Part 15
Ç’a été pour moi une consolation dans une infinité de traverses et de tourments.--Oui, disais-je--au milieu des plus grands ennuis;--_mais_ je suis à cinquante lieues de ***.
Pour M. Aimé Martin,--nous en parlerons une autre fois.
M. Lebœuf, député,--recevant l’autre jour la lettre de convocation pour l’ouverture de la Chambre,--dit à son domestique:
--Qu’est-ce qui apporte ça... _une trompette_?
--Oui, monsieur.
--Faites-_la_ asseoir et rafraîchir.
[GU] Un autre de nos honorables est colonel de la garde nationale;--un monsieur, électeur, lui recommandait, pour obtenir je ne sais quoi, son fils, qui fait partie de la musique dans la légion que commande le député;--le pauvre colonel ne connaissait pas plus le fils qu’il ne connaissait le père,--il savait seulement qu’il était électeur.
--Et comment se nomme M. votre fils, demanda-t-il (moyen adroit pour savoir en même temps le nom du père).
--Il s’appelle Gobinard.
--Gobinard?
--Oui... Gobinard.
--Ah! oui, Gobinard... j’y suis... Gobinard... très-bien!... Gobinard... je me rappelle parfaitement... Gobinard... Et qu’est-ce qu’il est, M. votre fils,--monsieur Gobinard?
--Il est triangle.
--Ah! oui,--oui,--oui,--Gobinard, parbleu! Gobinard... charmant triangle!... charmant triangle! maintenant je me le rappelle parfaitement,--charmant triangle!
[GU] Les pairs ont rendu leur jugement dans l’affaire du coup de pistolet tiré sur les princes. L’auteur du crime et deux de ses complices sont condamnés à mort,--les autres à la détention.--M. Dupoty, rédacteur du _Journal du Peuple_, a pour sa part cinq ans de prison.--On a beaucoup parlé, du moins dans les journaux, de cette dernière condamnation. J’ai à dire aussi mon opinion, que je n’ai exprimée que très-incomplètement--le mois dernier.
M. Dupoty a été condamné comme complice de l’attentat de Quénisset, qui a tiré un coup de pistolet sur les princes.--Eh bien! dans mon âme et conscience,--devant Dieu et devant les hommes,--comme disent les jurés,--_non_, M. Dupoty n’est pas complice de l’attentat de Quénisset.
La lettre qui lui a été adressée par Launois, dit Chasseur, un des conjurés, ne prouve absolument rien; il n’est pas un homme dirigeant ou écrivant quelque chose qui s’imprime et paraît périodiquement qui ne reçoive une foule de lettres de ce genre, et, si on faisait chez moi une perquisition, je suis persuadé qu’on y trouverait vingt chiffons de papier plus compromettants que la lettre adressée par Launois à M. Dupoty.
Mais à cette première question, que je résous négativement, j’en ajouterai une seconde:
Oui,--M. Dupoty est coupable d’avoir, par ses écrits, poussé au mépris des lois et du gouvernement établi,--aux conspirations et aux émeutes;--_mais_ précisément autant que le _Constitutionnel_, le _Courrier français_,--le _Temps_, le _Siècle_, en un mot, que tous les journaux de l’opposition, quelque timide et détournée que soit l’expression de la guerre qu’ils font au gouvernement existant, les uns pour le renverser et prendre sa place,--les autres pour l’_obliger à choisir_ des ministres dans leurs amis.
[GU] Et,--pour dire toute ma pensée,--je trouve,--sinon moins criminels,--du moins beaucoup moins bêtes,--ceux qui jettent dans le pays des ferments de discorde avec l’intention de le bouleverser, ceux qui jettent des torches dans la maison pour la brûler, que ceux qui agitent tout le pays pour amener un petit revirement entre M. Dufaure et M. Passy,--que ceux qui mettent le feu à la maison pour y allumer leur cigare.
M. Dupoty a été pris comme l’on est pris au colin-maillard ou au pied de bœuf.
[GU] Si l’on veut admettre ce système, il faudra remonter bien haut, et je ne sais vraiment où on trouvera une complète innocence.
