Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 22

Chapter 223,873 wordsPublic domain

Un autre auquel on achète la moitié d’un champ:

«Quelle terre je vous abandonne!--l’année dernière j’y ai récolté des pommes de terre grosses comme les deux poings;--dans la moitié qui me reste, il n’y a que de la _pierraille_.»

A entendre les propriétaires, on croirait qu’il n’y avait de fertilité dans le pays que précisément sur une longueur de huit mètres et sur une largeur de douze cents, et que tout le reste n’est que landes et steppes.

[GU] «Il s’est agité devant la chambre des requêtes une question d’une haute gravité pour le commerce de France.

«On sait avec _quelle avidité_ le commerce étranger contrefait les objets de notre fabrication, emprunte les marques, le nom des maisons les plus renommées de France dans les différents genres d’industrie.

»Quelques-uns de nos négociants ont pensé que le seul moyen de neutraliser les funestes effets de cette _déloyale rivalité_ était d’user de représailles envers le commerce étranger.

»C’est ainsi que la maison Guélaud, de Paris, avait vendu en France un article recherché de parfumerie, sous l’adresse de la maison Rewland, de Londres.

»Cette dernière maison s’adressa aux tribunaux français pour obtenir des dommages-intérêts, qui lui furent accordés, par arrêt de la Cour de Paris du 30 novembre 1840.

»Sur le pourvoi formé contre cet arrêt s’élevait la question, fort importante, de savoir si les fabricants étrangers peuvent poursuivre en France la contrefaçon de leur marque ou de leur nom.

»La Cour, sur la plaidoirie de Me Ledru-Rollin, au rapport de M. le conseiller Hervé, et sur les conclusions de M. l’avocat général Delangle, a admis le pourvoi.

»_C’est un succès pour le commerce français._»

Je trouve le succès assez joli.--Les succès de ce genre sont _prévus_ par les codes de tous les pays.

Mai 1842.

Le roi Louis-Philippe et le jardinier de Monceaux.--Un concurrent à M. Émile Marco de Saint-Hilaire.--Propos légers d’une _Dame_.--M. de Lamartine au château.--M. Aimé Martin et la reine d’Espagne.--Le sucre.--Les rues de Paris.--Les morts d’avril.--M. Boursault.--Le duc de Joinville.--Un costume complet.--M. Lacave-Laplagne et M. Royer-Collard.--Un bon livre.--Dialogue de M. d’Arlincourt.--Un vicaire général et un curé.--M. Surgis.--Éloge d’un tailleur.--M. Nodier et M. Flourens.--Les eaux.--M. Perlet.--M. Romieu et le _Cid_.--Un triomphe de M. de Balzac.--M. Roger de Beauvoir au contrôle des Folies-Dramatiques.--Un bruit sur M. Hugo.--De M. Delecluse.--Comme quoi il est brouillé avec la nature.--Un souvenir historique.--Opinion d’un journaliste de 1780 sur les fortifications de Paris.--Encore le droit de visite.--Une nouvelle muse.--Bévue d’une Académie.--Un homme qui a de l’huile à vendre.--Le premier mai.

On dit que le roi va vendre son jardin de Monceaux,--et qu’on y bâtira un nouveau quartier;--des maisons vont remplacer les arbres séculaires, et des rues pavées les belles pelouses du jardin dirigé par Schœne.--Je ne sais pourquoi cela m’attriste:--j’y suis allé plusieurs fois dans ma première jeunesse,--en mon avril,--comme disaient les vieux poëtes,--et je me rappelle les pensées et les rêves que j’ai portés dans les silencieuses allées de ce pauvre jardin;--il me semble que ces souvenirs, ces rêveries,--ces méditations--vont être, avec les chênes et les acacias,--débités en rondins et en fagots, et vendus au stère et à la voie.

J’ai prononcé le nom de Schœne,--je vais vous parler un peu de lui:--c’est un caractère remarquable,--un philosophe pratique,--un homme simple, bon et fier;--vous le connaîtrez mieux par deux ou trois petites anecdotes que par les phrases que je pourrais vous faire.

Schœne se lève le matin, revêt une veste de la plus grossière étoffe qui n’a pas changé de mode depuis vingt ans,--et allume sa pipe;--cette pipe ne s’éteint que le soir lorsque Schœne s’endort.

Il travaille avec ses garçons jardiniers, et réserve pour lui les travaux les plus durs, et ceux que l’on donne d’ordinaire au plus ignorant de ses ouvriers.

