Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 6

Chapter 63,867 wordsPublic domain

[GU] Une femme s'est rencontrée ces jours derniers d'une audace et d'une impudeur extraordinaires qui a osé entamer un procès plus honteux cent fois que l'ancien _congrès_, que les magistrats les plus honorables appelaient _infâme_. La plaignante accusait son mari d'irrégularités et d'illégalités bizarres dans l'expression de la tendresse conjugale. Me Dupin a étalé complaisamment pendant trois heures une érudition d'ordures incroyable, dans le latin le plus transparent. Il n'y a rien, dans le marquis de Sade, de plus effrontément obscène que le discours que Me Dupin a prononcé en faveur des mœurs, et ceci n'était qu'un jeu d'esprit pour l'aîné des Dupin, car il ne citait que des textes de _Sanchez_ et d'autres casuistes qui n'ont aucune autorité en droit français.

Si Me Dupin prend Sanchez pour une autorité, je lui dirai, s'il ne le sait pas, que l'on trouve dans Sanchez, entre autres choses, l'approbation du mensonge et du faux témoignage, et qu'on y lit en propres termes «que l'on peut nier avec serment une chose que l'on a faite, si, au serment prononcé à haute voix, on ajoute mentalement une clause qui en fasse une vérité.» Ainsi, on peut dire haut: «Je jure que je n'ai pas vu telle personne,» quoiqu'on l'ait vue, si on ajoute bas ou mentalement: _Ce matin_.

[GU] On a beaucoup reproché au maréchal Soult la médiocre élégance de son élocution; on a été jusqu'à l'accuser d'une confusion malheureuse des _s_ et des _t_, en un mot, on a dit que le duc de Dalmatie _faisait des cuirs_. J'avoue que cela serait un inconvénient assez grave pour être reçu de l'Académie de Paris; et encore j'aimerais mieux faire des cuirs et n'importe quelle faute de langage, que de commettre les phrases de MM. Berryer et de Cormenin, que j'ai citées au commencement de ce volume, et qui sont, en même temps que des fautes contre la langue, des fautes contre le sens commun.

Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait être beau parleur pour être ministre. J'irai plus loin: en ces temps de bavardage et d'avocasserie, c'est une sérieuse et forte recommandation à mes yeux que de ne l'être pas. Ceci n'est ni une plaisanterie ni un parodoxe: voici mes preuves. La tribune est le trône des avocats; la tribune perd la Franco.

Il faut une longue habitude et une étude spéciale pour parler en public. Pour beaucoup d'hommes très-braves et qui intimideraient ailleurs messieurs les avocats, il est presque impossible de traverser une assemblée, de monter à une tribune, de se draper, de _poser_, de s'occuper de sa démarche, de son geste, d'arrondir des périodes, de remplir les lacunes de la pensée par des mots plus vides que la place qu'ils laisseraient dans le discours, si on ne les disait pas.

Sur une question militaire, sur une question d'industrie, sur une question de marine, sur une question de finances, sur toutes les questions, un soldat, un marchand, un marin, un commis, un homme spécial enfin, a des lumières plus réelles et plus utiles à donner qu'un avocat. Qui est-ce qui parle cependant sur ces questions? les avocats, toujours les avocats; tandis que l'homme utile, l'homme qui sait, garde le silence. Pourquoi ne parle-t-on pas de sa place? pourquoi fait-on des discours? est-ce donc une académie que la Chambre? En ce cas, il y aurait beaucoup à dire sur l'éloquence verbeuse et polyglotte des avocats. Mais messieurs les avocats de l'opposition radicale, qui demandez le suffrage universel, ou au moins l'avénement à la Chambre des capacités, je suppose que vous ne renfermez pas la capacité exclusivement dans l'art de la parole (quel art! et quelles paroles, bon Dieu!), sous prétexte que toute la vôtre y est renfermée. Par exemple, si on admet les capacités à la Chambre, une capacité en agriculture sera probablement un fermier, peut-être un fermier alsacien qui parlera son patois. Si vous admettez les capacités et les spécialités, il faut brûler la tribune, et avec la tribune disparaîtront les avocats, et avec les avocats disparaîtront l'ignorance qui parle d'autant plus qu'elle n'a rien à dire, la mauvaise foi qui plaide le pour et le contre avec les mêmes élans factices, les mêmes gestes de comédien de province, le même aplomb, la même suffisance.

