Les guêpes ­— séries 3 & 4

Part 1

Chapter 13,759 wordsPublic domain

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée. [GU]=l'image d'une guêpe.

COLLECTION MICHEL LÉVY

LES

GUÊPES

ŒUVRES

D’ALPHONSE KARR

Format grand in-18.

LES FEMMES 1 vol. AGATHE ET CÉCILE 1 -- PROMENADES HORS DE MON JARDIN 1 -- SOUS LES TILLEULS 1 -- LES FLEURS 1 -- SOUS LES ORANGERS 1 -- VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1 -- UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1 -- LA PÉNÉLOPE NORMANDE 1 -- ENCORE LES FEMMES 1 -- MENUS PROPOS 1 -- LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1 -- TROIS CENTS PAGES 1 -- LES GUÊPES 6 --

AVIS

En attendant que le bon sens ait adopté cette loi en un article «la propriété littéraire est une propriété,» l’auteur, pour le principe, se réserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme que ce soit.

Paris.--Imprimerie A. WITTERSHEIM, 8, rue Montmorency.

LES

GUÊPES

PAR

ALPHONSE KARR

--TROISIÈME SÉRIE--

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1858

Reproduction et traduction réservées.

LES

GUÊPES

Juillet 1841.

A Victor Hugo.--Le rossignol et les oies.--1.--40.--450.-33,000,000.--M. Conte.--Les lettres et la poste.--Les harpies.--M. Martin (du Nord).--Nouvelles de la prétendue gaieté française.--La queue de la poêle.--Un trait d’esprit du préfet de police.--Les chiens enragés.--Les journaux.--Renseignement utile aux gens d’Avignon.--Où est le tableau de M. Gudin.--M. Quenson dénoncé.--A monseigneur l’archevêque de Paris.--Mots nouveaux.--Victoria à Rachel.--Les esclaves et les domestiques.--L’Opéra.--Le Cirque-Olympique.--Le duc d’Orléans.--Le maréchal Soult.--Nouvelles frontières de la France.--Les vivants et les morts.--M. de Lamartine.--La postérité.--M. Hello accusé de meurtre.--La Fête-Dieu.--Giselle.--M. Ancelot.--M. de Pongerville.--Les vautours.--M. Villemain.--Une voix.--M. Garnier-Pagès.--Un oncle.--Le charbon de terre et les propriétaires de forêts.

Sainte-Adresse.

[GU] JUILLET.--_A Victor Hugo._--Il faisait hier une belle soirée, mon cher Hugo; j’étais allé voir au bord de la mer le soleil se coucher dans une pourpre plus splendide que ne l’a jamais été celle des rois--quand il y avait de la pourpre--et quand il y avait des rois.

On voyait passer à l’horizon--des silhouettes de navires noirs sur un fond d’or rouge, et je cherchais à reconnaître un bateau d’Étretat qui doit m’emmener dans quelques heures,--non à ses voiles brunes et tannées qu’on n’aurait pu distinguer à cette heure, où les couleurs s’effacent,--mais à la forme particulière de son beaupré incliné vers la mer.

Après les couleurs, les formes commencèrent à disparaître.--Je vis s’allumer les lumières rouges des phares sur les jetées du Havre,--les lumières bleuâtres des étoiles au ciel--et les lumières presque vertes des lucioles dans l’herbe.--J’entendais le bruit de la mer qui montait, et je reconnaissais à son parfum une petite fleur jaune qui pousse à foison sur cette côte et qui embaume l’air.

Et je pensai à un de vos anciens ouvrages, à un beau livre,--au _Dernier jour d’un condamné_,--dans lequel le malheureux qu’on juge,--en proie à une bizarre hallucination,--ne peut détourner ses regards et sa pensée d’une petite fleur jaune qui se balance sur une fenêtre où elle a été semée par le vent ou par quelque oiseau.

Et je pensai à ces longues promenades que j’ai faites quelquefois avec vous sur les boulevards de Paris,--à l’heure où Paris dormait,--à ces promenades où nous parlions des magnificences de la nature, que vous aimiez comme moi,--et dont vous me parliez si bien.