Un jour, le roi, visitant Monceaux, lui dit:

--Ah ça! Schœne, quel diable de tabac fumez-vous? les serres en sont infectées, c’est ce qui fait que la reine n’ose pas y entrer.

--C’est vrai, sire, répondit Schœne, mais cela ne peut pas être autrement,--_tout le monde sait_ que les plantes de serres sont exposées à un ennemi dangereux, qui est le puceron vert;--le seul moyen de les écarter est la fumée du tabac;--or, comme j’aime que mes plantes soient propres et non pas mangées par les pucerons,--je dois faire, dans les serres, des fumigations de tabac;--comme d’autre part j’aime beaucoup à fumer, je fais passer cette fumée par ma bouche,--les plantes ne s’en trouvent pas plus mal, et moi je m’en trouve mieux;--si cependant Votre Majesté ne veut pas que je fume dans son domaine de Monceaux, j’irai tous les jours fumer dehors, mais cela doublera ma dépense en tabac.

Le roi lui dit:

--Fumez où vous voudrez.

[GU] Un autre jour, un chien, ordinairement d’assez mauvais caractère, brisa sa chaîne et vint auprès de la reine, dont il lécha les souliers.--Le roi dit à Schœne:

--Votre chien est bien doux pour la reine.

--Oui, sire, répondit le jardinier, qui est Allemand et parle assez difficilement français; oui, il a des dispositions à la _servilitude_.

[GU] Le roi donna l’ordre de construire un énorme manége; l’architecte choisit pour cette construction précisément la partie du jardin où Schœne mettait sa magnifique collection d’œillets allemands et ses plantes de terre de bruyère, ses rhododendrums, ses magnalia, kalmia, azalea.

(A propos, on n’a pas encore trouvé l’azalea grimpant de M. de Balzac.)

On vint dire à Schœne,--de la part du roi,--d’arracher toutes ses plantes de terre de bruyère, de les placer ailleurs et d’en avoir le plus grand soin.

--Dites _de ma part_ au roi, répondit Schœne indigné, que les soins que je prendrai ne me fatigueront pas; j’arracherai tout,--et je f..... tout par-dessus le mur, dans la rue.--Dites encore au roi--que je veux partir et qu’il me fasse mon compte.

Depuis ce temps on n’a jamais revu à Monceaux d’œillets ni de plantes de terre de bruyère;--c’est une singularité que bien des promeneurs ont sans doute remarquée sans en deviner la raison.

Je ne sais si on rendit bien fidèlement au roi la réponse de Schœne; mais j’ignore si le roi répliqua.

Toujours est-il qu’à quelque temps de là le roi alla voir le manége qu’il avait fait faire.

Schœne, qui n’était pas consolé du sort de ses plantes, aperçut le roi et se sauva d’un autre côté. Le roi s’en aperçut et l’appela; mais Schœne feignit d’être fort occupé et ne répondit pas.--Le roi appela une seconde fois sans plus de succès; à la troisième il appela si fort, qu’il n’y avait pas moyen de ne pas entendre.--D’ailleurs Schœne était attendri de cette persévérance.--Il se retourna et dit brusquement:

--Qu’est-ce que vous me voulez, sire?

Le roi, qui n’ignorait pas la cause de sa mauvaise humeur,--voulut essayer de l’adoucir et lui dit:

--Ah ça! qu’est-ce qu’ils m’ont fait là? On dirait une église du temps de Louis XIII;--ce n’est pas ce que j’avais demandé.

--Si vous ne l’aviez pas ordonné, dit Schœne, on ne l’aurait pas fait.--Votre Majesté a perdu Monceaux avec cette affreuse baraque; elle en est bien le _maître_.

(Que dirait donc Schœne, bon Dieu! s’il voyait la galerie de bois pendue et accrochée comme un garde-manger de bonne femme, contre une galerie du Louvre?)

Cette fois cependant on causa et on se raccommoda. Lorsque Louis-Philippe était encore duc d’Orléans, longtemps avant les anecdotes que je viens de vous raconter, on avait beaucoup tourmenté Schœne pour qu’il portât la livrée du prince;--il refusa positivement.--Quand le duc d’Orléans fut roi de France,--un jour qu’il se promenait à Monceaux, il dit à Schœne:

--Schœne, vous n’avez pas voulu porter la livrée du duc d’Orléans, porterez-vous celle du roi des Français?

