Part 8
M. de Beaumont est philanthrope,--il voudra moraliser les Arabes;--et comme M. de Beaumont est du parti démocratique, comme, d'autre part, le pouvoir fait tout ce que veulent ses ennemis, on s'occupera de moraliser les Arabes;--on ne voudra plus qu'ils renferment leurs femmes--et, sous prétexte du bienfait de l'éducation, on prendra les petits Arabes et on leur fera faire des thèmes.
Nous ferons deux remarques sur l'élection de M. Gustave de Beaumont.--La première est que le système cellulaire a causé, cette année, à Philadelphie, où il est en vogue, dix-sept morts et quatorze cas d'aliénation de plus que le régime ordinaire sur une moyenne donnée.--La seconde est que le parti démocratique devient friand et libertin, il lui faut des hommes titrés,--il lui faut aujourd'hui des vicomtes et des marquis.
[GU] Le général Valée s'accommode médiocrement des tracasseries ministérielles.--Voici une lettre officielle de lui au général Schneider, dont on a beaucoup parlé ces jours-ci:
«Mon cher général, si vous voulez que je continue à gouverner l'Algérie, ne m'envoyez plus d'ordre du ministère, attendu que je les f... au feu sans les lire.--Tout à vous.»
Et ceci n'était pas une menace vaine,--le maréchal, dernièrement, avait défendu qu'on laissât entrer personne chez lui.--Le colonel A... força la consigne.
--Colonel, ne vous a-t-on pas dit que je n'y étais pas?
--Général, on me l'a dit, mais il s'agit de signer des dépêches pour la France, et le bâtiment attend.
--Cela m'est égal, je n'y suis pas.
--Mais général, c'est très-urgent, il n'y a qu'à signer.
--Donnez.
Le maréchal prend les dépêches et les--_jette_ au feu, le colonel se précipite sur les pincettes, veut les retirer,--mais le maréchal le retient par les basques de son habit et l'éloigne de la cheminée jusqu'à ce que la flamme ait tout consumé.
[GU] Il serait bon, je crois aussi, de faire en politique et en affaires sérieuses le moins de vaudevilles possible.
En France, on paraît étonné et abattu quand l'armée française éprouve le plus léger désavantage,--et on traite d'assassins et de traîtres l'ennemi qui nous tue quelques hommes.
J'ai trouvé d'aussi mauvais goût, dans le discours du roi, le reproche de perfidie qu'il fait aux Arabes.
On ne doit pas penser à imposer aux Africains,--si célèbres par leur mauvaise foi,--_fides punica_,--les conventions chevaleresques qui sont de droit commun en Europe.--Tous les moyens doivent leur sembler bons contre les Français qui sont venus porter la guerre chez eux et s'emparer d'une partie de leur pays; il ne faut pas faire comme M. Jourdain, quand sa servante lui donne des coups de fleuret contre les règles.
Quand nos soldats meurent, ils meurent sans regrets, ils savent que leur vie est leur enjeu, qu'en perdant cet enjeu ils gagnent encore la partie de gloire et d'immortalité qu'ils ont jouée.
[GU] Les académiciens ont ajourné à trois mois l'élection sur laquelle ils n'ont pu tomber d'accord.--Chacun des concurrents est invité, d'ici là, à faire un chef-d'œuvre.
Les voix obtenues par M. Bonjour peuvent se diviser en deux classes:--Les unes signifiant «pas Berryer,» les autres voulant dire «pas Hugo.» M. Bonjour n'est qu'une négation.
[GU] M. Thiers a fort soutenu M. Berryer.--M. Thiers est trop égoïste, ses amis le savent bien, pour conspirer _pour_ quelqu'un; mais, en appuyant M. Berryer, il se fait une planche pour aller un peu aux légitimistes.--Il est de même pour un autre parti;--ne pouvant louer ouvertement les opinions politiques de MM. Berryer et Michel (de Bourges), il proclame ces deux avocats, qui n'écrivent pas, les deux plus grands écrivains du siècle.