Et je songeai que ce jour-là vous étiez reçu membre de l’Académie française.--Vous voyez que je vous aime, Victor, puisque, sous de beaux arbres, à travers lesquels je voyais les étoiles comme des fruits de feu,--ayant à mes pieds la mer qui rejetait les varechs et les algues de ses prairies profondes où paissent les phoques,--assis sur une côte revêtue du beau manteau dont la terre se couvre l’été,--au milieu de tant de feuilles et d’herbes,--au milieu de tant de belles choses vertes,--j’ai pu penser aux deux pauvres petites palmes dont vous avez le droit maintenant d’enrichir le collet de votre habit.

Vous voilà donc enfin à l’Académie!--Vous y êtes entré comme le fils de Philippe de Macédoine entra à Babylone. Mais ne vous semblerait-il pas singulier de lire dans son historien, Quinte-Curce, qu’Alexandre ne demanda, pour prix de ses victoires, que d’être nommé citoyen de la ville de Darius?

Ne vous êtes-vous pas un peu laissé faire--ce que le père Loriquet, _e societate Jesu_, voulait faire de Napoléon, que, dans son _Histoire de France_, il appelait le marquis de Buonaparte, général en chef des armées de Louis XVIII?

Je lisais dernièrement un des romans de Walter Scott, intitulé le _Pirate_: c’est l’histoire de Clémont Vaughan, qui, après avoir été pendant plusieurs années le chef d’une troupe déterminée--et le maître d’une frégate au redoutable pavillon noir,--s’amende à la fin et devient officier sur un vaisseau de Sa Majesté, où ses supérieurs sont fort contents de lui.

Je regardais l’autre jour sur une feuille d’un rosier planté au bord d’un ruisseau--une goutte de pluie plus brillante qu’une opale;--tout à coup elle roula tout le long de la feuille, et tomba dans l’eau du ruisseau, où elle se perdit.

C’est par l’individualité que charme un poëte; vous étiez un tout,--pourquoi devenir une partie?

Il y a un grand nombre de pierres à la base d’une pyramide; il n’y en a qu’une au sommet.

Le rossignol chante seul dans les buissons en fleurs;--les oies volent en troupes.

Vous êtes entré à l’Académie en en enfonçant les portes;--en vain vous avez caché votre triomphe,--en vain vous avez pris une allure modeste et hypocrite:--vos confrères malgré eux--ont fait comme les vieilles femmes d’une ville prise d’assaut:--elles jettent du haut des fenêtres, sur la tête de l’ennemi, tous leurs ustensiles de ménage.

Ce n’était vraiment pas la peine de se faire Victor Hugo--pour devenir l’un des quarante.

Mon pauvre Victor,--vous voici donc enfin l’égal de M. Flourens!--tout le monde dit maintenant que vous voulez devenir député, c’est-à-dire un des quatre cent cinquante.

De succès en succès,--si on vous laisse faire, vous arriverez à être l’un des trente-trois millions qui composent la nation française.

[GU] De mieux en mieux.--Le parquet, conformément à une instruction du ministre de la justice,--a fait ouvrir, dans les bureaux de poste, des lettres adressées à des particuliers;--lettres qui n’ont été remises à leur destination qu’après avoir été ouvertes.

Je suis fort indulgent pour les attaques à certaines libertés inutiles, embarrassantes et assujettissantes que réclament sans cesse certains partis;--mais, quand il s’agit de véritables libertés, c’est une autre affaire.

Quoi! vous avez le monopole d’une exploitation qui rapporte des bénéfices énormes, et vous en usez pour de honteuses et criminelles investigations!--Quoi! il ne reste aucun moyen de mettre sa vie, ses affections, ses pensées, en dehors des ignobles débats que se livrent et les gens du pouvoir et ceux qui y prétendent sous divers noms et sous divers prétextes?

Quoi! ces mots que je crois écrire à un ami,--ces paroles que j’adresse à une femme,--toutes ces choses qui sortent d’un cœur pour retomber dans un autre,--c’est M. Martin (du Nord) ou l’un de ses acolytes qui les lira!

Messieurs, partagez-vous, arrachez-vous, disputez-vous les places, l’argent, les honneurs,--les rubans,--je ne m’en mets pas en peine;--je n’y prétends pas plus, après que vous les avez tiraillés, qu’à un reste de festin de harpies.