C'est la tribune qui perd la France, c'est la tribune qui chicane le pain, et les couvertures, et la tisane aux soldats français, et qui les fait mourir de faim, de froid et de misère en Afrique.

On a crié assez en France contre le _trône et l'autel_; il est temps de parler de la tribune, le trône des avocats, l'autel où ils immolent chaque jour les intérêts du pays, le bon sens, la bonne foi et le pays lui-même.

[GU] En attendant, le 6 du mois de novembre 1839, soixante-six licenciés en droit ont prêté le serment d'avocat. Jour néfaste! où soixante-six nouveaux vautours affamés par les jeûnes du stage ont pris leur volée sur la France.

[GU] On avait fait, lors de l'inauguration du musée de Versailles, un essai assez heureux qui aurait dû ouvrir les yeux au pouvoir: on avait invité à un dîner quelconque tous les journalistes de quelque talent et de quelque influence; cela eut pour résultat un article de justes louanges dans tous les journaux de Paris. Jamais depuis on n'a renouvelé la moindre politesse à ces écrivains; jamais depuis ils n'ont reçu la moindre invitation à la moindre soirée ni à la moindre cérémonie. Nous n'avons cependant pas entendu dire qu'ils aient emporté l'argenterie.

[GU] LA SYMPHONIE DE M. BERLIOZ.--Bien des gens prennent l'obstination pour du génie. La musique est la mélodie. Une musique sans mélodie est _une perdrix aux choux_ qui ne se composerait que de choux. La science est un moyen et non pas un résultat. On dit que la musique de M. Berlioz est savante. Cela est dit par des feuilletonistes qui ne peuvent pas le savoir. Grétry disait à un musicien: «Vous n'avez ni génie ni invention; il ne vous reste que la ressource d'être savant.» Prenez un commissionnaire, et vous le rendrez savant avec des maîtres et du temps. La musique de M. Berlioz, que je n'accepte pas comme de la musique, est le résultat d'une fausse appréciation. M. Berlioz veut peindre par la musique ce que peignent les paroles. Ce n'est pas là un progrès: c'est une dégradation. La musique est au-dessus de la poésie; elle commence là où finit le langage. Ceux qui veulent l'astreindre aux proportions du langage ressemblent à un chasseur qui fait tomber avec un plomb meurtrier l'alouette joyeuse qui chante dans le ciel. M. Berlioz trouve que le rhythme carré a vieilli, et il supprime le rhythme. En poésie, la rime et la mesure sont bien vieilles aussi, monsieur Berlioz, et on les garde. Si de la musique on supprime la mélodie et le rhythme, il reste du bruit et de l'ennui. Je me méfie de la musique dont on veut me _prouver_ la beauté. La musique doit se sentir. Physiquement, c'est dans la poitrine, et non dans la tête que se perçoit l'impression de la musique. La musique de M. Berlioz s'adresse à la tête. Je sais qu'on m'appellera ignorant; mais Orphée charmait les tigres et les panthères, qui étaient bien aussi ignorants que moi. Les journalistes qui font des feuilletons sur la musique ont d'ordinaire un jeune musicien auquel ils donnent à dîner et une place dans leur loge; le musicien leur fournit en échange un peu d'argot musical pour leur feuilleton. M. Berlioz a peint _en musique_, comme l'annonce le programme, Roméo sentant les _premières atteintes du poison_; les violons ont fait entendre un bruit strident; un admirateur enthousiaste s'est écrié: «Comme c'est bien ça la colique!» Au milieu d'un tumulte assez vif de corps et de contrebasses, j'ai voulu savoir ce que ça voulait dire, et j'ai vu au livre rose servant de programme: _le jardin de Capulet_ SILENCIEUX _et désert_. Je suis de bonne foi, j'aime la fermeté de M. Berlioz, et je voudrais aimer sa musique. J'aurais été heureux de pouvoir l'applaudir au Conservatoire et ici; j'étais à l'affût de la moindre mélodie; et rien n'a eu la complaisance d'y ressembler; je me suis ennuyé, et je n'ai ressenti aucune émotion. On m'a dit que je ne pouvais pas juger la musique savante. La musique de Beethoven est savante, et elle ne m'ennuie pas, et elle me fait rêver; la musique de Rossini est savante, et elle me charme; la musique de Weber est savante, et elle me fait frissonner le cœur. Sous prétexte de musique savante, on a inventé M. Halevy et M. Meyerbeer, qui, sous bien des rapports, n'est qu'un Halevy supérieur, et on a découragé et renvoyé Rossini. Il y a dans la gloire donnée légèrement ceci de grave et de criminel, que, pour ajuster cette belle couronne à certaines têtes, il faut la rétrécir, et qu'elle est ensuite trop petite pour les hommes de génie dont on peut avoir à parler.

