Part 14
D’ailleurs, s’il est coupable, son châtiment, sous quelque forme que ce soit, ne doit pas commencer avant que la loi l’ait prononcé.
C’est une chose qu’on ne saurait trop rappeler à messieurs de la justice dans tous les degrés de la hiérarchie,--c’est une honte pour un pays tout entier qu’il n’y ait pas de lois qui puissent préserver un innocent des ignobles traitements qu’on fait subir aux prévenus.
[GU] Un matin que j’étais avec M...y,--il lui prit une sainte colère contre la phraséologie des journaux et contre la crédulité de ceux qui les lisent. Il nous en tomba un sous la main qui parlait de je ne sais plus quelle _mesure_ que l’_opinion publique flétrissait_.
Nous nous demandons d’abord:--Qu’est-ce que l’opinion publique? et qu’est-ce que le carré de papier que voici? Qu’entend-on par ces paroles, «l’opinion publique,» l’opinion publique veut-elle dire l’opinion de _tout le monde_?
Non, par deux raisons: la première, c’est qu’une mesure ou n’importe quoi qui serait blâmé par _tout le monde_ ne pourrait pas subsister un instant; il faut donc excepter au moins de _tout le monde_: 1º ceux qui prennent la mesure; 2º ceux qui la soutiennent; 3º ceux qui en profitent.
[GU] La seconde raison, est que voici cinq autres carrés de papier:--trois approuvent la mesure et se disent les organes de l’_opinion publique_;--deux autres,--aussi organes qu’eux de l’_opinion publique_,--n’en disent pas un mot.
[GU] Il y a donc plusieurs opinions publiques sur le même sujet?
Le résumé de notre discussion--fut qu’il n’y a pas d’opinion publique;--qu’il n’y a pas assez de bonheur dans le monde pour que tous en aient une part;--que celui des uns n’existe qu’au détriment des autres. Que, par cela qu’une mesure nuit à certains intérêts, elle sert merveilleusement à certains autres.
Que l’_opinion publique_ se fait comme les _émeutes_, comme la _foule_.
Quand les journaux disent qu’il y a une émeute quelque part, les bourgeois et les ouvriers vont voir l’émeute,--les gendarmes s’y transportent pour la réprimer; ceux-ci prennent les curieux pour l’émeute, et les bousculent, les curieux s’irritent et se défendent,--et l’émeute se constitue.
Les gens qui vont voir une pièce où on leur dit qu’il y a _foule_--ne s’aperçoivent pas qu’ils forment eux-mêmes cette foule, qu’ils venaient voir autant que la pièce.
Beaucoup de gens s’empressent de se ranger à ce qu’on leur dit être l’opinion publique,--surtout quand elle est contraire au gouvernement; parce que, tout en obéissant à leur instinct de moutons de Panurge, ils ont un certain air d’audace sans danger qui flatte le bourgeois.--Ils seraient bien effrayés parfois s’ils savaient qu’ils sont à la tête de l’opinion dont ils croient suivre la queue,--et qu’ils seraient seuls de _leur opinion publique_--s’il n’y avait pas d’autres bourgeois pris dans le même piége.
Une chose tourmentait surtout M...y, c’était de savoir où on _flétrit les mesures_: car,--disait-il,--si chacun des membres de l’opinion publique,--qui doivent être nombreux,--se contente de flétrir ladite mesure chez lui,--comment le journal qui paraît ce matin a-t-il pu rassembler, dans l’espace de quelques heures, toutes ces flétrissures éparses d’une mesure prise hier matin,--pour pouvoir en former un total qui lui permette de présenter le nombre de flétrissures qu’il a réunies comme équivalant à une opinion publique?
Il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures,--comme il y a une halle à la viande,--comme il y a une Bourse;--il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures,--comme il y a un endroit où on en prend,--au bout du pont Louis XV.
Il faisait beau;--nous nous mîmes en route pour une grande promenade.--Aux Tuileries, il y avait beaucoup de monde autour d’un bassin;--M...y s’approcha pour voir si ces gens étaient réunis pour flétrir la mesure.--Ce n’était pas cela; ils n’avaient pas même l’air de savoir qu’il y eût une mesure;--ils donnaient des miettes de pain aux cygnes,--qui livraient leurs ailes entr’ouvertes au vent printanier,--semblables à de petits navires à la voile.