At subitæ horrifico lapsu de montibus adsunt Harpyæ... Diripiuntque dapes, contactuque omnia fœdant Immundo..... Semesam prædam, et vestigia fœda relinquunt.

(_Énéide_, liv. III.)

Mais je ne permets ni à M. Martin (du Nord) d’ouvrir mes lettres, ni à M. Conte, directeur des postes, de livrer lâchement les lettres que je lui confie.--Il est des choses qu’il faut respecter, messieurs,--sous peine de ne plus voir en France qu’un seul parti, le parti des gens qui ont du cœur et de l’honnêteté, et de le voir contre vous.

Pour moi,--si une semblable chose m’arrivait,--je poursuivrais par tous les moyens et M. Martin (du Nord) et M. Conte,--quand il me faudrait vendre, pour parvenir à en avoir raison,--jusqu’à mon dernier habit,--jusqu’à la montre que m’a donnée Méry.

Vous n’aurez pas besoin, messieurs, d’ouvrir frauduleusement une lettre pour savoir ce que je pense;--je le dis hautement et je l’imprime,--et je charge M. Conte de le faire porter dans toute la France et dans toute l’Europe;--c’est une trahison et une infamie, et je suis à la fois de tous les partis où l’on blâme et où l’on flétrit de semblables actes.

Le prétexte que l’on a pris est que les lettres ouvertes _paraissaient contenir des billets de loteries étrangères_.

Et comment le savez-vous,--et de quel droit regardez-vous ce que les lettres paraissent contenir?--Vous n’avez qu’un droit: c’est de recevoir le prix des lettres qu’on vous confie; qu’un devoir: c’est de les remettre fidèlement à leur destination.

NOUVELLES DE LA PRÉTENDUE GAIETÉ FRANÇAISE.

Le Français, né malin, créa la guillotine.

[GU] Beaucoup de gens ont déjà remarqué qu’on ne s’amusait plus en France.--Cette question, beaucoup plus grave qu’on ne semble le croire, a dû occuper quelques-unes de mes méditations.--Voici les causes que j’en ai trouvées: à cette époque où le gouvernement de la France était une _monarchie absolue tempérée par des chansons_,--il n’y avait dans les affaires qu’un très-petit nombre de rôles à jouer,--et ces rôles, réservés à certaines castes, une fois remplis, le reste de la nation était réduit naturellement à l’état de spectateurs. Les spectateurs d’une pièce quelconque sont décidés à s’amuser;--s’ils n’en trouvent pas dans la pièce qu’on joue devant eux un prétexte suffisant, ils s’amuseront à se moquer de la pièce, de l’auteur et des acteurs,--ou à les siffler, ou à leur jeter des pommes.

Mais, aujourd’hui, on a fort agrandi le théâtre, et on a supprimé les banquettes et les loges;--il n’y a plus de spectateurs, et tout le monde est acteur,--même ceux qu’on en soupçonne le moins.

Prenez, au hasard, le premier homme que vous rencontrez dans la rue:--il n’est peut-être ni ministre,--ni sous-secrétaire d’État,--ni pair,--ni député;--mais il est peut-être électeur,--car, en moyenne,--chacun des quatre cent cinquante députés a été envoyé à la Chambre par quatre cent cinquante électeurs.--S’il n’est pas électeur, il est membre du conseil d’arrondissement,--ou du conseil municipal,--ou du conseil communal,--ou du conseil de salubrité,--ou de la commission de,--ou de,--ou de,--ou officier supérieur ou inférieur de la garde nationale,--ou sergent, ou caporal,--ou membre du conseil de discipline,--membre de la Légion d’honneur ou aspirant à l’être,--de la Société des naufrages ou de celle d’agriculture,--et si, par hasard, il a trouvé moyen d’échapper à quelqu’un de ces rôles si nombreux,--grâce aux journaux, il est de tel ou tel club,--de telle ou telle société;--ou bien il est, comme bureaucrate,--toujours grâce aux journaux, fonctionnaire indépendant,--ou, comme soldat, baïonnette intelligente.--Si, par hasard, cependant,--après avoir épuisé toutes les questions, vous arrivez à découvrir que l’homme que vous avez arrêté n’est revêtu d’aucun de ces rôles, ne jouit d’aucune de ces parcelles du pouvoir, débris de la puissance royale brisée; s’il n’est rien de rien,--je vous le dis, en vérité, ne cherchez pas plus longtemps, cet homme est le roi Louis-Philippe, cet homme est votre roi.

