Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 9

Chapter 93,794 wordsPublic domain

[GU] Une guêpe voyageuse me rapporte une petite histoire de Goritz.--M. de *** était allé faire sa cour au duc de Bordeaux.--En prenant congé du jeune prince, il parut un peu embarrassé, balbutia, hésita, et cependant finit par lui dire: «Monseigneur, Votre Altesse Royale excusera la liberté que je vais prendre,--mais je ne dois rien vous cacher de ce qui est dans vos intérêts: l'Europe entière a les yeux sur vous, monseigneur;--vous n'ignorez pas la puissance de la mode, en France.--Eh! bien... vos habits ne sont pas à la mode! permettez-moi, monseigneur, de vous en faire faire d'autres à Paris et de vous les envoyer.

--Monsieur de ***, répondit le prince en souriant, je vous suis infiniment obligé de votre soin.--Vous me rappelez en ce moment le plus fidèle serviteur d'un des anciens rois de France.»

Quand M. de *** eut pris congé, une des personnes qui étaient auprès du prince lui demanda à quel roi et à quel serviteur il avait voulu faire allusion.

--Comment, répliqua le duc de Bordeaux, vous ne savez pas mieux l'histoire de France?--J'ai voulu parler du grand roi Dagobert et de son conseiller, dont M. de *** m'a parfaitement rappelé le discours:

Le grand saint Éloi Lui dit: O mon roi, Votre Majesté Est mal culottée.

[GU] LA RÉFORME ÉLECTORALE.--Par un beau dimanche de janvier plusieurs centaines de gardes nationaux, précédés de quelques officiers, sont allés faire des discours à MM. Laffitte, Arago, Dupont (de l'Eure).--Quel était le quatrième, je ne me le rappelle pas.--Toujours est-il que ce n'était pas M. Odilon Barrot, qui, par cette exception, se trouve déclaré juste-milieu par ses amis.--Ce pauvre M. Barrot avait sa réponse toute prête au discours qu'on n'est pas allé lui faire!--Les autres, plus heureux, ont parlé à loisir.

ÉPIDÉMIE.--Il y a en France--une épidémie--horrible mille fois plus que la peste--le choléra--la lèpre réunis.--Tout le monde en est atteint, et qui pis est, personne n'en meurt et les avocats en vivent. Je veux parler de la manie de parler. La piqûre de la tarentule fait danser.--Un romancier a dénoncé un insecte qu'il appelle coucaratcha et qu'il fait babiller. Les coucaratchas se sont abattues sur la France comme les nuées de sauterelles sur l'Égypte.

Car chacun y babille et tout du long de l'aune.

Où sont maintenant ces vieilles plaisanteries si usées et toujours si applaudies au théâtre, sur le caquetage des femmes! les hommes les ont bien dépassées,--et ils ne se contenteraient pas comme elles de causer;--causer! oh! bien oui, causer! cela ne vaut pas la peine,--on ne dit presque qu'une phrase à la fois,--et on parle chacun à son tour.--Causer! on a des interlocuteurs au lieu d'auditeurs;--on ne cause plus, on veut faire de bons gros longs discours,--on veut monter sur quelque chose, une tribune, une chaise, un banc, une table, cela ne fait rien,--et comme tout le monde veut parler, comme il ne reste personne pour former un auditoire, tout le monde parle à la fois et sans s'arrêter.

Il n'est pas de prétexte que l'on ne prenne pour parler: on va jusqu'à adopter les vertus les plus austères si elles prêtent au discours.

On se fait savant pour parler,--philanthrope pour parler,--philosophe pour parler,--prêtre pour parler.

On parle sous prétexte de charité,--sous prétexte d'horticulture, sous prétexte de géographie,--sous prétexte de tout.

On a fondé à Paris, rue Taranne, au premier, une Société des naufrages pour parler.

On a fondé par toute la France des comités d'agriculture pour parler.

Dans ces moments où de grands citoyens et d'autres plus petits, mais excellents, pensent que le bien du pays exige qu'ils se rassemblent en un banquet patriotique pour manger du veau, sous prétexte du toast--on fait des discours.

A Argentan,--en Normandie,--un conseil municipal ou autre s'est assemblé dernièrement pour savoir si on ferait ressemeler les bottes de l'adjudant de la garde nationale, et on a parlé et discuté pendant quatre heures.

