Part 17
[GU] Lors du passage de M. le duc de Nemours à Vendôme,--M. Jean-Pierre Lutandu, officier de la garde nationale, fut invité à orner de sa présence le bal que les _autorités_ donnaient à Son Altesse Royale; il tomba dans la même erreur qu’un maire de la banlieue de Paris, dont j’ai raconté l’histoire, qui avait amené _son épouse_ au bal des Tuileries, et qui fut obligé de la laisser en dépôt chez le portier. M. Lutandu, heureusement, apprit à temps que ce n’était pas précisément M. Lutandu, mais l’officier de la garde nationale qu’on invitait, et que les _dames_ avaient besoin d’invitations spéciales.
M. Jean-Pierre Lutandu crut devoir en écrire au journal le _Loir_; le journal le _Loir_ n’accepta pas la collaboration de M. Jean-Pierre Lutandu,--en quoi je le trouve bien dégoûté.--M. Jean-Pierre fit imprimer sa lettre et la distribua. La voici.
Il faut, pour l’intelligence de la chose, remarquer un artifice oratoire de M. Jean-Pierre Lutandu,--qui se sépare en deux personnages,--afin que l’un, M. Lutandu, ne soit pas gêné dans l’expression de ses sentiments par l’autre, M. Jean-Pierre.--Cette facétie, imitée de Paul-Louis Courier,--a plus de piquant pour les habitants de Vendôme que pour nous,--parce qu’ils savent bien réunir les deux personnages en un seul et même Jean-Pierre Lutandu.
_Lettre de M. Jean-Pierre Lutandu._--«La lettre suivante n’ayant pu être insérée au journal le _Loir_, j’ai cru devoir la publier moi-même, et la faire imprimer à part.»
Remarquons ici en passant la modération peu commune de M. Jean-Pierre; je sais plus d’un de ces correspondants de journaux qui, voyant leur épître repoussée, accuseraient immédiatement le carré de papier d’être vendu au pouvoir. M. Jean-Pierre Lutandu dit simplement: _n’ayant pu être insérée_.
«Monsieur le rédacteur du journal le _Loir_, j’ai lu, dans votre numéro du 19 novembre dernier, que madame la baronne X*** n’ira pas au bal donné par les autorités de Vendôme à S. A. monseigneur le duc de Nemours, si madame Jean-Pierre _en_ est invitée; que M. Jean-Pierre, officier de la garde nationale, serait prié personnellement, et que de dépit et de rage il _en_ donnerait sa démission.»
Hélas, monsieur Jean-Pierre, à dire vrai, il y a fort peu de différences réelles entre les femmes (on pourrait dire même qu’il n’y en a pas d’autres que la beauté); aussi, faute de différences, elles mettent des distances. Les hommes peuvent se mêler, parce qu’un homme de génie, de talent et d’esprit, ne sera jamais confondu avec un domestique.--Mais une femme a toujours raison de se défier d’une trop jolie femme de chambre.--Il est si facile de faire en six mois d’une grisette une duchesse fort présentable.
«Je connais parfaitement le nommé Jean-Pierre, je suis même un de ses intimes amis. Je vous avouerai, monsieur le rédacteur, qu’effectivement rage et dépit se sont emparés de lui. Jean-Pierre a été rudement froissé par la réalité de votre annonce. En cette circonstance, _son ennemi_ peut donc se flatter doublement d’avoir touché en lui la corde la plus sensible. Jean-Pierre est vexé, courroucé, indigné, mystifié, mortifié au delà de toute expression. Si ce camarade, à titre de marchand ou d’artisan, si vous l’aimez mieux, n’eût pas été invité _du_ bal de la mairie, _sottise faite maladroitement à tout le commerce et dont nous devons gracieusement remercier MM. les commissaires_, comme les autres, il eût subi son mécontentement _sous_ le silence le plus absolu; il se fût dit: «J’ai des compagnons d’infortune, je suis de ceux qui n’ont pas eu le bonheur de convenir;» son amour-propre seul en eût été blessé. Mais c’est bien pis encore, monsieur le rédacteur: Jean-Pierre, officier de la garde nationale, est le seul de tout le bataillon que l’on invite personnellement. «Parais au bal, sous-lieutenant, puisque nous n’avons pas le droit de t’en chasser, mais laisse ta _dame_ à la maison;» tel est le sens de _cette sotte invitation_; et, je le répète, il reste seul, accablé sous le poids de cette humiliante assignation. Si, comme moi, monsieur le journaliste, vous connaissiez Jean-Pierre, vous prendriez part à sa peine, elle est poignante. Pour vous aider à compatir à sa douleur, laissez-moi vous tracer un croquis moral de mon infortuné camarade.»
