Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 47

Chapter 473,871 wordsPublic domain

[GU] Sous prétexte d'encourager et de soutenir l'agriculture en France,--on grève de droits si énormes les blés et les bestiaux étrangers,--qu'il n'y en peut entrer, parce que, dit-on, les éleveurs et les cultivateurs français ne pourraient soutenir la concurrence.--J'ai entendu M. Bugeaud, agriculteur distingué, dire à la Chambre des députés: «J'aimerais mieux voir entrer en France une armée de Cosaques qu'un troupeau de bœufs étrangers.»--Et personne n'a dit à M. Bugeaud:--«Parce que c'est à la fois pour vous un métier profitable, et d'aller vous battre contre les Cosaques, et de vendre cher les bœufs de vos prairies de la Dordogne!»

[GU] Je comprendrais,--à la rigueur,--s'il s'agissait de quelque industrie dans l'enfance, que l'on voudrait acclimater dans le pays, que l'on pût, _pendant un nombre d'années limité_, protéger les efforts encore incertains de cette industrie, jusqu'à ce que nos compatriotes eussent acquis l'expérience et l'habileté nécessaires pour produire avec les mêmes avantages que les étrangers.--Mais, le temps fixé écoulé, il faudrait dire aux gens:--«Le pays ne peut pas prolonger davantage ses sacrifices;--si vous n'êtes pas arrivés au même degré que vos concurrents de l'étranger, tant pis pour vous:--c'est que vous avez manqué d'intelligence ou d'activité,--ou que le pays manque des éléments nécessaires.»

Mais l'agriculture n'est pas, que je sache, une invention nouvelle,--pas plus que la viande n'est une nourriture récemment découverte.

Si nos éleveurs ne peuvent donner leurs produits au même prix que les étrangers,--on ne peut sacrifier, non pas seulement les intérêts, mais la santé de toute la classe ouvrière et de toute la classe pauvre, aux intérêts des éleveurs.

Cette protection, qui consiste à payer plus cher les produits du pays qu'on ne payerait ceux de l'étranger, et à ne pas profiter de ceux-ci,--n'a de prétexte qu'autant que cela ne durerait que pendant un temps limité,--et que cela aurait pour but d'arriver à pouvoir donner les produits indigènes à un prix inférieur à celui des produits exotiques;--car, si le prix n'était qu'égal, on serait en perte de tout ce qu'on aurait payé de trop pendant tout le temps de l'apprentissage de l'industrie protégée.

Et peut-être, dans ce cas-là,--serait-il plus sage et plus honnête de donner aux éleveurs des encouragements en argent pris sur d'autres impôts, pour compenser la perte momentanée qu'ils éprouveraient en donnant leurs produits aux mêmes prix que ceux des étrangers.

Mais quand cette situation devient permanente; quand il faut payer dix sous de plus par livre la gloire de manger le bœuf de sa patrie, au lieu de manger le bœuf de l'étranger;--quand, surtout, plusieurs générations d'ouvriers et de pauvres doivent ne pas manger de viande, s'étioler et souffrir, et n'avoir pour consolation que la pensée que leurs compatriotes plus riches mangent de la viande française,--je trouve cela un fricot médiocre, et je ne puis m'empêcher de dire que ce système de protection est une monstrueuse sottise et une niaiserie infâme.

[GU] Mais les choses seront ainsi, ou pis encore, tant qu'on n'aura pas compris que les impôts devraient peser, non pas sur les choses de première nécessité, mais sur tous les luxes, quels qu'ils soient;--que le pain,--la viande,--les vins du peuple, devraient en être exempts,--et qu'on devrait en grever les vins fins,--les voitures,--les chevaux de luxe,--que ce serait un impôt raisonnable que celui qui s'établirait sur les gants, sur certaines étoffes,--sur les chapeaux, etc.

Je sais qu'il y a eu autrefois en Angleterre,--et je ne sais si cela existe encore,--un impôt sur la poudre à poudrer, qui était d'un assez grand produit, parce qu'on tirait à vanité de faire poudrer les domestiques.

Une loi qui établirait qu'on peut porter gratuitement une veste,--mais que, si on y ajoute derrière deux pans pour en faire un habit, on sera soumis à un impôt de tant par année,--suffirait pour remplir les coffres de l'État.

Et au moins une partie du peuple cesserait de payer sa part d'impôts en abstinence, en jeûne et en maigreur.