Toute la France parle,--la France est folle, elle assourdit l'Europe du bruit de ses paroles;--au moindre événement, avènement ou attentat,--on envoie des adresses au roi,--et le roi répond par des discours.--Le duc d'Orléans voyage,--on lui fait des discours, et le duc d'Orléans répond par d'autres discours.

Et on a formé une Société de gens de lettres;--on s'assemble chez un M. Pommier, et on fait des discours.

Et après:

Après on fait d'autres discours.

Mais les _affaires_?

Les affaires ne sont qu'un prétexte,--le but sérieux est de parler,--et on parle:--d'abord chacun à son tour, puis tous à la fois.

Cela doit être joli.

[GU] J'en étais donc à MM. Laffitte, Arago, etc., auxquels trois cents hommes de la garde nationale sont allés faire des compliments sur leur zèle pour la réforme électorale: ces messieurs ont fait ensuite leurs discours,--et quels discours!

Une chose assez piquante, selon moi, c'est que cette loi électorale si mauvaise, si odieuse, qu'il est si urgent de réformer,--fut en son temps préparée, approuvée et présentée à la Chambre des députés par le même M. Laffitte, alors ministre et président du conseil.

Cette loi fut jugée par les membres de la gauche très-libérale,--et M. Mauguin lui-même dit alors qu'avec une pareille loi la France avait de la liberté pour cinquante ans.

De telle sorte que M. Laffitte voyant qu'on venait en armes et en tumulte pour parler de la réforme, de cette loi électorale dont il est le père, dut être d'abord assez perplexe et ne pas savoir si on venait le complimenter ou lui faire une avanie.

Je passais par la rue Laffitte en ce moment, et le cocher qui me conduisait répondit à ma question sur la cause de ce bruit et de cette prise d'armes: «C'est la garde nationale qui va chez M. Laffitte pour le réformer.»

Le lendemain, il se répandit un bruit que ces messieurs avaient été pris pour dupes; que l'on était en carnaval; que la prétendue garde nationale n'était qu'une mascarade, et que c'était à des masques qu'ils avaient débité leurs discours.

Mais ensuite les officiers qui avaient conduit l'émeute nationale furent mis en jugement et suspendus de leur grade pendant deux mois.--Suspendus! c'est là ce qu'on appelle une peine! mon Dieu! que je voudrais donc être officier, quel discours j'irais faire à M. Laffitte!

Les partisans de la réforme électorale me paraissent être les jouets d'une étrange erreur.--J'ai traité ce sujet dans le premier volume des _Guêpes_.--J'ajouterai à ce que j'ai dit alors--ce que je crois également d'une vérité incontestable.

On ne fait sortir d'un pays que ce qu'il y a dedans; il y a des choses qu'on n'ordonne pas par une loi. On ne décrète pas le patriotisme, la vertu, le désintéressement, fît-on même intervenir la guillotine.

Je prétends que, si on formait une nouvelle Chambre, soit avec la réforme électorale tant criée, tant demandée, soit avec le suffrage universel,--on la retrouverait composée des mêmes éléments, à doses égales.

Tenez, voici un autre projet de réforme électorale dont je prends l'initiative.--Barrez le Pont-Neuf à midi des deux côtés,--et formez une Chambre de tous ceux qui s'y trouveront arrêtés,--vous y trouverez, comme à la Chambre, un nombre relatif égal d'ambitieux,--de niais,--de gens sensés,--d'avocats, etc.--Vous y trouverez des gens qui parlent aussi mal français que MM. Calmon, Charamaule, Charpentier, Colomés, Couturier, Laubat, etc., etc.

Vous y trouverez des gens aussi mal vêtus que MM. Demeufve, Havin, Leyraud, Mallye, Couturier déjà nommé, Marchal, Mathieu (de l'Ardèche), restaurateur et juge au tribunal de son endroit, Moulin (de l'Allier), Garnon, etc., etc.

Ah! diable!--j'allais oublier M. Heurtault, un monsieur qui, riche de deux cent mille livres de rentes,--a adopté le déguenillement pour exciter l'admiration de son austérité chez les hommes de son parti et éviter les souscriptions et les emprunts.