[GU] L'élection de M. Berryer, n'ayant pas été _enlevée_, est manquée pour longtemps.--On s'attendait à voir M. Berryer écrire qu'il renonçait,--mais M. Berryer n'écrit pas. Il improvisera sa renonciation au domicile de ses amis.--On a prêté divers mots à MM. de Chateaubriand, Scribe, etc.--En voici un que je cite parce qu'il vient à l'appui de ce que je disais tout à l'heure: «Que le gouvernement fait tout ce que veulent ses ennemis.»--Quelqu'un a dit: «Mais que veut donc obtenir M. Casimir Delavigne, qu'il se met contre le roi à l'Académie?»
M. Dupin a dit à M. Berryer: «Ma voix ne vaut pas la vôtre, mais elle vous appartient.»
Il a dit à M. Hugo: «A quoi peut servir une voix, si ce n'est à vous proclamer un génie.»
Il a voté pour M. Bonjour.
[GU] Comme on demandait à M. Royer-Collard son appui pour la nomination de M. Berryer, et qu'on lui disait: «Le duc de Bordeaux vous écrira lui-même à ce sujet, il a répondu: «Si monseigneur le duc de Bordeaux me faisait l'honneur de m'écrire, je dénoncerais sa lettre au procureur du roi.»
[GU] A propos de la littérature du château, nous avons parlé de MM. Delatour et Cuvillier-Fleury;--nous avons maintenant à dévoiler les chagrins de MM. Bois-Milon et Trognon.
Les rôles sont aujourd'hui fort changés: les jeunes élèves sont devenus les maîtres et se font obéir;--ils obligent, à leur tour, leurs précepteurs à apprendre les choses inusitées. M. Bois-Milon est le plus heureux, c'est un homme insignifiant, et on ne s'occupe pas de lui;--cependant le duc d'Orléans s'est fait récemment suivre par lui en Afrique.--M. Bois-Milon a d'abord eu quelques chagrins d'équitation; puis on assure qu'il n'y avait rien de plus curieux que son équipement: il se chargeait de tant d'armes, qu'il lui aurait été impossible de se servir d'aucune.--La dyssenterie, maladie peu épique, fit de lui un bagage incommode que le prince laissa à Alger.
M. Trognon est le précepteur du duc de Joinville.--C'est un brave homme qui adore son élève. Le duc de Joinville est un jeune homme brave, impétueux, impatient, ce qui l'a fait quelquefois passer par de rudes épreuves.--Avant de s'embarquer, il rassemblait ses petits frères les ducs d'Aumale et de Montpensier, les emmenait dans les combles des Tuileries, et là leur apprenait à chanter la _Marseillaise_ et le _Chant du départ_, en faisant tonuer de petits canons de cuivre. On raconte que l'ambassadeur de Russie entendit un jour par hasard ce concert et en fut assez scandalisé.
D'autres fois, il forçait ce pauvre M. Trognon de faire des armes avec lui, ou il l'obligeait à s'habiller en Turc.
Plus récemment, se trouvant sur son bâtiment, à l'île de Wight, il eut la fantaisie de donner un bal à bord.--M. Trognon s'y opposa. Le duc de Joinville attendit le moment où il se trouvait de quart, et, usant de son autorité de commandant,--il fit déposer à terre M. Trognon, qui ne revint au vaisseau qu'après le bal..
* * * * *
Jésuites;--hélas! on me paraît avoir fait comme l'étudiant, qui, harcelé par un lutin, finit par le couper en deux d'un coup de sabre.--Chaque moitié devint un démon entier.--Sous la robe noire de Basile, déchirée en deux, se cachent aujourd'hui les avocats et les professeurs.
M. Lerminier est un jeune professeur--qui a longtemps professé les principes démocratiques.--Soit que le pouvoir ait senti le besoin d'avoir M. Lerminier à lui, soit que M. Lerminier, amorcé par les succès des professeurs Guizot, Villemain, Cousin, Rossi, etc., ait senti le besoin d'être eu par le pouvoir,--toujours est-il que le pouvoir a agi en cela avec sa maladresse accoutumée.--M. Lerminier est aujourd'hui perdu.--Voici deux fois qu'il essaye inutilement de recommencer son cours, et deux fois que des cris, des hourras, des avalanches de pommes, obligent de le suspendre.
M. Lerminier se console peut-être en pensant que M. Rossi n'a pas non plus manqué de pommes dans ses commencements.
Mais M. Lerminier ne pense pas qu'il y a une chose que la jeunesse, noble, grande et exaltée qu'elle est, ne pardonne jamais:--c'est l'apostasie.
