Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 45

Chapter 453,932 wordsPublic domain

Arrivé à la Bièvre,--le cheval, fatigué par le terrain sur lequel il a couru et sauté, et se sentant sans point d'appui, résiste et refuse, le cavalier insiste, le cheval saute,--tombe au milieu ou sur l'autre bord, où il glisse et retombe dans la mare--d'où on le sort avec ou sans le cavalier qu'on repêche,--tous deux noirs, sales, infects, et cela si invariablement, qu'on croirait que c'est le but réel de la chose.

C'est le délassement le plus élégant de la plus élégante jeunesse,--et on ne néglige rien pour être regardé par les femmes les plus belles et les plus à la mode.

Le prétexte est l'amélioration des races de chevaux en France.--Jusqu'ici on n'a fait, pour l'amélioration de la race,--qu'estropier et tuer les individus.

[GU] J'ai reçu un prospectus annonçant un ouvrage parlementaire--et qui commence ainsi:

_A une époque où la parole gouverne tout._

C'est plus vrai,--hélas!--que ne le croit le brave homme, auteur du prospectus;--mais ledit brave homme paraît trouver cela charmant,--c'est en quoi nous ne sommes plus du même avis.

Il n'y a que les comédies et les tragédies faites par les hommes dont le commencement fasse deviner la fin;--la Providence est plus mystérieuse dans ses voies,--ses ressorts sont plus cachés, ses péripéties plus imprévues;--le plus souvent, dans la ville réelle, les romans n'ont pas de second volume,--les drames n'ont pas de cinquième acte.

[GU] Un mari a quelque chance de voir que l'on fait la cour à sa femme; mais, une fois que l'on est d'accord avec elle,--tout semble s'entendre pour le tromper et pour lui cacher ce qui se passe. C'est seulement lorsque Thésée devient négligent ou infidèle--et qu'Ariane, à son tour, rend de soins, de chagrins, de concessions et d'humilité--tout ce qu'elle en a fait payer avant de répondre à une flamme dont elle s'aperçoit qu'elle brûle seule,--que les imprudences, les mauvaises humeurs de la femme lui font soupçonner qu'il se passe quelque chose,--qu'il se dit:--«Mais,--mais,--mais monsieur un tel fait, je crois, la cour à ma femme;»--et il met à la porte l'amant, qui depuis six mois cherchait à avoir un prétexte et un expédient pour s'en aller, pour qu'il ne soit pas dit qu'il n'ait pas pris soin de préparer toutes les phases de son infortune,--et qu'il ait cessé d'être au dénoûment la providence de l'amant comme il l'a été pendant tout le cours du roman.

[GU] M. LEHON. On s'est naturellement beaucoup occupé de la déconfiture de M. Lehon, le notaire;--beaucoup de gens veulent qu'on fasse de nouvelles lois à ce sujet.

Hélas!--ce n'est pas de lois que nous manquons:--nous avons à la Chambre quatre cent cinquante faiseurs de lois en permanence,--qui en font Dieu sait combien,--comme si on changeait de lois comme de gants,--et je ne m'aperçois pas que les choses pour cela en aillent beaucoup mieux. On aura beau faire des lois,--on ne décrétera jamais l'honneur,--la probité et le désintéressement;--une loi de plus n'empêchera pas un crime,--et fera seulement que ce sera une façon prévue de le commettre, et, cette façon, on saura bien l'éluder pour en prendre une autre.

Prenez-vous-en à cette agitation--qu'on a jetée dans tous les esprits,--à cette prétendue égalité qui n'est que le désir de primer sur les autres,--qui fait que personne ne veut rester dans sa sphère;--que personne n'acceptera pour but de sa vie--de mettre ses pieds dans les traces des pieds de son père,--et de ne le reconnaître autrement que comme point de départ.

[GU] LES GANTS JAUNES. A ce propos, il me revient une chose à l'esprit; je ne m'amuse guère à répondre aux attaques variées dont je suis parfois l'objet de la part de certaines gens, au bas de certains journaux et ailleurs;--les pages dont se composent les _Guêpes_ n'y suffiraient pas;--et, d'ailleurs, je serais bien vengé si ces pauvres gens pouvaient savoir à quel point tout cela m'est égal.

