Part 16
«_Nouvelles d’Espagne._--Lettre du chargé d’affaires, etc.;»--ce n’est pas cela.
«La _Sentinelle des Pyrénées_ contient...»
«Proclamation de _Fernando Cadoz_.»--Jusqu’ici, il n’y a pas une ligne appartenant à la rédaction du _Précurseur_.--Cherchons toujours.
Cinquième colonne.
«France.--Un journal prétend que...»--Ce ne peut être la besogne sérieuse du _Précurseur_ qu’un autre journal prétende.
Allons toujours:
«_Extraits des journaux français._»
«Hollande.--On lit dans le _Noord-Brabander_...»--Ceci est de la besogne du _Noord-Brabander_.
«_On_ écrit de Maestricht...»--Est-ce le _Précurseur_? non, c’est AU _Precurseur_,--ce n’est pas encore cela.
Sixième colonne.
«Belgique.--On lit dans le _Moniteur_...» Qui cela, on?--ah! peut-être bien le _Précurseur_;--c’est une besogne,--mais ce ne peut être cette besogne si sérieuse.
«L’_Éclair_ publie...» Besogne de l’_Éclair_.
Où est donc la besogne sérieuse du _Précurseur_?
«Anvers.--Comme nous ne l’avions que trop malheureusement prédit...»
Ah! ah!--la besogne consiste à prédire... non, ce n’est pas encore cela,--une parenthèse indique que c’est le _Journal des Flandres_ qui a prédit malheureusement,--et que la besogne sérieuse du _Précuaseur_ se borne jusqu’ici à avoir coupé l’article avec des ciseaux.
«Il paraît que...»
Ceci est pris de la _Tribune de Liége_.
L’article suivant appartient à l’_Écho de la Frontière_.
Septième colonne.
«Le _Courrier des États-Unis_ raconte, etc...» Ceci est de la besogne du _Courrier des États-Unis_.
Ah! ah!--«_Correspondance._»
«CORRESPONDANCE.--Monsieur le rédacteur, votre empressement à saisir toutes les occasions d’être utile au commerce de la place m’engage, comme un de vos abonnés, à vous signaler un fait fort incommode aux habitués de la Bourse; les annonces d’arrivages se placent à la Bourse dans un cadre fermé par un grillage en fil de fer; ce grillage étant déchiré par son milieu, pour qu’on ne puisse enlever ces annonces par cette déchirure, l’on place à présent ces bulletins dans la partie la plus élevée du cadre, de manière qu’à moins d’être d’une stature plus qu’ordinaire, il est impossible de les lire.
«Agréez, monsieur le rédacteur, l’assurance de ma considération.
RIGHT Votre abonné.»
Ceci est utile, philanthropique;--mais, enfin, c’est encore l’abonné en question qui a fait la besogne. Mais c’est que nous voilà à la huitième colonne, qui contient le compte rendu d’un procès au tribunal de commerce et l’annonce d’un concert _au profit de M. Milord, par mesdames Marneffe,--Espinasse, M. Wanden-Bobogoert_, etc.
Neuvième colonne.--Annonces de marchandises et de prix courants.
Quatrième page,--et dernière.--Annonce du _Poliafiloir_, nouvel instrument à quatre faces pour l’effilage des rasoirs.
Annonce de la vente, par actions, du palais l’_Hottagenitsckowa_, avec dépendances;--c’est tout,--et je jure, sur l’honneur, que je n’ai rien omis.--Et la besogne sérieuse du _Précurseur_?
C’est celle de presque tous ces carrés de papier;--elle consiste à se découper les uns les autres, au moyen de ciseaux,--avec un sérieux,--une importance,--une majesté,--qui n’ont pas encore perdu leur comique à mes yeux,--quoique je les regarde faire depuis bien longtemps.
[GU] M. Scribe a cent mille francs de rente.--Mon ex-ami, M. de Balzac, gagne quarante mille francs par an,--Janin, à peu près autant.
Je ne pousserai pas plus loin mes citations, parce que j’arriverais à quelques noms qui ne gagnent pas tout à fait vingt mille francs,--qui en sont honteux et me sauraient mauvais gré de trahir le secret de leur pauvreté.