Et quand vous aurez ainsi formé une Chambre,--demandez un vote sur n'importe quoi,--et comptez les suffrages;--je gage ma plus belle pipe turque, celle dont le tuyau de cerisier arménien a une fois et demie la hauteur de Léon Gatayes, que vous avez dans chaque parti un nombre précisément égal à celui que vous avez dans la Chambre.

Quelqu'un me faisait hier une observation sur la guerre que je livre à certains députés à propos de l'extrême négligence de leur costume.--On me blâmait en me disant: «Les députés, étant élus par la nation, ne doivent pas chercher à se distinguer d'elle par le costume.»--Et quel est le costume de la nation? demandai-je; mettons-nous à la fenêtre pour voir passer la nation.--La nation... cela veut dire les Français, probablement.

Premier Français:--Un joueur d'orgue; veste de ratine brune, chapeau décousu, pas de gants.

Deuxième Français:--Un porteur d'eau; veste bleue, une casquette.

Troisième Français:--Un croque-mort,--habit noir,--pantalon gris,--cravate blanche.

Quatrième Français:--Une cuisinière revenant du marché;--un fichu à carreaux sur la tête,--un châle de mérinos couleur grenat, un panier.

[GU] Les quatre-vingt-cinq mille indigents inscrits dans les mairies de Paris sont bien heureux de la douceur qui a régné jusqu'ici dans la température,--car la bienfaisance municipale n'aurait apporté que peu de soulagements à leur misère. Cette bienfaisance municipale ne pense jamais pendant l'automne qu'il fera peut-être froid l'hiver;--l'hiver arrive, les pauvres tremblent, frissonnent, souffrent; au bout de quinze jours de gelée consécutifs, le conseil municipal songe qu'il faut s'assembler pour conférer sur les secours à donner aux malheureux.--On discute, on parle, on n'est pas d'accord; on remet la séance au lendemain;--le lendemain,--ou la semaine d'après, on vote une vingtaine de mille francs,--comme on a fait la semaine dernière,--et cela ne produit pas tout à fait un petit fagot pour chaque pauvre.--Les distributions ne peuvent se faire que quelques jours après qu'elles ont été votées, décidées et ratifiées,--et les pauvres reçoivent enfin leur cotret au dégel.

[GU] Dans ce seul mois de janvier, deux gouvernements repris de justice ont passé devant les juges.

De ces deux gouvernements, l'un avait tenté de s'établir à Marseille; c'était un duumvirat républicain. Cette république avait deux chefs: Carpentras, peintre en bâtiments, et Ferrary, cordonnier;--deux sujets soumis, Carpentras et Ferrary;--deux imprimeurs: Ferrary et Carpentras;--deux afficheurs: Carpentras et Ferrary.

Ces deux messieurs s'étaient réunis un soir dans un café,--s'étaient constitués en assemblée nationale,--avaient décrété deux ou trois mesures et les avaient affichées pendant la nuit.

L'une ordonnait aux boulangers de faire crédit à tous les citoyens et notamment aux chefs du gouvernement, les sieurs Carpentras, peintre en bâtiments, et Ferrary, cordonnier.

Une autre intimait à _messieurs les riches_ la défense de sortir de la ville sous peine de mort.

On les arrêta et on les mit en jugement,--on saisit à leur domicile plusieurs ordonnances toutes préparées. En voici deux qui méritent d'être remarquées:

ORDONNANCE.--Nous, etc.

Ordonnons ce qui suit:--On fera, sous le délai d'un mois, badigeonner à neuf toutes les maisons de la ville;--on renouvellera les papiers qui manqueraient de fraîcheur.--Ces travaux seront confiés à M. Carpentras, peintre en bâtiments, et payés expressément au comptant.--_Signé_ FERRARY.

ORDONNANCE.--Le sieur ***, corroyeur, fabricant de tiges de bottes, est un citoyen médiocre.--Nous le décrétons en conséquence de prise de corps et confisquons ses marchandises, lesquelles seront attribuées au sieur Ferrary, en récompense des services qu'il a rendus et rend journellement à la République, à titre de récompense civique.--_Signé_ CARPENTRAS.