[GU] A moins cependant que ce ne soit votre obéissant serviteur Alphonse Karr.

[GU] C’est ce qui a fait le succès de cette énorme chose appelée gouvernement représentatif;--certes, on siffle de temps en temps certains acteurs, mais on ne siffle pas leurs rôles,--parce qu’on ne siffle les acteurs que pour les remplacer,--et surtout on ne siffle pas la pièce parce qu’on y joue un rôle et parce qu’on aspire à en jouer successivement plusieurs autres.

En un mot, le gouvernement représentatif n’a eu qu’une adresse et un esprit, c’est de faire de lui-même une poêle dont la queue est assez longue pour que chacun la tienne un peu.

[GU] UN TRAIT D’ESPRIT DU PRÉFET DE POLICE.--Je ne suis pas fort craintif, mais il y a une terreur dont je n’ai jamais pu triompher: c’est celle que m’inspire la pensée d’être mordu par un chien enragé.--Certes, j’ai eu un chien appelé Freyschütz, que j’aimais beaucoup, quoiqu’il ne m’aimât guère que comme on aime le bifteck, ainsi qu’il l’a prouvé en me dévorant deux fois;--ce qui fait que l’auteur des _Guêpes_ n’est que le restant de deux soupers de cette énorme bête féroce.--Eh bien! mes amis ont pu m’entendre dire souvent que, malgré les craintes que je ressentais pour la conservation de Freyschütz, qui ne souffrait pas qu’on le muselât,--je n’élèverais pas la moindre plainte s’il était quelque jour victime de quelque mesure de police contre les chiens.

Pendant bien des années on s’est contenté de jeter dans les tas d’ordures des boulettes de viande empoisonnée.

Ce système était insuffisant pour deux raisons:

_Première raison._--Des tombereaux parcouraient la ville dès l’aube du jour, et enlevaient les boulettes avec les ordures.

_Deuxième raison._--Un des caractères de la rage est que le chien hydrophobe ne mange pas, de sorte que les chiens enragés se trouvaient précisément les seuls qui fussent à l’abri.

Il y a quelques années, un préfet de police,--je crois que c’est M. Debelleyme,--avisa cette insuffisance et fit faire de grands massacres de chiens. On jeta les hauts cris;--parce que, dans ce bienheureux pays de France, on est décidé d’avance à se prononcer contre l’autorité, quelle qu’elle soit et quoi qu’elle fasse, et principalement contre la police.

D’où il arrive ce qui suit:--que l’horreur générale contre la police éloigne de ses fonctions tous les gens un peu honnêtes et pouvant faire autre chose,--et qu’elles ne sont exercées que par des gens qui ne valent guère mieux que ceux contre lesquels on les emploie,--ce qui justifie en partie la haine d’abord injuste qu’elle inspire.

Une partie des journaux,--les hauts politiques d’estaminet--et la moitié du public, prirent alors le parti des chiens enragés contre le préfet de police.

M. Gabriel Delessert, averti par cet exemple, a pris un parti plus adroit,--invention pour laquelle je lui pardonne presque son grotesque numérotage des voitures.

Il a donné à deux ou trois journaux une anecdote épouvantable, et de son invention, d’un chien enragé qui avait mordu huit ou dix personnes dans les Champs-Élysées et plusieurs chevaux sur la place de la Concorde, où il avait été tué d’un coup de couteau par un brave citoyen.--L’histoire était parfaitement contée. On n’avait oublié aucune des circonstances qui pouvaient la rendre vraisemblable, y compris l’oubli dans lequel on laissait le dévouement admirable de l’homme qui, avec une arme aussi courte qu’un couteau, s’était exposé à d’horribles blessures et surtout à de si horribles suites.--En effet, disaient les plus incrédules, si l’histoire était apocryphe, l’inventeur eût ajouté que l’auteur de cette belle action avait eu la croix d’honneur.

Mais une telle ingratitude ne s’invente pas, il faut qu’elle soit vraie.