Mettez en regard de ceci la part de Diderot, pour l’_Encyclopédie_, cet ouvrage dont il a conçu le plan et exécuté une grande partie, et qui forme à lui seul une bibliothèque;--cet ouvrage, qui a donné aux libraires associés pour sa publication, outre leurs frais, qui s’élevaient à neuf cent trente-huit mille deux cent quatre-vingt-onze livres deux sous six deniers,--un honnête bénéfice de deux millions quatre cent quarante-quatre mille deux cent quatre livres dix-sept sous six deniers:
La part de Diderot fut de mille francs de rente sa vie durant.
[GU] Pourquoi,--demandais-je à ***,--presque tous les hommes deviennent-ils avares en vieillissant?--C’est, me dit-il, que l’égoïsme, chassé des diverses positions qu’il occupait, se replie sur celle-là--en désespoir de cause;--jeune, l’homme obtient tout par échange: l’amour pour de l’amour,--l’amitié pour de l’amitié;--vieux, il faut qu’il achète ce qu’on lui donnait. D’ailleurs, ne vous trompez pas sur la générosité des jeunes gens,--l’âge auquel on partage tout est généralement l’âge où on n’a rien.
Ceci est une exagération.
Pas déjà tant,--vous ne me nierez pas au moins que le jeune homme donne volontiers, parce qu’il ne considère ce qu’il possède en tout genre--que comme un léger à-compte sur le trésor qu’il s’imagine que la vie lui doit;--ce sont des hors-d’œuvre avant le grand festin de joie auquel il se croit convié.
Plus tard, quand il s’aperçoit que l’héritage est moins opulent,--que le festin est moins splendide,--quand il croit avoir sa part, il compte pour voir s’il aura assez, et il ménage parce qu’il n’attend plus rien au delà de ce qu’il a.
Mais de toutes les choses c’est l’argent auquel l’homme est le plus attaché;--il n’est presque aucun homme qui ose prendre la fuite s’il voit son ami attaqué par des gens qui en veulent à sa vie,--et qui ne reste avec lui pour partager le danger;--il en est encore moins qui exposent leur argent.
Aussi, j’ai imaginé un puissant moyen d’influence sur mes amis;--il n’est aucun homme, peut-être, qui les ait à sa disposition comme moi,--et je dois cette puissance peu commune à la simple observation du fait que je viens de vous signaler; à quelque ennuyeuse corvée que je destine un ami, à quelque démarche que je l’aie condamné, à quelque réel danger que j’aie besoin de l’exposer; je suis sûr de lui trouver le plus grand empressement.
Je l’aborde d’un air piteux et flatteur,--d’un ton humble et patelin,--je mets tout en œuvre pour lui faire croire que je viens pour lui emprunter de l’argent,--je vois son embarras,--je me plais à l’accroître;--à mesure que je vois qu’il a trouvé une excuse et qu’il la tient prête pour le moment où je m’expliquerai clairement,--je la détruis à l’avance et je l’oblige à en chercher une autre,--je le presse, je l’entoure, je le harcèle;--enfin, quand je vois son anxiété au plus haut degré,--par un revirement soudain, je dévoile en peu de mots le but réel de ma visite et la véritable corvée que j’ai à lui imposer;--quelle que soit cette corvée,--je n’ai jamais vu une fois mon homme--manquer de respirer à l’aise, comme délivré d’un poids qui l’oppressait, il est si heureux d’avoir échappé au danger qu’il redoutait, que tout autre lui paraît un jeu.
[GU] Les écoles gratuites de dessin ne sont pas une invention tout à fait récente.--La première a été ouverte à Paris par M. de Sartines, en 1766 ou 1767.--On voit même dans les journaux d’alors que le sieur Lecomte, vinaigrier ordinaire du roi, donna en 1769 trois mille livres aux écoles gratuites de dessin.
Il y a aujourd’hui à Paris deux écoles gratuites de dessin;--dans nos mœurs vaniteuses, il n’y a que les enfants des pauvres qui vont aux écoles gratuites,--c’est-à-dire les enfants destinés à être ouvriers.--Le dessin est utile dans tous les états et aiderait singulièrement à y apporter des perfectionnements; nous n’en serions pas plus malheureux--si, par suite de ce supplément d’éducation donné aux ouvriers, les objets qui nous entourent et qui servent aux usages journaliers avaient du style et de la forme.
