Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 46

Chapter 463,854 wordsPublic domain

--Toujours est-il qu'il en devint fou.

[GU] N'ai-je pas quelque part déjà fait cette remarque qu'une branche de commerce s'est perdue en France?

Je me rappelle avoir vu des enfants déguenillés courir les rues, ayant à la main des hannetons pleins un bas bleu,--et sur l'épaule une branche d'orme femelle,--et ameutant autour d'eux de jeunes chalands empressés au cri de «V'là d'zhann'tons, d'zhann'tons pour un yard.»

Cela vient de ce qu'il n'y a plus d'enfants.--A l'âge où on faisait voler des hannetons avec un fil à la patte, au son de cette romance que nous avons peut-être chantée les derniers: «Hanneton, vole, vole, vole!» à cet âge aujourd'hui--on fume, on a une canne,--on lit le journal,--on boit de l'eau-de-vie,--et on _demande_ au Palais-Royal--les pièces où mademoiselle Déjazet joue les rôles les plus voisins de la nudité absolue.

[GU] AUTRES CONSIDÉRATIONS SUR LES HANNETONS.--Il y a quelques années, M. Romieu--préfet de la Dordogne--songea à détruire, du moins en partie, ce terrible coléoptère,--et donna une somme par chaque boisseau de hannetons.--C'était une mesure sage dans l'intérêt de l'agriculture; car chaque hanneton tué aurait produit plusieurs centaines de _vers blancs_ ou _mans_, qui, l'année d'après, métamorphosés en hannetons, auraient donné quelques milliers de vers blancs.

On plaisanta fort M. Romieu à ce sujet,--on en fit plusieurs caricatures--la peinture et la sculpture ont laissé des monuments de la façon dont fut appréciée cette mesure utile.

Et beaucoup de gens--de cette classe si nombreuse--qui aiment trouver de l'esprit tout fait, et qui répètent avec une charmante naïveté ce qu'ils ont entendu donner comme plaisant,--quand même, pour leur part, ils n'y comprennent absolument rien,--beaucoup de ces braves gens, s'ils entendaient nommer M. Romieu, s'écrieraient: «Ah! oui, Romieu--hannetons--hi, hi, hi,--hé, hé, hé!»--sans savoir à quel propos le nom de M. Romieu s'est trouve accolé aux hannetons:--et leurs auditeurs se mettraient à rire, sans comprendre plus qu'eux, et s'empresseraient à la première occasion de répéter la plaisanterie, qui ne manquerait pas d'avoir encore le même succès.

[GU] UNE ILLUSTRATION.--Je trouve dans le _Moniteur_ un sujet de se féliciter pour ceux qui aiment la gloire de leur pays:--le roi vient de nommer chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur--M. BASIN DE ROCOU--_homme de lettres_. Cette distinction nous révèle un écrivain sans contredit supérieur à mon ex-ami M. de Balzac--puisque celui-ci n'est pas encore décoré, sans quoi il faudrait douter de la sagesse du roi en fait de littérature et de décorations.--Je ne sais seulement par quelle fatalité, humiliante pour moi, je me trouve ne rien connaître absolument de M. Basin de Rocou--si ce n'est qu'il vient d'être nommé par le roi chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur.

[GU] M. DE LAMENNAIS.--J'ai déjà reçu beaucoup d'injures et de menaces à propos de M. de Lamennais.--On sait le cas que je fais des unes et des autres.--Je me permettrai donc encore cette fois de citer ces paroles d'un prêtre chrétien que je trouve dans un nouveau livre de M. de Lamennais.

Après une appréciation dure,--exagérée, ridiculement emphatique des hommes aujourd'hui au pouvoir,--appréciation cependant juste sous quelques rapports, il s'écrie:

«Et le peuple livré à cette race d'hommes,--le peuple qui la souffre, qu'en dire?

»M. de Bonald parle beaucoup de résistance passive, il ne permet que celle-là.--La résistance passive est la résistance du cou à la hache qui tombe dessus.

»Peut-être l'emploi de la force est-il nécessaire aujourd'hui, car on ne doit pas la laisser à jamais du côté du mal.»