Une petite observation seulement: M. Jean-Pierre Lutandu a un ennemi;--il ne nous donne pas de grands détails à ce sujet «_son ennemi_.» Sans doute, on sait à Vendôme quel est le _guelfe_ du _gibelin_ Jean-Pierre Lutandu. Passons au croquis moral.
«Jean-Pierre, natif de Vendôme, est âgé de trente-huit ans, issu d’artisans honnêtes, qui ont emporté dans la tombe les regrets des Vendômois _de leur classe et de leur âge_; Jean-Pierre en a hérité _la probité_, _l’honneur_ et quelque peu d’éducation. N’ayant de sa vie dévié des principes qui lui ont été transmis par _ses ancêtres_, il croit devoir marcher la tête levée. _Un tel bouclier_, que n’a jamais _terni la moindre des taches_, espérons-le, saura parer les coups de _ses ennemis_. A tout prix il demande aujourd’hui une réparation; MM. les commissaires la lui doivent publiquement.»
Apprécions la modestie avec laquelle M. Jean-Pierre avoue que ses _ancêtres_ étaient d’honnêtes _artisans_.--Mais il y a dix lignes, M. Jean-Pierre Lutaundu n’avait qu’un ennemi, voici maintenant qu’il en a plusieurs.--Il ne nous dit pas combien,--et l’imagination s’effraye du nombre possible que peut désigner ce pluriel.
«Jean-Pierre est socialement ce qu’on appelle un _bon enfant_; il est de ces gens qui, pour tout au monde, ne commettraient une action désobligeante; c’est un homme calme, paisible, _rond en esprit_, rond en affaires, _qui vit retiré_, trouvant son plaisir, _son unique bonheur, au sein de sa famille_. Voilà, monsieur le rédacteur, bien exactement l’esquisse morale de mon frère d’armes, de celui que MM. les commissaires _vexent_ aujourd’hui _si audacieusement_.
»Votre dévoué serviteur, LUTANDU.»
Vous vivez _retiré_, monsieur Jean-Pierre, c’est fort bien; vous trouvez votre _unique bonheur_ au sein de votre famille, c’est encore mieux;--mais avouez que ces vertus paisibles se sont bien développées depuis votre mésaventure du bal. Du reste, c’est tant mieux pour vous; les gens qui se sont servis de la petite bourgeoisie ne lui pardonneront jamais les égards qu’ils se croient forcés d’avoir pour elle,--et ils ne négligeront jamais une occasion de saupoudrer d’un peu d’avanie les gracieusetés qu’ils n’osent pas ne pas lui faire.
«_P. S._ Jean-Pierre étant indigne de paraître avec sa femme au bal que la mairie offre, etc., prie son commandant, _qui est un des commissaires_, de le dispenser de service _pendant le séjour du prince à Vendôme_; voilà le seul motif qui a empêché mon pauvre Jean-Pierre de se rendre aujourd’hui au corps d’officiers de la garde nationale pour une visite à laquelle il aurait dû participer. Jean-Pierre ne donnera point sa démission, il finira tranquillement son triennal pour _rentrer voltigeur_ dans sa compagnie _qu’il vénère_.
»_Vendôme, ce 1_er _décembre 1841_.»
Dans ce _post-scriptum_ plein de mélancolie,--M. Jean-Pierre Lutandu nous montre une fatigue du pouvoir et des honneurs--qui n’est pas sans exemple.--Sylla, Dioclétien,--Christine de Suède,--ont agi, en leur temps, comme M. Jean-Pierre Lutandu.
Après tout,--je gage tout ce qu’on voudra que M. Lutandu est un très-brave et très-honnête homme.
[GU] J’ai annoncé, il y a quelques mois, à propos de la découverte faite par un savant d’une nouvelle pomme de terre, un peu plus mauvaise et beaucoup plus petite que celles que nous possédons déjà,--que je surveillerais à l’avenir MM. les savants et mesdames leurs inventions.
