Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 19

Chapter 193,809 wordsPublic domain

Oh! oh! monsieur Ducos, les médecins! votre proposition est donc bien malade! les avocats,--n’en avez-vous donc pas assez à la Chambre, bon Dieu! et qu’en voulez-vous faire? ou plutôt, que voulez-vous qu’ils fassent de vous et de nous?

M. Ducos ne fait pas semblant d’entendre ce lazzi d’un goût médiocre, et il continue:

«Les citoyens qui ont assez de lumières pour décider, comme jurés, de la vie, de la fortune et de l’honneur de leurs compatriotes, n’en ont-ils pas assez?.....»

Pardon, monsieur Ducos, et qui vous dit qu’ils en ont assez pour décider de l’honneur et de la vie de leurs compatriotes?

Et d’ailleurs, l’intelligence, reconnue seulement dans certaines professions, n’est-ce pas encore un mensonge, et un faux semblant, et un privilége absurde?

Prenez garde à votre édifice de gouvernement représentatif; il est,--comme disent les maçons, _soufflé_;--n’y mettez pas trop la truelle pour le réparer, parce qu’il tombera sur vous.

Les institutions politiques sont comme les vieux chênes,--elles se creusent au dedans, et il vient un moment où elles ont encore la forme, l’écorce et l’apparence, un moment où elles sont debout,--et où il ne faut pas grand’chose pour les abattre.

[GU] Si vous vouliez appeler réellement l’intelligence au pouvoir,--il ne faudrait pas seulement que les hommes intelligents fussent électeurs, il faudrait qu’ils fussent _éligibles_, et qu’ils le fussent seuls.--Je viens de vous dire ce que vous auriez d’impossibilités dans l’application.

[GU] A. M. GUIZOT.--M. Guizot a dit dans le débat relatif à la proposition Ducos: «Ce n’est pas un besoin réel du pays de se mêler ainsi aux affaires publiques, c’est une certaine _démangeaison_, une _maladie de la peau_.» L’histoire naturelle devra à M. Guizot la découverte de l’_acarus_ de l’ambition,--qu’elle rangera à la suite de l’_acarus_ de la gale.

M. de Lamartine, qui soutenait l’adjonction des capacités, parce qu’en effet il n’y a pas, en théorie, d’objection possible,--a trouvé peu parlementaire cette façon de dire à ses adversaires: Vous êtes des galeux, grattez-vous les uns les autres et laissez-nous tranquilles;» et il a dit en parlant de M. Guizot: «Je ne répéterai pas l’expression dont s’est servi M. le ministre.»

Je répondrai, moi, à M. Guizot: «Monsieur, vous avez parfaitement raison, c’est une démangeaison qu’ont aujourd’hui toutes les classes de la société;--mais vous l’avez eue aussi cette démangeaison, et vous vous êtes fait gratter par ces mêmes gens qui veulent que vous les grattiez aujourd’hui qu’ils ont gagné votre _acarus_ en vous grattant.»

Sérieusement,--si les gens ont cette démangeaison, c’est vous autres, aujourd’hui au pouvoir, qui la leur avez donnée en les chatouillant pendant quinze ans.

[GU] L’élection de M. Ballanche a présenté un singulier hasard; les candidats étaient M. Ballanche, M. de Vigny, M. Vatout, M. Patin. M. de Barante a tiré les noms de l’urne, et ils sortis dans l’ordre que voici:

M. Ballanche. M. de Vigny. M. Vatout. M. Patin. M. Ballanche. M. Ballanche. M. de Vigny. M. de Vigny. M. Vatout. M. Vatout. M. Patin, etc., etc.

[GU] Voici une affaire qui fait bien du bruit à la Chambre et dans les journaux, et qui me paraît la plus simple du monde.

Il s’agit du droit mutuel que s’accorderaient la France et l’Angleterre,--pour les croiseurs des deux nations, de visiter les vaisseaux de l’une et de l’autre.

Cette convention a pour prétexte d’empêcher la traite des nègres.

1º On n’empêchera pas la traite tant qu’on n’aura pas aboli l’esclavage,--et ceci n’est pas une petite question,--si ce n’est pour les philanthropes qui ne voient aucune difficulté à affranchir les nègres _des autres_. Le prix des esclaves augmente au moins à proportion des risques.