--Pas davantage, sire, je ne suis pas domestique, je suis jardinier;--_vous seriez empereur_, que ce serait la même chose:--j’aime mieux m’en aller.

Le roi rend justice à Schœne et l’aime beaucoup;--il a défendu qu’on lui fît jamais aucune plainte contre son favori.

[GU] J’avertis--M. E. Marco--de Saint-Hilaire--qu’il y a dans la commune que j’habite un pêcheur qui lui fait une assez sérieuse concurrence.--Voici un _souvenir intime de l’Empire_--qu’il m’a conté l’autre jour, et qui ne le cède en rien à ceux de l’_ancien page du palais_:

--Eh bien, maître Vincent, lui dis-je, avons-nous quelque chose ce matin?

--Un peu de _bouquet_, me dit-il.

--Le vendez-vous bien?

--Mais, oui;--deux sous chaque.

--C’est bien payé.

--J’en ai vendu plus cher que ça.--C’était du temps de l’empereur;--je revenais de mon parc,--et l’empereur montait voir les phares avec toute l’armée et plusieurs officiers.

Comme je passais près de lui avec mes _lanets_ et mes _candelettes_ sur une épaule et une manne de bouquets sur l’autre,--quelques généraux s’arrêtèrent pour voir ce que je portais; l’empereur revint au galop pour voir ce que regardaient ses maréchaux.

--S.... n.. de D....--me dit-il,--qu’est-ce que tu portes là?

--Votre Majesté,--que je lui répondis--en ôtant mon chapeau,--c’est du _bouquet_ que par le Nord ils appellent _selicoque_.

--S.... n.. de D...,--répliqua l’empereur;--voilà de beau bouquet,--porte-le à mon hôtel.

Il remit son cheval au galop et alla voir les phares.

Moi, j’allai le soir à l’hôtel,--où l’empereur me fit donner quatre sous pour chaque _bouquet_, avec beaucoup de viande.

[GU] Le S.... n.. de D...,--que prête maître Vincent à l’empereur,--sera peut-être révoqué en doute par M. Émile Marco. Je lui avouerai--que ce pourrait bien être un agrément qu’ajoutent volontiers au récit les gens de la localité.

Il y a un jardinier que je vais voir quelquefois et qui a de fort belles plantes; dernièrement,--je lui _marchandais_ un _delphinium azureum_:

--Il est fort beau,--disais-je.

--J’en avais deux pareils,--répondit-il,--mais madame *** (je ne mets pas le nom, qui est fort connu), madame *** est venue l’autre jour, et m’a dit:

--Ah, sacredieu!--il faut que vous me vendiez un de vos delphiniums.

[GU] Chapelain était, sous Louis XIV,

Le mieux renté de tous les beaux esprits,

de même le roi Louis-Philippe ne reconnaît d’écrivain moderne que M. Casimir Delavigne.--Sa Majesté pousse si loin ce dédain pour la littérature contemporaine, que, dans un dîner où se trouvait invité M. de Lamartine _comme député de Mâcon_, le roi fit semblant d’ignorer qu’il eût jamais écrit, lui parla de choses indifférentes,--mais ne prononça pas un mot qui eût trait à la littérature ni à la poésie.

[GU] On cite un mot assez singulier de la reine Christine.--Quelques-uns disent que c’est fort spirituel; d’autres, que c’est fort naïf.--M. Aimé Martin, admis à la faveur de lui être présenté, lui offrit obligeamment ses ouvrages: «Merci, monsieur, dit-elle; je ne veux pas vous en priver.»

[GU] A propos des phares--dont je parlais tout à l’heure,--quelqu’un que je ne nommerai pas, mais qui ne demeure pas loin de là, avait pris à la fois un cheval et un domestique.--Il s’ensuivait que le domestique avait un cheval, et que le cheval avait un domestique; mais lui n’avait ni domestique ni cheval.

Un jour, le cheval et le domestique disparurent pendant quatre heures. Au retour, le maître, fâché, demanda au domestique:

--Ah ça! qu’as-tu fait et d’où viens-tu?

--Monsieur, répondit tranquillement celui-ci, cette pauvre bête... je l’ai menée voir les phares.

[GU] Voici un résumé plus curieux qu’il n’en a l’air:

Sous le règne de Henri IV, le sucre se vendait à l’once chez les apothicaires. En 1700, la consommation du sucre s’éleva, en France, à un million de kilogrammes.--La population était alors de seize millions d’hommes.--Cela faisait pour l’année, par personne, à peu près deux onces.--En 1815, on en consomma seize millions de kilogrammes.--Et, en 1841, cette consommation s’est élevée à plus de cent millions de kilogrammes.