[GU] On emprunte à la _Gazette d'Ausgbourg_,--journal remarquable qu'on ne connaît pas assez en France, un article contenant le détail de la réception peu polie que Sa Grandeur M. Teste avait faite à un prince déchu. Mais le _Courrier français_ et les autres--ont supprimé la phrase qui termine cet article. La voici; «Il y a bien des réflexions à faire sur tout ce qu'il y a d'arrogance et de mauvais goût dans la conduite de cet avocat parvenu.»
Pourquoi cette suppression? C'est que, dans un coin de chaque journal, il y a toujours un petit avocat arrogant et de mauvais goût, qui espère parvenir.
[GU] Eh! mon Dieu! d'où venez-vous, ma pauvre guêpe; vos petites ailes sont tremblotantes et fatiguées,--votre petit corps est tout haletant: êtes-vous entrée chez quelque confiseur et vous a-t-on battue? avez-vous mangé trop de sucre? avez-vous couru tout Paris sans trouver ceux que j'avais désignés à votre aiguillon? Couchez-vous dans ce beau lit de pourpre que vous offre ce camélia,--ma pauvre petite guêpe,--et reposez-vous.
Ce n'est rien de tout cela;--en passant sur le boulevard des Italiens, elle a été asphyxiée par la vapeur du détestable tabac qu'y fument les élégants, les dandys et les lions.--Ma foi, chère petite guêpe, vous m'y faites penser et nous allons traiter cette question à fond.
On annonce qu'à l'ouverture de la session, le gouvernement va proposer le renouvellement du bail de la ferme des tabacs pour un temps illimité.--
Hélas! qui va défendre à la Chambre les intérêts des fumeurs?--La génération qui y est ne fume pas, elle prise;--nous serons bien heureux si elle n'est qu'indifférente et si elle ne nous condamne pas, par un de ces votes saugrenus dont elle est quelquefois capable,--à vingt ans de tabac forcé,--du tabac que nous vend la régie. Depuis quinze ans que l'usage du tabac à fumer s'est prodigieusement répandu en France, on ne s'est pas occupé de se préparer des récoltes plus abondantes, surtout dans les qualités supérieures;--de sorte que la régie ne peut subvenir aux besoins des consommateurs.--Outre qu'elle vend le tabac excessivement cher, et qu'elle diminue les quantités à mesure qu'elle augmente le prix, il n'est pas de drogue honteuse qu'elle ne vende tous les jours sous le nom de cigares;--on fume du foin, on fume des feuilles de betteraves, on fume du papier gris:--il n'y a qu'une chose qu'on ne fume pas,--c'est le tabac.
La régie des tabacs, telle qu'elle est constituée, est un vol odieux.--Il est impossible à Paris, quelque prix qu'on en offre, d'avoir du tabac passable.--Cela est tellement vrai, que j'ai la douleur de dénoncer plusieurs princes du sang royal comme n'ayant pu s'y soumettre et se servant habituellement de tabac de contrebande.
Le duc d'Orléans et le duc de Nemours ne fument presque plus;--mais, quand ils fumaient, ils faisaient prendre leurs cigares chez un marchand de vins qui, je crois, a été poursuivi depuis pour la contrebande du tabac;--je pourrais dire son nom,--attendu que je faisais absolument comme les princes, mais je ne veux pas l'exposer à de nouvelles tracasseries. Pour le duc de Joinville, qui fumait et fume beaucoup, il a soin de faire ses provisions en voyage.
[GU] Voici mon troisième volume terminé; toutes mes guêpes sont-elles rentrées? Où sont Padcke--et--Grimalkain? Les voici--fermons la porte.
Février 1840.