2º Si la France ne fait pas la traite,--c’est qu’elle ne veut pas la faire;--elle n’a pas besoin que l’Angleterre l’aide à faire la police de ses vaisseaux.

3º Permettre la visite, c’est admettre que la France ne fait pas la traite parce que l’Angleterre ne le veut pas.

4º Ce serait tout simplement une lâcheté.

[GU] On lit dans les journaux:

«Le ministre de la marine a alloué aux auteurs de divers faits de sauvetage, des gratifications montant, _en totalité!_ à _neuf cents_ francs.

Le pouvoir ne veut pas ôter à la vertu et au courage le mérite du désintéressement.

La totalité de ces récompenses serait loin de satisfaire la plus modérée des corruptions pendant trois mois.

[GU] Notre âge aura dans l’histoire un éclat tout particulier. A toutes les époques on a dit et fait des sottises;--mais le temps et l’oubli en effaçaient le plus grand nombre. Aujourd’hui, on écrit, on imprime, on enregistre tout, et ceux qui viendront après nous nous prendront pour une génération d’insensés.

[GU] L’ambassade de M. de Salvandy a duré _une semaine_; à son retour, il parut à la Chambre.--La première personne qu’il rencontra fut M. de Lamartine. M. de Lamartine va à lui: «Ah! vous voilà, mon cher Salvandy! comment allez-vous?»

M. de Salvandy s’apprête à répondre agréablement. M. de Lamartine, qui est la politesse et l’aménité même, l’interrompt cependant et lui dit d’un air distrait: «Eh bien! avez-vous fait un bon voyage... _physiquement_?»

_Physiquement_ voulait si bien dire: Bien entendu, qu’en homme bien élevé je ne vous parle pas de votre voyage sous le rapport politique,--que M. de Salvandy en fut un moment embarrassé; et M. de Lamartine, voyant son embarras,--était prêt d’en avoir plus que lui.

[GU] D’où venez-vous, Grimalkin, et dans quelle fleur déjà ouverte vous êtes-vous vautrée que vous m’arrivez toute jaune de _pollen_?

Il n’y a au jardin que des primevères,--des violettes et des perce-neige, et le colicothus.

Ah! je devine;--j’ai vu en me promenant tout à l’heure les noisetiers qui sont déjà couverts de leurs fleurs mâles et femelles;--les fleurs femelles sont un petit pinceau du plus beau pourpre, les fleurs mâles semblent des chenilles couvertes d’une poussière jaune.--Vous venez des coudriers.--Pourquoi paraissez-vous si pressée?

--Maître,--dit Grimalkin,--c’est que j’ai quelque chose à dire sur les Tuileries.

Voici ce que m’a rapporté _Grimalkin_:

«Le jardin des Tuileries est un jardin royal; comment se fait-il qu’on y paye les chaises; ne serait-il pas convenable qu’on pût s’y asseoir gratuitement?--Est-il royal de donner à bail,--à des vieilles femmes à châles bruns,--les chaises du jardin des Tuileries,--et le roi doit-il tirer un bénéfice des gens qu’il laisse entrer chez lui?

«Les bancs de pierre et de bois,--qui du reste sont fort rares,--ne sont occupés que par les bonnes d’enfants,--parce que s’asseoir sur un banc gratuit,--quand il y a des chaises qui se payent,--c’est avouer qu’on n’a pas deux sous ou qu’on les destine à un autre usage.»

--Grimalkin,--vous avez raison;--retournez à vos noisetiers.

[GU] On m’écrit: «Monsieur, je vois, dans vos _Guêpes_ du mois dernier, que le duc d’Orléans n’a remis que deux cents francs pour être partagés entre les veuves des malheureux Layec et Hervé, victimes de leur noble dévouement lors du naufrage dans la Méditerranée du brick la _Picardie_.--Ajoutez, monsieur, que le roi a envoyé quatre mille cinq cents francs.»

Allons, allons,--cela me rend un peu plus indulgent pour les chaises du jardin des Tuileries.--Néanmoins, mon observation subsiste.

[GU] A la bataille de Waterloo, vers la fin de la journée, un régiment français fut forcé de mettre bas les armes. Un officier, nommé Bonnardin, fut comme les autres emmené au bivac,--ou plutôt emporté, car il était grièvement blessé et évanoui.--En reprenant ses sens, il se trouva comme de raison complètement dépouillé; mais ce qui le mit au désespoir, ce fut de voir qu’une croix, qui lui avait été donnée par l’empereur à Wagram, était devenue la proie des lanciers anglais.--Il s’adressa à un officier, et le supplia, les larmes aux yeux, de la lui faire restituer. L’officier prit son nom et lui donna sa parole de gentilhomme qu’il ferait toutes les recherches nécessaires.