[GU] Cette question, la plus grave, sans contredit, de la session,--n'a pas obtenu un quart d'heure d'attention;--le ministère a dit: «Nous verrons plus tard,»--et tout a été fini.

Il n'y a de questions réellement graves à la Chambre que celles qui peuvent ramener ou renverser un ministère.

Mais nos représentants ne sont occupés en ce moment que de retourner dans leurs foyers, suffisamment munis des bureaux de tabac,--des ponts,--des routes,--des bourses dans les colléges,--des priviléges de toutes sortes que leurs électeurs leur ont fait promettre pour prix de leur voix,--et tout en leur recommandant l'indépendance et l'incorruptibilité.

[GU] Et la question si importante de la subsistance est ajournée;--tout ce que MM. les députés vont faire pour le peuple en cette occurrence--sera de bien boire et de bien manger dans divers gueuletons dits patriotiques, et de porter des toasts à son affranchissement et à l'extension de nos droits politiques.--Je voudrais bien qu'on y comprît le droit de manger--autrement que par représentants.

[GU] LES JOURNAUX.--M. Duchâtel a dit à la Chambre:--«Tout le monde convient que le gouvernement a besoin d'un journal.»

Je suis, à ce sujet, parfaitement de l'avis de M. Duchâtel; seulement, je crains bien que nous n'entendions pas ce besoin tout à fait de la même manière.

Outre la faveur qui s'attache en France à tout ce qui est contre le pouvoir,--outre l'esprit fanfaron du plus grand nombre des gens qui se croient braves et audacieux de lire sans danger, au coin du feu, un journal qui attaque le gouvernement,--la presse systématiquement opposante et dissolvante se répand sous toutes les formes, se glisse dans les masses par le bon marché.

Pendant ce temps, le gouvernement actuel, inventé par le journalisme et perpétuellement menacé dans son existence par celui qui l'a créé,--sent le besoin d'avoir _un_ journal;--il en a trois:--le _Moniteur_,--le _Journal des Débats_ et le _Messager_.--L'un des trois est le plus cher et le moins répandu de tous les journaux;--les deux autres sont entre les plus chers après lui et les moins répandus.

Ces trois journaux ne sont lus que par des gens qui, par leurs idées, leur position et leurs intérêts, appartiennent au gouvernement.--Ils ne parlent qu'à des gens d'avance convaincus;--ils y lisent les réponses à des attaques contre le gouvernement, qu'ils n'avaient pas lues et qu'ils apprennent par là;--tandis que ceux qui ont lu ces attaques dans les journaux de l'opposition ne lisent jamais une ligne des journaux du gouvernement.

Cela fait un jeu peu divertissant et ressemblant beaucoup à ce qui arrive aux gens qui mangent de ces bonbons appelés _demandes et réponses_,--que l'on vend au poids et au hasard,--de telle sorte qu'une personne a quelquefois toutes les _demandes_, et que c'est une autre qui a toutes les _réponses_.

Certes, le gouvernement, au lieu de payer clandestinement certaines plumes et certains journaux plus ou moins indépendants, pourrait avoir un journal à lui, un journal le plus riche, le plus répandu, le plus recherché de tous, avec les sommes qu'il jette honteusement dans la presse.--On a vu le succès de la presse à bon marché: les journaux à quarante francs se partagent plus d'un million de lecteurs. Pourquoi le journal du gouvernement n'est-il pas à vingt francs?--pourquoi n'attache-t-on pas par des liens avoués et honorables à sa rédaction les écrivains les plus habiles et les plus aimés du public?

Tout cela serait facile,--mais _quos vult perdere Jupiter dementat_.

[GU] Ainsi, dans l'affaire des lettres attribuées au roi--tous les journaux en ont produit des extraits;--des brochures de toutes sortes ont circulé en grand nombre dans les départements;--la défense du roi a été mise--dans un des deux journaux que personne ne lit.

A la Chambre, on avait annoncé que M. Guizot parlerait des fameuses lettres;--il a parlé à côté.