Moi-même, quand j’ai reproché à M. de Strada de laisser le roi sortir avec des chevaux dont quelques-uns ne valent pas cinquante francs; quand j’ai, à plusieurs reprises, signalé à M. de Montalivet l’abus qu’on faisait du potager royal,--ces atteintes légères ont fait admettre plus facilement des attaques plus fortes, faites par d’autres journaux, et que l’on eût trouvées de trop haut goût sans cette transition.--Le _Constitutionnel_ conduit tout doucement les esprits au _Courrier Français_, le _Courrier Français_ (quand mademoiselle Fitz-James n’est pas rengagée) les reçoit, leur fait faire un pas et les livre au _Siècle_, le _Siècle_ les mène au _Temps_, le _Temps_ au _National_, le _National_ au _Journal du Peuple_, le _Journal du Peuple_ au _Populaire_, le _Populaire_ au _Moniteur républicain_, le _Moniteur républicain_ aux discours de cabaret.--Chaque journal, échelonné comme les cantonniers sur les grandes routes, pave et ferre de ses phrases sa part d’un chemin qui conduit de la royauté à l’émeute et à la révolution,--DES TUILERIES A LA PLACE LOUIS XVI.
Il n’y a pas de loi sur la presse qu’on ne puisse éluder.--Chaque loi répressive est le barreau d’une cage; et, quelque serrés que soient les barreaux d’une cage, il y a toujours entre eux un espace, et la pensée, plus mince et plus ténue que la vapeur, passe facilement entre deux.
Vous ne tiendrez pas la presse avec des lois.--Il n’y a que l’arbitraire qui ait quelques chances d’en venir à bout, et encore l’arbitraire ne peut que remplacer les barreaux de la cage par les murs de la prison. Si la pensée est ténue comme la vapeur, la compression la rend terrible comme elle, et elle risque fort de faire éclater vos murs.
D’ailleurs, il ne faut pas que les gens, au pouvoir aujourd’hui, oublient leur origine. Quand on veut opposer une digue à un torrent, il faut la construire sur un terrain sec, que n’aient pas encore envahi les eaux: et vous, vous êtes le premier flot du torrent, c’est lui qui vous a poussés, qui vous a portés où vous êtes,--et qui est arrivé en même temps que vous. Vous ne pouvez l’arrêter. Peut-être, si vous l’aviez laissé passer, se fût-il divisé en une multitude de petits filets d’eau et de ruisseaux murmurants. Mais, par vos lois absurdes, vous avez forcé fleuves et ruisseaux de couler ensemble et d’accroître sans cesse, la force invincible de leurs flots.
Le réquisitoire de M. Hébert est composé précisément des mêmes arguments que les considérations qui précèdent les ordonnances de juillet 1830.
[GU] Il faut que je vous le dise encore une fois,--il fallait laisser la presse libre--sans cautionnement--sans timbre--sans procès,--vous auriez cinq cents journaux, dont chacun aurait de cent à cent cinquante abonnés.--Je crois l’avoir suffisamment prouvé dans le numéro d’octobre.
Il fallait d’autre part, inventer pour la littérature ce qu’on a inventé pour l’armée;--il fallait, c’est-à-dire, le bâton de maréchal dans la giberne du soldat,--c’est-à-dire un espoir fondé d’arriver par le talent, et par le talent seul, aux hautes positions du pays.
Vous avez précisément--fait le contraire;--un écrivain, quel que soit son génie, n’existe pas à vos yeux s’il n’écrit pas dans les journaux,--et s’il n’écrit pas contre vous.
Vous n’avez rien que pour deux classes d’écrivains,--et ces deux classes sont renfermées dans une seule: les journalistes.--A ceux qui vous harcèlent et vous menacent, vous jetez les gros morceaux,--puis aux pauvres diables qui se rangent tristement, et faute de mieux, sous votre bannière, vous donnez à ronger les os que laissent vos adversaires repus.
[GU] Depuis longtemps on méditait la nomination d’une vingtaine de nouveaux pairs.
On avait murmuré les noms de MM. Hugo,--Casimir Delavigne,--Horace Vernet.
Les nominations ont paru,--il n’y a rien pour les arts ni pour la littérature. Pourquoi? c’était montrer aux jeunes écrivains une voie autre que celle du journalisme,--c’était séparer la presse de la littérature,--c’était abaisser la première de toute l’estime que vous montriez pour la seconde.
Mais non: vous aimez mieux dire, par vos actes, que les écrivains n’auront rien que par la violence et par le désordre.