[GU] Le deuxième gouvernement était la seconde catégorie des accusés de mai qui ont été jugés par la cour des pairs.

On a pu voir encore en cette circonstance les tristes et embarrassantes conditions d'un gouvernement fondé en juillet 1830, à la suite d'une émeute réussie.

On applique les formes les plus graves et les plus solennelles à juger un certain nombre de gamineries contre lesquelles on prononce des peines qu'ensuite on n'applique pas.

Les séances consacrées aux doublures des premiers accusés n'ont produit aucune sensation.--Le jeune Blanqui, sorte de Dumilatre politique, a faiblement joué le rôle mélodramatique dans lequel Barbès avait obtenu une sorte de demi-succès.

Il a, comme Barbès, refusé de répondre à l'accusation,--mais il a espéré dissimuler le plagiat en parlant moins encore que son chef d'emploi qui n'avait pas parlé du tout;--il a fait paraître l'avocat Dupont pour qu'il ne parlât pas non plus.

Plusieurs des pairs ont profité de toutes sortes de prétextes pour ne pas assister aux séances;--quelques-uns, du reste, sont encore malades de la façon excessive dont on avait chauffé leur salle humide à la première séance.

Les avocats des accusés,--ceux qui parlent,--ont continué à soutenir, comme dans la première affaire, la théorie d'une différence à établir dans la pénalité entre le crime politique et le crime--comment appellerai-je l'autre crime?

Le pouvoir combat cette théorie en paroles, mais l'admet en action; quand il a obtenu la condamnation de ses accusés, il leur inflige une peine différente de celle prononcée.

Un gouvernement qui n'aurait pas les inconvénients d'origine que nous avons signalés--ne serait pas forcé de commettre de si singulières inconséquences;--il mettrait peut-être moins de colère en commençant, parce qu'il se sentirait plus fort et aurait moins peur,--et manifesterait plus de fermeté dans l'exécution des condamnations, qu'il n'y a aucun prétexte de demander, quand on se réserve de montrer, par leur non-exécution, qu'on les trouve trop rigoureuses.

Certes, s'il y avait lieu à établir cette distinction absurde entre le crime politique et le crime... _civil_, cette distinction ne serait pas à l'avantage du crime politique.--On comprend, à la rigueur, un certain degré d'indulgence pour un crime auquel un homme aurait été poussé par le besoin et par la faim,--ou par une de ces passions qui ont de toute éternité rongé le cœur humain, telles que la jalousie.

Mais, quand de vagues théories politiques infiltrées dans de jeunes cervelles en même temps que les demi-tasses de café gagnées ou perdues au billard dans les estaminets, conduisent leurs adeptes jusqu'à l'assassinat,--le crime qui n'a pas pour excuse le besoin ou l'emportement frénétique de la passion--n'est guère fondé à réclamer l'indulgence, que dis-je? des égards, du respect et une quasi-impunité, parce que c'est un crime de fantaisie et surtout de vanité.

Mais le gouvernement actuel est, vis-à-vis des jeunes émeutiers, dans la situation d'un père, ancien mauvais sujet,--qui gronde brusquement un fils débauché, et ne peut cependant se refuser à l'indulgence, en se rappelant que ce sont là des _torts de jeunesse_ qu'il ne peut s'empêcher de retrouver un peu dans ses souvenirs.

[GU] Nous sommes au milieu du carnaval,--et on s'étonne de ne pas voir à Paris encore un jeune préfet sur lequel on avait fait l'année passée ces deux vers remarquables:

Lorsque R*** revint du Monomotapa, Paris ne soupait plus,--et Paris resoupa.

Nous appellerons le jeune administrateur préfet de Cocagne,--non que ce département existe tout à fait en France; mais, outre que le nom s'applique merveilleusement à la chose, il rime au nom réel du département qui a le bonheur de le posséder, à peu près comme _halleba_RDED rime à _misérico_RDED.

Il a ordinairement le bonheur d'être retenu dans son département par les devoirs rigoureux de sa position,--pendant les beaux mois de l'année.

_Mai_, où les cerisiers tout blancs livrent au vent tiède la neige odorante de leurs fleurs.

_Juin_, le mois des roses, etc.

Jusqu'à l'ouverture de la chasse, où il a encore le bonheur d'être si nécessaire à ses administrés, qu'il ne pourrait s'éloigner sans de graves inconvénients.