Puis, quand il a jeté ces paroles provocantes, ces paroles d'insurrection, de haine et de sang,--à une époque agitée comme celle-ci, à une époque où tout cela germe si vite et si cruellement dans les cerveaux qui, faisant leur éducation politique dans les estaminets, arrosent chaque pensée de ce genre d'une gorgée de café et d'eau-de-vie, il ajoute avec une hypocrisie jésuitique:

«Mais il faut que ce soit la miséricorde qui tienne l'épée.»

J'ai trouvé dans ce livre, entre autres choses contre lesquelles j'aurais un blâme bien plus sévère encore, si M. de Lamennais, ce prêtre qui n'est ni catholique ni chrétien, n'était pas en prison,--une pensée juste et bien exprimée que voici:

«Il y a des esprits si stériles, qu'il n'y pousse pas même de bêtises;--il s'y en trouve cependant, mais elles y ont été transplantées.»

En voici une autre assez belle,--si ce n'est qu'elle devient un non-sens, appliquée à l'époque d'aujourd'hui, où il n'y a plus de pouvoir et où le prêtre écrit des livres pareils à ceux de M. de Lamennais:

«L'histoire, qu'est-ce? le long procès-verbal du supplice de l'humanité:--le pouvoir tient la hache, et le prêtre exhorte le patient.»

Disons encore à ce sujet que, s'il est une chose bêtement immorale,--c'est le prestige dont on entoure de ce temps-ci tout homme qui subit les rigueurs de la justice, dès l'instant qu'on peut donner à sa condamnation une couleur quelque peu politique.

On envoie des adresses à M. Lamennais, et M. Lamennais répond: «La prison m'était due pour avoir défendu les cœurs justes.--J'y suis entré avec une grande joie.»

Je lis dans le _Siècle_ un éloge funèbre ainsi conçu: «M. Jules Olivier, juge au tribunal de Grenoble, vient de mourir dans un âge peu avancé. M. Jules Olivier avait été tout récemment en butte aux rigueurs du gouvernement.»

On ne se donne même plus la peine d'arguer lesdites rigueurs d'injustice;--non, il suffit pour la gloire d'un homme qu'il ait été en prison.

Que pensez-vous qu'il arrive de cette glorification de la prison?

[GU] STEEPLE-CHASES--Voici quelques phrases que je copie dans un journal français, relativement à une course faite en France et par des chevaux appartenant à des Français:--«New betting room stakes.--Two years old stakes.--Les sportmen--le stud-book.--Les gentlemen riders turf--sport--STEEPLE-CHASE.»

Tout homme qui a un cheval, un tiers de cheval,--car il y a des gens qui ont un tiers de cheval de course, comme un tiers de charge d'agent de change,--tout homme qui parie, tout homme qui veut faire semblant d'avoir un cheval, tout homme qui veut faire semblant de parier, s'efforce de ne parler qu'anglais.--C'est un ridicule qui passera comme passent les ridicules,--quand il sera détrôné par un autre.

[GU] MM. LES DÉPUTÉS.--A propos du baptême du comte de Paris,--déjà flagorné et insulté par les journaux selon leur couleur,--le ministre de l'intérieur a fait frapper des médailles: quelques-unes en or pour la famille royale; d'autres en argent pour quelques hauts dignitaires.--Celles de MM. les députés étaient en bronze, économie suffisamment expliquée par leur nombre de plus de quatre cent cinquante.

Beaucoup d'entre eux,--considérant que la médaille en argent, qui coûte au ministère vingt-cinq francs, pouvait avoir une valeur intrinsèque d'une dizaine de francs,--se sont agités jusqu'à ce qu'on leur ait donné une médaille d'argent.

[GU] Du reste, la session est finie de fait, et MM. les députés assiégent les ministères de demandes de toutes sortes; et on se tromperait fort si on croyait que les députés des oppositions sont les moins âpres à cette curée.

[GU] Voici, à ce sujet, une petite anecdote:

M. Dugabé est gendre de madame..., propriétaire de la cité Berryer, passage situé à côté de l'église de la Madeleine. Madame..., pour donner un peu de mouvement à sa cité, a pensé qu'il serait excellent d'y construire un théâtre.--Elle a fait demander le privilége avec beaucoup d'instances par M. Dugabé, se contentant, dit-on, du bénéfice apporté à son quartier, et abandonnant à son gendre le produit du théâtre, qu'on devait louer quinze mille francs.--On assure que M. Berryer en a dit quelques mots, et que l'importance du pétitionnaire avait rendu tout d'abord le ministre très-favorable à la demande;--mais on a ensuite pensé que, lors de l'ouverture de l'église, le curé ne manquerait pas de trouver inconvenant le voisinage aussi proche d'un théâtre, et que, si on s'avisait alors de supprimer le théâtre, on crierait au jésuitisme, au parti prêtre, etc.; c'est pourquoi on a refusé le privilége, c'est pourquoi--M. Dugabé a prononcé à la Chambre deux discours contre l'administration.