[GU] ÉPILOGUE.--Allons, mes guêpes, mes archers au corselet d'or, revenez à ma voix qui sonne la retraite; il fait froid, il pleut, notre campagne est finie jusqu'au mois prochain, jusqu'à l'année prochaine.

Les arbres sont nus; les chrysanthèmes, les dernières fleurs de l'automne, sont flétris. Revenez dans cette retraite où éclosent à leur tour les fleurs brillantes de l'hiver à la douce chaleur du foyer, les rêveries et les souvenirs.

Rentrez, mes guêpes, vous trouverez pour vous y reposer un camélia blanc, et des bruyères couvertes de leurs petites clochettes purpurines, et un héliotrope d'hiver qui exhale une suave odeur de vanille.

Rentrez et reprenez haleine, vous n'avez pas à regretter les légères blessures que vous avez faites; vos innocentes colères sont justes et généreuses; vous êtes d'honnêtes guêpes. Le premier jour de l'année 1840, j'ouvrirai cette porte en vitraux colorés qui donne sur le jardin, et je vous laisserai prendre encore une fois votre volée.

Janvier 1840.

Une année de plus.--Oraison funèbre de deux dents.--Déplorable tenue des représentants de la France.--M. Auguis.--M. Garnier-Pagès.--M. Dugabé.--M. Delaborde.--M. Viennet.--Argot des journaux.--Les ministères et les attentats.--Le discours de la couronne.--M. Passy.--M. Teste.--Insuffisance, amoindrissement, aplatissement.--M. Molé.--M. Thiers.--M. Guizot.--Polichinelle et M. Charles Nodier.--Les 221.--M. Piscatory.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Malleville.--M. Roger (du Nord).--Les offices.--Treize gouvernements en trente-huit ans.--La conjuration de M. Amilhau pour faire suite à la conjuration de Fiesque.--Les trois unités.--Un mot de M. Pozzo di Borgo.--Le marquis de Crouy-Chanel.--Le garde municipal Werther.--Le comte de Crouy-Chanel.--Arrestation extrêmement provisoire de l'auteur des Guêpes.--Le gendarme Ameslan.--650 ans de travaux forcés.--M. Victor Hugo.--M. Adolphe Dumas.--M. Gobert.--Melle Déjazet.--Le gouvernement sauvage.--M. de Cormenin.--Mme Barthe.--M. Coulman.--La cour de France.--Les bas de l'avocat Dupin.--Plusieurs nouvelles religions.--L'abbé Chatel.--L'Être suprême l'a échappé belle.--Un prix de mille écus.--Le prince Tufiakin.--Les nouveaux bonbons.--Dupins à ressorts.--Une surprise.--Mme de Girardin.--M. Janin.--Mlle Rond...--Le sommeil législatif.--M. Dupont (de l'Eure).--M. Mérilhou.--M. d'Argout.--M. Alexandre Dumas.--Me Chaix d'Est-Ange.--Me Janvier.--M. Clauzel.--La gloire et le métal d'Alger.--M. Arago.--M. Mauguin.--M. G. de Beaumont.--Le maréchal Valée.--Le colonel Auvray.--Les pincettes.--S.M. Louis-Philippe et M. Jourdain.--M. Bonjour.--M. Berryer.--M. Michel (de Bourges).--M. de Chateaubriand.--M. Scribe.--M. Delavigne.--M. Royer-Collard.--Le duc de Bordeaux.--M. Bois-Millon.--Le duc d'Orléans.--Le duc de Joinville.--Le duc de Nemours.--M. Lerminier.--M. Villemain.--M. Cousin.--Dénonciation contre les princes du sang.--Une guêpe asphyxiée.--Vingt ans de tabac forcé.