Les réchauds et les trois-pieds, tous les ustensiles de cuisine trouvés à Herculanum, ne ressemblent guère aux choses hideuses auxquelles nous sommes arrivés, de progrès en progrès. Les bijoux et les vêtements antiques avaient un style et une beauté que les bijoux et les vêtements modernes n’imitent que de bien loin.--Il n’y a de sots métiers que parce qu’il y a de sottes gens. Nos tailleurs s’occupent trop de politique.--En effet, dans les deux écoles de dessin de Paris on ne montre aux élèves qu’à faire des têtes et des dessins ombrés, d’après la _Transfiguration_ de Raphaël, ce qui ne peut les mener qu’à devenir de mauvais et de malheureux peintres,--comme l’éducation des colléges à devenir de mauvais et malheureux poëtes.
Au contraire, des écoles gratuites de dessin bien dirigées,--c’est-à-dire applicables aux états divers que les élèves ont à exercer, seraient un grand bienfait.
Des deux écoles gratuites, l’une devrait être consacrée aux enfants des ouvriers destinés à être ouvriers,--et l’on y apprendrait le dessin applicable aux arts et métiers;--l’autre serait comme les colléges royaux:--les riches y payeraient, les enfants d’artistes distingués y auraient des bourses ou des demi-bourses, d’après la fortune de leurs parents;--cette faveur, devenant aussi une récompense au talent, serait acceptée avec empressement.
Nous aurions ainsi moins de mauvais peintres,--et moins de mauvais tailleurs.
Février 1842.
Les fleurs de M. de Balzac.--Mémoires de deux jeunes mariées.--Les Ananas.--La balançoire des tours Notre-Dame.--A monseigneur l’archevêque de Paris.--Un mot de M. Villemain.--Un conseil à M. Thiers, relativement à l’habit noir de l’ancien ministre.--Une annonce.--Un député justifié.--Sur quelques Nisards.--M. Michelet et Jeanne d’Arc.--M. Victor Hugo archevêque.--M. Boilay à Charenton.--Une lettre de M. Jean-Pierre Lutandu.--Une nouvelle invention.--Seulement...--Une croix d’honneur et une rose jaune.--Les Glanes de mademoiselle Bertin.--MM. Ancelot, Pasquier, Ballanche, de Vigny, Sainte-Beuve, A. Dumas, Vatout, Patin, de Balzac, l’évêque de Maroc.--Question d’Orient.--Le roi de Bohême.--M. Nodier.--M. Jaubert.--M. Liadières.--M. Joly.--M. Duvergier de Hauranne _Grand-Orient_.--Le général Hugo.--Naïveté de deux ministres.--M. Aimé Martin et la Rochefoucauld.--Pensées et maximes de M. Aimé Martin.--Éloge de M. Aimé Martin.--Au revoir.
[GU] J’ai déjà eu occasion de parler des fleurs de quelques romanciers. Quelque magnificence que déploie la nature dans ses productions,--ils ne peuvent prendre sur eux de s’en contenter. Les fleurs des prairies et celles des jardins sont si nombreuses, que la vie d’un homme serait de beaucoup trop courte pour les regarder toutes l’une après l’autre.--Il y en a, dans la neige éternelle des Alpes et au fond des mers, des milliers que personne n’a jamais vues. Il y en a de toutes les formes,--de toutes les nuances;--leurs parfums sont variés comme leurs couleurs;--eh bien! nos romanciers n’en ont pas encore assez pour leur consommation, ils ne peuvent s’empêcher d’en inventer quelqu’une de temps à autre. Les fleurs du bon Dieu ne sont pas assez belles pour leurs livres;--celles qui naissent sous la rosée du mois de mai leur semblent trop communes; ils en tirent de leur encrier, qu’on ne voit nulle part que là.
M. de Balzac, entre autres, si exact pour décrire les meubles,--est loin d’apporter la même sévérité dans la description des fleurs qu’il daigne mettre en scène;--il ne croit rien pouvoir ajouter à l’art du tapissier, mais il n’a pas le même respect pour les œuvres de Dieu.
Dans un roman publié dans le journal la _Presse_, roman qui, au milieu de certaines incohérences, renferme des passages de la plus haute beauté,--des pages d’une simplicité pleine de noblesse,--d’une vérité poignante,--dans les _Mémoires de deux jeunes mariées_, il s’est passé la fantaisie d’inventer une nouvelle variété d’_azalea_: il nous peint «une maison,--_empaillée_ de _plantes grimpantes_, de houblon, de clématite, de jasmin, d’_azalea_, de cobæa, etc.»
