Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 10

Chapter 103,796 wordsPublic domain

On ne croit plus à rien!--mais vous croyez aux _pluies de crapauds_,--vous croyez au _serpent de mer_,--vous croyez aux _revenants_,--vous croyez au _chou colossal_,--vous croyez à tout ce que les journaux vous racontent.

Les journaux vous disent qu’il y a une émeute à la porte Saint-Denis,--vous allez voir l’émeute qui n’y est pas;--mais la police, aussi naïve que vous, qui vient de son côté, vous prend pour l’émeute et vous empoigne.

Il n’y a plus de croyance! mais trouvez-moi dans une religion,--chez les sauvages mêmes,--croyance plus bizarre à des dogmes plus absurdes.

Quoi! vingt-quatre caractères,--vingt-quatre lettres,--arrangés de certaines façons et mis sous vos yeux sur un carré de papier,--suffisent pour vous rendre gais ou furieux!

Quoi! ces vingt-quatre fétiches, ces vingt-quatre idoles, selon que celle-ci est mise avant celle-là, et celle-là avant celle-ci,--vous imposent toutes leurs volontés!

[GU] La presse est un pouvoir immense qui n’en reconnaît aucun au-dessus de lui,--ni aucun à côté de lui.

La presse demande compte de ses actions et de ses pensées au capitaine comme au législateur, à l’agriculteur comme au marin, à l’artiste comme au savant.

La presse est donc dirigée par les savants, les artistes, les agriculteurs, les marins, les capitaines, les législateurs les plus illustres, les plus infaillibles et reconnus par tout le monde comme les plus sages et les plus érudits--pour qu’ils osent ainsi parler d’en haut à tout le monde?

Non, la presse est dirigée par des écrivains--et non pas même par les écrivains les plus illustres du pays;--il n’y en a pas dix dans tous les journalistes dont vous sachiez les noms.

Que le plus fort de tous ces autocrates parle dans une assemblée,--on ne l’écoutera pas;--mais que ses paroles arrivent par la poste, imprimées sur un carré de papier, on ne s’avisera pas de les révoquer en doute, si ce n’est sur la foi d’un autre carré de papier.

Contrairement à la religion du Christ, l’esprit est une religion qui périrait, par l’incarnation; c’est un dieu qui doit ne se manifester que par le bruit de sa colère et de sa foudre, et qui est perdu quand il se montre lui-même.

Grand Dieu! toutes les puissances donnent leur démission, parce qu’il n’y a plus de croyances à une époque où les hommes ont la charmante naïveté de se laisser gouverner par vingt-quatre morceaux de plomb, du papier et de l’encre.

[GU] Mais ne faites donc plus de balles. La puissance militaire est morte comme les autres. Je vous ai dit que la presse l’avait mangée. Fondez donc toutes vos balles pour en faire des alphabets. Démolissez vos arsenaux et faites des casses d’imprimerie.

Quoi! il y a une puissance comme celle-là, et ce n’est pas la royauté qui la tient dans ses mains!--Ah! vous méritez ce qui vous arrive, et, qui pis est, ce qui vous arrivera.

Cette puissance, vous ne savez pas la prendre; et vous lui donnez de la force,--vous lui créez des priviléges par vos sottes lois fiscales, par votre avarice insatiable: ne vous plaignez donc pas d’être fouettés, puisqu’on vous paye pour cela, puisque vous faites et vendez les verges.

Liberté illimitée à la presse, plus de timbre, plus de cautionnement, plus de procès,--et elle meurt apoplectique.

[GU] Vous ne savez pas la tuer,--vous ne savez pas la conquérir:--elle vous tuera,

Puis elle se tuera après; car il faut aussi lui dire la vérité.

Elle peut tout contre les autres,--elle ne peut rien ni pour les autres, ni pour elle-même.

Elle tue, elle ne crée pas,--elle ne vit pas.