L'AUTEUR.--Ainsi que je vous l'ai promis, mes guêpes, je vous ouvre cette porte en vitraux qui donne sur le jardin;--mais ne vous laissez pas tromper par cet air de printemps;--ne vous arrêtez pas aux violettes qui ont fleuri ces jours-ci sous les feuilles sèches,--ni à cette primevère à la corolle amarante qui s'est épanouie au pied du figuier, précisément le premier jour de l'hiver, le 22 décembre.

Nous sommes dans l'hiver;--voici une année finie et voici une année qui commence. On appelle cela avoir une année de plus. Ceux qui sont nés depuis trente ans disent qu'ils _ont_ trente ans.--Hélas! c'est au contraire trente ans qu'ils _n'ont plus_;--trente années qu'ils ont dépensées du nombre mystérieux qui leur en a été accordé;--trente années qui sont les fleurs de la vie et que le vent a séchées;--trente années pendant lesquelles on a passé par toutes les sensations qu'il faut ensuite recommencer et _ruminer_.

Heureusement que l'homme se vante d'être sobre quand il ne digère plus; d'être chaste quand son sang est stagnant et son cœur mort;--de savoir se taire quand il n'a plus rien à dire;--et appelle vices les plaisirs qui lui échappent, et vertus les infirmités qui lui arrivent.

Quand on a dépensé cette première partie de la vie,--on s'étonne de la prodigalité avec laquelle les gens les plus jeunes jettent en riant leurs jours exempts de souci, sans les compter, sans les regretter, sans leur dire adieu. On est surpris comme ce voyageur dont parle un conte arabe, qui vit des enfants jouer au palet avec des _rubis_, des _émeraudes_ et des _topazes_, et s'en aller sans songer à les ramasser.

Il n'est personne qui, à trente ans, ne soit déjà en train de mourir--et n'ait à porter le deuil d'une partie de soi-même. Si je voulais, pour moi, je prononcerais ici l'oraison funèbre de deux dents et de ravissantes illusions que j'ai perdues.

[GU] La session est ouverte, les Chambres se sont rassemblées: messieurs les députés continuent à affliger les regards par d'incroyables négligences de costume. Les _indépendants_ justifient ce laisser-aller en disant qu'ils représentent _le peuple_, et qu'ils doivent être vêtus comme le peuple. Mais le peuple ne porte ni un habit vert râpé comme M. Auguis, ni un habit noir éploré comme M. Garnier-Pagès.--Pourquoi alors ne pas porter des vestes, pourquoi pas des blouses, pourquoi pas des casquettes, pourquoi pas des sabots? Ajoutez à cela que les députés ne représentent pas seulement le peuple,--et que, s'ils représentent quelque chose, ils représentent toutes les classes de la société.--Voyez, par exemple, M. Dugabé, examinez son col de chemise enfermant sa tête qui ressemble à un bouquet dans un cornet de papier.--Vous vous dites: «Tiens, voilà un monsieur singulièrement arrangé.»--Vous demandez à un voisin:

--Que représente monsieur? Le voisin vous répond:

--Ce monsieur représente, je crois, la Haute-Garonne. Vous vous dites en vous-même: «Eh bien! on est gentil dans la Haute-Garonne!» Et voilà tout un département compromis.

Nous avons remarqué avec plaisir qu'on n'avait pas assassiné le roi,--ce qui d'ordinaire semble faire partie du cérémonial de la séance.--La reine, qui était arrivée de bonne heure, était fort pâle jusqu'à l'entrée du roi dans la salle.--Pauvre femme, moins inquiète quand ses fils sont au milieu des Arabes que lorsque son mari est au milieu des Français!

[GU] M. Delaborde, questeur de la Chambre, avait imaginé de placer des femmes en cercle en dedans de la partie de la salle occupée par les députés.--M. Viennet, le nouveau pair, a trouvé que cela avait l'air d'une couronne de roses.--Tout le monde, à l'exception de M. Viennet, a trouvé que l'innovation était de fort mauvais goût, et je suis pour ma part de l'avis de tout le monde.

La file des voitures avançait lentement.--Un des nouveaux députés, qui arrivait dans un fiacre, s'impatientait fort et finit par interpeller un garde municipal. «Gendarme, cria-t-il,--gendarme,--laissez couper la file à ma voiture,--laissez-moi passer,--je n'ai pas le temps,--je suis député,--je vais chez moi, je vais à _mon palais_.»