Dans un autre coin du jardin, beaucoup de gens qui, comme tout le monde, ont droit de considérer leur opinion comme partie intégrante de l’opinion publique,--appréciaient, en lisant les journaux, la mesure--qu’ils étaient censés avoir flétrie la veille.
Nous nous approchâmes d’un groupe fort serré,--à l’endroit appelé la Petite-Provence,--mais c’étaient des gens qui se chauffaient au soleil;--personne n’y parlait--de la mesure.
Sur les quais,--quelques Français vendaient des gâteaux de Nanterre, quelques autres en achetaient;--les uns fouettaient leurs chevaux, les autres regardaient couler l’eau.
De l’autre côté du pont, un monsieur lisait un livre mis sur le parapet à l’étalage d’un bouquiniste, et faisait une corne à la page où il restait de sa lecture, qu’il comptait continuer le lendemain.
Personne n’avait l’air de flétrir la mesure.--Ah!--voici bien du monde rassemblé devant l’Institut.--Nous perçons la foule avec peine;--c’étaient deux cochers qui se battaient. Nous demandâmes pourquoi c’était,--parce qu’après tout ce pouvait bien être à cause de la mesure:--l’un des cochers la flétrissant, l’autre ne la flétrissant pas;--mais ce n’était pas cela: l’un avait pris une demi-botte de foin à l’autre;--le volé fut rossé.
Nous prîmes alors la rue Guénégaud en suivant trois hommes qui en entraînaient un autre.
--Qu’a-t-il fait? demanda M...y.
--C’est à cause des mesures, répondit le passant interpellé.
M...y avait un air triomphant:
--Venez, me dit-il, il s’agit cette fois de la mesure.
On fit entrer notre homme au nº 9, sous une porte ronde.
--Le voilà chez David, dit alors l’homme auquel M...y avait adressé sa première question.
--Et que fait-on chez David? demanda M...y.
--C’est la _fourrière_, répondit l’homme.
--Est-ce là qu’on flétrit les mesures? demanda M...y.
--C’est là qu’on les vérifie.
--Comment?
--Oui, cet homme qu’on emmenait a été surpris par les agents à vendre à faux poids.--On l’amène chez David.--Si David trouve que ses mesures ne sont pas justes,--il met en fourrière les poids, les balances et tout le bataclan.--C’est sans doute ce que vous appelez flétrir les mesures.
Ce n’était pas encore là ce que nous cherchions.--Découragés, nous montâmes en voiture et nous allâmes à Saint-Ouen, comme nous faisions souvent.--Là, grand nombre de Parisiens pêchaient à la ligne.--J’appelai Bourdin, un batelier de mes amis,--qui avait l’obligeance de garder mon canot.
_N. B._ J’apprends que le gouvernement l’a saisi et confisqué comme n’ayant pas les dimensions qu’il lui plaît d’exiger par une ordonnance qu’il aurait dû rendre avant que je fisse faire mon bateau;--et les journaux disent qu’on désarme et qu’on disloque la flotte,--tandis qu’au contraire on prend des moyens quelque peu extrêmes pour posséder un plus grand nombre de bâtiments.--O mon pays! si mon canot peut servir à ta gloire,--s’il peut surtout augmenter l’effectif de ta flotte,--faire trembler la perfide Albion--et faire taire les journaux,--je te l’offre de grand cœur.
Mais réellement,--pour un _ami du château_, ainsi que m’intitulent certains carrés de papier,--on me traite assez mal;--le roi me donne douze francs par an--pour son abonnement aux _Guêpes_,--et on prend mon canot, qui m’a coûté cent écus.
J’appelai donc Bourdin,--Bourdin me mena près de ce pauvre canot, qui était caché dans les saules;--il était fort joli, ma foi,--tout noir avec une bordure orange,--et le plus rapide de ces doux parages;--nous montâmes dedans,--et je laissai dériver jusqu’à Saint-Denis.--Nous étions heureux comme deux poëtes que nous étions. C’était un spectacle ravissant;--la rive était bordée de grands peupliers, droits comme des clochers,--de saules bleuâtres,--de fleurs de toutes sortes, de spirées avec leurs bouquets blancs, de campanules bleues;--sur l’eau il y avait des nénufars jaunes et des anémones aquatiques.--Parfois un martin-pêcheur traversait la rivière droit et rapide comme une flèche en poussant un cri aigu;--à peine si nous avions le temps de voir son plumage vert et bleu.--Nous regardions tout cela,--et nous écoutions les bruits de l’air et de l’eau,--et, à l’heure où le soleil se couchait derrière l’église Saint-Ouen,--nous arrivions à l’île Saint-Denis, dont M. le maire,--M. Perrin,--un autre ami à moi qui joint à ses fonctions municipales celles de restaurateur, et qui cache modestement son écharpe tricolore sous un tablier de cuisine,--nous donnait un dîner excellent et un vin de Bordeaux que M...y, qui s’y connaît, déclarait irréprochable.