[GU] UN MOT DU ROI.--Voici un mot du roi Louis-Philippe, qui est plus juste que constitutionnel:--«MM. les députés sont quatre cent cinquante;--mais j'ai pour moi l'unité.»

[GU] VÉRITABLE HISTOIRE DE L'INFANTE ISABELLE.--_Comme quoi un jeune Polonais est devenu neveu de la reine de France et de la reine Christine._--On a souvent plaisanté amèrement dans plusieurs journaux légitimistes et républicains sur les difficultés que rencontrait le roi Louis-Philippe pour l'établissement de sa nombreuse famille. Voici cependant une nouvelle alliance qui s'est faite et conclue non-seulement sans qu'il se soit donné pour cela aucune peine, mais encore à peu près malgré lui.

M. le comte....ski,--j'espère que ces trois lettres sont fort discrètes, attendu qu'elles appartiennent aux deux tiers des Polonais,--était connu dans le monde comme un assez joli homme, élégant et _comme il faut_, et ami de M. le marquis de C***. Rien jusque-là n'avait fait présager qu'il dût devenir aussi prochainement neveu de deux reines, d'autant qu'il passait pour avoir peu de penchant au mariage.

L'infante dont on a tant parlé par ces derniers temps--est fille de don François de Paule, infant d'Espagne, domicilié à Paris, hôtel Galiffet;--et, par suite d'une généalogie aussi longue que celle de la Genèse, nièce de la reine Amélie de France, et de la reine Christine d'Espagne.--Aussitôt l'enlèvement connu, on mit à la poursuite de la princesse le gouverneur des infants, qui rejoignit le couple à Namur, où il trouva l'appui des autorités prévenues par le télégraphe.--On laissa, ou plutôt on fit échapper le comte...ski;--et le gouverneur annonça à l'infante qu'il allait la ramener à Paris.

--Monsieur, lui dit-elle avec beaucoup de calme et d'autorité, je ne pense pas que vous ayez l'intention de porter la main sur moi.--Eh bien! je ne vous suivrai qu'après que vous m'aurez donné votre parole d'honneur de respecter une condition que je mets à mon obéissance.

--Quelle est cette condition, mademoiselle?

--Monsieur, je suis comtesse....ski;--ma condition est celle-ci: vous me reconduirez directement chez mon père,--et vous ne me renverrez pas au couvent.

--Je vous le promets.

--C'est bien, partons.

On part, on arrive; l'infant refuse de recevoir sa fille.

--Que faire? Si vous vouliez retourner au couvent?

--Non, monsieur, je ne retournerai pas au couvent.

--Mais où voulez-vous aller?

--Cela m'est égal, pourvu que ce ne soit pas au couvent.

--Je suis fort inquiet.

--Moi, je suis fort tranquille, j'ai votre parole que vous ne me renverrez pas au couvent.

--Ma foi, je ne vois qu'une chose: c'est de vous conduire au ministère de l'intérieur, puisque c'est du ministère de l'intérieur qu'est venu l'ordre de vous arrêter.

--Comme vous voudrez.

On arrive au ministère de l'intérieur.--M. Duchâtel est à Chantilly--ou ailleurs;--le sous-secrétaire d'État est également absent;--il n'y a absolument que M. Mallac, secrétaire particulier de M. Duchâtel. Le gouverneur lui expose son embarras.

M. Mallac n'est pas moins embarrassé.

--Que voulez-vous que je fasse de l'infante? dit-il au gouverneur.

--C'est justement la question que je viens vous faire pour mon compte, répond le gouverneur.

--Il faut que vous retourniez près de don François de Paule.

--Je le veux bien.

M. Mallac fait ouvrir à l'infante les appartements de madame Duchâtel, qui est à la campagne avec son mari, et la confie aux soins de mademoiselle ***, amie de pension de madame Duchâtel, qui l'a gardée auprès d'elle, se réservant ceux de faire fermer les _portes_ et les _fenêtres_. Le gouverneur revient avec un nouveau refus de l'infant.