Il y a dans ce mot seul tout le secret du gouvernement représentatif.

[GU] A l'occasion de l'ouverture des Chambres, les journaux ont enrichi leur argot d'un certain nombre de mots nouveaux.--Les _érudits_, les _forts_ en politique, ont créé une _langue sacrée_ inintelligible pour le vulgaire: ils désignent les ministères et les opinions qu'ils représentent par les dates, les attentats et les émeutes par d'autres dates. S'ils ont à parler de la politique de résistance dont Casimir Périer était l'expression,--ils disent _le_ 13 _mars_; l'intervention en Espagne est représentée par le 22 février.

Il n'y a rien de si facile que d'oublier ces dates pour les malheureux lecteurs de journaux. Ceux qui ont la mémoire la plus heureuse se contentent de les confondre, et prennent un attentat pour un ministère et réciproquement; le 6 septembre, qui représenta la politique des doctrinaires pour le 6 juin, qui est l'anniversaire d'une émeute.

Le ministère actuel, qui partage avec une émeute la date du 12 mai, est particulièrement exposé à de singulières erreurs.

Voici quelques phrases faites par les journaux avec ces éléments:

«Si le 12 mai, qui a amené le 6 juin, s'était souvenu qu'au 11 août a succédé le 2 novembre; si les doctrines du 13 mars et du 10 octobre ne lui avaient pas fermé les yeux sur une péripétie nécessaire et semblable à celle du 27 octobre succédant au 4 février, il n'aurait pas si promptement rompu avec le 6 septembre et le 22 février.

»En vain le 12 mai cherche un appui dans le 11 octobre, il tombera, comme le 15 avril, sous le 22 février et le 6 septembre, qui se réuniront jusqu'à la défaite du 12 mai, après quoi on verra se renouveler le 4 novembre ou le 9 août.»

[GU] Le premier coup porté au ministère l'a été par le roi.--M. Passy a eu le chagrin de ne pouvoir faire insérer dans le discours _du trône_ (pour parler selon la langue sacrée des journaux) le plus petit paragraphe sur le _remboursement des rentes_, qui est sa chimère,--ni atténuer l'engagement formel de la conservation d'Alger, dont l'abandon est sa marotte.

M. Teste, par le silence _de la couronne_ (même langue que ci-dessus), a reçu un nouveau désaveu de sa malheureuse sortie contre les _offices_.

Il est difficile de savoir si le ministère passera la session. L'opposition n'a aucun plan contre lui. Le mot de ralliement n'est même pas encore trouvé. On a renversé le ministère Molé avec le mot _insuffisance_. M. Guizot a bien prononcé le mot _amoindrissement du pouvoir_ contre le ministère actuel; M. Thiers a, il est vrai, risqué celui d'_aplatissement_, et le _Constitutionnel_, qui lui appartient, a commencé ses attaques dans ce sens, mais cela ressemble trop à l'_insuffisance_ de la session précédente.

Voilà cependant avec quoi et sous quels prétextes on parle tant et on agit si peu, et on néglige les véritables intérêts du pays. Tous les hommes possibles, du moins sous le règne de Louis-Philippe, ont paru successivement aux affaires, presque tous s'y sont représentés plusieurs fois dans de nouvelles combinaisons,--et on ne sortira pas de ce cercle; chaque ministère qui sera renversé laissera la place à un ministère déjà renversé, qu'il renversera à son tour; ce que vous jugez mauvais aujourd'hui ne peut être remplacé que par ce que vous avez jugé mauvais hier.

Quand M. Thiers était aux affaires, on lui adressait précisément les reproches que son parti fait aujourd'hui à ceux dont il veut la place;--qu'il rentre demain au ministère, et ces reproches seront rétorqués contre lui. C'est absolument le bâton dont polichinelle et le commissaire se servent tour à tour dans la parade qu'aime tant Charles Nodier.

[GU] Quoiqu'il n'y ait pas encore de plan de campagne,--M. Guizot et M. Thiers s'agitent beaucoup pour s'emparer des deux cent vingt et un députés qui n'ont pu soutenir le ministère Molé. M. Guizot a dit à M. Piscatory,--comme le Christ à saint Pierre:--«Tu seras un pêcheur d'hommes.» M. Piscatory s'est adjoint M. Duvergier de Hauranne pour ce coup de filet.