Ceci peut donner le secret des embarras de la position actuelle.--Le sucre n’est pas la seule friandise dont l’usage se soit ainsi répandu.--Tout le monde veut être quelque chose dans l’État, comme tout le monde veut manger du sucre.

Il faut, à chaque période politique, trouver moyen de multiplier les parts de bonbons;--les anciennes grosses parts en sont fort diminuées.--Ceux qui les possédaient autrefois se contentent aujourd’hui d’avoir de gros cornets dans lesquels il n’y a presque rien; on les a vidés pour faire de petites parts à presque tout le monde.

En effet, il n’est aujourd’hui presque personne qui n’ait, sous un titre quelconque,--un petit morceau du sucre du pouvoir,--député,--électeur,--juré,--garde national,--membre de tel ou tel conseil,--de tel ou tel comité,--rédacteur de tel ou tel journal, etc.

Eh bien! il y a encore des gens qui n’ont pas leur part et qui crient,--qui demandent une réforme électorale;--ceux qui ont les grosses parts, tirées du cornet de la puissance royale,--ont peur qu’on ne tire de leur cornet pour faire de nouvelles petites parts:--comment faire?

On a déjà usé, en fait de pouvoir, de tous les expédients dont on a usé en fait de sucre pour égaliser la production et la consommation;--on a imaginé des équivalents au sucre de betteraves, au sucre brut,--à la cassonade et à la mélasse.

Mais tout le monde veut du sucre blanc;--mais tout le monde en veut beaucoup:--les nouveaux cornets se ferment avec frénésie, le cornet royal est vide ou peu s’en faut.

Comment faire?

[GU] J’avais remarqué déjà la négligence de l’autorité qui permet au monsieur chargé d’inscrire les noms des rues de Paris aux coins d’icelles, de retrancher certains _de_ au bénéfice probablement des opinions politiques dudit monsieur peintre en lettres;--j’ai cité, je crois, la _rue Rohan_, la _rue Grammont_ et quelques autres;--mais on m’a fait observer que cette suppression, loin d’être blâmable, provenait au contraire d’un louable sentiment d’économie de la part des administrateurs des deniers publics.--On sait, en effet, que ces inscriptions se payent à tant la lettre,--et que toutes celles qu’on peut retrancher sont un bénéfice net pour l’État.

Je m’étais expliqué de même la désignation d’_avenue Gabrielle_ donnée à cette allée des Champs-Élysées, dédiée jadis par la duchesse de Berry à la belle Gabrielle d’Estrées,--qui, certes, n’avait rien en son temps de l’existence incorporelle des archanges.

Mais je ne peux plus appliquer la même excuse à une transposition de lettres sans bénéfice, comme celle qu’on a fait subir sur l’arc de l’Étoile au glorieux nom d’Eckmuhl,--que l’on a écrit _Eckmulh_,--mais heureusement à une hauteur inaccessible à l’œil nu.

Mais comment expliquer surtout qu’on ait fait présent d’une lettre à l’historique famille de Beauvau, et que l’on ait écrit place _Beauveau_;--passe encore si l’on avait écrit _Bovo_,--l’économie justifiait la hardiesse;--mais _Beauveau_,--cette lettre n’a rien d’agréable et coûte de l’argent.

Je soumets cette nouvelle observation comme la première, et avec le même respect, à l’autorité compétente.

[GU] Le mois d’avril, qui vient de finir, a vu mourir M. le ministre des finances Humann; M. le maréchal Moncey; M. le maréchal Clauzel; M. le général Castex; M. le général Heymès; M. Bertin de Vaux, pair de France; M. de Rigny, conseiller d’État; M. le comte de Mesnard, premier écuyer de la duchesse de Berry; M. Bouilly, doyen des auteurs dramatiques; M. l’abbé Boyer, directeur du séminaire Saint-Sulpice; M. Aguado, marquis de las Marismas, M. Boursault, membre de la Convention; M. le comte de Sesmaisons; madame la baronne Virginie de Gazan, fille de Bernardin de Saint-Pierre; madame la comtesse de Balby; madame la marquise de Boisgelin; madame la comtesse de Sallaberry; madame Wanlerberghe, mère de madame Jacqueminot et grand’mère de madame Duchâtel; M. de Lur Saluces, ancien député; M. Beaupré, ancien danseur de l’Opéra; M. Wilhem, inspecteur des écoles de chant; Antonio Espartero, frère du régent d’Espagne, etc., etc.