Vous refusez de leur donner dans la société un intérêt qui les porte à combattre pour elle;--vous voulez qu’ils défendent la place et vous les tenez hors des murailles.
[GU] On lit dans le dernier ouvrage de M. de Balzac:
«Il a demandé pour son gendre le grade d’officier de la Légion d’honneur; fais-moi le plaisir d’aller voir le mamamouchi quelconque que cette nomination regarde, et de veiller à _cette petite chose_.»
Pourquoi M. de Balzac n’a-t-il pas la croix depuis longtemps? Il ne l’appellerait pas une petite chose;--un homme du talent de M. de Balzac fabrique des pensées pour bien des gens; il ne fallait que lui rendre justice, et vous ne le verriez pas, pour sa part, discréditer un de vos moyens d’action et de gouvernement. Vous n’en avez cependant pas trop, et ceux que vous avez ne sont pas si peu usés qu’ils n’aient besoin de quelques ménagements.
[GU] Vous ne lutterez contre la presse qu’avec la presse.
Vous n’avez dans la presse que des ennemis et des domestiques.
Vous n’y avez ni alliés ni amis.
[GU] J’ai souvent querellé les journaux sur leur quatrième page; il serait injuste de ne pas signaler une industrie identique qu’exerce le gouvernement: je veux parler des _brevets_.
Il n’y a pas d’invention saugrenue,--de préparation honteuse,--qui se fasse faute d’un _brevet du roi_.
Le public prend ledit brevet pour une approbation spéciale de Sa Majesté, et tombe dans le panneau.--On ne sait pas assez qu’un brevet du roi n’est qu’un reçu de huit ou quinze cents francs, selon la durée que l’exploitant veut donner à son affaire;--qu’on ne demande à quiconque sollicite un brevet d’autre condition que de verser la somme ci-dessus mentionnée.
Ceci n’est qu’un guet-apens dont le gouvernement est aussi complice qu’on peut l’être; il ne peut ignorer la fausse idée qu’ont les gens d’un brevet,--et il la laisse s’accréditer:--il n’a jamais dit, par l’organe de ses journaux ni autrement, ce que c’était réellement qu’un brevet.--C’est pourquoi je le dis aujourd’hui.
J’ai déterré un bouquin que je destine en présent à mon ami le docteur Alph... L.--Ce bouquin a été imprimé avec brevet et privilége du roi, donné le quatrième jour de novembre 1668, _signé par le roi et son conseil_.
Il a pour titre:
_Remèdes souverains et secrets expérimentés_, de M. le chevalier Digby.--Paris, chez Guillaume Cavelier, au quatrième pilier de la grande salle du Palais.--MDCLXXXIV. Avec brevet et privilége du roi.
Je transcris littéralement une des recettes que j’y ai trouvées préconisées, toujours avec privilége du roi.
Remède infaillible pour arrêter le sang d’une plaie ou un saignement de nez,--éprouvé par la comtesse d’Ormont.
«Prenez deux parts de mousse qui vient sur les têtes des morts, et que ce soit une tête humaine;--tirez-la en la séparant et la rendez plus menue que pourrez avec les doigts;--mêlez-la avec une part de mastic en poudre,--puis, réduisez tout en onguent avec de la gomme tragogante trempée en eau de plaintain et eau de rose,--ensuite l’étendez sur du cuir de la longueur du pouce et non si large, et le mettrez sur la veine du front descendant sur le nez.»
On ne se figure pas comme le chevalier Digby, auteur de ce livre, et M. le docteur Jean Molbec de Tresfel, médecin auquel le privilége est accordé,--usaient, dans divers cas, de la tête de mort, apprêtée de façons variées.--Dans un article fort curieux où ils parlent légèrement de la thériaque, _panacée longtemps en faveur_, ils donnent la véritable recette de l’orviétan.
L’orviétan se compose de cinquante et une drogues différentes, entre lesquelles on trouve:
«De l’os du cœur de cerf pilé, un dragme.
»De fenouil, une demi-once.
»Un cœur de lièvre séché au four.
»Gentiane, une once.
»Crâne humain, une demi-once, etc.»
Ce que je trouve le plus curieux, c’est qu’après le remède indiqué contre le saignement de nez que je viens de rapporter--les auteurs en donnent un autre _également bon_, et que je considère comme beaucoup plus simple.