Le bon M. Auguis--a principalement séduit ses électeurs par la simplicité qui préside habituellement à sa toilette--et ils l'envoient à la Chambre pour appliquer au gouvernement de la France l'économie qu'il apporte dans son extérieur. La session presque finie, il a cru devoir faire son examen de conscience et s'est demandé à lui-même contre quel luxe abusif il s'était élevé;--il a alors songé à son embarras quand ses électeurs, à l'époque des gueuletons représentatifs, l'appelleraient comme Dieu appela Adam après sa faute,--Adam, _ubi es_?--et lui demanderaient compte des économies qu'ils l'ont envoyé faire à la Chambre basse.

Il a vu avec terreur qu'il avait laissé passer les meilleures occasions; et cependant, décidé à demander une économie sur n'importe quoi, il est monté à la tribune et a déclaré à la face de la France que les animaux du Jardin des Plantes mangeaient trop.

Il a demandé positivement qu'on les fît empailler, par économie,--attendu que c'est une dépense une fois faite. Dans sa farouche indépendance, M. Auguis a déjà bien des fois attaqué l'existence d'autres hôtes du Jardin des Plantes, et on n'a pas oublié ses violentes philippiques contre les singes et contre leur _palais_.

[GU] Voici le dénombrement des partis qui existent en Espagne: parti libéral,--parti carliste,--parti exalté,--modéré,--progressiste,--rétrograde,--monarchiste,--républicain,--catholique,--fanatique,--sanguinaire,--constitutionnel soi-disant,--unitaire,--trinitaire,--chaussé,--déchaussé,--absolutiste illustré,--absolutiste ténébreux,--etc.

Il faut y joindre encore le parti des apothicaires; car, dans la Chambre des députés de Madrid, sur deux cent quarante membres, on compte quatorze pharmaciens.

[GU] Je suppose que vous avez un frère illustre par ses vertus, par ses talents, ou sans qu'on sache pourquoi.--Comme beaucoup d'autres,--ce frère s'appelle François Tartempiou. Vous vous nommez Alfred ou Edgard Tartempiou.

Vous vous présentez ou l'on vous présente dans une maison.

On annonce M. Tartempiou. A ce nom européen de Tartempiou, tout le monde se retourne;--le quadrille commencé s'arrête; un beau danseur manque son _cavalier seul_.--On murmure le nom de Tartempiou. «Ah! Tartempiou vient ici?» Les femmes jettent un regard de côté dans une glace.

Mais un monsieur dit:

--Ce n'est pas là Tartempiou. Je le connais beaucoup.--J'ai dîné avec lui avant-hier.--On a cependant annoncé M. Tartempiou.

--Oui, mais c'est son frère!

--Ah! ce n'est que son frère?

--Ce n'est rien, c'est son frère.

Et tout le monde est déjà mal disposé pour vous.--Il semble que vous les avez attrapés.--Ils vous siffleraient volontiers.

[GU] Le _public_ est irrité comme celui d'un théâtre de province sur les portes duquel on avait affiché: «La _Dame blanche_, opéra en trois actes; paroles de M. Scribe, musique de Boieldieu.»

On entre en foule. On lève le rideau. Un acteur s'avance et dit: «Que les cors se fassent entendre! Chez les montagnards écossais on donne volontiers l'hospitalité.»

Un peu après, un autre personnage dit: «C'est réellement un état fort agréable que l'état militaire.»

--Ah ça! dit un spectateur qui avait entendu la pièce à Paris, il y avait des couplets: «Ah! quel plaisir! ah! quel plaisir d'être soldat!»

La remarque circule; on siffle, on crie, on hurle, on demande le régisseur. Le régisseur s'avance, fait ses trois saluts et dit:

--Que veulent ces messieurs?

--La musique!

--Pardon, vous n'avez pas lu l'affiche; elle porte ceci, en caractères un peu fins, il est vrai: «Un dialogue vif et spirituel remplacera la musique, qui nuit à l'action.»

[GU] Le public du salon où vous entrez est trompé: il croyait avoir un personnage illustre, et ce n'est que son nom, ce n'est que vous.

Un peu décontenancé d'abord, vous vous remettez cependant bientôt; vous invitez une femme à danser, vous dansez de votre mieux; elle vous dit:

--Votre frère ne danse pas, n'est-ce pas?

--Non, madame.

--J'en étais sûre: les hommes supérieurs n'aiment pas la danse.

La contrariété vous anime, vous êtes plus spirituel que d'ordinaire, vous trouvez des mots heureux, vous les dites sans en trop rire vous-même: vous croyez vous être réhabilité.--La maîtresse de la maison vous dit:

--Ah! monsieur; monsieur votre frère a bien de l'esprit. Il n'a donc pas pu venir?