Il arrive cependant quelquefois qu'une attaque à laquelle je ne ferais aucune attention me donne un prétexte raisonnable de traiter un sujet qui me convient,--c'est ce qui arrive à une sorte de recueil à couverture verte,--auquel je ferai d'abord le chagrin de ne pas le nommer.

Ces messieurs, en parlant d'une soirée,--veulent bien y mentionner ma présence,--et disent à ce sujet:

--«On a remarqué que ce _critique_ portait des gants noirs.--Est-ce par économie?»

D'abord,--messieurs,--pour faire semblant d'ignorer que je fais des livres, il faudrait que les premières pages de votre brochure ne fussent pas occupées par une espèce de récit qu'un de vous a bien voulu copier dans un roman de moi, qui s'appelle _Geneviève_, et signer de son nom.

Il viendra, je l'espère, un jour--où, les hommes n'étant pas tout à fait fous, il deviendra impossible de comprendre l'importance qu'on attache de ce temps à la couleur des gants.

J'ai déjà eu occasion de le dire,--l'ancienne aristocratie tenait à la beauté des mains.--La nouvelle tient à la beauté des gants.

Certaines conditions de l'aristocratie étaient un peu difficiles à atteindre.

Il fallait de la naissance, de l'esprit, du savoir,--du courage,--de l'élégance, de l'honneur.

On a changé tout cela au bénéfice de cette grosse bêtise qu'on appelle égalité.--Tout cela est remplacé avantageusement par des gants jaunes.

Il n'y a plus que deux classes d'hommes en France:

Non pas les honnêtes gens et les fripons;

Non pas les gens d'esprit et les sots;

Non pas les hommes de cœur et les lâches;

Non pas les savants et les ignorants;

Non pas les hommes élégants et les rustres.

Il n'y a que les hommes qui portent des gants jaunes et les hommes qui n'en portent pas.

Quand on dit d'un homme qu'il porte des gants jaunes,--qu'on l'appelle un gant jaune,--c'est une manière concise de dire un homme comme il faut.--C'est en effet tout ce qu'on exige pour qu'un homme soit réputé homme comme il faut.

Comme, par les raisons que j'ai déduites plus haut, il n'était pas aisé de parvenir à l'aristocratie, on a fait descendre l'aristocratie à la portée du plus grand nombre,--à une paire de gants de cinquante sous.

Mais ce privilège, déjà fort modifié,--ce monopole déjà bien partagé, a fait crier les gens qui n'y atteignaient pas encore,--et on a demandé l'abolissement de l'aristocratie comme on demande à présent l'abaissement du cens électoral.

Le besoin de gants jaunes à vingt-neuf sous se faisait trop généralement sentir pour que l'industrie ne vînt pas au secours des victimes du monopole.

[GU] PARENTHÈSE.--Je ne veux pas perdre ceci, qui me vient à propos de l'abaissement du cens électoral.

Vous, messieurs, qui demandez cet abaissement,--vous trouvez sans doute mauvais que l'échelle de l'argent soit celle sur laquelle on mesure les capacités électorales et gouvernementales.

Pensez-vous atteindre votre but de corriger cette sottise en faisant qu'un plus grand nombre arrive aux affaires par cette voie que vous blâmez?--Croyez-vous la rendre meilleure en l'élargissant?--Croyez-vous qu'un abus soit détruit parce qu'un plus grand nombre en profite?

[GU] On a donc fait des gants à vingt-neuf sous;--et les gants jaunes sont restés plus que jamais la première,--la seule condition d'admission et de considération dans le monde.

Je répondrai, messieurs, à la question que vous voulez bien m'adresser: «Est-ce par économie?»

Pourquoi pas,--messieurs?--et si je vous disais tout ce que je n'ai pas été obligé de faire dans ma vie au moyen de semblables économies,--c'est-à-dire par le mépris de certaines vanités,--en ne désirant jamais paraître riche,--en étant plus fier de ma pauvreté et de mon indépendance mille fois que vous ne l'êtes de vos fausses élégances,--qui vous donnent tant de tourments,--qui vous obligent à des luttes si acharnées, qu'elles sont devenues le but de votre vie, et qu'elles vous forcent, tant le superflu vous est devenu nécessaire, à traiter le nécessaire en superflu!