...J’oubliais la mesure..., personne ne la flétrissait, personne ne la connaissait.
Je voulais seulement vous dire ce qu’il faut croire de ces phrases stéréotypées dont les journaux sont si prodigues.
[GU] SUITE DES COMMENTAIRES SUR L’ŒUVRE DU COURRIER FRANÇAIS.--Il faut que je termine mes commentaires sur l’œuvre du _Courrier Français_.
Nous en étions à:
LES.
_Douzième observation_:--LES.
_Les_, article pluriel,--
«_Je_ n’est qu’un singulier, _vous_ est un _pluriel_.»--MOLIÈRE.
«_Pluriel_, terme de grammaire qui s’emploie pour caractériser un des nombres destinés à marquer la quotité.»
GIRAULT DUVIVIER.
Je trouve la définition un peu moins claire que la chose définie, mais c’est ainsi que procèdent tous les grammairiens;--Vaugelas est le premier qui ait écrit _pluriel_, avant lui on disait et on écrivait _plurier_.
On trouvera sans peine des exemples d’articles s’accordant aussi bien avec leurs substantifs,--mais je ne pense pas qu’on en puisse trouver qui s’accordent mieux. Comparez et jugez.
«_Le_ larcin,--_l_’inceste,--_le_ meurtre _des_ enfants et _des_ pères,--tout a eu sa place entre _les_ actions vertueuses.»
«Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, Te donne _les_ esprits dont je n’ai que _les_ corps.»
CHARLES IX à RONSARD.
«_La_ belle serviette et _le_ torchon doré.»
Poëme de la _Madeleine_.
«Il s’agit des cheveux blonds de la pécheresse dont elle essuya les pieds du Christ.
«Je hais _le_ philosophe qui n’est pas sage pour lui-même: Μισω σοφιστην, etc.»--EURIPIDE.
[GU] _Treizième observation._--FLOTS.
«L’auteur n’a pas répété _Océan_,--il n’a pas mis _vagues_ ni _lames_, il a parfaitement distingué les nuances qui existent entre ces mots.--_Flots_ est, des trois synonymes, celui qui engage le moins; les autres ont un sens plus précis. Il a pour autorités plusieurs bons écrivains.
«Quel respect ces _flots_ mugissants ont-ils pour le nom du roi?»--SHAKSPEARE, la _Tempête_.
«Le _flot_ qui l’apporta...»--RACINE. «Fendant le flot ému sous la brise qui passe.»
Alphonse ESQUIROS.
M. Alphonse Esquiros est un bon jeune homme,--autrefois poëte rêveur, ne manquant pas d’une sorte de naïveté un peu affectée, mais assez gracieuse;--c’est une de ces natures simples, semblables au fleuve limpide d’Horace:
«Liquidus puroque simillimus amni,»
qui reflète dans son cours tout ce qu’il voit sur ses bords,--les grands peupliers et les petites herbes, le soleil et les étoiles,--la barque qui glisse et l’oiseau qui passe.
La poésie d’Alphonse Esquiros avait des qualités naturelles,--mais elle manquait d’originalité,--elle reflétait trop ses lectures du moment;--je l’ai vu, tour à tour, sans cependant copier servilement, imiter la manière de M. Hugo,--celle de M. de Lamartine et celle de cent autres. Il y a quelques mois, il publia une nouvelle fantastique inspirée de la _Larme du diable_, de M. Th. Gautier, charmante création inspirée par le _Faust_ de Goëthe.
A cette époque parut je ne sais quel livre de M. de Lamennais,--Esquiros le lut, et fit l’_Évangile du peuple_;--le parquet se saisit de l’affaire, et on mit Esquiros en prison,--comme M. de Lamennais;--c’était pour Esquiros pousser l’imitation plus loin qu’il ne l’avait cru.
S’il y avait en France un ministre de l’instruction publique,--il aurait connu Esquiros,--il l’aurait fait venir et lui aurait dit: «Vous faites de jolis vers aux arbres et à la lune, ne vous mêlez pas à ces choses; quand vous imitez, n’imitez pas les gens que l’on met en prison.»