On ne connaît pas d’_azalea_ grimpante.--L’_azalea_ est un petit arbrisseau dont quelques espèces viennent de l’Amérique,--et quelques autres de l’Inde;--mais elles ne grimpent ni dans l’Inde, ni dans l’Amérique; elles ne se livrent à ce libertinage que dans les _Mémoires de deux jeunes mariées_.
M. de Balzac aura trouvé le mot joli, et s’en sera servi à tout hasard, en mêlant son _azalea_ à d’autres plantes nullement grimpantes: il a compté sur l’exemple.--Si M. de Balzac venait encore me voir, il verrait autour de ma maison des plantes grimpantes dont le nom n’est pas moins harmonieux que celui de l’_azalea_;--il y verrait la _glycine_ de la Chine, qui couvre une des façades, au printemps, de ses longues grappes de fleurs bleues,--et la _passiflore_,--cette fleur qui ornait d’habitude la boutonnière de M. Lautour-Mézeray, aujourd’hui sous-préfet à Bellac,--et qui, de loin, ressemble à une plaque d’ordre militaire;--il verrait encore un _bignonia radicans_, aux grandes fleurs rouges,--et les deux _roses banks_, la blanche et la jaune, qui tapissent le mur de leur feuillage luisant et de leurs roses doubles, grandes comme des pièces de dix sous.
M. de Balzac, du reste, a, de tout temps, voulu faire entrer les végétaux dans la voie de la rébellion contre les décrets de la nature.
--Je me rappelle que, il y a quelques années, M. de Balzac songea à cultiver des _ananas_ dans une propriété qu’il avait achetée près de Ville-d’Avray.--Il fit part de ses projets à un de ses amis.
--Je veux, disait l’auteur de la _Vieille Fille_, que le peuple mange des ananas. Pour cela, il faut qu’on puisse avoir des ananas à cinq francs.
--Mais, lui répondit l’ami, les jardiniers qui les vendent vingt francs n’y font guère de bénéfices, et quelque-uns s’y ruinent: on cite le descendant d’une grande famille de l’Empire qui n’y fait guère d’affaires.
--Laisse-moi donc tranquille, reprit M. de Balzac, il serait bien singulier qu’un homme d’intelligence, se livrant à la culture de l’ananas, ne réussît pas à le produire à meilleur marché.--J’ai une boutique en vue sur le boulevard des Italiens.--Je vais aller à Paris tantôt, et la louer.
--_Mais_,--interrompit l’ami,--où sont tes ananas?
--Mes ananas? je n’en ai pas encore; je vais faire construire des serres.
--_Mais_, dit l’ami, l’ananas ne rapporte qu’au bout de trois ans et ta boutique restera vide jusque-là.
--Ah! bah! tu vois toujours des difficultés; il est impossible que je ne trouve pas un moyen de les faire produire la première année.
Heureusement que deux jours après M. de Balzac avait oublié entièrement son projet de faire manger des ananas au peuple.
[GU] C’est une chose réellement curieuse que l’aspect de fourmilière que présente Paris vu du haut des tours de Notre-Dame:--tous ces petits hommes allant à leurs petites affaires ou à leurs petits plaisirs,--se pressant, se heurtant, se coudoyant presque uniquement pour s’enlever les uns aux autres de petits ronds de métal dont le plus gros ne pourrait de cette hauteur être distingué par l’œil le plus perçant.
Il y a dans la cage de charpente d’une des cloches une curiosité dont M. Victor Hugo n’a pas parlé, je crois, dans _Notre-Dame de Paris_,--c’est une balançoire très-suivie par les enfants du quartier.--On a vu plus d’une fois le poëte assister à cet exercice avec complaisance.--La balançoire a été récemment supprimée; on assure que M. Hugo a fait notifier à monseigneur Affre, archevêque de Paris, qui se met sur les rangs pour l’Académie, qu’il lui refuserait opiniâtrément sa voix tant qu’il n’aurait pas fait rétablir la balançoire.
[GU] M. Thiers joue en ce moment l’austérité. Il affecte de venir seul chez le duc d’Orléans en habit noir,--lorsque tout le monde y est en habit habillé.
M. Thiers laisse fréquemment percer la prétention assez saugrenue de contrefaire l’empereur Napoléon,--il refait quelques-uns de ses mots.
Il devrait bien alors l’imiter en ce point.