Le pauvre Bonnardin alla comme tant d’autres souffrir sur les pontons; puis, à la paix, il rentra en France.--Mais, quoiqu’il n’eût plus que quelques années de service à faire pour obtenir sa retraite, il refusa de prendre du service sous les Bourbons.

Lorsqu’en 1830--il revit le drapeau tricolore, il pensa à gagner sa retraite;--quelques affaires, un voyage, une maladie, retardèrent ce projet de plusieurs années; enfin, il y a un an,--il entra comme capitaine dans un régiment (le 41e, je crois). Il n’y avait que peu de temps qu’il avait repris son ancien métier, lorsqu’il reçut de Londres une lettre ainsi conçue:

«Monsieur, il y a vingt-trois ans que j’achète tous les ans et que je lis avec la plus complète attention l’_Annuaire militaire de France_--pour y découvrir le nom de Bonnardin.--Êtes-vous le Bonnardin auquel un officier anglais fit une promesse solennelle après la bataille de Waterloo? Si c’est vous, faites-le-moi savoir et donnez-m’en la preuve: il y a vingt-trois ans que je suis en mesure de remplir ma promesse;--si ce n’est pas vous, je me remettrai à lire l’_Annuaire_.»

Le bon capitaine répond en toute hâte, et quelques jours après reçoit par l’ambassade anglaise--le don regretté de l’empereur Napoléon.

[GU] LES SAVANTS SOUS LA HAUTE SURVEILLANCE DES GUÊPES.--En général, je ne suis pas partisan de l’embaumement mis à la portée de tout le monde.--Si l’on réfléchit que sur la surface de la terre il _meurt un homme par seconde_, c’est-à-dire à chaque battement de pouls; si l’on songe que cette terre, sur laquelle nous vivons, est tout entière formée de la poussière humaine,--il deviendrait vite difficile de savoir où mettre les morts,--ou du moins où mettre les vivants, qui, eux, ne sont pas embaumés.

A quoi a-t-il servi à cinq _pharaons_ d’Égypte, un peu avariés, du musée Charles X, d’avoir été embaumés en leur temps?--Ils ont été jetés sur la place du Louvre à la révolution de 1830, et ensuite enterrés sous la colonne comme héros de Juillet.

[GU] Les enfants conserveraient leur père.--Très-bien.--Les petits-enfants conserveraient leur père et leur grand-père,--mais la troisième génération serait encombrée.--Les administrations des cimetières n’accepteraient pas les morts embaumés aux fosses communes,--parce que le temps pendant lequel ils doivent occuper la terre,--qui ne leur est que louée, est prévu;--le temps après lequel ils doivent avoir divisé leurs molécules entre les éléments entre en ligne de compte:--les cimetières seraient trop petits.

[GU] D’ailleurs, pour les idées pieuses attachées à la mort de ceux que l’on a aimés,--tant que le corps garde la forme, l’imagination ne voit qu’un cadavre sous la terre;--quand il n’en reste plus rien,--elle songe à une âme dans le ciel.

Aussi les anciens avaient-ils bien raison de brûler leurs morts.--Il n’y avait pas dans un sentiment pieux un mélange de dégoût dont on ne peut se défendre--pour un mort enterré.

Mais voici quelque chose de plus dangereux.--On lit dans un journal de Nantes, du 16 février:

»Jeudi dernier, 12 février, M. Cornillier a fait une expérience publique du procédé Gannal. MM. le commissaire général et le directeur des subsistances de la marine, le directeur et l’inspecteur des douanes, le sous-intendant militaire, plusieurs de MM. les membres de la chambre de commerce et M. Guépin, docteur-médecin, étaient présents.

«M. Cornillier leur a montré du mouton conservé depuis deux mois, qui avait l’aspect de viande fraîche.»

Je déclare qu’à compter de ce jour--je perds toute confiance à l’égard de la viande. A quelles côtelettes se fier, bon Dieu!--Un homme de trente ans ne sera pas assuré contre la chance de manger un bifteck plus âgé que lui,--ou recevra en héritage un pot-au-feu octogénaire et patrimonial,--resté de père en fils dans la famille;--les gigots seront des momies, et nous aurons, au lieu de côtelettes panées, des côtelettes empaillées.