C’est ce qu’on ne fit pas, et on prit le crime d’Esquiros au sérieux,--et on le mit à Sainte-Pélagie.
Qu’arriva-t-il de là? qu’il prit à son tour au sérieux le martyre et la persécution; que les journaux, qui n’avaient jamais parlé de lui tant qu’il n’avait eu que son talent, le louèrent beaucoup quand il fut mis en prison,--ce qui prouva pour la millième fois que ce n’est pas du talent, mais de la prison, qu’ils font cas.
Et encore que ce pauvre enfant innocent et doux comme une fille--s’ennuie,--s’attriste, pleure,--réclame le soleil et l’air,--fait de jolis vers là-dessus en retour desquels, comme martyr, persécuté _pour le peuple_, il reçoit de mauvais lieux communs emphatiques.
[GU] _Quatorzième observation._--REMONTENT.
Il n’y a ici qu’un petit défaut,--c’est que, pour que sa phrase eût un sens, l’auteur aurait dû dire _descendent_; cependant le mot est correctement orthographié.
_Quinzième observation._--GRADUELLEMENT.
Je n’ai trouvé ce mot employé qu’autour des mirlitons.
«Je sens que _graduellement_ «Mon amour est plus violent.»
[GU] _Seizième observation._--ET.
Il y a plusieurs façons d’écrire ce mot: est,--haie,--hé,--hait.--Notre auteur ne s’y est pas trompé, et a parfaitement choisi celui de ces mots qui convenait à sa phrase.
[GU] _Dix-septième observation._--LENTEMENT.
«Il faut aller _lentement_ à accuser ses amis.» SAINT-ÉVREMONT.
Ces deux adverbes,--graduellement et lentement,--sont peu agréables à l’oreille;--mais des écrivains fort châtiés n’ont pas cru devoir éviter des consonnances semblables.
«Elle se tenait à cheval _dextrement_ et _dispostement_.» BRANTÔME.
«_Conséquemment_ il perd la somme, ou il est _incontestablement_ déchu de son droit.» LA BRUYÈRE.
Certes, commettre une faute avec La Bruyère,--ce n’est plus une faute, c’est une beauté.
Qu’est-ce que les puristes d’ailleurs,--et qu’est-ce que la langue?
L’académie-dictionnaire 1798--ne veut-elle pas qu’on prononce _quatre-z-yeux_?
PASCAL ne dit-il pas--«elle a couru de _grandes risques_
Et l’ACADÉMIE,--en faisant remarquer que _risque_ est masculin,--n’excepte-t-elle pas--cette locution: A _toute_ risque?
Et MOLIÈRE, dans le _Florentin_,--_rebarbaratif_?
Et VAUGELAS, _sens_ dessus dessous?
Et M. DE PONGERVILLE, de l’Académie,--dans le dialogue familier,--sens _sus_ dessus?
Et BOSSUET: C’est là que règne _un pleur_ éternel?
Je termine ce travail--en constatant que l’œuvre que nous venons d’examiner est un des morceaux les plus remarquables sous les deux rapports de la pensée et du style--qu’ait produits jusqu’ici la littérature politique des carrés de papier se disant _organes de l’opinion publique_ ou _boulevard des libertés_.
[GU] LE SECRET DE LA PARESSE.--Il y a deux ennemis irréconciliables, acharnés, mortels,--comme le sont les gens forcés de vivre ensemble:--ce sont le corps et la pensée,--la partie matérielle et la partie intellectuelle de notre être.
Tout le monde a éprouvé, au moment de se mettre au travail,--une sourde hésitation, suite d’une lutte entre l’esprit qui veut et le corps qui ne veut pas:--tous les poëtes anciens en ont parlé;--quel est l’homme d’ailleurs qui n’a pas entendu mille fois au dedans de lui le dialogue suivant:
LA PENSÉE. Les formes incomplètes et sans contours qui passent devant moi avec des nuances douteuses et changeantes--semblent prendre un corps et une couleur,--le nuage se dissipe, le chaos a cessé de s’agiter, tout se met en ordre; travaillons.
LE CORPS. Il fait un beau soleil,--peut-être le dernier de l’année,--on trouverait, j’en suis sûr, encore une violette en fleur sous les feuilles sèches;--nous devrions aller nous promener dans le jardin.
Cette proposition maladroite, sans précautions oratoires, n’obtient d’ordinaire aucun succès; c’est comme si l’on disait à un homme qui a soif: «Voilà un excellent morceau de pâté.» La pensée ne daigne pas seulement répondre,--elle s’obstine à vouloir travailler et à contraindre le corps à prendre la plume.