S’il est décidé à n’avoir pas la politesse de se faire faire un habit habillé pour aller chez le prince royal,--ou si son intégrité comme ministre ne lui a pas laissé les moyens de subvenir à cette dépense,--il pourrait se présenter en costume de membre de l’Institut, c’est l’habit que portait le général Bonaparte à son retour d’Égypte.
[GU] Voici l’annonce arrivée, je crois, au plus haut degré de l’inconvenance.--M. Gannal obtient des carrés de papier, même les plus vertueux, l’insertion de l’article nécrologique que voici:--et cela non pas à la quatrième page, à la page vénale, mais à la deuxième, c’est-à-dire à une des pages indépendantes et incorruptibles:
«Madame la comtesse de la Roche-Lambert vient de mourir en son hôtel à Paris. Sa famille a bien voulu confier le soin de son embaumement à l’habile chimiste, M. Gannal.»
Encore un peu, et M. Gannal fera mettre sur les monuments funèbres: _Embaumé par M. Gannal_.
Cette inscription même sur un corbillard serait d’un assez bon effet dans une cérémonie.
[GU] Encore un mot relativement à cette annonce:--il n’est pas probable que ce soit la famille qui ait songé à faire faire cette annonce à M. Gannal,--et d’ailleurs, elle n’eût pas mis, le «_a bien voulu_» qui dévoile la modestie de M. Gannal;--mais alors pourquoi, après cette louable humilité, M. Gannal s’intitule-t-il lui-même _habile chimiste_?
[GU] Un ami de M. D*** avait répandu le bruit que ce député est impuissant.--Ceci aurait été un texte admirable pour je ne sais plus quel carré de papier, qui s’écriait lors de l’élection de M. Fould: «Il faut bien que les Juifs soient représentés!»
M. D***, décidé à arrêter ce bruit, fait écrire à un homme de sa connaissance une lettre anonyme, par laquelle on lui apprend que M. D*** est l’amant de sa femme.--L’époux outragé accourt chez M. D***, le trouve au lit, le roue de coups, et s’en va.
M. D*** s’habille, et va disant partout dans la ville: «Je ne suis pas impuissant, demandez plutôt à M***, qui m’a battu ce matin.»
[GU] SUR QUELQUES NISARDS.--M. Nisard aîné avait naturellement toutes les proportions d’un professeur de quatrième peu distingué. Il chercha une autre voie, il imagina d’insulter, sous forme de critique, les deux plus grandes gloires poétiques de ce temps-ci, M. Hugo et M. de Lamartine. La chose faite, il se croisa les bras et attendit. Il n’attendit pas longtemps: on le nomma chevalier de la Légion d’honneur, maître des requêtes au conseil d’État, maître de conférences à l’école normale, chef de division au ministère de l’instruction publique.
En ce moment, il veut être député comme tout le monde.--C’est sur l’arrondissement de Châtillon que M. Nisard a jeté les yeux.--Il remplit les bibliothèques communales de ses futurs commettants avec les souscriptions du ministère.--Tous les gamins de Châtillon ont des bourses dans les colléges de Paris.--M. Villemain laisse faire.--Sans doute M. le ministre pense qu’il faut que les professeurs de quatrième soient représentés à la Chambre.
Dernièrement, M. Nisard aîné a envoyé au roi des Belges deux volumes de sa composition, intitulés: _Mélanges littéraires_. S. M. Léopold, qui est un homme poli, a compris tout de suite que M. Nisard aîné en voulait à sa petite croix inoffensive, et la lui a envoyée.
Le hasard fit que le roi envoya en même temps la même croix au célèbre chimiste allemand, Berzelius.--M. Nisard aîné explique ainsi cette coïncidence: «Le roi Léopold, en jetant les yeux sur l’Europe--a voulu récompenser en même temps et le représentant de la science et celui de la haute critique littéraire.--Ier Nisard.»
M. Nisard cadet n’a pas eu beaucoup de peine à trouver la voie ouverte par monsieur son frère. Mais il s’est trouvé dans la situation d’Alexandre,--qui pleurait à chaque victoire de son père Philippe,--en disant: «Il ne me laissera rien à faire.»
Les pères Philippe en général aiment assez à tout faire eux-mêmes.
M. Nisard cadet--passa en revue les hommes de génie de l’époque;--le compte n’en est pas plus long qu’il ne faut. «Il n’y a rien à faire là, se dit-il, mon frère _me_ les a insultés.»--Il lui fallut se rabattre sur un homme de beaucoup de mérite,--et il s’est lancé sur M. Michelet.
M. Michelet a eu la bonté de m’envoyer son livre,--qui m’a fait plaisir.--M. Nisard cadet pense autrement: «_Ce livre_, dit-il,--_échappe à une analyse un peu forte_, à cause de _l’érudition extravagante de l’auteur_.--_De graves facéties, des peintures renforcées et graveleuses_, etc.--_A quoi sert_, s’écrie M. Nisard cadet, _cette curiosité qui se met sur la trace des moindres détails du passé_?--_Il n’y a qu’une manière d’écrire l’histoire de la Pucelle_,--dit M. Nisard cadet, _c’est que l’écrivain se laisse emporter lui et toute sa science archéologique au cours impétueux de la tradition populaire_.» En un mot, l’opinion longuement exprimée par M. Nisard cadet est que l’érudition est au moins inutile pour écrire. Cela serait de l’histoire--à peu près comme en font les journaux pour la politique et les portières pour les mœurs.
L’histoire n’est déjà pas trop vraie, et l’on doit savoir gré aux savants qui s’efforcent de l’empêcher de devenir tout à fait un recueil de contes de ma mère l’Oie.
Cela fait,--M. Nisard cadet--se croise les bras et attend.--IIe Nisard.
[GU] ***, qui a eu une vie fort dissipée, vient de se marier;--comme il sortait de la mairie, après avoir prononcé le serment d’usage, sa belle-mère le prend à part et lui dit:
--Voilà qui est fini; j’espère que vous ne ferez plus de sottises?
--Non, ma belle-maman, répond ***; je vous promets que celle-ci est la dernière.
[GU] C’était à l’époque d’une des candidatures de M. Victor Hugo à l’Académie.--M. Hugo s’est présenté cinq ou six fois, et cinq ou six fois ses collègues d’aujourd’hui l’ont déclaré indigne d’entrer dans leur compagnie.--M. Hugo se présentait cette fois pour succéder à M. de Quélen, et il avait de grandes chances de succès.--Deux ou trois jours avant l’élection, les journaux du soir contenaient une note conçue en ces termes: «Il paraît à peu près certain que c’est M. Victor Hugo qui succédera à monseigneur l’archevêque de Paris.» Cette phrase tomba, par hasard, sous les yeux de mademoiselle Dupont, l’ancienne soubrette de la Comédie-Française, qui lisait le journal dans sa loge, tandis qu’on la coiffait;--elle lut la phrase,--la relut,--se frotta les yeux,--la relut encore, puis tout à coup, elle entra, le journal à la main, où se trouvaient dix ou douze de ses camarades.
--Par exemple, voilà qui est trop fort! s’écria-t-elle, je vous annonce une drôle de nouvelle.--Certes, M. Hugo a du talent, je ne dis pas le contraire; mais c’est égal,--je n’aurais jamais cru cela.--Allons, il ne faut plus s’étonner de rien maintenant.--Ne voilà-t-il pas M. Victor Hugo qui va être nommé archevêque de Paris!
[GU] M. Boilay, inventé et décoré par M. Thiers.--a, comme je vous l’ai raconté, passé dernièrement avec armes et bagages dans le camp de M. Guizot.
C’est là un de ces actes qui ont besoin d’être payés magnifiquement pour cacher ce qui leur manque du côté de la noblesse et du désintéressement. M. Boilay a la prétention d’être fait conseiller référendaire à la cour des comptes.
(C’est étonnant combien il y a de gens qui usent leur vie, et commettent une foule de choses pour arriver à des buts dont je connais à peine les noms, et dont l’éclat m’échappe tout à fait.)
Le ministère fait la sourde oreille.--M. Boilay valait à ses yeux la peine d’être acheté.--Mais, une fois acheté, un homme ne peut plus vous faire du mal, et conséquemment ne vaut guère la peine qu’on le paye. On l’a nommé directeur de la prison de Charenton.
M. Boilay se débat autant pour ne pas diriger la maison de Charenton que s’il s’agissait de ne pas y être dirigé.--Peut-être craint-il que ce ne soit une de ces ruses employées par les familles pour faire entrer de bonne volonté un parent dans ces maisons.--Cependant la place est bonne; il s’agit de dix mille francs par an, avec un logement. Mais M. Boilay aime mieux être le dernier à la cour des comptes que le premier à Charenton.--D’ailleurs, il prend cette proposition pour une épigramme; le ministère, de son côté, paraît tenir à la plaisanterie.