Horace dit à Mécènes: «Nous boirons d’un vin mis en pot--le jour où le peuple salua par trois fois Mécènes, chevalier, à son entrée au théâtre.»

Dans vingt ans d’ici, un poëte de ceux qui _tettent_ aujourd’hui, écrira, non pas à M. Mécènes,--les Mécènes aujourd’hui coûtent trop cher et minent les poëtes,--mais à un simple ami: «Viens manger des côtelettes d’un mouton tué le jour où M. Pasquier fut élu membre de l’Académie française.»

[GU] Je m’élève contre l’embaumement de la viande de la boucherie.--Les bœufs de Poissy ne doivent pas être traités comme le bœuf _Apis_, parce que celui-là on ne le mangeait pas. Et puis, à force d’embaumer et d’empailler tout le monde,--les pharaons, les doyens, les bourgeois, les moutons, les gardes nationaux,--il se mettra dans la boucherie une confusion fâcheuse.--Je ne veux pas être exposé à manger un jour, au café de Paris, M. Gannal au beurre d’anchois.

[GU] J’ai donné place de si bonne grâce aux réclamations, qu’on ne me saura pas mauvais gré d’en faire une moi-même,--et je l’adresse à M. Émile de Girardin, qui, j’en suis convaincu, aura la loyauté de la mettre dans la _Presse_,--autrement ce serait imiter ce prédicateur, qui, voulant réfuter les doctrines de Rousseau, adressait ses objections foudroyantes à son propre bonnet placé sur le bord de sa chaire,--sommait ledit bonnet de répondre;--et après quelques instants, disait: «Tu ne réponds pas, philosophe de Genève, donc tu es convaincu sur ce point.--Passons à un autre.»

«Monsieur, je lis dans un des derniers numéros de la _Presse_, après quelques lignes où il est question de moi:

«Si nous citons ici le nom de M. Alphonse Karr, c’est que, contrairement, cette fois, à son habitude, il a insisté avec plus d’esprit que de bon sens, dans plusieurs numéros des _Guêpes_, sur la nécessité d’obliger les auteurs à signer leurs articles, comme la _meilleure base_ qu’on pût donner à une nouvelle loi sur la presse.»

«Je vous remercie d’abord, monsieur, d’avoir bien voulu mentionner mon opinion dans un article où vous passez en revue celle des publicistes les plus distingués,--même quand vous ne faites paraître la mienne que pour déclarer qu’elle n’a pas le sens commun.

»Je n’appellerais pas de ce jugement, monsieur, car je sais que, pour les hommes même les plus sincères, «il a tort,» veut dire «il ne pense pas comme moi;»--«il a raison» signifie «il est de mon avis;»--nous sommes les antipodes des Chinois comme ils sont les nôtres.

»Mais l’opinion que vous me prêtez n’est nullement exprimée dans les _Guêpes_;--voici le résumé de celle que j’y ai émise en diverses circonstances.

»J’ai dit aux hommes du pouvoir:

»Il n’y a pas de loi sur la presse qu’on ne puisse éluder et qu’on n’élude.--Chaque loi répressive est le barreau d’une cage; quelque serrés que soient les barreaux, il y a toujours un espace entre eux, et la pensée, plus mince et plus ténue que la vapeur, passe aisément entre deux.--Osez-vous supprimer la liberté de la presse? c’est-à-dire fermer la cage par un mur au lieu de la fermer par des barreaux; c’est un coup qui peut se jouer, mais l’enjeu en est cher,--et d’ailleurs, il ne faut pas oublier votre origine.--Quand on veut opposer une digue à un torrent, il faut la construire sur un terrain sec que les eaux n’ont pas encore envahi;--et vous, vous êtes le premier flot du torrent.

»Laissez-le passer libre;--il se divisera en une multitude de petits filets d’eau et de ruisseaux murmurants.

«Loin de là;--par vos lois fiscales,--par le timbre, par le cautionnement, vous mettez la presse aux mains des marchands, et vous créez pour elle des priviléges qui font sa puissance.--Vous vendez les verges cher, mais vous les vendez pour vous fouetter.--La presse libre,--chaque nuance, quelque bizarre qu’elle soit, aurait son organe--et son petit pavillon.--La presse, sous les lois fiscales, est obligée, pour vivre, de réunir douze ou quinze nuances sur un gros drapeau d’une couleur fausse.