En voici une assez curieuse:
La _pyrale_ est un insecte qui fait quelque tort à la vigne dans certaines localités.--Voici le moyen qu’une réunion d’érudits a trouvé pour en délivrer les ceps:
«_Il suffit_, disent-ils, d’enduire les treillages et les échalas d’une certaine quantité d’eau provenant de l’épuration du gaz destiné à l’éclairage.--SEULEMENT _cette eau peut brûler et faire périr les jeunes pousses_.
»DE PLUS, _elle agit sur la peau comme des cantharides, et les cloches qu’elle fait venir sont douloureuses_.»
[GU] On ne saurait trop admirer avec quelle héroïque patience les Français, qu’on prétend si légers, se résignent à entendre les mêmes choses rebattues pendant si longtemps.
Quand il se passe quelque chose d’un peu important pendant les vacances des Chambres, chaque journal rapporte la chose sous forme d’un _on dit_.
Le lendemain, il découpe avec des ciseaux et imprime le _on dit_ de tous ses confrères sur le même sujet.
Le surlendemain--on recommence avec cette phrase préliminaire: «Nous ne nous étions pas trompés; il n’est que trop vrai, etc.»
Le jour d’après,--opinions des confrères coupées aux ciseaux.
Le jour d’après,--réponse des journaux ministériels.
Le jour d’après,--réponse aux journaux ministériels.
Le jour d’après,--les journaux ministériels répliquent.
Le jour d’après,--les journaux dits indépendants répliquent à leur tour.--Ce n’est qu’au bout de quinze jours qu’on laisse la chose en repos--et qu’on commence à retrouver des _araignées dilettantes_, des _médailles de Tetricus_.--des _mâchoires de dynotherium giganteum_.--Les enfants tombent d’un sixième étage dans une voiture de poussier de mottes à brûler, et leur mère les remonte sans accident avec le boisseau qu’elle marchandait.--Les chiens se signalent par des actions vertueuses.--Le grand serpent de mer est rencontré par un navire hollandais.--Des bûcherons coupent un arbre et trouvent dedans--une croix peinte en bleu, etc., etc.
A ces signes, on se rassure, on se dit: «Allons! c’en est fini de telle ou telle question.»
Pas le moins du monde.
La session s’ouvre,--les députés récitent à la tribune les articles des journaux sur la chose que vous espériez oubliée:--les journaux impriment les discours des députés, et on recommence tout.
[GU] Quelques jeunes gens des écoles sont allés visiter M. de Lamennais,--et lui ont tenu ce langage:
«Citoyen, il y a un an, votre condamnation marquait d’un sceau indélébile les tendances réactionnaires d’un pouvoir oppresseur. Ce pouvoir avait démontré depuis longtemps ses vues antipopulaires, antinationales; mais il nous a appris, depuis votre captivité, qu’il n’avait pas achevé son œuvre; lâcheté au dehors, corruption et arbitraire au dedans, déchaînement de la force contre la presse, construction de bastilles, aversion pour l’organisation du travail: tout nous dit assez haut qu’il veut renverser l’édifice révolutionnaire de 1830.
«Mais sait-il bien, ce pouvoir, que son audace peut le perdre? Sait-il bien que les victimes qu’il atteint viennent réchauffer le zèle des patriotes, et grandir leur cause?... Il ne l’ignore pas, sans doute, et d’ailleurs nous sommes moins jaloux de le lui apprendre que de venir ici vous témoigner, citoyen, quel est l’esprit de réprobation que ce système inspire généralement.»
Il est difficile de trouver une plus grande preuve d’une liberté illimitée--que cette façon de se plaindre de n’en pas avoir.
[GU] Depuis quelques mois, mes amis se plaisent à orner les collets de leurs habits de toutes sortes de couleurs:--M. Hugo a mis du vert à son habit sous forme de petites palmes d’académicien;--voici que M. Théophile Gautier met au sien un peu de rouge, sous prétexte de croix d’honneur;--j’ai un jeune camarade qu’on avait obligé, lui, de revêtir un collet entièrement rouge,--mais c’était le plus mécontent des trois; il s’est fait réformer et est rentré avec joie dans la vie civile et dans sa redingote noire.