Elle mange tout et elle ne produit rien; quand elle aura tout dévoré,--elle mourra d’indigestion ou de faim.

[GU] Ainsi donc, monsieur Augustin,--vous savez comment sont les choses, je crois vous les avoir montrées avec fidélité.

Permettez-moi de vous donner un conseil: tâchez qu’on tue le moins de monde possible, ne dégradez plus personne; il y a bien assez de gens qui se dégradent eux-mêmes, vous pouvez bien attendre.

Croyez-moi, restez au café Lyonnais,--ne livrez pas votre modeste existence à tout ce brouhaha.--Qui sait si votre gloire n’a pas déjà produit pour vous des fruits amers,--et si on ne dit pas de vous, au café Lyonnais,--comme du héros d’un des spirituels dessins de Daumier,--que «vous connaissez le double blanc?»

[GU] L’AUTEUR. Les choses sont _au fond_ comme elles ont toujours été,--comme elles seront toujours.

Les hommes ne sont pas si frères qu’on le dit; à peine étaient-ils trois ou quatre au monde, qu’ils ont commencé à s’entre-tuer.

Et La Bruyère l’a dit:

«S’il n’y avait que deux hommes sur la terre, ils ne tarderaient pas à avoir dispute, quand ce ne serait que pour les limites.»

La perturbation actuelle vient de ce que le _peuple_ est un peu comme l’ours du Jardin des Plantes: on lui jette au bout de son arbre un gâteau au haut d’une ficelle pour le faire monter,--puis, quand il monte, on retire la ficelle.

On lui a montré depuis onze ans le gâteau de trop près,--et il est d’autant plus irrité de ne pas le manger.

Que ce soient ceux-ci ou ceux-là,--les plus forts opprimeront toujours les autres, comme les gros poissons mangent les petits et sont eux-mêmes mangés par de plus gros.--Que ceux qu’on appelle le _peuple_ aujourd’hui--deviennent ceux qu’on appelle le _pouvoir_,--ceux-ci joueront à leur tour le rôle du _peuple_,--qui jouera le rôle que joue le pouvoir aujourd’hui.

C’est pourquoi tout cela--m’est égal.

Novembre 1841.

Les papiers brûlés.--Service rendu à la postérité.--Une phrase du _Courrier français_.--PREMIÈRE OBSERVATION.--De la rente.--DEUXIÈME OBSERVATION.--L’infanterie et la cavalerie.--TROISIÈME OBSERVATION.--Les _que_.--QUATRIÈME OBSERVATION.--Une épitaphe.--CINQUIÈME OBSERVATION.--Réponse à plusieurs lettres.--M. de Cassagnac et le mal de mer.--De la solitude.--M. Lautour-Mézeray.--Abdalonyme.--M. Eugène Sue.--M. Véry.--Louis XIII.--M. Thiers et M. Boilay.--Deux mots de M. Thiers.--Un rédacteur entre deux journaux.--Encore le roi et ses maraîchers.--M. Cuvillier-Fleury.--M. Trognon.--M. de Latour.--Charlemagne.--La Salpêtrière.--La police et les cochers.--Les cigares de Manille.--Sagacité d’un carré de papier.--SIXIÈME OBSERVATION.--SEPTIÈME OBSERVATION.--HUITIÈME OBSERVATION.--Sur l’égalité.--Un blanc domestique d’un noir.--Caisse d’Épargne.--Les mendiants.--Aperçu du _Journal des Débats_.--_Arbor sancta_, nouveau chou colossal.--NEUVIÈME OBSERVATION.--Jules Janin, poëte latin.--Une caisse.--Éducation des enfants.--DIXIÈME OBSERVATION.--La vérité sur Anacréon et sur ses sectateurs.--Une élection.--ONZIÈME OBSERVATION.--DOUZIÈME OBSERVATION.--Post-scriptum.

[GU] NOVEMBRE.--Je commencerai cette troisième année par rendre un immense service à la postérité.