--Allons,--allons,--dit M. Mallac, il faut la décider à retourner au couvent.

--Mademoiselle, lui dit-il, votre père refuse de vous recevoir;--dans cette situation, vous n'avez d'autre asile convenable que le couvent.

--Vous vous trompez, monsieur, répondit l'infante avec dignité, j'ai un asile sûr et honorable auprès de mon mari,--M. le comte....ski.

--Mais, mademoiselle, vous savez bien que votre mariage...

--Monsieur, quelques heures après mon évasion, nous avons trouvé, dans un village, un prêtre qui nous a mariés.

--Ce mariage manque de toutes les formalités, mademoiselle.

--Monsieur, je suis au moins mariée devant Dieu;--Je suis comtesse....ski, et vous m'obligerez en m'appelant ainsi.--On a beaucoup parlé de mon aventure, n'est-ce pas?

--Je ne vous cache pas, madame...

--Je le savais, il y a eu du scandale; j'en suis désolée, mais c'était le seul moyen d'arriver à mon but;--ma mère savait que j'aimais M. le comte....ski,--je le dis sans rougir, parce que je suis sa femme maintenant.--C'est pour cela qu'elle m'a mise dans cet affreux couvent, d'où j'ai risqué ma vie pour m'échapper, car j'ai descendu d'une fenêtre de trente pieds de haut avec des draps et des serviettes;--je n'y retournerai pas, parce que j'y mourrais.--Qu'y a-t-il de nouveau en Espagne, monsieur?

--Madame, Espartero est régent.

--Cela va désoler ma mère; elle avait rêvé la régence pour mon père;--pauvre femme! elle s'aveuglait, cela lui irait si peu.--Ma tante Amélie a dû être bien fâchée contre moi?

--On dit qu'elle a été fort triste de ce qui est arrivé.

--J'en suis désolée. Et ma tante Christine?

--Elle est arrivée à Paris.

--Monsieur, faites-moi, je vous prie, donner un mouchoir. M. Mallac s'empresse d'obéir à l'infante.

--Savez-vous, monsieur, ce qui m'a trahie et ce qui m'a fait reconnaître?--rien autre chose que mes maudits cheveux roux;--si je pouvais au moins en accuser quelque chose de moins laid;--n'est-ce pas que c'est affreux?

M. Mallac cita Rubens, qui aimait à donner cette nuance aux cheveux de ses héroïnes, et la plupart des peintres, qui, plus justes appréciateurs de la beauté que le vulgaire, ont pour les cheveux ardents une affection particulière.

Sur ces entrefaites, M. Duchâtel arrive;--on demande M. Mallac;--M. Mallac va lui raconter la chose.

--Il faut la décider à retourner au couvent.

--C'est impossible.

--Il faut la renvoyer chez le père.

On envoie encore le précepteur, plus que jamais dans l'embarras.

Il revient avec un nouveau refus de recevoir l'infante, mais avec un consentement formel à son mariage avec le comte....ski.

--L'infante, à cette nouvelle, saute de joie.

--Je vais donc être rendue à mon mari.--Allons, monsieur, donnez-moi mes passe-ports--et demandez des chevaux.

Mais il n'y a point de passe-ports au ministère de l'intérieur; on va prendre les ordres du roi; le roi répond: «Donnez-lui ses passe-ports,--mais je ne veux pas qu'ils partent du ministère de l'intérieur: j'aurais l'air d'avoir donné mon approbation à ce singulier mariage; envoyez le passe-port chez don François, c'est lui qui le fera donner à sa fille.»

L'infante s'est mise en route.

La reine Amélie a dit, dans sa naïveté de femme simple, honnête et bonne qu'elle est: «Ce qui me console, c'est qu'il y avait deux lits dans la chambre où on les a arrêtés.»

[GU] Dans ce roman réel,--si rare dans la vie, où les romans n'ont qu'un premier volume,--ce n'est pas le Polonais qui est mon héros.--Tout mon intérêt se porte sur la jeune femme animée d'une passion si vraie et si profonde, d'une croyance si absolue; si forte de son amour.--Et je songe avec tristesse que tout cela doit finir par un cruel désillusionnement.--Don François n'est pas riche, et d'ailleurs ne paraît pas disposé à négliger un des plus magnifiques prétextes que puisse trouver un père pour marier sa fille sans dot. On pense que le comte....ski va aller offrir à Espartero les services du neveu de la reine Christine et de la reine Amélie.