Non, je ne suis pas dupe de cette prétendue égalité des gens de lettres avec les gens du monde, ce qui ne les a amenés qu'à l'égalité des dépenses sans les faire arriver à l'égalité des recettes.--Je n'ai pas voulu prendre un rôle dans cette sotte comédie,--où tout le monde veut tromper tout le monde sans que personne soit trompé;--où l'on est ridicule quand on ne réussit pas, et odieux quand on réussit.

Nous voici déjà un peu loin des gants jaunes.

[GU] CHOSES DIVERSES.--Il y a des honneurs bizarres;--ce qu'un marchand appelle son honneur, c'est de payer ses billets,--parce que c'est seulement ainsi qu'il a du crédit, c'est-à-dire qu'il peut remuer une somme d'argent plus que décuple de celle qu'il possède en réalité; mais, une fois un billet protesté, un marchand est capable de tout.

[GU] Un juge d'instruction ne reçoit que douze--quinze ou dix-huit cents francs:--c'est une sottise.--La magistrature, en général, n'est pas payée,--il n'y a pas un chanteur de province qui se contenterait des appointements d'un président de cour royale.--Eh bien! à ce juge d'instruction qui reçoit quinze cents francs,--offrez cent mille francs pour qu'il trahisse--son devoir,--il les repoussera avec indignation,--mais rien ne l'arrêtera s'il s'agit de son avancement--qui peut-être augmentera son revenu de cent écus.

[GU] LES AMIS.--Un ami, c'est un homme armé contre lequel on combat sans armes.

--C'est un homme qui sait sur quel coup précisément il vous prendra en tirant l'épée.

--C'est un homme qui connaît l'escalier qui conduit chez votre femme; qui sait les moments de froideur et les instants où vous êtes dehors et l'heure précise à laquelle vous rentrerez.

--Un ami, c'est Judith qui vous assoupit dans ses bras et vous tue au milieu des songes agréables qu'elle vous fait faire.

--C'est Dalilah qui connaît le secret de votre force et de votre faiblesse.

--Quand un homme a deux amis, ce n'est que pour se plaindre alternativement de chacun d'eux à l'autre.

--On prend des amis comme un joueur prend des cartes; on les garde tant qu'on espère gagner.

--L'homme qui a un ami, qui s'assimile un autre homme, présente une surface double aux coups du malheur. On peut lui casser quatre bras et lui fendre deux têtes; il portera le deuil de deux pères: il aura le tracas de deux femmes.

--Entre deux amis, il n'y en a qu'un qui soit l'ami de l'autre.

--Entre tous les ennemis, le plus dangereux est celui dont on est l'ami.

--A la fin de sa vie, on découvre qu'on n'a jamais autant souffert de personne que de son ami.

--Ce serait pourtant une belle et sainte chose que l'amitié. Mais qui comprend l'amitié? Chacun veut avoir un ami, mais personne ne veut être l'ami d'un autre. On emprisonne ce qu'on appelle son ami dans ses propres idées à soi, dans ses goûts: on lui trace la route qu'il doit suivre. Il y a des limites où l'amitié cesse. Si votre ami prend un parti, avant de le suivre, vous examinerez s'il a tort ou raison. Ce serait là ce qu'on devrait faire pour un indifférent; mais un ami! s'il est malheureux; on doit être malheureux avec lui; criminel, on doit être criminel avec lui. Tout ce qu'il fait, on en doit supporter la responsabilité comme on supporte celle de ses propres actions; deux amis doivent se suivre dans la vie comme s'ils ne faisaient qu'un. L'amitié ne doit pas être un pacte, mais une assimilation; on ne doit pas prendre un ami, on doit devenir lui.

[GU] UN PROVERBE.--J'ai connu un homme, jeune, bien fait, à moitié spirituel, passablement brave, riche; en un mot, fort disposé à être heureux. Pour y parvenir, il résolut de mettre en pratique cet aphorisme: _Il faut avoir des amis partout._

Il donnait à dîner, prêtait de l'argent, sacrifiait ses maîtresses, permettait à qui voulait de rendre ses chevaux poussifs; la bienveillance générale était une des conditions de son existence. Il jouait aux échecs et perdait; il dansait, et dansait gauchement; enfin, il n'avait de supériorité dans aucun genre, et ne pouvait exciter l'envie, si ce n'est par sa fortune; mais sa fortune n'était pas à lui.