Mais, aussitôt que l'hiver descend des sommets glacés des montagnes; aussitôt que les premiers archets glapissent à Paris; aussitôt que les concerts, les soirées et les bals s'organisent, il arrive, par une singulière coïncidence, que la présence du préfet devient indispensable dans la _capitale_.

On le voit se hâter, presser, encourager, gourmander les postillons; il craint de perdre une minute, une seconde;--il marche, il vole, il arrive, et le département est sauvé. Clic-clac,--clic-clac,--clic-clac. Paris se réjouit de le revoir et lui dit: «Sois le bienvenu.» Pour lui, il cherche avec une infatigable persévérance les gens qui peuvent être utiles à son département.--Il les cherche partout, dans les soirées, dans les bals, dans les raouts;--car, en cette saison, ce n'est que là qu'on peut trouver son monde. Quelquefois il poursuit ses recherches laborieuses jusqu'au milieu de la nuit; il les suit dans leurs mouvements, dans leurs détours, dans leurs valses;--il les suit jusqu'à table ou dans les tourbillons frénétiques du _galop_; il ne recule ni devant les insomnies, ni devant la fatigue et les suites des festins tardifs:--il faut que les affaires du département se fassent.

Puis, quand l'hiver s'est écoulé dans cette vie de fatigue et d'abnégation; quand sous les feuilles de violette se cachent de petites améthystes parfumées; quand la poitrine sent le besoin d'un air plus pur, le département de Cocagne rappelle son cher administrateur, le devoir le réclame, et il ne connaît que le devoir;--il quitte courageusement les plaisirs qui cessent, les bals finis, les bougies éteintes, les glaces absorbées, les gâteaux engloutis, les femmes pâles et fanées: rien ne l'arrête, il s'arrache à tout, il part et arrive dans _son endroit_, où il restera tout l'été.

Pendant que le ministre _Teste_ attaque les possesseurs d'offices, que M. _Passy_ (Hippolyte-Philibert) fait la guerre aux rentiers, on fait encore d'autres révolutions d'un ordre inférieur.

Je déclare publiquement que ma mémoire n'y peut suffire,--et que je proteste hautement contre les voies funestes dans lesquelles nous sommes engagés. Nous avons, tant à la Chambre des députés qu'à la Chambre des pairs, cinq cents hommes qui passent leur vie à faire et à bâcler des lois, et à recrépir les anciennes. Tous les deux ou trois ans, on renverse de fond en comble les lois qu'on vient de faire, pour leur en substituer d'autres qui ne durent pas plus longtemps;--et, ce qu'il y a là-dedans d'effrayant et de sinistre,--c'est que nous sommes forcés de connaître toutes les lois qu'on nous donne.--L'ignorance sur ce point n'est jamais admise comme excuse, l'ignorance est la mère de la prison et de la ruine.--A peine a-t-on fait entrer une loi dans sa tête, que la loi est changée, abrogée, renouvelée, et qu'il faut se mettre à l'oublier pour en apprendre une autre.--Que quelqu'un se livre à un long sommeil ou à un court voyage, son premier soin à son réveil ou à son retour doit être de se mettre au courant des lois nouvelles.--Pendant que j'étais allé passer quinze jours chez mon cher frère Eugène, à Imphy, on en avait fait une douzaine que je me suis mis à apprendre; sans cela je serais exposé à me lever innocent dans ma chambre et à me coucher criminel dans une maison du roi, sous l'œil paternel de la gendarmerie.

Ainsi une ordonnance est venue le 1er janvier nous dire que nous ne savions plus compter, que c'était inutilement que nous avions chargé notre mémoire autrefois de toutes les dénominations de nombre, de mesure, d'espèce de poids, etc.--Que le _français_ que nous avons appris est en partie supprimé et qu'il en faut apprendre un autre.

Paris alors s'est trouvé dans une grande confusion, il semble que le Seigneur ait dit des Français comme autrefois des audacieux architectes de la tour de Babel--en punition du bavardage auquel s'abandonne notre malheureux pays:

_Genèse_, XI-7. «Confondons tellement leur langage qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres.»