Il y a un genre d’amorces auquel les journaux mordent toujours:--c’est l’anecdote.--Chaque journal s’empare du petit nombre de celles que trouvent ses confrères avec une avidité qu’on ne saurait comparer qu’à celle du requin qui avale un matelot avec son chapeau, ses bottes, son couteau et son portefeuille.--Ils coupent le fait avec des ciseaux, sans même en changer la date,--de telle sorte que le journal qui tient l’anecdote de cinquième main la commence par ces mots: «Il est arrivé _hier_, etc.»

L’anecdote du chien, prise par tous les journaux, frappa beaucoup les esprits, et, quelques jours après, M. G. Delessert fit afficher contre les chiens d’horribles menaces,--qu’il aura, je pense, mises à exécution avec l’approbation générale.

J’avais de bonnes raisons de croire l’anecdote controuvée, attendu qu’un de mes amis croisait, pour des raisons particulières,--sur le théâtre qu’on lui prête, au jour et à l’heure indiqués,--et qu’il y attendit pendant quatre heures une personne qui l’attendait ailleurs;--mais je n’ai pas voulu, le mois dernier, atténuer l’effet de l’invention louable de M. le préfet de police;--_pie mendax_.

[GU] Puisque je parle de la police,--je dois dire combien j’approuve l’uniforme donné aux officiers de paix,--ainsi que celui que portent depuis longtemps les sergents de ville;--les fonctions de police deviendraient honorables et honorées--si cette mesure était universelle,--et si la police cessait d’agir par guet-apens.

[GU] CHAPITRE TROP LONG.--Dans le premier numéro des _Guêpes_, publié, il y a plus d’un an et demi, j’ai expliqué la position que s’est faite le gouvernement actuel vis-à-vis de la presse;--je n’empêche pas de relire ce chapitre les personnes qui veulent avoir un résumé vrai et impartial de cette position si bêtement et si volontairement choisie. Si j’en parle aujourd’hui, c’est que j’ai à traiter cette question sous un autre point de vue. J’ai dit que les entraves mises à la presse faisaient une partie de sa puissance, et je l’ai prouvé, je crois, d’une façon claire et péremptoire.--J’ajoute que la seule ressource aujourd’hui de la royauté de Juillet,--son dernier et unique moyen de lutter contre la presse, qui l’attaque avec plus d’audace et d’acharnement qu’elle ne l’a jamais fait contre Charles X,--serait de changer brusquement son système et de promulguer une loi ainsi conçue:

Art. 1er.--La presse est libre fiscalement;--le cautionnement et le timbre sont supprimés;

Art. 2.--La presse est libre moralement:--chacun peut exprimer sa pensée, quelle qu’elle soit;--aucune action ne sera dirigée contre un journal;

Art. 3.--Chaque article sera signé du nom réel de son auteur;

Art. 4.--Chaque journal sera tenu d’insérer toute réponse qu’il plaira de lui faire à toute personne nommée dans un de ses articles.--Cette réponse ne devra pas être plus du double de l’article où la personne aura été nommée.

[GU] Je vais développer et défendre chacun de ces quatre articles en peu de mots.

Art. 1er.--_La presse est libre fiscalement:--le cautionnement et le timbre sont supprimés..._

J’ai dit la maladresse d’avoir imposé aux journaux des conditions pécuniaires qui les ont mis aux mains des marchands et qui ont réuni plusieurs nuances d’opinions dans une seule couleur,--condition même nécessaire pour l’existence de feuilles qui ne pourraient sans cela réunir un nombre suffisant d’abonnés pour couvrir leurs frais.

Le cautionnement et le timbre abolis, chaque couleur se décomposera en toutes ses nuances. L’écrivain qui, pour exprimer ses idées, était obligé de s’affilier à un journal où on lui donnait asile au prix du sacrifice d’une partie de ces mêmes idées,--sacrifice auquel il ne se résignait que par impuissance pécuniaire,--lèvera son propre étendard,--des essaims nombreux partiront des plus grosses ruches.

Les journaux, vingt fois plus nombreux, se partageront et se diviseront le même nombre d’abonnés;--chacun n’aura que les gens qui pensent comme lui--et n’aura plus de ces gens si nombreux qui, plus près de lui que d’une autre couleur, se rapprochent encore de lui, faute de nuances intermédiaires,--et se laissent peu à peu entraîner.