Tout le monde était son ami; tout le monde le tutoyait: il était enchanté. Peut-être, s'il eût regardé d'un peu près les bénéfices de cette amitié universelle, eût-il vu que les gens qui ne chantaient jamais, parce qu'ils avaient la voix fausse, ne s'en faisaient aucun scrupule devant lui. L'hiver, on le mettait loin du feu pour donner la meilleure place à un étranger. On lui donnait à dîner avec la soupe et le bouilli: _on ne se gêne pas avec ses amis_;--on servait tout le monde avant lui, et les enfants essuyaient leurs tartines sur ses vêlements.

Un jour, un de ses _amis_ lui écrivit une lettre en ces termes:

«Sauve-toi; je suis entré dans une conspiration qui vient d'être découverte; on a saisi mes papiers. Comme tu es _mon ami_, comme je sais que l'on peut compter sur toi, je t'avais mis un des premiers sur la liste des conjurés. Notre affaire est certaine; nous serons tous condamnés à mort. Fuis sans perdre un instant.»

Hermann demeurait dans un quartier de la ville assez éloigné; l'homme chargé de la distribution des lettres s'aperçut que la lettre destinée à Hermann était la seule à porter dans son quartier; il pensa ne pas devoir se gêner avec un _ami_; il remit au lendemain pour porter la lettre, en même temps que les autres qui ne pouvaient manquer de venir pour le même quartier; il ne porta la lettre que le surlendemain. Derrière lui arrivaient les soldats chargés d'arrêter Hermann.

Le chef de la troupe était _un ami_ d'Hermann, il ne voulut pas avoir la douleur de l'arrêter lui-même, et resta à la porte; les soldats, sans chef pour les réprimer, maltraitèrent fort le prisonnier.

Néanmoins, sous prétexte de s'habiller, il passa dans un cabinet et sauta par la fenêtre.

Il tomba précisément sur son ami, que sa sensibilité retenait malheureusement à la porte; l'ami jeta un cri qui donna l'alarme; il fut repris et conduit en prison.

On instruisit son procès; toute la ville était convaincue de son innocence; mais la plupart des juges se récusèrent pour ne pas avoir, en aucun cas, à condamner _un ami_.

L'accusateur, qui était _son ami_, comprit que sa réputation d'impartialité se trouvait singulièrement compromise par sa liaison connue avec l'accusé; pour combattre cette prévention, il se vit forcé de le charger plus qu'il n'avait jamais fait aucun autre. Son avocat était tellement ému,--car _il le chérissait_,--que, lorsqu'il voulut parler, sa voix fut étouffée par ses sanglots; il reprit un peu courage, mais sa mémoire était troublée; les arguments sur lesquels il avait le plus compté ne se présentaient plus qu'à travers un nuage; sa voix était faible et mal accentuée. Hermann fut condamné à l'unanimité.

L'autorité, vu le nombre infini de _ses amis_, redoutait un coup de main pour forcer la prison et l'enlever; aussi fut-il mis aux fers, et ne lui laissa-t-on la consolation de voir personne. Le jour de son supplice arriva; un moment, le désespoir lui prêta des forces; il se débarrassa de ses liens, échappa aux soldats, et se serait enfui, si la foule immense des gens qui _lui étaient attachés_ eût pu s'ouvrir assez vite pour lui livrer passage; il fut rattrapé et garrotté. Le bourreau, qui l'avait _beaucoup aimé_, avait peine à contenir sa douloureuse émotion; sa main, mal assurée, ne put séparer la tête du tronc qu'au cinquième coup.

Juin 1841.

Fragments d'une belle réponse de l'auteur des _Guêpes_ à un homme étonné.--Les philanthropes.--Les prisons.--Les fêtes.--Question des hannetons.--M. Basin de Rocou.--Quelques citations de M. de Lamennais.--Une singulière oraison funèbre.--Les médailles de baptême.--De M. Dugabé et d'un nouveau théâtre.--Un mot du roi.--Véritable histoire de l'infante.--Comme quoi un jeune Polonais est devenu neveu de la reine de France.--Des cheveux roux.--M. Villemain.--Mademoiselle Fitzjames.--On oublie M. Molé.--Humbles remontrances à monseigneur l'archevêque de Paris.--Question sérieuse traitée de la façon la moins ennuyeuse qu'il a été possible à l'auteur.--M. Duchâtel.--Économies de M. Auguis.--Le parti des pharmaciens.--L'inconvénient d'avoir un frère célèbre.--Un danseur de l'Opéra au couvent.--Repos du roi.--M. Thorn.--Un parapluie vert.--Un voisin de campagne.--De quelques carrés de papier.

