia_,--que je lise _Olympia_! j’espère bien ne pas trouver là de ces serviles imitations de la nature,--de ces communes études du cœur humain;--au nom du ciel, que l’on m’envoie bien vite _Olympia_!
[GU] M. R*** vient, dit-on, de faire un riche héritage; sur ce, il a invité un certain nombre de ses anciens amis à un dîner au _Rocher de Cancale_.--Le choix du lieu,--la renommée gastronomique de l’amphitryon, sa nouvelle position financière,--tout avait alléché les amis;--mais quel ne fut pas leur triste étonnement quand ils virent que le festin se composait d’une soupe à l’oignon,--de veau aux carottes! Les figures se sont allongées,--et même, à un des bouts de la table, un des amis désappointés se mit à dire: «R*** a passé la première moitié de sa vie à cacher sa misère; il va passer la seconde moitié à cacher sa fortune.»--Heureusement que le vin de Champagne, qui fut servi à profusion, vint égayer la fin du dîner.
[GU] Quand on lit l’histoire avec un peu d’attention, on voit qu’elle se compose en général d’événements imprévus et impossibles,--que le plus hardi romancier n’oserait admettre dans ses livres.
S. M. Louis-Philippe est aujourd’hui roi des Français;--voici une petite anecdote que je trouve dans un bouquin de 1780, et qui constate à quel point cela paraissait impossible alors: «M. le duc de Chartres[D] étant allé, suivant l’usage, prendre les ordres du roi[E] au sujet de son intention d’instituer gouverneur de ses enfants[F] madame la comtesse de Genlis,--Sa Majesté a fait un moment de réflexion, puis a dit: «J’ai un dauphin[G]; Madame[H] pourrait être grosse.--Le comte d’Artois[I] a plusieurs princes[J], vous pouvez faire ce que vous voudrez.»
[GU] Voici, dans le même bouquin,--des phrases assez singulières:
«Les Parisiens, qui devraient s’indigner de se voir insensiblement constitués prisonniers et renverser cette muraille extravagante, ne font qu’en rire; elle leur sert de spectacle et de but de promenade; ils s’amusent à la voir croître par degrés.»
Remarquez qu’il ne s’agit ni des forts, ni de l’enceinte continue,--on veut parler de la muraille et des barrières de Paris, construites en 1780.
[GU] Le droit de visite, dont abuse si étrangement l’Angleterre et que tolère plus étrangement encore le gouvernement français,--est une question plus sérieuse qu’on ne pense.
J’ai été le premier à attaquer par le ridicule--les besoins que les journaux prêtaient au peuple,--la réforme électorale,--et autres marrons qu’on voulait lui faire tirer du feu;--mais ici ce n’est plus le cas de plaisanter:--le peuple français est orgueilleux,--cet orgueil est un arbre dont sortent deux branches:--l’une produit les vaudevilles,--où il écoute et applaudit avec fureur l’éloge de sa propre bravoure;--elle produit le rappel à l’ordre d’un député qui ose dire à la Chambre que les Français ont quelquefois été vaincus.
Mais l’autre donne pour fruits les traits d’héroïsme et de dévouement des guerres de la Révolution et de l’Empire,--et les belles actions qu’on a admirées dans les récentes campagnes d’Afrique.
C’est un arbre qu’il faut laisser debout.
Il ne faut pas attaquer les Français dans leur vanité.
Jusqu’au fond des boutiques et des campagnes, on voit des épiciers et des paysans humiliés, tristes, furieux,--des affaires du _Marabout_ et de la _Sénégambie_.
L’opposition au recensement était une sottise,--c’était du bruit pour du bruit;--mais dans l’affaire du droit de visite, l’orgueil national est blessé,--car, il faut le redire, c’est une lâcheté.