[GU] Art. 2.--_La presse est libre moralement:--chacun peut exprimer sa pensée, quelle qu’elle soit;--aucune action ne sera dirigée contre un journal._

Avant de crier à l’énormité, faites-moi le plaisir d’examiner avec moi le résultat des lois répressives accumulées contre la presse.

Il n’y a pas une de ces lois qui ne soit éludée.--Il s’établit entre un journal et ses lecteurs un argot parfaitement clair, formé de réticences et de synonymes--qui permet de tout dire et de tout entendre sans danger.--Il n’y a que les maladroits de pris.

Il est défendu d’attaquer le roi,--mais il n’est pas défendu d’attaquer QUELQU’UN,--ni une PERSONNE INFLUENTE,--ni le TRÔNE,--ni la COURONNE,--ni le POUVOIR,--ni une HAUTE INFLUENCE,--ni le CHATEAU,--ni mille autres synonymes--qui obligeraient nos quatre cent cinquante faiseurs de lois à travailler en permanence.

[GU] Semblables à ce maire d’une petite ville qui défendit à ses administrés de sortir sans lanterne après neuf heures du soir.

Le lendemain de la promulgation de l’ordonnance,--on amène à M. le maire un individu arrêté par une patrouille.

--Ne connaissez-vous pas l’ordonnance?

--Si, vraiment.

--Eh bien! où est votre lanterne?

--La voilà.

--Mais il n’y a pas de chandelle dedans!

--L’ordonnance n’en parle pas.

--C’est bien. Allez-vous-en.

Le maire se remet à l’ouvrage,--et promulgue un erratum--par lequel est expliqué qu’on doit porter une lanterne avec une chandelle dedans.

Le lendemain,--on amène un récalcitrant.

--Eh! Dieu me pardonne! c’est encore vous?

--Oui, monsieur le maire.

--Vous saviez pourtant la nouvelle ordonnance?

--Oui, monsieur le maire.

--Eh bien! où est votre lanterne?

--La voici.

--Et la chandelle?

--La voici.

--Mais elle n’est pas allumée!

--L’ordonnance n’en dit pas un mot.

Il fallut encore relâcher le réfractaire--et publier un nouvel erratum, qui annonçait que la chandelle devait être allumée.

Le dernier des synonymes au moyen desquels on traite, comme vous savez, le roi Louis-Philippe, mon illustre ami,--selon le _National_, le _Journal du Peuple_, et divers autres carrés de papier,--a été inventé par Me Partarrieu-Lafosse, dans le procès des lettres attribuées au roi.--Cet honorable accusateur public ayant eu, entre autres saugrenuités, le malheur d’établir une niaise et puérile distinction entre Louis-Philippe, duc d’Orléans, et Louis-Philippe, roi de France,--la presse s’en est emparée, et, parodiant, d’après le ministère public, le mot d’un autre duc d’Orléans devenu roi de France:--«Qu’il n’appartient pas au roi de France de venger les injures faites au duc d’Orléans,»--elle s’en donne à cœur joie sur ce sujet,--en éludant une loi dont l’extension ne pourrait lui être appliquée sans qu’on commençât par faire le procès à ce malencontreux Me Partarrieu-Lafosse;--et les journaux opposants jouent, à l’abri de la loi, depuis un mois, d’incessantes variations sur ce thème:--Louis-Philippe, duc d’Orléans, est un ci,--est un là,--et un pis encore...--le tout soit dit sans attaquer la personne de Louis-Philippe, roi de France.

[GU] Ainsi donc les lois coërcitives de la presse ne préviennent rien et ne réparent rien;--elles ne font que donner à l’expression de la pensée des journaux un nouvel attrait de variété,--d’audace et d’adresse,--trois choses qui ont beaucoup de partisans,--qui se laissent facilement accoquiner au parti qui les possède ou qui paraît les posséder.

La presse libre n’aurait plus de prétexte pour la guerre de buissons qu’elle fait au pouvoir.--Chaque journal serait obligé de dire tout haut ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas;--on combattrait alors à découvert et en plaine.

[GU] Art. 3.--_Chaque article sera signé du nom réel de son auteur._