[GU] FÊTES DE MAI.--Comme je quittais Paris, le dernier jour du mois d'avril, un homme de ma connaissance me rencontra qui parut m'examiner avec étonnement.--«Comment, _mon cher_, me dit-il, les gros souliers et les guêtres de cuir! Vous quittez Paris--la veille des fêtes de mai?--Est-ce que vous comptez n'en pas parler dans votre volume du mois prochain?»

Je fis alors à cet homme une réponse si belle, que j'eus regret quand elle fut finie,--ce qui n'eut pas lieu tout de suite,--de ne pas l'avoir réservée pour un auditoire plus distingué et surtout plus nombreux,--et qu'aujourd'hui encore je ne puis me résigner à la voir perdue pour mes contemporains et pour la postérité,--ce qui fait que je vais m'efforcer de m'en rappeler quelques fragments,--sauf à prétendre, si on ne partage pas l'admiration qu'elle m'a inspirée, que j'en ai oublié les morceaux les plus saillants.

[GU] Mon bon ami, lui dis-je,--les philanthropes,--qu'à une époque d'injustice et de passion on avait appelés _filous en troupe_,--ont amélioré bien des choses.

Ils ont inventé deux manières de compatir à l'infortune des prisonniers:

PREMIÈRE MANIÈRE.--Pour ceux qui ont commis de grands crimes,--tels que d'avoir assassiné leur père à coups de hache,--coupé leur sœur en petits morceaux,--empoisonné leur mère--ou noyé leur cousin,--et qui ont eu le malheur de rencontrer des jurés assez indulgents pour voir là des circonstances atténuantes et ne les faire condamner qu'à la prison,--les philanthropes les ont jugés d'autant plus à plaindre qu'ils étaient plus criminels; et, pensant qu'ils avaient besoin de grandes consolations,--ils se sont occupés de leur rendre la vie agréable;--ils ont amélioré leur potage,--assaini leurs prisons, planté leurs jardins d'arbres d'agrément,--en un mot, convaincus de l'âpreté de leurs remords, ils ont fait en sorte qu'ils n'en pussent être distraits par aucun autre chagrin et qu'ils y fussent livrés tout entiers.

[GU] DEUXIÈME MANIÈRE.--Mais pour ceux qui se sont laissé aveugler par la lecture de certains carrés de papier, où on répète les saugrenuités emphatiques que le gouvernement actuel disait contre son prédécesseur, alors qu'il n'était pas encore gouvernement,--pour ceux qui ont tenté sans succès contre ledit gouvernement actuel ce qui a si bien réussi audit gouvernement actuel en juillet 1830.

Les philanthropes ont arbitré--qu'il était difficile d'être plus sévère contre eux qu'un père, ancien mauvais sujet, ne l'est pour son fils, à l'égard des fautes qu'il a commises autrefois, jusqu'à ce que l'âge soit venu lui apprendre à traiter de vices les plaisirs qu'il ne peut plus prendre, et à ériger en vertus les infirmités qui lui arrivent;

Que le monde n'attache aucune idée de déshonneur aux crimes politiques;

Qu'en un mot, les condamnés politiques étant moins malheureux que les autres,--on peut sans scrupule faire sur eux des essais philanthropiques variés, tels que le régime cellulaire,--l'isolement,--et une foule de tortures morales,--par suite de quoi la plupart de ces pauvres diables--meurent furieux ou vivent fous et idiots.

[GU] Les philanthropes,--pendant longtemps,--ne s'occupèrent de l'homme qu'à son entrée en prison,--ne faisant pas la moindre attention à lui tant qu'il n'est que misérable et dans la longue route de privations, d'abstinence et de douleurs qu'il parcourt avant d'arriver au crime.

Ils ont craint, un moment, de voir manquer les occasions de s'attendrir,--et, perfectionnant leur industrie,--ils ont imaginé de donner aux enfants une éducation toute littéraire et républicaine,--éducation qui, sous le premier point de vue, les détourne des métiers utiles et productifs, et, sous le second, les élève dans l'admiration d'une foule de vertus d'une autre époque, vertus toutes prévues par le Code pénal,--et dont la moindre envoie celui qui la pratique faire, à Brest ou à Toulon, un voyage de cinq ou six années.