Le discours de la _couronne_.--L'adresse.--M. de Chasseloup.--M. de Rémusat.--Vieux habits, vieux galons.--M. Mauguin.--M. Hébert.--M. de Belleyme.--M. Sauzet.--M. Fulchiron boude.--Jeux innocents.--M. Thiers.--M. Barrot.--M. Berryer.--La _politique personnelle_.--M. Soult.--M. Passy.--Horreur de M. Passy pour les gants.--M. d'Argout.--M. Pelet de la Lozère.--M. de Mosbourg.--M. Boissy-d'Anglas.--Je ne sais pas pourquoi on contrarie le peuple.--M. de *** et le duc de Bordeaux.--La réforme électorale.--Situation embarrassante de M. Laffitte.--M. Arago.--M. Dupont de l'Eure.--La coucaratcha.--Les femmes vengées.--Ressemellera-t-on les bottes de l'adjudant de la garde nationale d'Argentan.--La Société des gens de lettres.--M. Mauguin.--Réforme électorale.--M. Calmon.--M. Charamaule.--M. Charpentier.--M. Colomès.--M. Couturier.--M. Laubat.--M. Demeufve.--M. Havin.--M. Legrand.--M. Mallye.--M. Marchal.--M. Mathieu.--M. Moulin.--M. Heurtault.--Prudence dudit.--Quatre Français.--Le conseil municipal, relativement aux cotrets.--Deux gouvernements repris de justice.--M. Blanqui.--M. Dupont.--Un vieux mauvais sujet.--Un préfet de Cocagne.--M. Teste.--Les rues.--Les poids et mesures.--Protestation.--L'auteur se dénonce lui-même à la rigueur des lois.--Les guêpes révoltées.--L'auteur veut raconter une fable.--M. Walewski.--M. Janin.--M. A. Karr.--M. N. R***.--Un bon conseil.--Un bal bizarre.--Madame de D***.--Les honorables.--M. Coraly le député.--M. Coraly le danseur.--Histoire de madame *** et d'une illustre épée.--M. Pétiniau.--M. Arago.--M. Ampère.--Les mathématiques au trot.--M. Ardouin.--M. Roy.--Concerts chez le duc d'Orléans.--M. Halévy.--M. Victor Hugo.--M. Schnetz.--M. Auber.--M. Ch. Nodier et madame de Sévigné.--Madame la duchesse d'Orléans.--Madame Adélaïde.--Le faubourg Saint-Germain et les quêteuses.--Madame Paturle et madame Thiers.--Mademoiselle Garcia et ses fioritures, Grétry et Martin.--Indigence de S.M. Louis-Philippe.--29 janvier.--Ce que les amis du peuple lui ont donné.--Les pauvres et les boulangers.--Bon voyage.
[GU] CHOSES DITES SÉRIEUSES,--Les Chambres ont commencé ce qu'on appelle leurs travaux.
Après le discours _du trône_, les hommes graves et les journaux ont, comme de coutume, passé quinze jours à éplucher les phrases et à écosser les mots qui le composent, pour y trouver une foule de sens mystérieux.--Puis on s'est occupé à faire le logogriphe de la Chambre en réponse à la charade de la couronne.
On a vu reparaître alors toute la friperie phraséologique des années précédentes,--le _vaisseau de l'État_, l'_horizon politique_,--le _timon de l'État_,--les _athlètes infatigables_,--les _hydres aux têtes sans cesse renaissantes_, les _égides_, etc., etc., que l'on a ensuite remise aux clous, où on l'avait prise et où on la reprendra l'année prochaine.
L'adresse et la discussion qui l'a précédée ont été une œuvre de banalité et de médiocrité. Les assaillants, comme les défenseurs, l'opposition, comme le gouvernement, tout le monde a contribué de son mieux à en faire quelque chose de parfaitement vide.
Personne n'a eu le courage de son opinion. M. de Rémusat a reculé devant le sens primitivement sournois et agressif de l'adresse dont la rédaction lui avait été confiée,--et a cru devoir l'expliquer.--M. de Chasseloup a reculé devant son amendement.
[GU] M. Mauguin était à la tribune et prononçait un long discours, lorsqu'il en vint à cette phrase: «Et c'est une chose de quelque importance que le siége d'Hérat.»
La Chambre entendit le siége _des rats_, et il y eut un éclat de rire universel.
M. FULCHIRON. Le siége des _rats_ a excité les _souris_ de la Chambre.
M. HÉBERT. Qu'en pense le _shah_?
M. DE BELLEYME. Le shah les surveille; il a l'œil _perçant_.
M. Mauguin continuait à parler; M. Fulchiron quitta sa place et se dirigea vers le fauteuil du président,--en lui faisant un signe d'intelligence pour lui faire comprendre qu'il avait à lui dire des calembourgs dont on sait que M. _Sauzet_ est grand amateur.