Comme hier, à la fin du jour, il s’élevait de la terre un brouillard froid et épais, je passai la soirée devant le feu à brûler des papiers;--j’ouvris successivement plusieurs cartons, et je fis un triage sévère,--en conservant quelques-uns et livrant aux flammes le plus grand nombre. Toutes ces pensées confiées au papier à diverses époques, par diverses personnes et dans des intentions différentes, formaient un pêle-mêle assez bizarre;--il y avait des promesses et des menaces: des paroles d’amitié, d’amour, de haine, de politesse, enfouies dans ces cartons comme dans la mémoire. En y plongeant la main et en chiffonnant et faisant crier le papier, il me semblait entendre s’échapper une multitude de petites voix qui toutes à la fois me répétaient ce que ces papiers en leur temps avaient été chargés de m’apprendre.--C’était une singulière confusion: Merci des belles fleurs que vous m’avez envoyées, mon ami.--CONTRIBUTIONS DIRECTES. Sommation avec frais.--M*** prie M. Karr de lui faire le plaisir de passer la soirée chez lui le.....--Je ne sais, monsieur, à quoi attribuer.....--Eh bien, oui, je vous crois...--Louis-Philippe, Roi des Français, à tous ceux qui...

Et je les jetais au feu par poignées; puis je vins à rencontrer une liasse énorme de journaux, et je les brûlai tous sans examen.

Et je pensai que, sans doute, je n’étais pas le seul qui profitât des premiers jours où le foyer se rallume pour débarrasser sa maison de l’encombrement des journaux; je me rappelai aussi à combien d’usages domestiques on les consacre d’ordinaire,--et je me dis: «Il viendra un jour où il ne restera plus aucun de ces carrés de papier si puissants aujourd’hui,--un jour où les savants d’une autre époque tâcheront inutilement d’en recomposer un de fragments déshonorés et de cornets épars, comme CUVIER a fait pour les animaux antédiluviens, tels que les _dinotherium giganteum_.»--Et, dans cette triste pensée, je résolus de laisser à mes arrière-neveux, dans mes petits volumes, qui vivront éternellement, ainsi que vous l’a appris leur éditeur dans son avis du mois dernier,--un fragment important d’un des plus redoutables de ces tyrans de notre époque, en l’ornant d’un commentaire destiné à en faire ressortir les beautés, et à fixer le sens des passages qui pourraient présenter quelque obscurité à une époque plus avancée, ainsi qu’on l’a fait à l’égard de Virgile et d’Homère, qui certes n’ont jamais exercé sur leurs contemporains une puissance égale à celle du moindre des susdits carrés de papier. Ce passage ne peut être long; on sait ce que c’est qu’un commentaire. Il y a tel hémistiche de Virgile sur lequel un seul commentateur a fait trente pages d’explications.

Je prendrai donc une phrase très-courte et très-récente du _Courrier français_.

«Pour que cet océan reprenne son niveau, il faut que les flots montent graduellement et lentement.»

Écoutez donc, mes guêpes, la voix de votre maître qui vous rappelle des jardins.--Voici la belle saison finie:--les feuilles des arbres roulent par les chemins,--la vigne marchande au vent ses feuilles jaunes,--le cerisier ses dernières feuilles orange.--La feuille de la ronce a pris dans les bois de riches teintes de pourpre. La séve paresseuse ne monte plus jusqu’au sommet des rameaux.--Les dahlias sont décolorés et presque simples,--les astres seuls et les chrysanthèmes de l’Inde montrent encore leurs fleurs:--les premières, étoiles inodores d’un violet triste;--les secondes, houppes échevelées, exhalant une odeur qui semble appartenir à la boutique d’un parfumeur.

Une pluie froide appesantit vos ailes;--rentrez, mes guêpes, et cette fois cherchez votre butin dans la poussière des vieux livres.