»Vous lui donnez, malgré elle, l’unité qui vous tue et la fait vivre.

»Vous réunissez les ruisseaux en un lit profond entre des berges de lois,--et cela devient un torrent.

»Laissez la presse sans timbre, sans procès pendant un an, et elle sera morte ou réformée.»

«Voilà ce que je dis depuis trois ans dans les _Guêpes_, monsieur, je n’ai jamais donné _l’obligation de signer les articles comme la meilleure base_ à une nouvelle loi sur la presse.

»J’en ai parlé comme d’un des moyens de la moraliser et de la réduire en même temps à son importance réelle--en lui ôtant le prisme des royautés anciennes dont on ne voyait jamais le visage,--et vous savez par quelles transitions,--du jour où les rois se sont laissé voir, on est arrivé, par une pente lente, mais continue, à les guillotiner ou à leur tirer des coups de fusil.

»Un article signé n’aura plus que l’influence qui lui est due, c’est-à-dire celle du raisonnement et de l’esprit.--Une opinion mise en avant ne sera plus l’opinion de la _presse_, mais l’opinion de monsieur un tel.--Un livre est amèrement déchiré,--dans un article anonyme,--le public dit: «La critique est défavorable à l’ouvrage,» et il passe condamnation.--Si l’article est signé, le public dit: «Ah! ah!--c’est ce monsieur,--un petit,--très-frisé.--Ah! très-bien!--c’est son idée à lui,--eh bien! je vais lire pour avoir la mienne.»

«Tout journaliste qui signe n’a plus de pouvoir que celui qu’il se donne par son talent et par son bon droit.--Ses opinions sont celles de monsieur un tel;--on les discute et on les repousse si elles ne sont pas bonnes.--Mais un article non signé,--c’est l’opinion de la _presse_,--du _boulevard de nos droits_, de la _plus vivace de nos libertés_.--(Dieu sait toutes les phrases emphatiques imaginées à ce sujet.)--On accepte l’opinion toute faite,--comme article de foi.

»D’ailleurs, pour un écrivain, signer un écrit politique ou littéraire, c’est dire:

Me me adsum qui feci.

»C’est moi,--me voilà,--ce que je vous reproche de faire, vous pouvez chercher si je l’ai fait.--Je loue tel homme, vous pouvez dire s’il m’a donné quelque chose,--j’attaque tel autre, dites s’il m’a refusé.

»Signer un article, c’est sortir des remparts d’où la presse tire depuis longtemps contre les _autres pouvoirs_ combattant en rase campagne.

»C’est renoncer au bénéfice des cavernes sombres d’où elle exerce une inquisition si sévère dans les maisons de verre qu’elle a faites à tous ceux qui ne sont pas avec elle.

»Voilà mes raisons pour que les articles soient signés, monsieur, vous en avez donné de meilleures, vous prouvez qu’il est plus commode de ne pas signer.

»Au fond, monsieur, vous savez bien que l’autre parti est plus loyal, et vous signez les vôtres.

»Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.

Alph. KARR.»

[GU] M. Alexandre Dumas, voyant que ce n’était pas encore son tour d’être de l’Académie, a dit en s’en retournant à Florence, où il demeure depuis quelque temps: «Je demande a être le quarantième,--mais il paraît qu’on veut me faire faire quarantaine.»

On a nommé,--comme nous l’avions annoncé à l’avance,--M. Pasquier et M. Ballanche.--Je me rends d’ordinaire peu volontiers complice des criailleries vulgaires;--mais, cette fois, je dois dire que je ne comprends pas l’étrange aplomb avec lequel l’Académie ouvre de si bonne grâce les bras d’un de ses fauteuils à un homme qui n’a jamais rien écrit; le pauvre M. Cuvillier-Fleury, obligé de faire, dans le _Journal des Débats_, l’éloge de M. Pasquier, s’est avisé de faire remonter sa gloire littéraire à _Étienne Pasquier_,--il ne nous dit pas qu’Étienne Pasquier, né à Paris en 1529, y est mort le 31 août 1615. Gloire, dit M. Cuvillier, _discrettement_ cultivée par M. Pasquier le président.