Celui-ci, qui est paresseux, comme vous savez,--comprend alors qu’il ne faut pas heurter de front cette fantaisie de travail,--mais qu’il faut, au contraire, y rattacher d’une manière indirecte la distraction qui doit plus tard la détruire.
LE CORPS. Le grand air rafraîchit la tête et fait du bien à l’imagination, et puis, il y a tant de souvenirs pour vous, ma belle, dans ces fleurs que vous m’avez fait planter,--et que vous me faites arroser l’été,--que vous serez d’autant mieux disposée au travail quand vous les aurez revues quelques instants.
LA PENSÉE (_à part_). Peut-être ce butor a-t-il raison.--Allons au jardin.
Dès lors la pensée est perdue! Une fois au jardin, la malheureuse se divise à l’infini:--elle suit la feuille qui s’envole; ce rosier dépouillé lui rappelle un bouquet qu’elle a donné il y a longtemps;--chaque arbre, chaque plante, est habité par un souvenir comme les hamadryades de la poésie antique.
Tous l’entourent, la caressent, l’occupent, et le travail est oublié.
C’est ce qui arrive chaque fois qu’elle essaye une bataille en plaine avec le corps, qui a pour lui la paresse,--la plus puissante de toutes les passions,--celle qui triomphe de toutes les autres et les anéantit.
La pensée ne l’emporte pas; elle peut s’élever à son insu à une hauteur où il ne puisse plus l’atteindre.--Il faut qu’elle ruse,--qu’elle le trompe, pour le jeter dans une de ces occupations d’habitude, auxquelles il peut se livrer seul sans son concours à elle.
LA PENSÉE. Or ça, mon bon ami, voyons donc si vous saurez bien me tailler cinq ou six plumes?
Tailler des plumes est une chose que la main fait d’elle-même.
Pendant que le corps taille des plumes, la pensée s’échappe furtivement; mais quelquefois le corps saisit le premier prétexte venu pour ne pas tailler de plumes.
LE CORPS. Vous en aurez six toutes neuves, ma mie.--J’aime mieux faire des armes.
LA PENSÉE. Y pensez-vous, mon bon ami? vous exténuer comme hier! j’en suis encore malade,--ou prendre un rhume de cerveau,--et j’en mourrai.--Je ne vous cache pas même que je vous trouve un peu pâle aujourd’hui;--et, puisque vous ne pouvez pas rester en place,--promenez-vous dans la chambre en long et en large.
Si le corps est assez sot pour se laisser prendre à cette fausse sollicitude,--pendant qu’il s’agite machinalement dans cet étroit espace,--la pensée, qui n’a que faire à cela, s’envole et lui échappe.
Il y a, il est vrai, des corps innocents et niais qu’on peut occuper et distraire avec la moindre des choses: ils se laissent prendre à jouer du piano sur leur table;--un poëte de mes amis a un corps qui s’amuse à s’arracher un à un les cils des yeux.
Mais il en est de plus récalcitrants,--ceux-là se défient de toute occupation qui leur est indiquée par la pensée, il faut qu’elle ne compte que sur un hasard extérieur,--sur un de ces bruits monotones qu’on entend sans l’écouter; le vent qui souffle dans les feuilles,--une cloche qui tinte,--la pluie qui bat les vitres,--la mer qui gronde au loin.
Ces bruits le bercent, et il s’endort comme Argus aux sons de la flûte de Mercure;--puis tout à coup il se réveille en sursaut,--et il s’aperçoit que la pensée l’a laissé là,--il la regarde,--il la suit d’un œil hébété,--comme l’enfant entre les mains duquel vient de glisser une fauvette,--il la voit sur la plus haute branche d’un acacia secouer ses plumes au soleil,--il l’entend chanter librement.
Et le pauvre corps, qui s’ennuie alors de n’avoir plus l’esclave intelligente qui lui invente des plaisirs et l’aide à les conquérir, passe par les conditions qu’elle veut lui imposer pour la faire redescendre,--octroie une charte,--et consent à écrire sous sa dictée.
Janvier 1842.