[GU] La question adressée à M. Mallac par l'infante d'Espagne me rappelle une mésaventure arrivée à un dramaturge obscur à propos d'une cantatrice de second ordre, qui a les cheveux roux,--mais qui n'en convient pas.--Le pauvre diable avait fait laborieusement un éloge des cheveux roux.

«Apollon,--dit-il dans sa lettre,--avait les cheveux roux comme Jésus-Christ et comme sainte Magdeleine.--La nature avare, qui a caché les pierreries dans le sein de la terre et les perles au fond des mers, a rendu rares les plus belles choses.--La rareté des cheveux roux en signale le mérite.--Il n'y a que deux couleurs de cheveux:--le noir et le roux.--Le blond est au roux ce que le châtain est au noir; le blond est un roux incomplet et manqué.

»Le roux est de la couleur de l'or et du feu,--de l'or, le plus précieux des métaux;--du feu, le plus puissant des éléments,» etc., etc.

Il y en avait sept ou huit pages, que je veux bien vous épargner.

La dame répondit: «Il est possible, monsieur, que votre lettre soit spirituelle et qu'elle soit agréable à quelque femme, si vous en connaissez qui ait les cheveux de la couleur que vous préconisez si fort. ***»

«_P. S._ Je ne pourrai me trouver au souper auquel vous m'aviez invitée,--j'ai ma migraine.»

[GU] M. VILLEMAIN.--«Que l'on est donc méchant dans le monde! disait l'autre jour M. Villemain: voilà déjà que l'on veut nuire à mes pauvres petites filles: on répand le bruit qu'elles me ressemblent.»

[GU] MADEMOISELLE FITZJAMES.--Mademoiselle Fitzjames est une danseuse très-maigre, qui a une plus grande influence politique qu'on ne le croit généralement.--L'autre soir, en la voyant danser avec une écharpe de gaze,--quelqu'un a dit: «On dirait une araignée qui danse avec sa toile.»

[GU] M. MOLÉ.--Le jour du grand dîner de trois cents couverts donné pour le baptême du comte de Paris,--on a oublié d'inviter M. Molé,--qui a cependant donné à dîner au roi, à Champlâtreux.

[GU] HUMBLES REMONTRANCES A MONSEIGNEUR DE PARIS.--C'est une bizarre chose aujourd'hui qu'une promenade du roi au travers de ce peuple qui a laissé dire pendant tant de temps à ses poëtes qu'il adorait ses rois. L'art militaire n'a pas d'études, la stratégie n'a pas de secrets qu'on n'emploie pour protéger la rentrée et la sortie de Louis-Philippe;--les sentinelles avancées, les marches, les contre-marches, toutes les ruses de guerre sont mises en usage pour faire prendre l'air à Sa Majesté.--Je ne sais si Turenne ou Napoléon, s'ils étaient encore de ce monde, deux hommes qui en leur temps passaient pour entendre quelque chose à l'art de la guerre,--j'en parle par ouï-dire, je ne m'y connais pas;--je ne sais s'ils se chargeraient sur leur tête de faire, sans danger, promener le roi de France pendant une heure au milieu de son peuple. Quand le roi doit sortir, on fait maintenant une haie de soldats du côté opposé à celui qu'il doit prendre, puis on change brusquement de route.

On lit dans les journaux:

«Après la cérémonie, vers midi et demi, au moment du retour, les gardes municipaux et les sergents de ville ont ouvert le passage sur le quai aux Fleurs, le pont au Change et les quais de la rive droite, en forçant la foule à reculer. Le public, pensant alors que le cortége suivait ce chemin, s'est porté de ce côté; mais alors le cortége a passé devant la Morgue; il a suivi le quai des Orfèvres, le pont Neuf, les quais de la Monnaie et Malaquais, le pont du Carrousel et le quai des Tuileries. A une heure, le roi était rentré au château.»

On a remarqué que la voiture du roi n'était traînée que par deux chevaux.