--Non, madame.

--Je comprends,--ses moments sont précieux; il n'a pas voulu venir s'ennuyer ici.

--Eh bien! et moi,--pensez-vous,--et mes moments donc: ils ne sont donc pas précieux?--Ce qui ennuierait mon frère est donc trop bon pour moi?

Vous prenez un fiacre, le cocher vous rançonne.

Vous raisonnez, il vous bat; vous prenez son numéro, le citez chez un commissaire;--le commissaire demande le nom du plaignant.

--Tartempiou.

Le commissaire sourit et s'incline.

--Ah! ah! le grand Tartempiou!--donnez-vous la p....

Il avance un siége.

--Non, monsieur; son frère.

--Ah! très-bien!

Et il retire son siége. Le cocher réclame cinq francs.

--Monsieur, je ne serais pas venu ici pour cinq francs; mais il faut cependant punir ces gens-là; c'est cinq francs qu'il veut me voler.

--Ah! monsieur, dit le commissaire, pour cinq francs, vous ne voudrez pas compromettre le beau nom que vous portez; donnez, donnez cinq francs, et n'en parlons plus.

Un matin, votre frère daigne arriver chez vous.

--Ah! te voilà!

--Oui, monsieur.

--Oh! monsieur... qu'est-ce qu'il y a?

--Il y a que vous me déshonorez.

--Moi!

--Oui... vous avez accompagné au théâtre une femme...

--Parbleu, oui; c'est ma maîtresse.

--On vous a vu.

--Je ne me cachais pas; elle est charmante.

--On a dit et répété votre nom, mon nom.

--Ah!

--Croyez-vous que cela me soit agréable?

--Mais, mon frère, cela me l'est beaucoup à moi.

--Ne plaisantons pas. Quand on est porteur d'un nom honorable, il faut l'honorer; il ne faut plus qu'on vous voie avec cette femme.

--Tu es fou! c'est ma maîtresse, elle est jolie; je l'aime.

--Alors vous m'obligerez de ne plus venir chez moi.

Un autre jour, votre frère revient.

--Eh bien! j'en apprends de belles. Vous allez prendre une boutique?

--Ma foi, mon frère, c'est ma seule ressource: la famille a tout dépensé pour toi, personne ne m'a aidé, je veux essayer de l'industrie.

--Fi!

--Fi plutôt de la misère et de la faim! Si tu veux me donner de l'argent, je ne me ferai pas boutiquier.

--Je n'en ai pas.

--Alors laisse-moi en gagner,--ou plutôt aide-moi;--si tu veux, en me recommandant à M...., tu peux faire presque ma fortune.

--Du tout, je n'avouerai pas que j'ai un frère qui porte mon nom, un frère boutiquier, fi!

Ce nom, ce terrible nom,--illustré quelquefois par un faquin adroit et intrigant,--c'est pour vous la robe de Nessus;--ou plutôt c'est comme un habit qu'un ami vous aurait prêté;--l'ami est derrière vous qui vous dit à chaque instant:

«Prends garde, tu vas verser du punch _sur ton habit_.

»Ne lève donc pas les bras comme cela,--tu vas faire craquer les entournures de l'_habit_.

»Je t'avais dit de ne pas le boutonner,--tu vas déformer mon habit.

»Ne mets donc pas la main dedans pour te poser à la Chateaubriand,--tu vas m'arracher un bouton.

»N'oublie pas de prendre une voiture,--il pleut, tu gâterais mon habit.»

Vous finissez par dire à l'ami: «Eh bien! reprends ton habit.»

De même, un matin, vous dites à votre illustre frère--«O mon illustre frère! tu m'ennuies considérablement avec ton nom de Tartempiou; tu seras désormais le seul Tartempiou, tu porteras uniquement ce nom devenu trop grand et trop lourd pour moi: je ne m'appelle plus Tartempiou, je puis faire ce que je veux.--Je m'appelle Tartempioux; l'x me rend la liberté et mon bonheur, et de nous sortiront deux races distinctes: les Tartempiou dont tu seras l'origine, et les Tartempioux dont je serai la souche; et si, dans cinq mille ans d'ici, ces deux races, devenues ennemies, s'entre-déchirent; si nos neveux, oubliant qu'ils sont cousins, s'avisent de se manger à des sauces variées, sur toi seul en retombera le crime. _Vade retro_, Tartempiou! Tartempioux n'a plus rien de commun avec toi.