«Prenez de l’herbe nommée _bursapastoris_,--flairez dessus et la tenez dans la main. _Il suffira de la porter sur soi en la poche._»
S’il suffit de la porter en la poche, pourquoi alors se donnerait-on la peine de la flairer?--et, à plus forte raison, pourquoi irait-on s’amuser à gratter des têtes de morts?--Je vous livre les deux recettes comme je les trouve,--avec brevet et privilége du roi;--elles sont _également_ bonnes,--vous pouvez choisir,--je ne vous donne pas de conseil;--mais, _si j’étais que vous_, je préférerais la seconde.
[GU] M. Lebœuf était à dîner dans une maison;--il voit un vieillard à l’air refrogné, à côté du maître de la maison.--Il demande à son voisin de droite:
--Qui est ce monsieur?
--Cherubini,--répond le voisin en mangeant et la bouche pleine.
M. Lebœuf entend: _C’est Rubini_.
Après dîner, il s’approche de M. Cherubini, l’homme le plus _féroce_ de France, et lui dit gentiment:
--Il faut avouer, monsieur, que vous ne paraissiez pas votre âge à la scène.--Est-ce que vous n’allez pas nous chanter quelque chose tout à l’heure?
M. Cherubini lui lance un regard froid et mortel comme une pointe d’acier,--lui tourne le dos, et s’en va au maître de la maison, auquel il dit presque haut, en lui montrant M. Lebœuf:
--Quel est, etc.
Mais je ne puis répéter ce que dit en cette circonstance M. Cherubini.
[GU] Quand M. Bugeaud a été envoyé en Afrique, les _Guêpes_ seules, au milieu de l’indignation des journaux, ont osé prédire les succès qu’il y obtiendrait. Dernièrement, M. Bugeaud avait, dit-on, demandé un congé pour assister au commencement de la session.--On l’a cru en disgrâce, et les journaux, qui avaient tant blâmé son départ, ont alors commencé à crier contre son retour.--Il n’y avait pas assez d’éloges pour M. Bugeaud, brouillé avec le château:--il allait passer à l’état de héros invincible.--Quand on a su qu’il ne revenait pas, et qu’il n’était nullement en disgrâce,--l’enthousiasme s’est refroidi aussi subitement qu’il s’était allumé.
Puisque nous parlons des affaires d’Alger, disons un mot de ce gouffre d’hommes et d’argent:--la Chambre des députés aime mieux faire à perpétuité à la terre d’Afrique une rente de six mille cadavres français--que d’accorder une fois le nombre d’hommes suffisant pour en finir.
La situation des Français en Afrique est précisément celle d’un joueur qui a deux dames quand son adversaire n’en a qu’une;--celui qui a deux dames a évidemment l’avantage,--mais il ne pourra, faute d’un pion, prendre la dame que son adversaire promène sur la grande ligne du damier;--il aura toujours l’avantage, mais il ne gagnera jamais la partie.
Le caractère et le goût des peuples changent avec l’âge.--La France a aimé longtemps la gloire militaire,--aujourd’hui elle aime l’argent, et elle veut de l’économie; la gloire est chère, on n’en a pas au rabais; il n’y a pas moyen d’allier ces deux passions.
[GU] Dans le golfe de Lyon, deux braves marins, Layec et Hervé, du navire la _Marianne_,--ont péri en sauvant l’équipage de la _Picardie_.
M. le duc d’Orléans a fait remettre à M. Achille Vigier, député du Morbihan, une somme de deux cents francs destinée aux veuves de ces deux héros.
Deux cents francs!--C’est de quoi retarder la mendicité de quelques mois pour les veuves de deux hommes qui sont morts de la mort la plus belle et la plus héroïque.
Il faut savoir gré à M. le duc d’Orléans de sa pensée, et le plaindre de n’avoir pas près de lui des personnes qui puissent en diriger l’application.
Mais,--voyez-vous,--jamais les hommes n’accorderont autant d’admiration et de respect à l’homme qui sauve son semblable qu’à celui qui le tue.
Le vieux proverbe «qui aime bien châtie bien» doit être retourné, et n’a été imaginé que pour donner un air vertueux de reconnaissance à l’affection naturelle qu’ont les hommes pour ceux qui leur font du mal;--il faut dire «aime bien qui est bien châtié.»