M. Sauzet répondit par un geste d'autorité qui voulait dire: «Attendez un peu, quand M. Mauguin aura fini.»
Comme l'avait prévu l'avocat Sauzet, le discours de l'avocat Mauguin finit par finir,--et le président fit alors à M. Fulchiron un nouveau signe qui voulait dire: «Ah! il y a des calembourgs, eh bien! venez maintenant.»
Mais M. Fulchiron était blessé;--il tourna la tête d'un air boudeur et ne voulut voir aucun des signes que M. Sauzet s'évertua à lui adresser pendant tout le reste de la séance.
[GU] MM. les députés se font passer de petits papiers sur lesquels on lit:
Quel est le sentiment qui maigrit le plus les hommes?
Quels sont les trois départements qui ne mettent pas de beurre dans leur cuisine?
Ces questions circulent,--et chacun essaye de les résoudre.--L'Œdipe le plus fort écrit sa réponse, et les papiers recommencent à circuler.
Deux de ces papiers que nous avons eus dans les mains contiennent, outre ces questions, les réponses que voici:
Sur la première question:--l'admiration (la demi-ration).
Sur la seconde:--Aisne, Aube, Eure (haine au beurre).
_N. B._ Il n'y a pas dans ce précis des travaux parlementaires la moindre plaisanterie. Tout est vrai.
[GU] Un événement parlementaire a été le discours de M. Thiers sur la question d'Orient: ce discours, très-attendu, très-annoncé, très-médité, n'a pas produit l'effet qu'on en espérait.
Ce n'était qu'une triple pétition qui n'a été apostillée par personne; d'abord pétition au roi pour demander un ministère; en effet, on n'y remarquait aucune phrase contre la _politique personnelle_; loin de là, elle était traitée avec une remarquable mansuétude, le système de la paix y était fort exalté,--il y avait loin de ce discours à celui où M. Thiers a dit: «_Louis-Philippe était dans son droit, et j'étais dans le mien._»
Pétition à la Chambre pour demander une majorité et un appui; tout le monde avait sa caresse et sa part de paroles mielleuses; il y avait tour à tour une phrase pour M. Berryer, une phrase pour M. Barrot, une phrase pour les deux cent vingt et un.
Enfin, troisième pétition à l'Europe et particulièrement à l'Angleterre pour obtenir l'autorité d'un grand diplomate, des visites à la place Saint-Georges et la réputation d'un homme avec lequel on peut traiter.
Mais M. Thiers a pu s'assurer que, lorsqu'on veut ainsi contenter tout le monde, on ne contente... que sa famille et ses sténographes.
En effet, voici ce qu'il est advenu des trois pétitions.
Nous croyons savoir qu'un grand ami de M. Thiers s'est fait voir au château et au ministère des affaires étrangères, où il a cherché à persuader à M. Soult de retourner au ministère de la guerre et de donner sa place à M. Thiers.
Mais, au château comme chez le maréchal, on a répondu avec une froide bienveillance que le discours était bien modéré, bien inattendu, bien tiède, mais que, pour entrer au ministère, il était trop tard.
A la Chambre, on a trouvé le discours très-sage, très-convenable, et chacun a été fort content de son lot, mais très-mécontent du lot de son voisin.
En Angleterre, _pas un_ journal ni whig ni tory ne l'a commenté, ne l'a cité, n'en a parlé, ne l'a lu,--il a été considéré comme non avenu. Ç'a été un fiasco complet.
Au point de vue de la diplomatie, le discours n'apprenait rien sur la question, et tout ce qui a rapport au pacha d'Égypte présentait de telles lacunes, que tout le monde a été d'accord sur ce point, que ce n'est pas ainsi, en n'en montrant qu'un côté, qu'on peut avoir la prétention de traiter sérieusement les affaires.
[GU] Un célèbre orateur n'a pas parlé sur l'adresse.--Son silence a étonné bien des gens. En voici l'explication: cet orateur, avocat, comme tout le monde,--renonce généreusement, pour représenter son parti à la Chambre des députés, à l'exercice de sa profession qui lui rapporterait au moins cent mille francs par an. Il n'a pas de fortune, et le parti lui alloue une indemnité annuelle.
En ce moment, soit que le parti trouve que son orateur ne parle pas assez pour ce qu'on lui donne, soit qu'il ait épuisé sa bourse et son cœur pour une royale infortune qui gémit dans l'hospitalité, il est en retard d'un trimestre, et l'orateur sera muet ou enrhumé jusqu'à solde de tout compte.