[GU] C'est ce moment que monseigneur l'archevêque de Paris a pris pour prononcer un discours, qui aurait été fort convenable adressé à Louis XIV, mais qui a l'air aujourd'hui d'une sanglante ironie:--«Sire, a dit monseigneur Affre,--_Jésus-Christ, par le premier de ses sacrements, impose le même caractère au descendant des rois et au fils du citoyen le plus obscur._»

Vraiment, monsieur Affre,--vous n'y pensez pas,--de venir ainsi, comme Bossuet, rappeler les rois au souvenir de la condition humaine, la même pour tous--de leur rappeler par des paroles sévères qu'ils ne doivent pas se laisser éblouir par la splendeur de leur rang, ni enivrer par l'encens qu'on leur prodigue;

De les prier ainsi de se souvenir des autres hommes, et de les vouloir prendre en compassion et en miséricorde.

O saint homme! qui traversez ainsi la vie, les yeux sur la pointe de vos souliers, sans regarder ni devant vous, ni à droite ni à gauche,--et ne vous apercevant, dans votre pieuse contemplation, de rien de ce qui se passe, de rien de ce qui s'est passé depuis cinquante ans.

Ce n'est plus le temps où les rois étaient adorés, et où La Bruyère lui-même,--ce moraliste frondeur, disait de Louis XIV: «Le roi n'a pas dédaigné d'être beau, afin de réunir en lui toutes les perfections.»

Votre discours, monseigneur, ressemble singulièrement à un vieux cantique à la Vierge que chantent encore aujourd'hui les marins de nos côtes de Normandie:

Quelqu'effort que le _Turc_ fasse, Nous nous moquerons de lui, Et braverons son audace Par votre invincible appui.

Vous n'avez donc pas compris,--monseigneur,--cet abaissement où est tombée la royauté aujourd'hui, tel que vous auriez dû retourner vos paroles,--et recommander les rois à la clémence et à la merci des peuples.

Est-il un homme qui chaque jour soit aussi cruellement et aussi impunément insulté que le roi de France?--ne savez-vous pas qu'au moment où vous parliez on jugeait le quatrième assassin du roi?--et l'enfant que vous baptisiez, tandis que quelques journaux le traitaient assez ridiculement de monseigneur, presque tous ne lui donnaient-ils pas déjà aussi comme un baptême de railleries et d'invectives?

Demandez à vos vicaires moins distraits, monseigneur, et ils vous diront que la royauté est aujourd'hui la royauté insultante dont on aggrava le supplice de Jésus-Christ,--une couronne d'épines sur la tête,--un roseau pour sceptre,--et des soufflets sur le visage.

Il faut absolument, monseigneur, faire aujourd'hui soi-même ses discours;--et, quelque beaux que soient les modèles de l'éloquence de la chaire, il les faut abandonner, car ils parlaient de choses qui ne sont plus.

Les temps sont accomplis,--monseigneur;--les opprimés ont escompté les consolations de l'Évangile: _les derniers sont devenus les premiers_, sans attendre pour cela la vie future;--et les _pauvres d'esprit_, auxquels on avait promis le _royaume du ciel_, l'ont vendu--comme Ésaü son droit d'aînesse pour un plat de lentilles,--et se sont emparés des royaumes de la terre, où ils s'en donnent à cœur joie.

[GU] LES LIVRES.--La longue plaisanterie du gouvernement représentatif suit toujours son cours.--Les fortifications votées sont en pleine activité.--M. Thiers, qui ne trouvait rien de si facile que de nourrir Paris assiégé avec le double de sa population ordinaire,--devrait bien se charger en ce moment de résoudre une question de quelque gravité, sur laquelle M. de Lespinasse et un ou deux de ses collègues ont essayé inutilement d'attirer l'attention de la Chambre.

Depuis plusieurs années, la consommation de la viande diminue à Paris dans une proportion d'autant plus remarquable, que la population a, au contraire, considérablement augmenté.--La viande est arrivée à un prix tellement exorbitant, que les ouvriers qui, plus que personne, auraient besoin d'une nourriture forte et substantielle,--sont obligés de s'en abstenir presque entièrement, et qu'il a été découvert qu'il se mangeait à Paris une horrible quantité de viande de cheval.

Je suis peu indulgent pour les prétentions sottement encouragées par une partie de la presse,--qui pousse les ouvriers à demander des droits politiques ou d'injustes augmentations de salaires:--mais j'ai toujours élevé la voix plus haut qu'aucun de ces estimables carrés de papier--quand il s'est agi de souffrances réelles.