M. Théophile Gautier est un jeune poëte qui a fait d’abord de fort beaux vers:--on ne lui a pas donné la croix pour cela;--il s’est mis à faire dans les journaux de la prose spirituelle. C’était aux yeux des gens déjà un peu mieux, en cela que c’était déjà moins; mais on ne pouvait pas encore lui donner la croix.--Il la désirait, cependant, parce qu’il aime le rouge, et que c’était, disait-il, un moyen légal d’en porter sur ses habits.--Il avait une fois, dans sa jeunesse, essayé d’un gilet de soie ponceau, mais cela avait mis ses voisins dans une telle fureur, qu’il avait été obligé d’y renoncer.
On lui fit faire alors un long dithyrambe sur la naissance d’un fils du prince royal:--cela commençait à aller assez bien;--on avait promis la croix, et je crus même alors qu’on l’avait donnée.--Malheureusement, par suite d’une fâcheuse habitude dès longtemps contractée, il avait par mégarde laissé tomber encore quelques beaux vers dans son ode; cela fit peur aux gens, et on vit qu’il n’était pas encore mûr pour les récompenses du pouvoir.
On attendit une meilleure occasion.
Elle se présenta à propos du concours pour le tombeau de l’empereur Napoléon.--M. Gautier fut chargé de rédiger le rapport de la commission, et, sur cette pièce d’écriture, où on lui a donné plusieurs collaborateurs pour qu’il ne s’échappât pas trop en esprit, on lui a donné enfin le ruban rouge.
J’approuve, on ne saurait davantage, qu’on ait accordé cette distinction à un jeune homme d’esprit et de talent,--mais je demande pourquoi on la lui a donnée après le rapport de la commission sur le concours pour le tombeau de Napoléon, au lieu de la lui donner après la publication de la _Comédie de la Mort_, volume plein de charmantes fantaisies et de vers du plus grand mérite.
Et je me réponds: C’est que le pouvoir a toujours un peu peur des supériorités.--Tant qu’on les tient au pied de l’échelle, on paraît toujours plus grand qu’elles, parce qu’on est plus élevé, et, pour le public, c’est la même chose.--Mais, si une fois on les laisse se hisser sur les mêmes tréteaux, alors les médiocrités qui les y ont précédées, réduites à leur taille réelle, risquent fort de ne pas conserver leur avantage.--C’est pourquoi on exige des gens de talent une foule de conditions préalables relatives au niveau.--On ne les laisse entrer dans les faveurs du pouvoir--que comme les chevaux de remonte entrent dans les régiments; il faut qu’ils prouvent par des papiers bien en règle qu’ils sont hongres comme tout le monde.
Pour cette fois, cependant, je ne leur conseille pas de s’y fier.
Je suis sûr, néanmoins, mon cher Théophile, que vous ne vous êtes pas, à beaucoup près, donné tant de mal pour obtenir la croix--que j’en ai depuis huit jours à décider mon voisin à me vendre un rosier à fleurs jaunes qu’il avait dans sa haie.--Je n’ose repasser dans ma mémoire--tout ce que j’ai fait de bassesses, ce que j’ai commis de fourberies, pour décider mon homme; et j’ose moins penser à ce que j’en aurais fait de plus s’il n’avait pas cédé aussitôt. Il faut dire que c’est la grosse rose jaune double,--et que le rosier a sept pieds de haut.
[GU] On vient de publier, sous le titre de _Glanes_, un volume de mademoiselle Louise Bertin.
En voici huit vers pleins d’une exquise délicatesse:
«Si la mort est le but,--pourquoi donc, sur les routes, Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs? Et, lorsqu’au vent d’automne elles s’envolent toutes, Pourquoi les voir partir d’un œil mouillé de pleurs?
Si la vie est le but,--pourquoi donc, sur les routes, Tant de pierres dans l’herbe et d’épines aux fleurs! Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?»
[GU] L’Académie, la vieille coquette, semble ne vouloir céder qu’à un de ces _beaux feux_, qu’à une de ces longues passions sur lesquelles mademoiselle de Scudéri faisait dix volumes. Il faut lui faire longtemps la cour pour obtenir ses faveurs.--On trouve, dans le _Journal des Débats_ de 1824, la candidature de M. Ancelot officiellement annoncée.--Cette candidature a duré quinze ans. M. le chancelier Pasquier date de plus de vingt ans. Il y a vingt ans, du moins, que, sans se présenter tout à fait, il tâte le terrain et attend le moment.