On n’aime que les gens et les choses dont on souffre,--il n’y a d’amour réel que l’amour malheureux,--il n’y a de patrie que pour les exilés.
Entre deux amants,--s’il y en a un--(et il en est toujours ainsi, ajoutons: _presque_, pour ne pas trop faire crier) qui accable l’autre de douleurs et de tortures, c’est celui-là qui est aimé et adoré;--l’autre, pour prix du dévouement et du sacrifice de toute la vie, consent tout au plus à se laisser aimer.
[GU] Voici la session ouverte,--_le besoin s’en faisait sentir_ pour les journaux;--le procès de la Chambre des pairs était terminé,--ils ne savaient plus comment remplir leurs colonnes;--quelques centenaires commençaient à poindre;--un veau à deux têtes était né dans le département de l’Ardèche;--j’attendais à chaque instant _le grand serpent de mer_ qui, depuis treize ans qu’un petit journal l’a inventé, ne manque jamais de faire une apparition chaque année dans les journaux, dans l’intervalle d’une session à l’autre. Quelques feuilles commençaient à se livrer à de bizarres excès: un journal auquel il manque cinq lignes est capable de tout; il n’y a ni parents ni amis qui soient à l’abri de ses attaques: il fera cinq lignes contre lui-même s’il le faut.
Un de ces carrés de papier s’est mis à raconter que le neveu de Colombier,--l’un des condamnés dans l’affaire Quénisset--apprenant qu’il allait être condamné comme complice de l’attentat du 13 septembre,--s’était noyé de désespoir;--les autres feuilles se sont emparées des cinq lignes que cela produisait.
Le lendemain,--le jeune homme s’est présenté au premier carré de papier, et a demandé une rectification;--on l’a ressuscité le troisième jour avec d’autant plus d’empressement, que cela faisait cinq autres lignes.
[GU] Cette session qui s’ouvre est la dernière de la législature actuelle.--Espérons que les membres qui la composent vont en finir avec les niaiseries qui sont, depuis l’invention du gouvernement dit représentatif,--décorées du nom de politique,--qu’on s’occupera pour la dernière fois de l’_amoindrissement_ du pouvoir de M. Passy et de M. Dufaure, de la réforme électorale, etc., etc., et de toutes ces choses qui produisent tant de phrases et ne produisent que cela.
Espérons que les départements se lasseront de vivre sous le despotisme des estaminets de Paris,--les seules localités qui aient un intérêt sérieux aux discussions oiseuses qui remplissent les sessions;--qu’ils cesseront d’envoyer à la Chambre des prétendus représentants qui ne s’occupent que de tripotages de ministères,--et, sous prétexte d’_intérêts_ généraux, ne tiennent aucun compte des intérêts particuliers, qui sont néanmoins nécessaires pour former un _intérêt général_ quel qu’il soit.--Ceci est aussi absurde que si on contestait cette formule à la _Cuisinière bourgeoise_: «Pour faire du café à la crème, ayez de la crème et du café.»
Espérons que chaque département comprendra qu’il est temps de donner à ses représentants des mandats circonstanciés, c’est-à-dire de rogner un peu un libre arbitre que n’a jamais un ambassadeur, et d’imposer à tout député ses conditions; par ce moyen, on arrivera à des sessions sérieuses où on fera les affaires réelles du pays;--car on doit commencer à comprendre que cet hypocrite dédain pour les intérêts matériels ne s’applique qu’aux _intérêts matériels des autres_, et cache plus ou moins adroitement le soin qu’on prend de ses intérêts matériels à soi.
Mais je ne commencerai à prendre au sérieux la Chambre des députés que lorsqu’on aura brûlé publiquement la tribune;--tant qu’elle existera, il n’y aura que les avocats qui feront et qui mèneront les affaires, et voilà trois ans que je vous explique comment ils les font et comment ils les mènent.
[GU] Madame *** a perdu son mari;--madame ***, célèbre par les ridicules du sien, a cru devoir lui envoyer une lettre de condoléance qui se termine ainsi: «Permettez-moi de vous féliciter, ma chère amie, de ce que vous portez le nom d’un homme qui ne peut plus faire de sottises.»