[GU] Un égoïste de nos amis,--qui se croit à la fois le centre, le but et la cause de tout ce qui est et de tout ce qui arrive, disait avant-hier:

--Il n'y a qu'à moi qu'il arrive de ces choses-là!

--Qu'avez-vous donc?

--Vous voyez bien, il pleut.

[GU] Dernièrement le danseur Barré a été mandé au couvent des Augustins, où il a été introduit chez la supérieure, où il a appris pourquoi on le faisait venir.

On venait de renvoyer le maître de danse de la maison,--parce qu'il n'avait pas su montrer aux jeunes élèves,--demoiselles comme il faut,--la danse à la mode aujourd'hui parmi les femmes élégantes,--le _cancan_;--et on priait Barré de vouloir bien le remplacer.

Il faut avouer qu'aujourd'hui l'éducation des femmes est étrangement perfectionnée, et que les femmes savantes de Molière auraient beaucoup à apprendre auprès des petites pensionnaires d'aujourd'hui.

[GU] Depuis que le roi Louis-Philippe a obtenu ses fortifications tant désirées,--il ne prend plus aucune part aux affaires et ne s'occupe de rien: il est comme un académicien qui a enfin attrapé son fauteuil et qui s'y repose.

[GU] Aux fêtes de Chantilly, les légitimistes ont pris parti avec fureur contre les chevaux du duc d'Orléans engagés sous le nom de M. de Cambis;--ils applaudissaient avec frénésie quand le prix était gagné par un cheval de lord Seymour--ou de tout autre,--et restaient tristement silencieux quand le vainqueur appartenait au prince royal.

[GU] La lutte établie contre les fêtes de Chantilly par le parti légitimiste n'a pas été heureuse.--Le soin de paraître s'amuser plus que les invités du château a beaucoup nui au plaisir qu'on a éprouvé réellement.

[GU] On a répandu le bruit que les fêtes de M. Thorn sont le résultat d'une souscription mystérieuse du faubourg Saint-Germain, qui se cotise pour avoir une sorte de club dansant.--C'est fort bête, mais cela fâche beaucoup M. Thorn.

[GU] On rencontre souvent par les rues--un dragon ou un cuirassier au grand trot.--Les fers de son cheval font jaillir du pavé des milliers d'étincelles.--Son sabre résonne dans le fourreau.--On se range en toute hâte sur son passage.--Les mères se serrent contre les murailles avec leurs enfants.

Où vas-tu, guerrier?--Où s'arrêtera ton coursier écumant? Vas-tu sur un champ de bataille, rejoindre ton drapeau,--donner ou recevoir la mort?

Ou, simple messager, apportes-tu la nouvelle d'une victoire ou d'une défaite?--Demain les cloches des églises appelleront-elles les hommes pieux et les hommes curieux à un _De profundis_ ou à un _Te Deum_?

Quelque malheur public va-t-il réjouir les employés, les ouvriers et les lycéens, en fermant les bureaux, les ateliers et les classes pour vingt-quatre heures?--En te voyant passer si rapidement on s'interroge, et plus d'une portière songe à retirer son argent de la caisse d'épargne.

Où vas-tu, guerrier, et d'où viens-tu?

Es-tu un messager de crainte ou d'espérance, de joie ou de deuil?

Non, le guerrier est une estafette envoyée du ministère des finances à la rue de la Tour-d'Auvergne, par mon ami***, employé audit établissement, pour me demander s'il n'aurait pas par hasard laissé chez moi un parapluie vert.

[GU] Darmès,--qui a tiré sur le roi, vient d'être, par la Cour des pairs, condamné à la peine des parricides,--c'est-à-dire à être conduit sur le lieu du supplice et à avoir le poing coupé, puis la tête tranchée.

MM. les pairs ont, en cette circonstance, un peu agi comme les architectes qui, sachant qu'on leur diminuera un quart ou un cinquième en réglant leur mémoire, mettent sur ledit mémoire un cinquième ou un quart de plus qu'ils ne veulent avoir.

Darmès a été exécuté deux jours après son jugement.

Le roi a, dit-on, fait grâce des accessoires, c'est-à-dire de la chemise blanche et du poing.