M. Thiers, de son côté, a lancé M. Malleville et M. Roger (du Nord), qui s'occupent de pêcher ces mêmes deux cent vingt et un, un à un, comme à la ligne.

Les deux cent vingt et un, outre leur importance numérique, forment le parti de la Chambre qui renferme le moins d'avocats et de fonctionnaires publics, et représente le plus de propriétés. Ils n'ont pas d'ambition personnelle ni de ces candidats que les autres fractions présentent avec une obstination invincible. Ils seraient l'aristocratie du pays et de l'époque, si, riches comme des aristocrates, ils savaient vivre comme eux.

Mais les seules gens qui dépensent de l'argent en France sont ceux qui n'en ont pas.

Ce sont, du reste, de braves gens dont le rêve est la réalisation d'une utopie impossible: à savoir, le repentir de M. Thiers et son alliance avec M. Molé.--Ils mangeraient volontiers M. Guizot au repas des fiançailles.

[GU] L'indifférence de l'opposition pour le ministère du 12 mai (ne pas confondre avec l'attentat de la même date) semble passablement dédaigneuse. Il semble qu'il n'y ait qu'à souffler dessus quand il sera temps. Certes, le roi Louis-Philippe a agi avec assez de dignité pour un roi constitutionnel quand il a écarté des affaires M. Thiers qui voulait être plus que le roi!--Mais, en formant le ministère du 12 mai (continuer à ne pas confondre avec l'attentat), il me semble avoir agi comme les bourgeois qui croient faire de notables économies en prenant un domestique pas cher qui casse tout par maladresse dans leur maison.

Ainsi M. Passy, sans parler de l'abandon d'Alger, pour lequel il s'est ouvertement prononcé et qui est si impopulaire,--n'a rien de plus à cœur que le remboursement des rentes.

Tandis que M. Teste s'avise de sa malencontreuse idée sur les _offices_.

Comme s'il n'y avait pas en France déjà assez d'inquiétudes et d'instabilité!

A une époque où tout ce qui n'est pas renversé semble menacer ruine,--ces messieurs s'avisent de battre en brèche le peu qui reste debout.

La transmission des charges et des offices est tout ce qui reste en France des corporations. Les corporations étaient des familles; les familles étaient des solidarités d'honneur. Du temps des corporations commerciales, le commerce français avait au dehors une honorable et fructueuse réputation de probité;--depuis qu'il n'y a plus de corporations, il se vend sur les marchés étrangers, pour le compte de la France, des bouteilles de vin vides et des bas de soie dont chaque paire n'a qu'un bas; et tous les jours le commerce français se déconsidère et se ruine.

[GU] Nous l'avons échappé belle pendant le mois de décembre,--nous avons été menacés de deux nouveaux gouvernements, outre tous ceux dont jouit cette époque où tout le monde est gouvernement.

[GU] Il y a trois puissances qui rendent impossible en France la réalisation des trois pouvoirs constitutionnels, qui sont la royauté héréditaire, la Chambre aristocratique et la Chambre des députés.--Ces trois puissances inhérentes, je le crains, au caractère national, sont l'inconstance, la vanité et l'ignorance.--Faites donc une royauté héréditaire avec l'inconstance qui a donné à la France TREIZE _gouvernements_ en trente-huit ans--(la moyenne n'est pas de trois ans!) On a eu dans l'espace de trente-huit ans--Louis XVI,--la Convention,--le Directoire,--le Consulat rééligible,--le Consulat à vie,--l'Empire,--le gouvernement provisoire.--Louis XVIII,--Napoléon,--Louis XVIII,--Charles X,--le duc d'Orléans, lieutenant général,--Louis-Philippe roi.

Et si on écoutait chaque parti et chaque subdivision de parti,--nous aurions à la fois aujourd'hui--le duc d'Angoulême,--le duc de Bordeaux,--le duc de Bordeaux, _entouré d'institutions républicaines_,--le prince Louis Bonaparte,--cinq ou six sociétés républicaines avec ou sans président.

Faites donc une Chambre aristocratique sans aristocratie, sans fortunes, sans possesseurs de terres, malgré l'envie, la vanité et la suprême sottise que l'on appelle égalité.

Faites donc une Chambre des députés avec l'ignorance et le bavardage!