[GU] _Première observation._--«Pour que cet océan reprenne son niveau, il faut que les flots montent graduellement et lentement.»

C’est de la _rente_ qu’entend ici parler l’écrivain.--La rente est de nos jours une chose assez importante pour qu’il n’ait pas hésité à employer, à propos d’elle, une figure hardie et neuve, non pas précisément en elle-même, mais par son application.--Nous ne voyons pas, en effet, qu’aucun poëte ancien ait jamais comparé l’Océan au _cinq_ ni au _trois pour cent_; et cependant on ne peut pas leur reprocher d’avoir été trop sobres de comparaisons océaniennes.

Quelques personnes demanderont quel est le célèbre financier qui traite de la rente dans les colonnes du _Courrier français_. Nous sommes fâché d’avoir à dire pour la centième fois à nos lecteurs que ce n’est pas un financier; on pourra m’opposer ces deux vers d’_Andrieux_:

«..... Retenez de moi ce salutaire avis: Pour savoir quelque chose, il faut l’avoir appris.»

Cette maxime spécieuse n’a aucun sens quand il s’agit des journaux. On est pour ou contre le pouvoir; si on est pour, tout ce qu’il fait est bien fait;--si on est contre, tout ce qu’il fait est mal fait:--il n’y a pas besoin d’être financier pour cela,--ce serait même une gêne.

Ce monsieur n’est pas non plus un marin; autrement il aurait remarqué que, lorsque l’Océan n’a plus son niveau, ce n’est pas par l’abaissement des flots, mais bien au contraire par leur élévation,--et que les flots, remontant graduellement ou autrement, ne peuvent lui rendre ce niveau.

L’écrivain a écrit cela comme _madame de Pompadour_ traçait à sa toilette sur la carte et envoyait à l’armée au _maréchal d’Estrées_ des plans de campagne marqués avec des _mouches_.--Mais, comme l’a dit Voltaire, il vaut mieux frapper fort que frapper juste.

Passons aux remarques de détail.

_Deuxième observation._--POUR.

Nous retrouvons ce mot dans plusieurs écrivains.--Mais nous ne pensons pas qu’aucun s’en soit servi aussi à propos que notre auteur. Donnons quelques exemples:

«Qu’on a de maux _pour_ servir sainte Église[B]!»--MAROT.

«Il faut que l’homme, dans sa lutte avec la vie hostile, combatte _pour_ arriver au bonheur.»--SCHILLER.

«Lorsque je cherche des noms _pour_ les sentiments nouveaux que j’éprouve...»--GOETHE, _Faust_.

«Messieurs, je suis _pour_ les pauvres. Tous les habitants de Paris sont mes enfants; _c’est_ les pauvres _qu’est_ les aînés.»

M. DE RAMBUTEAU, préfet de la Seine.

Cherchez dans RACINE la scène entre _Achille_ et _Agamemnon_, vous verrez _pour_ répété quatre ou cinq fois en sept ou huit vers.--C’est un défaut que notre auteur a sagement évité: lisez et relisez sa phrase, vous n’y verrez _pour_ qu’une seule fois.

Le capitaine D*** me disait: «Voici un des mille avantages du cavalier sur le fantassin:--si, après dîner, le fantassin prend un morceau de sucre et un morceau de pain pour son déjeuner du lendemain,--il a l’air d’un grigou et d’un meurt-de-faim; le cavalier dit: C’est _pour_ ma jument,--et personne ne le trouve mauvais.»

_Troisième observation._--QUE.

«Ma chambre, ou plutôt une armoire _qu_’on a faite pour me serrer.»--CHAPELLE.

Κρεἱσσσν τὁ μη ξην εστιν, ἡ ξἡν ἁθλιως

«Il vaut mieux ne pas vivre _que_ vivre misérablement.»

PLUTARQUE.

«Attendez _que_ je chausse mes lunettes.»--RABELAIS.