[GU] UN VOISIN DE CAMPAGNE.--Le roi Louis-Philippe avait près de Neuilly un voisin fort incommode. C'était un citoyen ennemi des rois en général, et du roi de Juillet en particulier,--qui offrait à la patrie toutes les tribulations qu'il trouvait moyen de faire subir au malheureux monarque.

Sa propriété, contiguë à celle du roi, consistait en un petit terrain, sur lequel il se plaisait à rassembler tous les chiens morts repêchés dans la rivière, et en général tout ce qui pouvait offenser l'odorat.--Le roi s'en plaignit à M. de Montalivet, qui prit sur lui de délivrer le parc de Neuilly de cet inconvénient;--il alla trouver le voisin, et lui demanda s'il voudrait vendre son petit terrain.

--Non, répondit le voisin.

--Parce que?

--Parce que j'aime mieux le garder.

--Mais si on vous en offrait un bon prix?

--Je ne le donnerais pas.

--Le double, le triple de sa valeur?

--Nullement.

M. de Montalivet revint tristement rendre compte au roi du mauvais succès de sa démarche.--Le roi n'osait employer contre son voisin les moyens judiciaires qui eussent servi au dernier de ses sujets.--Il fit venir M. Legrand, directeur des ponts et chaussées, et lui fit part de son embarras.--M. Legrand y rêva un peu et trouva le projet d'une route royale que l'on fit passer au milieu du carré de terre du voisin, que l'on _expropria pour cause d'utilité publique_,--ce qui força le roi d'abandonner, de son côté, à la route, un petit coin de terre.

[GU] On lisait, ces jours derniers, dans le _National_, dans le _Journal du Peuple_, etc., etc., un article ainsi conçu:

«Avant nous, M. Alphonse Karr, _ami du château_, qui fait appeler par le roi _des choses assez singulières_ les choses contenues dans les lettres de 1808 et 1809, avait inséré dans ses _Guêpes_ que «_si le roi avait écrit les lettres qu'on lui impute, il n'aurait plus qu'à s'en aller_.»

Il a paru à quelques personnes assez bizarre que ces estimables carrés de papier prissent précisément, pour m'intituler _ami du château_, le moment où, selon eux,--je les ai _prévenus_, eux, qui sont les _ennemis du château_, dans leur appréciation des lettres attribuées au roi.

Cela me rappelle une mésaventure arrivée, en une autre circonstance, à un autre carré de papier appelé le _Pilote du Calvados_;--ledit carré de papier s'était donné plusieurs fois la distraction innocente de me dénoncer comme _vendu au pouvoir_,--ce qui avait fait rire assez fort les gens qui avaient l'extrême bonté de nous lire tous les deux.

Un jour, je ne sais comment il se fit que le carré de papier en question imagina de transcrire dans ses colonnes un article que j'avais fait pour blâmer avec quelque sévérité une mesure du gouvernement. Mon carré de papier du Calvados est saisi à la requête du procureur du roi du département,--moins indulgent que celui du parquet de Paris,--et on lui fait tranquillement un bon petit procès par suite duquel il est condamné à une bonne petite amende et à trois bons petits mois de prison.

La probité, l'impartialité et l'indépendance sont donc des choses bien étranges en ce temps-ci, qu'on n'y croie pas, même en les voyant,--et que leur apparition soit passée à l'état de miracles contestés par les esprits forts!

Faut-il donc que je fasse remarquer aujourd'hui à mes lecteurs, après bientôt deux ans que je cause avec eux, que je dis à chacun son fait dans l'occasion,--que je n'appartiens à aucun parti ni à aucune coterie,--que je ne suis ami que du juste, du vrai, de l'honnête et du grand,--que je ne suis l'ennemi que de l'injustice, de l'hypocrisie, de l'absurdité, de la sottise et des platitudes.

Je n'ai gagné guère à cela que d'être fort mal vu de tous les partis et de toutes les coteries,--de n'avoir l'appui de personne et de combattre seul dans la mêlée.

Je suis bien heureux, vraiment, de mon indifférence pour les clapotements que font dans les coins obscurs quelques langues contre quelques palais.--Voici, maintenant, qu'on dit et qu'on imprime que j'ai amassé des sommes énormes, que j'ai acheté un château, et que je cesse de publier les _Guêpes_.