D’après toutes les probabilités, M. Pasquier succédera à M. de Cessac, et M. Ballanche à M. Duval.
Les autres candidats, fruits secs, sont: MM. de Vigny,--Sainte-Beuve,--Alexandre Dumas,--Casimir Bonjour,--Vatout,--l’évêque de Maroc,--Patin,--M. de Balzac et M. Aimé Martin.--L’Académie est le prix de l’obstination; elle n’est pas pour celui qui arrive le premier, mais pour celui qui court le plus longtemps. Tous les concurrents y arriveront.
[GU] Les trois ou quatre académiciens qui ont assisté à l’enterrement de M. Duval ont fait une assez bonne journée: il y a des jetons de présence pour ces cérémonies, comme pour les séances; c’est-à-dire deux cent quarante francs à partager entre les assistants. Les jeunes s’occupent de vivre, les vieux ont peur de mourir; de sorte qu’on ne va aux enterrements qu’en petit nombre.
Autrefois, pour les séances, on fermait la porte à trois heures. On raconte qu’un jour l’abbé Delille, se trouvant seul à cette séance, et entendant des pas, ferma promptement la porte, empocha les jetons, et s’en alla.
[GU] QUESTION D’ORIENT.--Relire ici les différentes sorties auxquelles je me suis laissé aller à diverses reprises contre la tribune.
Connaissez-vous l’_Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux_, par M. Nodier? A la première page du volume, qui est fort gros, le roi de Bohême part pour visiter tous ses châteaux, et à la dernière page il n’est pas encore arrivé au premier.
C’est absolument ce qui s’est passé à la Chambre des députés dans les séances consacrées à ce qu’on a appelé la question d’Orient. Voici une partie du programme:
QUESTION D’ORIENT.--M. Jaubert--parle du recensement de Toulouse.
M. Liadières--reproche à M. Joly d’avoir parlé des canons de Brunehaut.
M. Jaubert--remonte à la tribune et parle légèrement des tragédies de M. Liadières.
SUITE DE LA QUESTION D’ORIENT.--M. Joly monte à la tribune et explique les canons de Brunehaut.
M. Liadières--monte à la tribune et se déclare satisfait de l’explication;--il répond aux critiques de M. Jaubert sur ses tragédies.
M. Jaubert--monte à la tribune et menace M. Liadières de le faire chasser de la Chambre, attendu qu’il y a incompatibilité entre son service auprès du roi et ses fonctions de député.
(Ce qui est une niaiserie, attendu que les électeurs qui ont envoyé M. Liadières à la Chambre l’ont accepté et choisi comme cela, et que M. Jaubert n’a rien à y voir.)
M. Liadières--remonte à la tribune, et dit qu’il donnera, si cela est nécessaire, sa démission au roi, mais qu’il restera député.
M. Joly--donne de nouvelles explications; il n’a pas dit précisément qu’il y eût des canons dans l’armée de Brunehaut.
M. Jaubert--se plaint de M. Guizot.
Pendant que ces choses se passent--la Chambre n’écoute pas par discrétion les conversations particulières de ces trois messieurs qui occupent la tribune, se livre à des dialogues variés,--on devise sur la rareté du gibier,--des actions du chemin de fer de Rouen,--du pavage en bois, et on échange quelques prises de tabac, on raconte l’aventure de l’honorable M. D*** de seize manières différentes.
FIN DE LA QUESTION D’ORIENT.--A ce propos, disons que M. Duvergier de Hauranne colporte partout ses paperasseries fastidieuses, sous prétexte de la question d’Orient.--A la Chambre, on ne l’appelle plus, dans les couloirs et dans la salle des conférences, que le _Grand-Orient_.
[GU] M. LE GÉNÉRAL COMTE HUGO.--Lorsqu’il fut question d’inscrire sur l’arc de triomphe de l’Étoile les noms des gloires de l’Empire,--on avait lieu de croire que la chose se ferait sans étourderie, et que la liste des noms à graver serait la suite d’un mûr examen.
Pas le moins du monde:--on a écrit des noms d’abondance et au fil de la mémoire,--de telle sorte que les réclamations sur de graves oublis se sont fait entendre de tous côtés.
D’une lettre adressée à la postérité, on n’aurait pas dû écrire le brouillon sur la pierre.--C’est élever à l’état de monument et la gloire d’une génération et la saugrenuité d’une autre. Toujours est-il que cela fut fait ainsi.