Je ne cite que les personnages très-connus.

En général, on ne se rend pas bien compte de la mort même ou plutôt surtout de la sienne.--J’ai vu mourir, ces jours derniers, une pauvre fille qui souffrait beaucoup et qui disait: _je serai bien contente_ quand ça sera fini.»

Je lis en même temps,--dans le testament du roi Gústave de Suède, mort il y a cinquante ans: «Si quelque auteur veut écrire des anecdotes concernant l’histoire de mon règne, _je le verrai avec plaisir_.»

[GU] Un jour du printemps dernier, comme j’allais à Versailles déjeuner avec quelques amis, je pris place dans un waggon du chemin de fer.--Assis à côté de moi, se trouvait un vieillard d’une belle figure avec de longs cheveux blancs,--coiffé d’une toque de velours noir et vêtu d’une douillette violette,--un domestique était en face de nous et tenait sur ses genoux une petite plante que mon voisin ne quittait pas des yeux;--bientôt même, craignant quelque maladresse, il la prit et la garda entre ses mains.

--Vous avez là, lui dis-je, un rhododendron qui n’est pas encore dans le commerce.

--C’est vrai, me répondit le vieillard; est-ce que vous êtes jardinier?

--Un peu, lui dis-je.

Notre connaissance se trouva faite.--Nous regardâmes ensemble les cerisiers qui étaient encore en fleurs sur la route. Comme nous étions près d’arriver, il me dit:

--J’ai de beaux rhododendrons en fleurs,--voulez-vous les venir voir?

--Volontiers, repris-je?

Je lui offris le bras pour descendre du waggon.

--Je vous remercie de votre politesse, me dit-il, mais je n’en ai pas encore besoin.

En effet, il était leste et dispos;--il remit le petit rhododendron au domestique, nous prîmes une sorte de fiacre dont le cocher le connaissait sans doute, car il ne demanda pas où il fallait le conduire.--Au bout d’un quart d’heure, on nous descendit devant une fort jolie maison;--je dis au cocher de m’attendre, et j’entrai avec l’inconnu dans un magnifique jardin.--Nous nous mîmes alors à parcourir de grandes et nombreuses serres remplies de plantes précieuses et parfaitement soignées;--chemin faisant, nous parlions de fleurs;--quelquefois il me racontait une anecdote curieuse de la Révolution.--Toujours est-il qu’il vint un moment où il me dit:

--Il est tard, voulez-vous déjeuner avec moi?

--Non,--répondis-je,--car vous me rappelez en ce moment--que l’on m’attend pour déjeuner depuis plus de deux heures--et que je suis sans doute l’homme le plus maudit du monde.

--Eh bien! me dit-il, venez me voir rue Blanche, à Paris,--nous reparlerons des fleurs, et, puisque vous avez un jardin,--je vous ferai quelques cadeaux;--je m’appelle Boursault.

Je le saluai et lui donnai ma carte.

--Oh bien! dit-il en la lisant, cela se trouve bien, je suis abonné aux _Guêpes_ et j’avais envie de vous connaître.

Je ne l’ai jamais revu--depuis ce temps. J’ai si peu resté en place, que je n’ai pas trouvé le moment de lui faire ma visite. Il est au nombre des morts du mois d’avril.

[GU] Lors d’un des derniers retours du duc de Joinville,--sa sœur, la princesse Clémentine, lui fit de vifs reproches de n’avoir pas rapporté quelque costume de femme des pays qu’il avait visités.

--J’aurais aimé,--dit-elle,--à en essayer un.

--Rien n’est plus facile,--ma sœur,--répondit le jeune prince,--car vos reproches sont injustes, et j’ai précisément acheté le costume _complet_ d’une reine sauvage,--qui était à peu près de votre taille.

--Voyons-le.

--Je vous le ferai apporter demain.

Le lendemain,--le prince arrive et dit à sa sœur:

--Je n’ai pas oublié ma promesse,--me voici!

--Et le costume?

Le duc de Joinville, sans répondre,--tire de sa poche un collier fort bizarre formé d’un rang de graines rouges mêlées de morceaux de verre bleu.