«Notre envie dure plus longtemps _que_ le bonheur de ceux que nous envions.»--LA ROCHEFOUCAULD.

«Et vous n’aimez _que_ vous quand vous croyez l’aimer.»

CORNEILLE, _Bérénice_.

«C’est à M. Rousselot, mon prédécesseur à la cour, _que_ le public est redevable des premiers éléments de l’art de soigner les pieds.»--M. LAFOREST, pédicure du roi et de Monsieur, frère du roi. 1781.

«Pour être heureux, _qu_’est-ce donc qu’il en coûte?»--VOLTAIRE.

De ce temps-ci le _que_ est tombé dans une sorte de discrédit à cause des discours de _S. M. Louis-Philippe_, où les journalistes ont cru en remarquer plus qu’il n’est rigoureusement nécessaire. Il n’en est pas moins vrai que tous nos bons auteurs s’en sont servis, et que le rédacteur du _Courrier français_, est suffisamment autorisé par leur exemple. La malveillance lui reprochera peut-être de l’avoir employé deux fois dans cette phrase. Je citerai, pour le justifier, un exemple également applicable aux discours du roi:

«Ce _qu_’on nomme libéralité n’est le plus souvent _que_ la vanité de donner, _que_ nous aimons mieux _que_ ce _que_ nous donnons.»--LA ROCHEFOUCAULD.

[GU] _Quatrième observation._--CET.

Notre auteur s’est bien gardé de commettre ici une de ces grossières erreurs si fréquentes dans la bouche ou sous la plume des hommes illettrés. Il a fait accorder le pronom _cet_ en genre et en nombre avec le substantif auquel il se rapporte. Il n’a pas imité M. de B***, qui écrivait _cette_ exemple,--_cette_ horoscope.

Il a suivi, pour l’emploi de ce mot, _Ovide_, qui dit:

«Ablatum mediis opus in cudibus _istud_.»

«On m’enlève _cet_ ouvrage encore sur le métier.»

Nous retrouvons ce pronom dans plusieurs écrivains, qui l’ont employé absolument dans le même sens.

Une femme priait _Scarron_ de faire son épitaphe; c’était un compliment qu’elle voulait obtenir, et _Scarron_ n’était pas disposé à le donner. «Eh bien! dit-il après s’en être défendu longtemps,--mettez-vous derrière cette porte;--il m’est impossible de faire l’épitaphe d’une personne que je vois vivante sous mes yeux.»--Elle obéit, et, après avoir rêvé un moment, il dit:

ÉPITAPHE;

«Ci-gît, derrière _cette_ porte, Une femme qui n’est pas morte.»

«_Cet_ aigle en _cette_ cage.»--VICTOR HUGO.

_Cinquième observation._--OCÉAN.

L’avocat MICHEL (_de Bourges_) a dit, en pleine Chambre des députés:--«Un _océan_ inextricable.»--C’est une métaphore qui équivaut absolument à celle qui nous peindrait un _écheveau de fil en fureur_.

Me Michel n’est pas le seul avocat qui s’exprime ainsi. Consolons-le par l’exemple de deux hommes d’un grand talent.

Me BERRYER a à se reprocher:--«C’est _proscrire_ les _bases_ du _lien_ social.»

Et M. le vicomte DE CORMENIN a écrit:--«Le budget est un livre qui _tord les larmes_ et _la sueur_ du peuple pour en tirer de l’or.»

Ajoutons, pour consoler à leur tour ces deux messieurs, que MALHERBE a dit:

«Prends ta _foudre_, Louis, et va comme un _lion_.»

M. DE CASSAGNAC a dernièrement raconté, avec beaucoup d’esprit et je dirai d’éloquence, les effets du mal de mer;--seulement il se trompe quand il dit que les anciens n’en ont pas dit un mot. PLUTARQUE, cité par MONTAIGNE, en parle dans le _Traité des causes naturelles_, et SÉNÈQUE a écrit à ce sujet:

_Pejus vexabar quam ut periculum mihi succurreret._ «Je souffrais trop pour penser au danger.»