Règlement de comptes.--Un pèlerinage.--M. Aimé Martin.--M. Lebœuf et une trompette.--Un colonel et un triangle.--Jugement d’un jugement.--Le colin-maillard.--Les cantonniers des Tuileries à la place Louis XVI.--Les nouveaux pairs.--M. de Balzac et une petite chose.--La quatrième page des journaux et les brevets du roi.--M. Cherubini.--Le général Bugeaud.--A quoi ressemble la guerre d’Afrique.--Une bonne intention du duc d’Orléans.--La Chambre des députés.--Consolations à une veuve.--Un joli métier.--Aménités d’un carré de papier.--Une besogne sérieuse.--Correspondance.--Un secret d’influence.--Les écoles gratuites de dessin.
[GU] A la fin de l’année,--il faut, quand on le peut,--régler ses comptes.
Je trouve deux notes sur mon agenda:
La première contient ces mots: «Pèlerinage annuel à Honfleur;»
La seconde: «Ne pas oublier de faire un peu de chagrin à M. Aimé Martin.»
Le pèlerinage à Honfleur ne me prendra que deux heures avant de retourner à Paris.
Il s’explique par un beau distique que je fis autrefois,--et dont je n’ai gardé que le premier vers, parce que le second renfermait des longueurs:
«Des malheurs évités le bonheur se compose!»
L’homme le plus ennuyeux que j’aie jamais rencontré est un certain***, aubergiste à Honfleur;--j’ai eu à supporter ses familiarités et sa conversation opiniâtre pendant vingt-quatre heures que j’ai passées chez lui;--mais qu’est-ce que la familiarité avec un homme qui est là et qui s’efforce d’y mettre quelques bornes,--en comparaison de celle qu’il étale à l’égard des absents qui ne peuvent se défendre?
--Goûtez-moi ce vin,--mon cher ami,--me disait-il,--Méry n’en voulait pas d’autre quand il venait ici;--ah! ah!--vous ne voulez pas qu’on détache les huîtres,--c’est absolument comme Eugène Sue;--le connaissez-vous?--c’est un de mes bons amis;--et Hugo--donc!--c’est ici qu’il a fait le _Gamin de Paris_, son dernier vaudeville;--connaissez-vous Bérat? c’est un charmant sculpteur, vous n’êtes pas sans avoir vu son lion de marbre aux Tuileries?
Et, quand je sortais, il me suivait--et ne me quittait qu’avec peine pour dormir, de telle sorte que mon voyage avait un but qui fut tout à fait manqué.
Depuis ce temps, je vais tous les ans à Honfleur _ne pas voir_***.
Je m’embarque au Havre,--j’arrive à Honfleur,--je suis tout près de lui,--je me rappelle bien l’ennui qu’il m’a causé dans ses moindres circonstances, et je savoure avec friandise la joie d’en être débarrassé;--il est là,--à vingt pas de moi,--je pourrais le voir et je ne le vois pas,--je pourrais l’entendre et je ne l’entends pas.
Je ressens ce bien-être du convalescent qui vient de se raccrocher aux branches de la vie,--je regarde de loin la maison de *** comme le naufragé regarde la mer, aux fureurs de laquelle il vient d’échapper,--et moi qui ai si peur de l’ennui!--moi qui ne peux le supporter un instant!
Ailleurs,--à Paris,--ne pas voir ***, c’est un plaisir émoussé,--on ne le sent pas plus que la joie de la santé quand on se porte bien;--c’est au château de Chilon,--en sortant de ce souterrain plus bas que le lac qui baigne ses murs,--que j’ai savouré la joie de la liberté;--c’est après avoir vu le roc usé par les pas des prisonniers--que j’ai senti ma poitrine se dilater à la pensée que j’étais libre!
C’est à Honfleur--qu’on peut apprécier tout le plaisir de ne pas voir ***;--c’est dans ces rues, où il a passé peut-être un moment avant vous,--que vous comprendrez ce qu’il y a d’heureux à ne pas le rencontrer;--c’est une sorte d’assaisonnement qui ajoute à tout une saveur inusitée.
Gravissez la côte de Grâce,--jetez les yeux sur la mer,--et, si vous connaissez ***, après vous être dit: «Je vois la mer!»--dites-vous: «Et je ne vois pas ***!--et vous sentirez tout ce que le second plaisir ajoute au premier.
Pour moi, le souvenir de l’ennui que m’a causé cet homme n’a rien perdu de son âcreté:--je hais la couleur de la chambre que j’ai habitée chez lui,--je hais ce que j’y ai mangé;--j’aimais autrefois les éperlans,--maintenant je les trouve ennuyeux,--parce que j’en ai mangé avec lui,--et je n’en mange jamais.