[GU] Ah ça!--je faisais réellement là un joli métier. Les lecteurs de nos petits livres savent avec quel touchant désintéressement j’ai annoncé, il y a longtemps déjà, que je ne faisais pas partie de la Société des gens de lettres, et que je ne prétendais recevoir aucun argent pour la reproduction des morceaux qu’il conviendrait aux journaux de me prendre.
Cette déclaration, qui me paraissait franche et sans arrière-pensée, a eu,--à ce que j’apprends,--de déplorables résultats pour quelques journaux innocents qui en avaient profité pour faire quelques citations qu’ils croyaient gratuites.
Il n’en est pas ainsi.
Je reçois de M. Pommier, agent central de la Société des gens de lettres, une épître ainsi conçue:
«Monsieur, je viens d’établir le compte des droits de reproduction que j’ai touchés pour vous, et je tiens à votre disposition la somme de cent soixante-cinq francs soixante-seize centimes qui vous est due.--Agréez, etc.»
D’où il ressort qu’à mesure qu’une honnête feuille, trompée par nos protestations, avait l’imprudence de copier quelques pages des _Guêpes_, M. Pommier arrivait avec sa quittance et la faisait financer.
Cette manœuvre, que M. Pommier et moi nous avons pratiquée jusqu’ici fort innocemment, est connue parmi les voleurs de Paris sous le nom de _chaulage_.
Je crois que nous devons y mettre un terme.
Dans l’origine de la Société des gens de lettres,--cédant à quelques amitiés et à quelques sollicitations, j’avais acquiescé aux statuts de ladite Société, mais je me suis abstenu de paraître à aucune séance,--et j’ai adressé à M. Pommier une lettre qu’il a oubliée ou qu’il n’a pas reçue, dans laquelle je lui signifiais ma décision négative.
Je pense que M. Pommier pensera,--comme moi,--que nous n’avons qu’un parti à prendre pour tâcher de reconquérir l’estime de nos contemporains, c’est de restituer aux feuilles victimes les sommes indûment perçues, en joignant à la somme indiquée dans la lettre de M. Pommier celle qui, probablement, aura été retenue pour ma part de contributions aux frais et dépenses de la Société.
Je prie les susdites feuilles victimes d’adresser à M. Pommier des réclamations que, sans aucun doute, il ne leur laissera pas le temps de faire.
Si parmi les journaux il en est à la reconnaissance plus ou moins volontaire desquels je dois mettre des bornes,--il en est d’autres qui me traitent tout différemment.
J’ai eu l’honneur d’être dernièrement le sujet d’une polémique assez vive entre deux journaux belges.
L’un, le _Précurseur_, qui donne tous les mois un extrait des _Guêpes_,--croyait devoir accompagner cet emprunt d’une note où il affirmait à ses lecteurs--qu’attendu que je ne suis pas un écrivain sérieux,--un écrivain politique, ce que j’écris ne doit être pris que comme une charade, une énigme, un rébus, ou tout autre hors-d’œuvre innocent que certaines feuilles donnent à leurs abonnés, et que mes idées et mes opinions ne peuvent être considérées que comme non avenues.
Le _Fanal_, que je remercie beaucoup de sa bienveillance, a bien voulu me défendre un peu.--Le _Précurseur_ a répondu en ces termes:
«Nous reproduisons, il est vrai, _chaque mois_, quelques passages des _Guêpes_, mais le succès de cette production est _notre excuse_.--Les lecteurs de journaux aiment quelquefois à se dérider, et les piqûres de ces guêpes qui volent _à l’aventure_, atteignent _au hasard_, s’acquittent de ce devoir avec beaucoup de succès.--Il ne s’agit pas ici de la _justesse des pensées_, ni de la _solidité des principes_, ni de l’_exactitude de l’observation_.--M. A. Karr est un _faiseur_ de nouvelles et de _petits romans_.
_Quant à nous_, qui avons chaque jour une _besogne sérieuse_ à faire, etc.»
Ah! ah!--voyons donc la besogne sérieuse.
J’occupe la première colonne.--Les deux suivantes sont consacrées à une correspondance particulière, à une lettre adressée au _Précurseur_.--Ce n’est donc pas encore cela la besogne sérieuse en question.
Quatrième colonne,--extraits des journaux anglais,--du _Morning Chronicle_,--du _Times_,--du _Morning Post_,--du _Standart_,--ce n’est pas encore là la besogne sérieuse du _Précurseur_,--ce n’est pas même la besogne.--Continuons: