Part 5
[GU] HISTOIRE DE BLEU-DE-CIEL ET DE M. BAUDOIN.--En général, les imprimeurs des journaux appartiennent au parti républicain. Un jeune _compositeur_, que ses camarades appelaient _Bleu-de-Ciel_ parce qu'il a les cheveux rouges, comme les Grecs appelaient les furies Euménides, avait toujours travaillé aux journaux de l'opposition. Une circonstance l'empêcha de trouver une place dans les imprimeries de son parti. On voulut l'embaucher pour un journal ministériel; il répondit qu'il préférait attendre. Il vendit sa montre, et attendit. Un mois se passa sans qu'il trouvât d'ouvrage. Il se soumit un peu à la nécessité, et annonça qu'il consentirait à travailler à un journal de l'opposition dynastique. Cette concession n'amena pas de résultats; il mit ses habits en gage, et attendit avec fermeté, vivant de pain et de fromage, plutôt que d'appuyer de son talent un gouvernement qu'il déteste sur la foi des journaux qu'il a imprimés toute sa vie. Bleu-de-Ciel, cependant, reçut un matin une lettre de sa vieille mère, qui était malade et qui lui demandait quelque argent. Il regarda autour de lui: il ne lui restait plus rien à vendre ni à engager. Il alla s'embaucher parmi les compositeurs du _Moniteur parisien_, reçut quelque argent d'avance, et l'envoya à sa mère. De ce jour il devint triste et taciturne, évita soigneusement les amis, ne se montra dans aucune réunion. Il était vaincu et humilié. Il ne se consolait un peu qu'en pensant à sa mère et en se disant: «Cette pauvre vieille femme, il fallait bien la secourir!»
Un jour, Bleu-de-Ciel se réveilla avec une idée et en même temps avec toute sa gaieté. Il entra à l'atelier en fredonnant: «_Toi que l'oiseau ne suivrait pas_.» Il causa, fut amusant et spirituel, rechercha ses camarades, et redevint, en un mot, le _Bleu-de-Ciel_ d'autrefois.
Mais de ce jour aussi il se glissa d'étranges choses dans le journal: des fautes d'impression formant un sens plus que bizarre, des mots coupés au bout des lignes d'une manière injurieuse pour le pouvoir, excitèrent le mécontentement de quelques lecteurs, l'hilarité de quelques autres, l'étonnement de tous.
Si un article mentionnait que «que le ministre avait répondu en termes très-VIFS à une interpellation,» par un simple changement de lettre, Bleu-de-Ciel imprimait «en termes très-VILS.»
«Les députés ministériels se sont réunis dans un _banquet_.» Bleu-de-Ciel les faisait se réunir dans un BAQUET.
Si, au moment du mariage que le roi préparait pour son fils, Bleu-de-Ciel avait à imprimer que «le ministère méprisait les bruits injurieux,» il finissait la ligne de manière à couper le mot en deux, et on lisait: «Le ministère méprise les _bru_.» Ce n'était qu'à l'autre ligne qu'on trouvait la fin du mot «_its_.»
«Le ministère est _matériellement_ le plus fort,» disait le manuscrit.
«Le ministère est _mat_, imprimait Bleu-de-Ciel, et à l'autre ligne «_ériellement_».
«M*** est un homme d'esprit, disait le journaliste, on l'a vu _souvent_ répondre avec vivacité...» On l'a vu SOU,» imprimait Bleu-de-Ciel, et ce n'était qu'après la suspension nécessaire pour aller de la fin d'une ligne au commencement d'une autre que l'on trouvait la fin du mot.
«Le ministère _mourant_ d'en venir aux mains avec l'opposition» devenait «un ministère _mou_».
Un jour on donna au journal la description d'une fête au château. Il y avait dans l'article cette phrase: «Et ces riches tapis foulés par les souliers de _satin_ des dames de la cour.» Bleu-de-Ciel trouva plus gai de mettre des souliers de _catin_.»
Une autre fois, il devait y avoir à la Chambre une discussion importante; un ministre, qui devait porter la parole, tomba malade.
«C'est une _fatalité_,» disait l'écrivain.
«C'est un _fat alité_,» imprima Bleu-de-Ciel.
Cette fois on renvoya Bleu-de-Ciel. Et Bleu-de-Ciel rentra dans un journal de l'opposition.
DISTIQUE D'UN CONSEILLER D'ÉTAT.
Près de chaque ministre où j'ai daigné descendre, J'étais une Cassandre à côté d'un Cassandre.
[GU] PREMIÈRE PHRASE DU DISCOURS PRONONCÉ PAR UN CAPITAINE DE LA GARDE NATIONALE DE LA BANLIEUE NOUVELLEMENT ÉLU.--«Chers camarades, votre suffrage est le plus beau jour de ma carrière militaire.»
[GU] Le maire d'une petite ville que vient de traverser S.A.R. le duc d'Orléans crut devoir lui faire un discours; mais ce qu'il savait le mieux, c'était son commencement.
--Monseigneur, dit-il, monseigneur, la joie, c'est-à-dire la satisfaction, non... je disais bien, la joie que j'éprouve, ou plutôt que je ressens, en vous voyant au milieu de nous, est si grande, si grande, si gr..... si.....»
--Que vous ne pouvez l'exprimer, monsieur le maire, interrompit le prince.
Un ancien ministre disait dernièrement d'un de ses commis, qu'on lui reprochait de ne pas avoir renvoyé: «Que voulez-vous? je n'aurais pu le renvoyer qu'aux galères.»
[GU] M. Molé a écrit au chancelier pour demander de faire l'éloge funèbre, à la Chambre des pairs, du général Bernard. Le président du ministère du 15 avril trouvera dans ce discours l'occasion naturelle de tracer le tableau de son administration, et de l'opposer aux vœux de la coalition et au système du 12 mai.
[GU] On a beaucoup parlé d'une réconciliation entre MM. Thiers et Molé. Cependant M. Thiers dit à qui veut l'entendre: «Je ne conçois pas, quand on s'appelle Molé, que l'on veuille être autre chose que garde des sceaux.»
De son côté, M. Molé dit à ses amis: Quand on s'appelle Thiers, je ne comprends pas qu'on veuille être ministre des affaires étrangères.»
[GU] En avant ici quelques guêpes de réserve pour une des bouffonneries les plus ravissantes qu'ait produites le régime constitutionnel, si fécond en bouffonneries.
MM. Soult, Duchâtel, Schneider, etc., se figurent être ministres et gouverner la France. Il faut que je leur apprenne qu'il n'en est rien, et que le seul ministre, le seul homme qui fasse les affaires aujourd'hui, est M. Thiers. Je vais prouver ce que j'avance par des faits si évidents, qu'après la lecture de quelques pages, MM. Soult, Duchâtel, etc., paraîtront occuper une des positions les plus comiques de l'époque.
La cour de la rue Neuve-Saint-Georges a décidé que M. Thiers rentrerait aux affaires; quelques amis dévoués se sont chargés de lui faire à ce sujet la petite violence nécessaire pour sauver l'honneur de sa vertu aux abois.
Mais on ne sait pas encore pour quel portefeuille on se décidera.
Madame Thiers penche pour l'intérieur, à cause des loges gratuites aux théâtres, M. Dosne veut que son gendre prenne les finances; madame Dosne ne veut pas qu'il fasse de concessions et exige qu'il rentre aux affaires étrangères pour contraindre les ambassadeurs à venir dans son salon. M. Thiers, indécis, prend l'avis de MM. Roger, Mathieu de la Redorte, Chambolle, Anguis et autres lumières de la Chambre.
Pendant ce temps, M. Thiers règne sur les journaux qu'il subventionne de promesses; il est dictateur au _Courrier Français_, par M Léon Faucher, qu'il _doit_ faire conseiller d'État; au _Messager_, par M. Waleski, qui sera _dans_ les ambassades; au _Siècle_, par M. Chambolle, qui _sera_ inspecteur de l'Université; au _Nouvelliste_, par M. Léon Pillet, qui _rentrera_ au Conseil d'État; au _National_, par M. Taschereau, qui _sera_ secrétaire général du département de la Seine, en place de M. de Jussieu; aux _journaux légitimistes_, par M. Berryer, auquel il donne sa voix pour l'Académie, et qui, outre sa faveur dans ses feuilles, l'introduit dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain; au _Constitutionnel_, par M. Véron, dont on assurera l'élection comme député, et par M. Étienne, qui vient d'être nommé pair de France par l'influence de M. Thiers.
En effet, c'est une chose remarquable de voir les ministres du 12 mai obéir, à leur insu, aux sympathies et aux alliances de M. Thiers.
A peine rend-on un service à M. Thiers que cela porte immédiatement bonheur. M. Cavé s'oppose à la représentation de la pièce de madame de Girardin; quelques jours après il est appelé à des fonctions plus importantes. Le _Constitutionnel_, dont un propriétaire influent était fort mal pour M. Cavé, ne trouve rien à redire à sa nomination.
Les ministres du 12 mai ne font rien, ne donnent pas une signature qui ne concoure à quelque dessein secret de M. Thiers, qui, en imposant au roi la nécessité de _régner et de ne pas gouverner_, s'est fait une position contraire et infiniment plus agréable: _il gouverne et ne règne pas_.
[GU] Madame de Dino, fort mal vue du faubourg Saint-Germain depuis ses accointances avec la cour citoyenne, se donne beaucoup de mouvement pour la candidature de M. Berryer, qui n'est pas agréable au château: elle espère par là se réhabiliter auprès de ses anciens amis.
[GU] L'ACADÉMIE.--Selon toutes les apparences, M. Bonjour sera élu. Il s'agit bien plus de n'avoir pas fait certaines choses que d'en avoir fait certaines autres. Il y a une foule de candidats sans titres qui n'en font pas moins leurs visites.
M. de Balzac est allé voir M. Duval, qui lui a dit, en montrant son lit:
--Monsieur, voilà un lit où je vais bientôt mourir.
--Je vous crois encore bien des années d'existence, monsieur, a répondu l'auteur de la _Physiologie du Mariage_, et la preuve, c'est que je viens vous demander votre voix. Je ne serai pas nommé cette fois-ci ni l'autre, d'après les résultats ordinaires: il n'y aura pas d'extinction avant trois ans, c'est donc pour dans six ans au plus tôt que je compte sur vous.
[GU] Quelques académiciens ont annoncé qu'ils ne donneraient pas leur voix à un des candidats à cause de ses chagrins domestiques trop connus. Ce candidat, chargé, il y a longtemps, de fonctions administratives, crut devoir employer la voie du télégraphe pour apprendre au ministère _une infortune_ personnelle dont il venait d'avoir la preuve, et demander son changement immédiat.
Cette proscription ressemble à une singulière fatuité de la part de messieurs les trente-neuf.
[GU] Nous leur rappellerons alors qu'un autre des candidats a reçu et accepté, en plein foyer du Gymnase, une insulte grave de la part de M. Évariste Dumoulin, rédacteur du _Constitutionnel_.
[GU] M. Berryer, s'il est élu, sera forcé de faire ratifier sa nomination par le roi Louis-Philippe et de lui être présenté. Quelques légitimistes appellent cela un _bon tour_ joué à la royauté de Juillet; d'autres disent que c'est une _défection_.
Il est singulier, pour les légitimistes, de voir M. Berryer porté à l'Académie et soutenu par M. Thiers, auquel il rend de son côté quelques bons offices; par M. Thiers, auteur de l'arrestation et de l'emprisonnement de madame la duchesse de Berry.
[GU] LA COMÉDIE DE MADAME DE GIRARDIN.--C'était le jour où l'on représentait au théâtre de la Gaîté le _Massacre des Innocents_. Des écrivains chargés par les journaux de rendre compte de la représentation des pièces de théâtre, presque aucun ne parut dans la salle. Les plus influents des feuilletonistes avaient reçu une lettre ainsi conçue:
«_M. et madame Émile de Girardin prient M.*** de leur faire l'honneur devenir passer la soirée chez eux, le mardi 12 novembre, à neuf heures, pour entendre_ l'École des journalistes.»
Dans un salon tendu en vert, décoré avec une simplicité riche et élégante, on remarquait madame de Bawr, madame Gay, madame Ancelot, madame Ménessier, MM. Hugo, de Balzac, Étienne, de Jouy, Lemercier, Ancelot, E. Sue, Émile Deschamps, Malitourne, Roger de Beauvoir, de Custines.
Plusieurs femmes du monde, les unes spirituelles, les autres jolies, une jolie et spirituelle, des artistes distingués, des hommes du monde.
Mais surtout on remarquait tous les rois du feuilleton, et à leur tête leur maître, M. Jules Janin.
C'était là aussi un _massacre des innocents_.
_Hérode_ ne tarda pas à paraître; c'était une jeune femme svelte et forte à la fois comme la muse antique, encadrant un charmant visage dans de splendides cheveux blonds; elle était vêtue de blanc, et ne ressemblait pas mal à la _Velleda_ de M. de Chateaubriand.
Elle prit sa place, et commença sa lecture. C'était une suite de vers fins et spirituels qui faisaient naître dans l'esprit un sourire que beaucoup arrêtaient sur leurs lèvres; c'était une satire contre les journalistes: l'auteur, rassemblant les traits de quelques visages, en avait fait un portrait général, dans lequel beaucoup ont le droit de ne se pas reconnaître.
Le premier acte finit au milieu des applaudissements. Madame de Girardin but un verre d'eau pure, et moi je frémis.
L'élite des journalistes était là; ils étaient renfermés; on leur servait des glaces et des gâteaux; je me rappelai le poison des Borgia.
Mais que ne devins-je pas quand je m'aperçus que presque tous les hommes avaient au dos une marque blanche.
Je me rappelai alors aussi les _missions_ à l'église des Petits-Pères sous la Restauration; c'était ainsi que les agents de police marquaient dans l'église les perturbateurs, que l'on _empoignait_ à la sortie.
Ces deux souvenirs, celui des missions et celui de Lucrèce Borgia, se croisant dans mon esprit, je demeurai incertain, non pas si la comédie en cinq actes aurait un sixième acte tragique, j'en étais bien persuadé, mais seulement si cela finirait comme _Bajazet_, quand la sultane dit au héros, que les muets attendent à la porte pour l'étrangler, son terrible: SORTEZ!
Ou comme Lucrèce Borgia, quand elle dit aux convives de son fils _Gennaro_: MESSEIGNEURS, VOUS ÊTES TOUS EMPOISONNÉS!
La lecture cependant, ou plutôt l'exécution continua. Quelques hommes, qui connaissaient les visages des journalistes, les désignaient aux hommes et aux femmes du monde qui ne les connaissaient pas, et on faisait à chacun l'application des dix vers qui se lisaient pendant qu'on l'examinait à son tour.
C'était assez embarrassant, je vous assure, et je me trouvai heureux de n'avoir jamais été qu'un journaliste de passage.
Les mots spirituels, les vers charmants, les épigrammes, les vérités, les injustices sortaient toujours de la bouche d'Hérode. Il vint même une scène d'un drame élevé, très-belle, très-bien écrite, et, comme l'a dit Janin dans sa réponse à madame de Girardin, mieux dite que ne l'eût pu faire aucune actrice du Théâtre-Français.
Pendant ce temps, M. Emile Deschamps répétait à chaque vers, ainsi qu'il le fait à toutes les lectures: _châmant! châmant!_
A ce propos, il y a quinze jours que je veux aller voir Janin pour lui parler de sa lettre; mais il demeure rue de Vaugirard, et moi rue de la Tour-d'Auvergne, à peu près la distance de Paris à Pékin.
Je vais lui écrire un mot dans ce petit livre qui lui parviendra, sans doute, avant que j'aie fait cet horrible trajet.
A M. JULES JANIN.--Mon cher Jules, je te fais de sincères compliments de ta lettre, quoique je ne pense pas tout à fait comme toi. Tu défends le journalisme, quand on n'a attaqué que les journalistes, mais tu le défends avec beaucoup de noblesse, de mesure, de convenance et de grâce. Comme ton ami, je suis heureux et fier de te voir plus d'esprit que tu n'en eus jamais, après t'en avoir vu dépenser, depuis quinze ans, assez pour faire dix réputations. A. K.
La lecture finie, le martyre des journalistes ne l'était pas. On entourait madame de Girardin, et quelques personnes lui disaient: _Oh! les monstres!_ d'autres ajoutaient: _Vous leur prêtez trop d'esprit; ils n'en ont pas autant que cela_, position agréable pour les journalistes présents. Cependant personne ne fut étranglé, personne ne mourut; les marques blanches au dos provenaient d'une peinture intempestive des portes faite par un tapissier maladroit. Le lendemain, aucun journaliste n'avait d'habit. On les rencontrait tous en paletot. Les habits étaient chez le dégraisseur.
C'est alors que, pour se faire bien venir de la rue Neuve-Saint-Georges, M. Cavé s'opposa à ce que la pièce fût jouée au Théâtre-Français, et que la censure en défendit positivement la représentation, ce qu'on devait, du reste, attendre.
Le _hasard_ fit qu'à quelques jours de là on vanta, dans la _Presse_, le désintéressement de M. Cavé. M. Cavé crut voir, dans la phrase, un sens ironique, et envoya MM. Dittmer et de Champagny demander à M. de Girardin une explication, une rétractation ou une satisfaction. M. de Girardin refusa le tout. Les témoins retournèrent auprès de M. Cavé fort embarrassés. Mais M. Cavé, apprenant le résultat de leur visite, se contenta de dire: «Eh bien! j'aime autant cela.»
Quelqu'un a dit, en voyant la mauvaise humeur de quelques journalistes: «Ces messieurs sont comme les enfants, ils crient quand on les débarbouille.»
[GU] LE DRAME DE MADAME SAND.--Le sujet du drame de madame Sand ressemble singulièrement au sujet de _Clotilde_, un roman que j'ai publié l'été dernier.
Une femme mariée dit à son amant: «Je ne serai jamais à deux hommes à la fois.» L'amant s'occupe naturellement d'assassiner le mari. Par une erreur bizarre, il tue un inconnu; mais, en homme de tête, il accuse le mari du meurtre qu'il a commis. La femme trouve la chose un peu forte, rend à son mari l'amour qu'elle n'a plus pour son amant, voit les juges, sollicite et sauve son époux. L'époux, à peine hors de prison, demande raison à l'amant de son procédé qu'il trouve déloyal.
L'héroïne sait le jour et l'heure du duel. Elle écrit au jeune homme, le fascine par ses coquetteries, résiste un peu et succombe.
Puis lui dit: «Il est onze heures. L'heure du duel est passée; vous êtes déshonoré.»
_N. B._ Comme il y a aujourd'hui quelques femmes qui se modèlent sur les héroïnes de madame Sand, je crois devoir les avertir que, s'il s'en trouvait une par hasard qui crût m'embarrasser ainsi, j'ai ma réponse toute prête.
Au moment où elle-me dirait: «Vous êtes déshonoré.--Et vous donc? lui dirais-je. Pour moi, je vais aller dire à votre mari ce qui m'a retardé, et il m'excusera.»
[GU] LA COMÉDIE DE M. DE WALESKI.--On a lu chez madame A*** de G*** une comédie de M. le comte de Waleski qui obtient beaucoup de succès dans le monde. Le sujet est une jeune fille coquette qui, sans être criminelle, laisse prendre sur elle des droits et une influence qui font le malheur de sa vie.
La comédie de M. Waleski offre la peinture, presque unique aujourd'hui au théâtre, des mœurs contemporaines. La plupart des écrivains observent d'après les observateurs, et croient avoir beaucoup fait quand ils reproduisent des types connus et usés sous d'autres noms. Ils se contentent d'appeler le _Valère_ de l'ancienne comédie _Eugène de Noirval_; _Scapin_ prend le nom de _Tom_, _Sganarelle_ celui de _M. Ducros_ ou de _M. Valmont_. Et leur tour est fait.
Les personnages de M. Waleski sont vrais, vivent parmi nous, se conforment aux convenances de notre époque, n'entrent qu'où ils doivent entrer, parlent comme ils doivent parler. Ces qualités, ainsi que la netteté et l'élégance du style, pouvaient s'attendre d'un homme du monde; mais on a été étonné (les gens qui s'étonnent) de reconnaître une grande adresse dans la charpente de la pièce et une remarquable entente de la scène.
La comédie de M. Waleski sera représentée au Théâtre-Français.
[GU] LE DRAME DE M. DE BALZAC.--M. de Balzac a lu à la Porte-Saint-Martin un drame dont les personnages sont tirés d'un de ses plus beaux romans. La pièce est très-neuve et très-audacieuse.
[GU] LES PHILANTHROPES ET LES PRISONS.--Deux classes de philanthropes se partagent les prisons et les prisonniers, et, loin de leur opposer une énergique résistance, le gouvernement a pris la _résolution de laisser faire_. Il a fait pour la philanthropie comme pour l'asphalte, pour les criminels comme pour les boulevards.
On a livré un côté des boulevards au bitume Polonceau, l'autre côté à l'asphalte de Seyssel. On a abandonné certaines prisons à certains philanthropes, et les autres prisons à d'autres philanthropes.
Voici en quoi consistent les deux procédés. Nous y ajouterons les résultats.
Le philanthrope de l'_école française_ trouve que l'homme est déjà bien assez malheureux d'être criminel sans qu'on aille encore aggraver ses chagrins par des punitions excessives. Il veut que le condamné soit bien chauffé, bien vêtu, bien logé, bien nourri.
L'homme vertueux s'enveloppe de sa vertu et se rafraîchit du souvenir de ses bonnes actions. Mais pour le criminel, le philanthrope veut qu'on lui donne des bougies, et recommande le vin de Bordeaux de 1834, un peu de musique, le spectacle, les livres, en un mot toutes les distractions pour des hommes qui en ont tant besoin. Il aime son criminel, il le choie, il l'engraisse, il le console. M. Martin du Nord était de cette école. Comme on lui disait que les prisonniers avaient de mauvais pain, il répondit: «Leur pain vaut mieux que celui des soldats.»
_Résultats_: les gens gênés dans leurs affaires, les ouvriers sans ouvrage s'empressent de tuer leur femme ou d'empoisonner leur frère, pour jouir du sort des scélérats.
Pour les condamnés, ils ne quittent la prison qu'en pleurant; il faut les en arracher par la force. Un homme amené facilement en prison par deux gendarmes n'a pas trop de six gendarmes pour le décider à sortir. Il n'est pas huit jours sans revenir, en ayant eu soin cette fois d'_étoffer_ un peu son crime de circonstances aggravantes, pour s'assurer une dizaine d'années de prison.
Les philanthropes de _l'école américaine_ isolent le prisonnier, inventent des tourments et des incertitudes. Après ne lui avoir laissé d'autre société que les quatre coins de son cachot, ils trouvent ces quatre coins une distraction excessive, et ils les suppriment pour le mettre dans une prison ronde.
Aucun des criminels qu'ils tourmentent n'est aussi scélérat, aussi ingénieux en férocité que le plus doux de ces braves philanthropes.
Outre la cruauté de ces essais, on peut leur reprocher une odieuse injustice. Personne n'a le droit d'aller plus loin que la loi. C'est un horrible arbitraire.
_Résultats_: cinq hommes sont devenus fous, un est mort en écumant; un autre, tout récemment, ne pouvant supporter ces cruelles épreuves, s'est accusé d'un crime imaginaire qui l'envoyait à l'échafaud.
[GU] Le directeur d'un théâtre royal, très-amateur de chevaux, disait dernièrement: «Il me faut quatre chevaux pour _monter_ au _bois_.»
Un cheval pour y aller en tilbury. Un cheval pour le domestique qui me suit. Un cheval pour faire le tour du bois au trot. Et enfin un quatrième cheval pour faire un tour au galop.
--Parbleu, monsieur, lui dit un brave homme, il y a eu autrefois des gens qui n'étaient pas si exigeants que vous; ils n'avaient qu'un cheval, et ils étaient quatre: c'étaient les quatre fils _Aymon_.
[GU] Les partis sont quelquefois obligés de soutenir des gens tellement nuls, qu'ils ne trouvent d'autre épithète à ajouter à leur nom que celle de _vertueux_.
C'est absolument comme lorsque les femmes disent d'une autre femme: «Elle _est bien faite_.» Cela veut dire elle est laide et grêlée.
Quand elles disent: «c'est une bonne personne, c'est le dernier degré de l'injure: cela signifie, elle est hideuse, bossue et bête.
[GU] L'ARMÉE FRANÇAISE EN AFRIQUE.--Une lettre de M. Blanqui aîné a tracé un déplorable tableau de la situation des soldats français en Afrique. Les conquérants sont mille fois plus misérables que les Arabes vaincus. Les malades manquent de lits, de médicaments et de soins; ils souffrent et ils meurent dans la boue. C'est une chose infâme.
C'est à l'ignoble lésinerie des avocats de la Chambre qu'il faut attribuer ce crime national. Pour taquiner le pouvoir et faire de sottes économies, on n'envoie en Afrique ni assez d'hommes, ni assez d'argent; et pour que la Chambre ne réduise pas encore ce qu'elle accorde après de honteuses discussions, on simule des agrandissements de territoire conquis. On occupe une grande étendue de pays, et le pouvoir a la lâcheté de céder à la sordide chicane de MM. les avocats.
[GU] Dans une conversation générale, plusieurs femmes se plaignaient de l'inconstance des hommes. «C'est très-simple, dit madame***, les hommes se rendent justice; dès qu'ils nous plaisent, ils nous méprisent.»