[GU] D'où vient que pas un de ces braves philanthropes,--aujourd'hui que plusieurs d'entre eux sont fort bien vus au château,--n'a imaginé de rendre un peu plus amusantes les fêtes que l'on donne au peuple à certains anniversaires?

D'où vient que pas un des grands poëtes,--des romanciers distingués,--des dramaturges célèbres,--des écrivains de tous genres, qui depuis dix ans se sont succédé au pouvoir,--n'a trouvé dans sa cervelle la moindre variété à apporter aux _quatre orchestres de danse du carré Marigny_,--aux mâts de cocagne, etc., etc.?

Quelque chose,--il faut le dire,--car, si je vaux un peu, c'est par mon impartialité, qui vient de mon indifférence--quelque chose a été tenté à l'égard du feu d'artifice:--on l'a fait tirer sur le pont Louis XV,--au lieu du rond-point des Champs-Élysées,--mais cela avait déjà été osé par le gouvernement de la Restauration,--ce qui ne l'a pas empêché d'être renversé.

[GU] J'ai vu quelques-unes de ces fêtes quand j'étais enfant,--depuis j'ai lu le récit de beaucoup d'autres dans les journaux.--Quand une succession naturelle, une invasion, une restauration, une révolution,--ou toute autre cause, nous a amené un nouveau gouvernement, je me suis dit chaque fois:--«Ah! on va peut-être donner d'autres fêtes.»--Sous ce rapport-là, comme sous beaucoup d'autres, je ne me suis pas aperçu que les changements de gouvernement aient apporté rien de nouveau.--Depuis une trentaine d'années que je suis spectateur des choses que font les autres,--j'ai vu les partis tour à tour vaincus et triomphants, se fusiller,--se guillotiner,--s'emprisonner,--s'exiler,--etc.

[GU] Mais aucun n'a osé changer ni la forme des ifs des illuminations publiques, ni ces ifs eux-mêmes, qui ont porté tour à tour le suif officiel, que le peuple a le droit de voir brûler à certaines époques pour augmenter la joie qu'il est censé ressentir des naissances, fêtes ou avénements variés.

Aussi m'a-t-il semblé voir--que, dans ce cas, le peuple n'accepte de tout cela qu'un jour de loisir, et se donne à lui-même le choix de ses divertissements,--lesquels ne sont pas non plus très-variés, et consistent à aller boire aux barrières le petit vin, que si bêtement et si odieusement on lui charge dans la ville d'impôts égaux à ceux que payent les vins fins qui se servent sur la table des gens riches.

Il n'y a moyen de distinguer ces fêtes les unes des autres que par le nombre des accidents qui y arrivent;--il n'y a eu cette fois qu'un cuirassier de tué;--la précédente avait coûté la vie à deux hommes.

[GU] QUESTION DES HANNETONS.--De toutes les parties de la France--on écrit: «Les arbres sont dépouillés par les hannetons, que depuis bien longtemps on n'avait vus en nombre aussi formidable.»--Suivent les lamentations.

En effet,--en plein mois de mai,--on voit des arbres aussi dépouillés de feuilles que l'hiver. Le soir, les hannetons volent en si grande quantité, que le bruit de leur vol force d'élever la voix pour causer.

Certains arbres en sont tellement couverts,--ils s'y pendent si pressés en forme de feuillage brun, qu'un homme étranger à la campagne, au lieu de dire: «C'est un prunier, c'est un hêtre,--c'est un chêne,»--dirait: «C'est un hannetonnier.»

[GU] me rappelle un pauvre diable que l'on mit une fois en route pour l'Italie.--Après lui avoir persuadé que la végétation était sur cette terre bénie toute différente de ce qu'elle est dans les autres pays, que les arbres y produisent naturellement une foule d'objets qui ne naissent en France qu'à force de travail et de main-d'œuvre: «Tu y verras, lui disait-on,--le saucissonnier, c'est-à-dire l'arbre qui produit des saucissons,--la variété à l'ail est fort rare;--tu y verras le bretellier, c'est-à-dire l'arbre à bretelles, elles sont mûres vers la fin de septembre,--tu m'en rapporteras une paire;--mais ne va pas prendre des bretelles sauvages qui ne durent rien.»