Plus je multiplierais les exemples,--plus je prouverais que l’emploi que notre auteur a fait du mot _océan_ est neuf et hardi.

[GU] _Réponse à plusieurs lettres._--Beaucoup de gens me blâment de passer la plus grande partie de ma vie au bord de la mer. C’est incroyable tout ce qu’on a de sagesse pour les autres,--et comme on voit clair dans leurs affaires et dans leurs intérêts.

Quelqu’un m’écrivait dernièrement: «Vous n’êtes pas à Paris, vous n’allez pas dans le monde,--vous ne savez pas ce qui se passe.»--Et ce quelqu’un terminait sa lettre par me _faire part_ de cinq ou six choses dont j’avais parlé un mois auparavant dans les _Guêpes_; choses qu’il n’avait apprises que de gens qui les tenaient de mes petits soldats ailés.

J’ai souvent cherché la cause qui fait qu’on est si fort irrité contre quelqu’un qui vit dans la solitude. Est-ce donc que les gens ont besoin de tant de spectateurs pour les belles choses qu’ils disent et qu’ils font, qu’ils ne vous permettent de vous absenter que pendant leurs entr’actes d’héroïsme et de grandeur?

Est-ce que l’homme qui vit seul semble dire aux autres un peu trop orgueilleusement qu’il n’a pas besoin d’eux?

Est-ce que l’homme qui vit seul est pour les autres un ami de moins à duper, à exploiter, à trahir, une victime dont on fait tort à leur avidité?

Est-ce que l’homme qui vit seul paraît dire, en se retirant du _commerce_ des hommes: Je ne veux plus vous donner mon amitié pour votre amitié,--mon esprit pour votre esprit,--mon dévouement pour votre dévouement,--ma bonne foi pour votre bonne foi,--parce que je vois que c’est un marché dans lequel je suis toujours dupe et toujours volé?

Je me suis souvent demandé: Que cherche-t-on dans la société des hommes? Est-ce un échange de services? Vous savez bien que chacun ne fait ces échanges qu’avec l’espoir de gagner et de recevoir plus qu’il ne donne.

Est-ce la conversation? Mais combien de choses vous dit-on qui vous intéressent?--et, si vous avez le bonheur de rencontrer par hasard un mot qui vous soit agréable, par combien de phrases creuses vous faut-il l’acheter!--D’ailleurs, n’avez-vous pas les livres, qui vous parlent quand vous voulez,--qui se taisent quand vous voulez,--qui vous parlent de ce que vous voulez, puisque vous pouvez en quitter un pour en prendre un autre, aussi brusquement que bon vous semble? Il ne vous reste à regretter de la conversation que le bruit de la voix: n’avez-vous pas le souvenir qui vous raconte des histoires et l’imagination qui vous raconte des romans?

Regretterai-je les insipides représentations des théâtres,--quand je vois le ciel et la mer,--et l’herbe et les fleurs, et les insectes;--quand je suis entouré de miracles sans cesse renaissants;--quand mes journées se passent douces et calmes,--sans craintes, sans désirs?

Tenez,--rappelez vos souvenirs,--souvenez-vous des bonheurs réels que vous avez rencontrés:--n’avez-vous pas songé alors à les aller cacher dans la solitude, par un instinct secret qui vous disait que l’homme heureux est un ennemi public et un voleur, et qu’il est prudent d’être heureux tout bas?

J’ai fait avec la société--comme les marchands avec les affaires:--quand ils ont fait fortune, _ils se retirent_. La fortune que j’ai faite se compose de l’indifférence et du dédain de tout ce qu’on se dispute, de tout ce qui est le but de votre vie, et la cause de tous vos chagrins et de toutes vos joies, de tous vos combats, de toutes vos défaites, de tous vos triomphes.