Une réclamation surtout fit beaucoup d’effet: c’était celle de M. Victor Hugo, au nom de son père.
Il y a un des plus nobles et des plus honorables généraux de la République et de l’Empire, que l’ancien roi de Naples et d’Espagne, le frère de l’empereur, le roi Joseph, appelle encore dans ses correspondances particulières _son meilleur ami_; un homme qui se distingua brillamment au siége de Gaëte, qui organisa le royaume de Naples de concert avec Joseph Bonaparte; qui, gouverneur de la province d’Avellino, chassa, battit et saisit au corps le fameux Fra Diavolo, qui le jugea l’homme _le plus tenace_ et le plus redoutable auquel il ait jamais eu affaire; un homme que le roi Joseph Bonaparte, fait par son frère roi des Espagnes et des Indes, crut indispensable à l’affermissement de la domination française en Espagne, et qu’il appela à Madrid en qualité de majordome du palais, d’abord, et ensuite en qualité de gouverneur des provinces d’Avila et de Guadalajara; un homme qui donna à son pays, son sang, ses jours, ses nuits, sa vie entière; qui se montra avec éclat à Cifuentes, à Siguenza, à Valdajos, à Hita, à Caldiero; un de ces fiers et intègres généraux de la République, qui refusa avec indignation, plusieurs fois et au vu de ses soldats, des millions que lui fit offrir l’ennemi pour livrer le drapeau de la France; qui ne reçut ses grades que un à un, qui ne se laissa qu’à son corps défendant créer par le roi d’Espagne comte de Cifuentes et marquis de Siguenza; un homme, enfin, auquel l’empereur, à deux reprises différentes, confia, comme au seul capable de la bien défendre, Thionville, un des boulevards de la frontière, en 1814 et en 1815; qui s’y immortalisa deux fois, qui y soutint un bombardement, et se défendit jusqu’à la dernière heure avec un courage héroïque, après avoir fait dire aux parlementaires ennemis: «Qu’il s’ensevelirait sous les ruines de Thionville plutôt que de livrer la place aux généraux prussiens.»--Cet homme, ce noble et modeste soldat, c’est M. le général comte Hugo.
Le second fils du général, M. V. Hugo,--vit avec tristesse que le nom de son père n’était pas inscrit entre les généraux de l’empereur Napoléon.--Il publia un volume de poésies,--les _Voix intérieures_, et le dédia _à son père, Joseph-Léopold-Sigisbert, comte Hugo, oublié sur l’arc de triomphe de l’Étoile_.
[GU] Le volume paraît le 24 juin 1837.
Le 27 juin, M. Victor Hugo, en rentrant chez lui, trouve dans son salon un tableau que M. le duc et madame la duchesse d’Orléans lui envoient en signe d’admiration et de sympathie.
On s’occupe beaucoup de cette dédicace.--Peu de temps après, le gouvernement se voit forcé de faire un erratum,--un post-scriptum de pierre à son monument; il compulse ses états de service, s’agite, se remue, creuse ses archives, recueille ça et là les réclamations, et finit par inscrire _soixante_ nouveaux noms sur l’arc de triomphe de l’Étoile. Il n’en oublie qu’un seul, le nom du général Hugo.
M. le maréchal Soult, président du conseil, a pourtant été le compagnon d’armes de M. le général Hugo!
Un ancien ministre reprochait à l’un des ministres actuels cette incroyable légèreté, et cette grave maladresse. «Que voulez-vous?--répondit le ministre en question, M. Victor Hugo n’a pas réclamé.»
Il est inutile de dire que le ministre capable d’une pareille réponse n’est ni M. Guizot, ni M. Villemain, qui sont les amis particuliers de M. Victor Hugo.
[GU] De notre temps se sont réalisées ces paroles de l’Écriture: «Les premiers seront les derniers.» Il y a une haine insatiable contre tout ce qui est grand;--c’est de cette haine que se forme la ridicule et fausse admiration pour tout ce qui est petit. Mais une chose doit consoler les bons esprits,--c’est qu’à force d’élever les petites choses,--on finira par les croire grandes, on les haïra comme telles, et on les renversera pour remettre en place les grandes choses, si basses aujourd’hui.
[GU] A nous deux, monsieur Aimé Martin!