[GU] M. Passy--s'occupe de la conversion des rentes,--nous allons nous occuper un peu de M. Passy.
Comme orateur, M. Passy est tout à fait insupportable à cause d'un défaut dans la prononciation qui le rend aussi fatigant qu'inintelligible.--Je me rappelle une phrase prononcée (si on peut appeler cela prononcer) par lui pendant qu'il était dans l'opposition et qu'il faisait contre le ministère d'alors la guerre que l'on fait aujourd'hui contre lui, avec les mêmes armes et les mêmes arguments. «Les choufranches de la Franche viennent chancheche de che que le minichtère n'a pas de chychtème.
Comme homme d'État et comme administrateur, M. Passy a été perpétuellement, et d'une façon bizarre, sous la double et contraire influence des deux prénoms qu'il a reçus.
M. Passy s'appelle _Hippolyte-Philibert_, et toute sa vie il s'est efforcé d'éviter les applications qu'on aurait pu lui faire du nom d'un mauvais sujet célèbre au théâtre, et de se réfugier dans les vertus du «sauvage Hippolyte,» son autre patron. Cette précaution devait le jeter dans de singuliers excès, et elle n'y a pas manqué. M. Passy s'est efforcé de se montrer composé, ennuyeux, peu soigné dans sa mise, sous prétexte d'austérité. Jamais il n'a pu s'élever jusqu'aux gants verts que nous avons reprochés avec quelque amertume à plusieurs de ses collègues;--il garde les mains nues,--Hippolyte ne portait pas de gants et Philibert les devait.
La conversion passera à la Chambre des députés à une majorité de deux cent vingt voix contre quatre-vingt-dix,--mais peut-être avec quelques restrictions.
Le projet viendra ensuite à la Chambre des pairs; et il y sera rejeté à quatre-vingt-dix voix contre douze.--Parmi ces douze on peut désigner d'avance M. d'Argout, M. Pelet de la Lozère, M. de Mosbourg, M. Boissy-d'Anglas, et les nouveaux pairs qui sont nommés pour cela.
Il ne restera alors au roi que le plaisir de ne pas sanctionner une mesure sur laquelle nous ignorons son opinion.
[GU] A propos du roi et de la Chambre, une chose m'a frappé cette année plus encore qu'elle ne l'avait fait jusqu'ici.
Je ne sais pas pourquoi on s'obstine quelquefois à contrarier le peuple et à ne pas faire ce qu'il demande,--ce n'est certes pas moi qui m'amuserai jamais à contrarier le peuple,--ce bon peuple, il demande avec tant d'instance, tant de cris, tant de fureur, il est si près à mourir pour ce qu'il demande, et ensuite il se contente de si peu!
Après l'Empire on était las de la _conscription_, qui avait plus que décimé les familles... et on avait peut-être raison.--La Restauration annonça que la _conscription_, l'odieuse _conscription_, était à jamais abolie.--En effet, on la remplaça par le _recrutement_, qui est absolument la même chose, et le peuple a été content.
Après juillet 1830, on a dit au peuple: vous abhorrez la _gendarmerie_, vous n'aurez plus de _gendarmerie_.--A bas la _gendarmerie_!--Remplaçons-la par une magnifique _garde municipale_--et le peuple a été content.
Vous ne voulez plus de _gardes du corps_, ni de _garde royale_.--C'était peut-être un but à l'ambition légitime de l'armée--mais aujourd'hui, quand un soldat est ambitieux, il se proclame roi de France.--Il n'y aura plus de gardes du corps, ni de garde royale. Mais comme il faut que le corps du roi soit gardé, attendu la funeste habitude que prennent les garçons selliers de lui tirer des coups de pistolet à trois pas, on lui a donné, au roi, pour gardes du corps, des mouchards et des argousins. Quand le roi va à la Chambre des députés, quand la reine va à l'Opéra, les endroits par où doivent passer Leurs Majestés présentent un rassemblement des physionomies les plus patibulaires et les plus inquiétantes; des haies d'habits bleus râpés et gras,--des escouades de redingotes à collet de fourrure au mois d'août,--des bottes éculées, des gourdins énormes, des chapeaux crevés, des pipes écourtées vomissant des parfums nauséabonds--annoncent à Paris et entourent la Majesté Royale.