La princesse Clémentine le regarde avec attention, le trouve assez joli malgré sa simplicité,--puis le place sur un meuble et attend.

Mais le prince s’occupe à regarder un tableau.

--Mais, Joinville, lui dit-elle,--à quoi pensez-vous?

--Pourquoi cette question, ma sœur?

--C’est parce que vous savez bien que j’attends.

--Et qu’attendez-vous?

--Le costume.

--Est-ce que je ne vous ai pas donné...

--Un collier.

--Eh bien?

--Eh bien! j’attends le reste.

--Mais il n’y a pas de reste.

--Comment?

--Je vous jure que c’est le costume complet,--et que la reine dont je vous parle ne portait rien de plus.

[GU] M. Humann--mort, on a mis à sa place M. Lacave-Laplagne.--M. Royer-Collard, en apprenant cette nomination,--a parodié un mot connu, et a dit: «Il n’y a rien de changé, ce n’est qu’un gascon de plus.»

[GU] Je vous ai quelquefois parlé de la quatrième page des journaux,--vous savez, celle où on met tout ce qu’on veut, cette sorte de mur où on affiche librement--et contre lequel il n’est défendu de déposer quoi que ce soit.--Eh bien!--le _Journal des Débats_ a, le 10 avril dernier, admis,--en gros caractères,--une annonce dont je n’oserais à aucun prix écrire ici le premier mot. (Voir le _Journal des Débats_ dudit jour.)

[GU] Un autre journal a imaginé une forme assez heureuse de critique pour les ouvrages modernes.

«AVIS IMPORTANT.--Au milieu de cette inondation de livres de tous genres, dont beaucoup sont inutiles ou dangereux, il est de la dernière importance d’en signaler un qui mérite les plus grands éloges et qui intéresse au plus haut degré une immense quantité de personnes.

»Les auteurs, hommes du métier, sans aucun charlatanisme, avec une conscience et une modestie qui _devraient faire la règle de tous les écrivains_, enseignent dans cet ouvrage si éminemment utile:

»A obtenir à la fonte du suif en rame une plus grande quantité de suif que par l’ancien procédé.»

En effet, qu’apprend-on dans nos romans?--lisez-en tant que vous voudrez,--Balzac, Hugo, Dumas, madame Sand,--que saurez-vous après cela? vous y brûlerez quelques bougies,--mais vous n’en ferez pas mieux une chandelle.

[GU] On lit dans un nouveau roman de M. d’Arlincourt, un roman inutile comme nous disions tout à l’heure,--un dialogue qui rappelle celui de l’ancien mélodrame dans ses beaux jours.

--Un meurtre!!!

--Il a été mérité!

--Un prêtre!!

--Il n’en avait que l’habit.

--Lui! pas plus ministre du ciel...

--Que je ne suis religieux.

Dans ce genre de dialogue, il faut qu’il y ait eu plusieurs répétitions et que celui qui parle le premier sache parfaitement ce que lui répondra son interlocuteur.

Car jamais un homme ne s’aviserait de dire: «Lui! pas plus ministre du ciel...» si on ne lui a promis par les plus grands serments et sous les plus certaines garanties d’ajouter immédiatement: «Que je ne suis religieux;» sans cela la phrase serait absurde.

[GU] L’autre jour, dans un procès en adultère, deux avocats dont je regrette de ne pas savoir le nom, ont donné un nouvel exemple de l’audace de ces messieurs.

Il s’agissait d’un escalier et du nombre de marches dont il est composé:--l’un l’évaluait à trente et l’autre à quatre-vingt-deux.--Tous deux ont affirmé les avoir comptées.

[GU] Il existe dans la hiérarchie ecclésiastique de grands abus à l’encontre des _petits_, c’est-à-dire des curés et des pauvres desservants de campagne,--de la part de messeigneurs les évêques, et surtout,--comme cela ne manque jamais,--de la part des grandeurs subalternes, c’est-à-dire de M.M les vicaires généraux;--une guêpe est spécialement chargée en ce moment--de recueillir sur les tracasseries subies par ces pauvres curés, sur ces fleurs amères de leur vie,--quelque chose qui ressemblera moins au miel qu’à l’absinthe.

En attendant mieux, voici un fait récent--qui ne manque pas d’une certaine bouffonnerie.

Le desservant d’une pauvre commune qui ressort de l’archevêché de Rouen--s’est vu brusquement suspendu de ses fonctions,--sans qu’on lui en fît connaître la cause.