Je ne veux rien,--je ne désire rien:--combien y a-t-il d’hommes aussi riches que moi?

[GU] Pour en revenir aux _Guêpes_,--mes fidèles lecteurs n’ont pas besoin de savoir comment je sais les choses, pourvu que je les leur dise.--Il leur est égal que mes _Guêpes_ traversent la Seine à Quillebeuf ou sur le pont des Arts,--qu’elles se reposent dans les fleurs sans parfum des terrasses parisiennes ou dans les ajoncs dorés des côtes de Bretagne et de Normandie.--Ma vie et mes goûts leur sont un garant de plus que je n’ai aucune raison ni aucun intérêt pour ne pas leur dire vrai dans les conversations que j’ai avec eux chaque mois.

Écoutez bien--et vous allez voir si je sais ce qui se passe au milieu de vous.

[GU] M. LAUTOUR-MÉZERAY.--Les journaux vous disent tous, les uns après les autres, que M. _Lautour-Mézeray_ vient d’être nommé sous-préfet à BELLAC.

Rendez-moi grâces, habitants de Bellac, je vais vous parler de votre sous-préfet,--je vais vous donner des sujets de conversation pour quinze jours;--je vais vous dire--sa taille, ses habitudes et ses goûts.

Une de mes _Guêpes_ (Grimalkin) arrive de _Paris_, de la _rue Pigale_, nº 19 _bis_,--c’est là que demeure encore votre sous-préfet au moment où je vous écris,--dans un joli appartement au rez-de-chaussée, donnant sur un jardin, qui est à lui, et qu’il cultive de ses mains,--comme faisait _Abdalonyme_ quand Alexandre le Grand le choisit pour roi.

M. _Lautour-Mézeray_,--il y a une dizaine d’années, a créé le _Journal des enfants_. Cette entreprise, qui a eu entre ses mains un immense succès,--l’a fait passer pour un digne successeur de Berquin. M. Lautour, qui a aujourd’hui trente-six ou trente-huit ans, était alors fort jeune. Les pères de province lui écrivaient pour lui demander des avis particuliers pour l’éducation de leurs garçons;--les mères venaient le consulter pour leurs filles.

Pendant ce temps, il prenait sa place à l’Opéra, dans la loge dite des _lions_--et il allait dîner au Café de Paris, dans une calèche traînée par deux chevaux bais.--A quelque temps de là, il créa le _Journal d’horticulture_. Il ne faut pas jouer avec l’horticulture:--M. Mézeray fut mordu; il vendit sa calèche et ses chevaux, et acheta pour une calèche et deux chevaux des rosiers et des tulipes--qu’il se mit à cultiver avec amour.

Il n’abandonna pas pour cela sa place dans la loge des _lions_, ni ses dîners au Café de Paris;--il n’était jardinier que le matin.--Seulement, comme il avait changé de luxe, et que le luxe aime à se montrer, au lieu d’être porté à l’Opéra par ses chevaux,--qu’au bout du compte on est forcé de laisser à la porte, il y portait une fleur rare à la boutonnière de son habit.

On commença par en rire, puis on l’imita; et c’est aujourd’hui une mode presque générale parmi les jeunes élégants. Seulement, comme il est fâcheux d’être éclipsé par ses imitateurs, M. Lautour s’est vu forcé de mettre des fleurs de plus en plus éclatantes. Mais à peine avait-il imaginé un nouveau bouquet, qu’un plagiaire effronté l’obligeait à en chercher un autre; il affectionnait surtout les _passiflores_.

M. Lautour-Mézeray est généreux de ses fleurs: plus d’une élégante perdra, à son éloignement de Paris, des parures complètes de camélias naturels, qui, placés dans les cheveux, sur les épaules et sur la robe, faisaient un effet ravissant.

Les dames de Bellac sont appelées à hériter.