Une grande perturbation s'est mise parmi les femmes--qui, obligées de mesurer leurs étoffes par mètre, centimètre et millimètre,--depuis la suppression de l'aune, vont être pendant longtemps habillées à contre-sens.

Vous vous égarez en voyage, vous demandez à un paysan à quelle distance vous êtes de la ville la plus voisine.--Si ce paysan respecte les lois de son pays--il vous effraye en vous disant: «Vous êtes à trois kilomètres et neuf hectomètres.» C'est consolant.

Il n'y a plus de voie de bois.--Ce que vous appeliez ainsi, vous voudrez bien le désigner à l'avenir, sous peine d'amende, par cette dénomination prolongée, un stère quatre-vingt-douze centistères.--Bien du plaisir.

Certes, le système décimal est bien plus logique que l'ancien système,--mais il n'est pas mal de constater en passant tout ce qu'entraîne de tumulte et de perturbation un changement, même pour une incontestable amélioration.

[GU] On entend dans les rues des gens qui crient: «Voilà la nouvelle ordonnance qui défend de compter _autrement que par les centimes_.--La voilà pour DEUX SOUS.»

[GU] Du reste, jusqu'à ce que tout le monde s'entende, il faudra subir de nombreuses et incommodes conséquences.--De l'aveu des médecins, les erreurs qui se commettent déjà trop fréquemment entre eux et les pharmaciens vont prodigieusement augmenter en nombre, et l'on pourrait déjà citer quelques martyrs du système décimal.--Quelques prescriptions deviennent impossibles, à cause que la division par tiers n'existe pas rigoureusement dans le système décimal.--Or, l'emploi habituel des poisons en médecine exige dans les doses une précision qu'il est dangereux de diminuer.

La Régie des tabacs a tiré déjà de la circonstance un parti qui trouvera des imitateurs.--Cette pauvre Régie ne produit que 90 millions par an,--elle ne gagne que trois cent soixante-cinq pour cent sur le prétendu tabac qu'elle livre à la consommation.--Dans la difficulté de mettre en rapport les poids et les prix, elle a pris un biais qu'il serait long et ennuyeux d'expliquer ici, et qui augmentera son bénéfice de quatre un quart pour cent. En même temps on change le nom d'un grand nombre de rues, pour augmenter la facilité qu'ont déjà les gens à s'égarer.

Je continue à dénoncer les princes du sang royal comme faisant usage de tabac de contrebande.

Je ne cacherai pas non plus à l'autorité que j'ai reçu un sac de tabac excellent, orné d'une étiquette ainsi conçue:

Sala, marchand de tabacs de Smyrne. Rue de Chartres, 91, à Alger.

[GU] Mais qu'est-il donc arrivé à mes guêpes? L'escadron que je voulais faire _donner_ sur le monde et la littérature refuse de marcher.

Il y a dans un coin de mon cabinet une _jardinière_ en bois sculpté pleine de jacinthes en fleurs dans la mousse verte, elles s'y réfugient, comme Adam, après avoir mangé le fruit défendu, quand le Créateur lui disait en latin: «Adam, _ubi es_?--Adam, où êtes-vous?»

Mais elles ne se cachent pas timidement,--elles font entendre un bourdonnement guerrier,--ma comparaison était mauvaise,--elles ressemblent davantage aux Romains réfugiés sur le mont Aventin,--je me rappelle qu'en cette circonstance un consul leur récita une fable, et que cette fable les ramena dans le devoir,--si je leur récitais cette fable.

Mais... oh! là,--mon Dieu,--je suis mort, mes guêpes en fureur se précipitent sur moi. Attendez,--expliquez-vous,--causons,--qu'avez-vous?--Que vous ai-je fait? Ne m'attaquez pas ainsi brutalement, imitez les héros de Virgile et d'Homère, qui faisaient précéder d'un petit discours chaque coup qu'ils portaient à leur adversaire,--au moins je saurai le sujet de cette révolte.

Ah! les voilà retranchées derrière leurs barricades de jacinthes.

UNE GUÊPE. Je suis _Mammone_, j'ai emprunté mon nom à un des anges déchus que _Milton_ range sous la bannière de _Satan_, et quelques-unes de mes compagnes ont pris comme moi leurs noms de guerre du _Paradis perdu_.