La candidature de M. Pasquier a dû singulièrement encourager, sinon faire naître celle de M. Dubignac, qui a envoyé à chacun des membres de l’Institut les deux pièces authentiques et imprimées que voici:

«Monsieur, désireux d’avoir l’honneur de devenir membre de l’Académie française _ou_ de l’Institut, et voulant vous _épargner_ une visite _de moins_, que je regarde comme importune ou peu agréable, j’ai l’honneur de vous écrire et de vous adresser _ci-joint_ l’analyse de mes ouvrages; daignez avoir la bonté de la lire, vous jugerez de leur utilité _pour ma patrie_; c’est pour éclairer votre religion et impartialité pour le choix d’un membre digne de l’Institut.

»Daignez agréer l’hommage de ma considération distinguée.

DUB.»

[GU] M. Dubignac, qui ne garde dans sa lettre que le tiers de l’anonyme, est agronome--comme M. Pasquier est président de la Chambre des pairs; ces deux positions, qui ont peu de rapports entre elles, au premier abord, en ont cependant un qui va jusqu’à la plus parfaite ressemblance, c’est leur égale et commune et complète absence de rapports avec l’Académie française.--M. Dubignac n’écrit pas bien, il serait naturel qu’on lui préférât un homme qui écrit mieux,--mais non un homme qui n’écrit pas. Voici les documents destinés à _éclairer la religion et impartialité_ de MM. les trente-huit (qu’ils étaient alors);--j’élaguerai les passages les moins importants.

ANALYSE DE L’AGRONOME DUBIGNAC.--«Cet ouvrage se composera de deux volumes in-12.

»_Son_ style est _simple_, tout naturel, à la portée de tout le monde, notamment des _communes rurales_, pour lesquelles il a été fait.

»Méthode pour la composition des différentes espèces de fumiers, engrais, terreaux, et les moyens de leur conservation d’un an à l’autre en étant meilleurs. C’est l’_âme_ de toute ferme.

»Très-bonne méthode pour donner une excellente éducation aux chevaux, _à qui il ne manquait que la parole_; et notion sur la parfaite connaissance de leurs défauts, vices, comme de leurs bonnes qualités et de leurs âges, qu’on connaît jusqu’à dix ans.

»Notion sur la vraie et bonne position d’un jardin, sur sa fermeture, sa distribution, plantation; car, _quoi de plus agréable qu’un joli jardin à la campagne_; mais sa culture, d’un jardinier, talents, expérience, soin, travail, comme une surveillance de tout propriétaire.

»Notion très-étendue sur la _vraie_ culture de tout légume, fèves, pois, _nantilles_, notamment des haricots à donner _cent pour cent_, comme sur la conservation de la plupart en verdure d’un an à l’autre.

»Notion sur la culture des pommes de terre, sur _sa_ grande utilité pour les bestiaux et volailles, comme pour les hommes.

»Il en est de même du blé de Turquie, dont la culture est la même, qui également est d’une très-grande ressource pour les gens de la campagne, _dont la nourriture est un régal pour eux_.

»Notion sur le chanvre, denrée très-précieuse par sa grande utilité, _dont_ le commerce _en_ est très-grand,--ainsi que sa graine très-bonne pour la volaille, _dont_ la farine est utilisée dans le commerce.

»Il en est de même du lin, dont la graine est très-précieuse pour l’_espèce humaine_; _l’un et l’autre_ exigent que la terre soit bonne, bien amendée, bien préparée,

»Notion sur une excellente méthode pour conserver le blé au moins d’une année à l’autre, au moyen des appareils lithographiés joints à l’ouvrage, _qui_, une fois encaissé, ne donne _aucuns soucis_ pour sa conservation.

»Notion sur la vigne et le vin, qui est une branche de commerce et d’industrie _la_ plus étendue par sa grande utilité; nécessaire à l’homme pour la conservation de sa santé, _préférable à tout_, et lui procurant _plaisir_, _jouissance_, _joie_, _gaieté_.

»Excellente méthode pour avoir du beau fruit et améliorer l’espèce et qualité, comme d’en varier, multiplier les espèces sur le même arbre, et de préférence sur l’_amandier_, qu’on doit regarder comme la _mère_ de tous les arbres fruitiers à noyaux.

»Grand nombre d’autres expériences curieuses; enfin, le _joli_ tableau de la France et de sa belle capitale _couronne_ le premier volume en disant: