Part 44
On se demandait beaucoup dans la Chambre--ce que M. Grandin entend par les marchandises impudiques.--Au milieu d'un grand nombre d'avis,--on s'est généralement réuni à celui de M. Hortensius de Saint-Albin, jeune magistrat frisé,--qui a pensé que cela devait s'entendre--des sous-jupes,--dont on parle tant dans les journaux.
[GU] Pour ce qui est de la première partie du remarquable discours de M. Grandin, je dirai que _l'homme qui abandonne sa famille pour traverser les mers et aller porter au loin les produits de son industrie_--peut, au moins, à aussi juste titre, être appelé--pour ce fait, _intéressé_ qu'estimable.
[GU] Il y a même bien peu de temps que je me laissai aller à rêver sur ce sujet et que j'arrivai à une conclusion toute différente de celle de M. Grandin.
[GU] C'était un peu avant le coucher du soleil,--une grande nuée grise voilait les riches reflets orangés de l'horizon,--le soleil, caché par ces tristes vapeurs, laissait tomber par une étroite déchirure du nuage de longs faisceaux de rayons pâles.
La mer paraissait noire et roulait le galet avec un bruit sourd, quoique aucune agitation ne parût à sa surface;--par moments, des bouffées de vent venaient du sud-ouest.
La nuée grise s'étendait sur la mer en montant et laissait un moment l'horizon découvert;--il paraissait alors d'un bleu pâle légèrement cuivré; mais d'autres vapeurs plus noires, qui semblaient monter de la mer, ne tardaient pas à former de nouvelles nuées qui venaient épaissir celles qui tendaient le ciel d'un crêpe funèbre;--tout était sombre, le ciel et la mer;--le bruit intérieur de la mer augmentait;--on voyait par instants de longues lames blanches courir sur la mer et venir du large à la plage, où elles se brisaient écumantes en pluie fine que le vent emportait au loin.
Dans un moment--où l'horizon était clair et limpide,--je vis se découper sur son front verdâtre la silhouette noire d'un navire.
Et je trouvai l'homme plus grand que je ne l'avais jamais vu,--en pensant à l'audace qui le fait ainsi traverser les mers sur de frêles embarcations, et je me dis: «Est-ce que par hasard l'homme serait grand?»
Mais bientôt je pensai que ces hommes qui étaient sur ce navire étaient des marchands;--qu'ils allaient vendre et acheter, et gagner de l'argent,--et que tout ce grand courage n'était que de l'avidité.--Je m'écriai avec Horace: «Celui-là avait le cœur entouré d'un triple airain qui, le premier, confia sa vie à un navire;»--et je restai triste sur la plage.
[GU] DEUX PETITES FILLES.--M. Villemain a une petite fille qui a sur son gentil visage tout l'esprit de son père,--c'était la manière la plus adroite de lui ressembler.--Il y a quelques jours, elle jouait avec la plus jeune des filles de Victor Hugo.
(Victor Hugo a les plus beaux enfants du monde,--en les voyant on ne s'étonne pas qu'il parle si bien des enfants et qu'il les aime avec tant de tendresse.--Il y a quelque temps,--dans une maison--où étaient MM. de Lamartine,--de Balzac,--Théophile Gautier,--Eugène Sue--et madame de Girardin, on le pria de dire quelques vers,--j'insistai beaucoup pour les _Oiseaux envolés_, et pour cette autre pièce où il raconte son enfance dans un grand jardin;--quand il s'arrêta, nous pleurions tous.)
La petite Hugo montra à la petite Villemain ses plus beaux joujoux;--celle-ci ne voulut pas demeurer en reste,--lui fit des siens des récits superbes et ajouta--qu'elle avait planté dans le jardin du ministère des oignons de jacinthe et qu'ils avaient produit des fleurs magnifiques, mais déjà fanées.--«Tu viendras les voir au printemps, l'an prochain,» dit-elle;--puis tout à coup sa figure devint pensive,--et, se ravisant, elle ajouta: «Ah! c'est que _nous_ n'y serons peut-être plus.»
[GU] Entre les enfants, les petits garçons--ne sont pas précisément des hommes plus petits,--ils n'ont aucun des goûts, aucun des intérêts qui occuperont plus tard leur existence; mais les petites filles ont déjà toutes les grâces et toutes les coquetteries de la femme;--une petite fille n'est qu'une femme très-petite, une femme que l'on regarderait en retournant la lorgnette; on marierait une petite fille de six ans sans l'étonner;--une petite fille de six ans est prête à tout.
[GU] Le roi, qui commande très-souvent des tableaux de bataille, a une singulière antipathie qui embarrasse quelquefois beaucoup les peintres;--il ne peut pas voir un homme sous les pieds d'un cheval;--s'il a trouvé une semblable scène dans une esquisse, il la fait effacer;--cela ôte de la vérité à une bataille, quelque peu sanglante qu'on la veuille faire.
[GU] Dans l'édition originale publiée par livraisons et timbrée ainsi que l'auteur l'explique plus haut, la page où chaque fois est placé le timbre--ne porte que ces mots: _Page salie par le fisc_.
[GU] LE VŒU D'HENRY MONNIER.--Henry Monnier--(que diable est-il devenu, que je ne le rencontre plus jamais?) nous a dit depuis longtemps, dans une de ses spirituelles boutades, que son vœu le plus ardent était de voir réunis les fils des pairs de France avec les fils des marchands de peaux de lapins.--Cette heureuse fusion est faite,--car on sait que l'honorable colonel Th...,--dont les fils ont pour camarades, et presque pour courtisans, des fils de pairs de France,--a fait sa fortune dans le commerce des peaux de buffles.--Les buffles étaient autrefois de très-gros lapins de l'Amérique.
[GU] PARIS.--Paris a été fort malade tout le mois dernier.--Depuis que le choléra y a passé,--il en reste toujours quelque chose.--Les médecins appellent cela des diminutifs les plus jolis et les plus coquets,--cholérine,--cholérinette, etc. Mais, néanmoins, quelques-uns en meurent,--et beaucoup en sont fort malades.--A d'autres, cela produit un effet meilleur pour eux, mais plus fâcheux: ils deviennent bêtes et méchants, de bons et spirituels qu'ils étaient.
[GU] VERTUS PARLEMENTAIRES.--La proposition Remilly s'est encore présentée sous une nouvelle forme.
Cette proposition, quelque figure qu'elle prenne, continue à n'être pas autre chose que ceci:
Deux partis se disputent le pouvoir.
Comme le pouvoir a ceci de particulier, à l'époque où nous vivons, qu'il ne peut rien;--quand je dis pouvoir,--lisez places et argent.
[GU] Le parti vaincu met immédiatement en avant la proposition Remilly, qui a pour but de déclarer incompatibles les fonctions de député avec toutes fonctions salariées.
Le parti vainqueur,--qui est naturellement en majorité, puisque c'est le nombre qui a décidé de la victoire,--et que d'ailleurs une partie des vaincus s'est ralliée à lui avec fureur,--repousse ladite proposition Remilly.
Quand les autres arriveront au pouvoir (lisez places et argent) à leur tour,--par trahison, coalition, etc., etc.,--ils auront à repousser à leur tour la même proposition, qu'ils soutenaient si morale et si indispensable contre ceux qui la veulent aujourd'hui et qui la repoussaient hier.
La proposition Remilly, en un mot, sera toujours présentée,--et ne sera jamais admise.
[GU] A MES LECTEURS.--Je vous avais annoncé,--mes chers lecteurs,--que, pour payer une partie du timbre auquel je suis condamné, comme vous pouvez le voir,--j'admettrais une demi-feuille d'annonces.
Mais à peine cette résolution a-t-elle été connue qu'il s'est présenté de toutes parts--des sirops indécents,--des pastilles obscènes,--des vêtements immoraux,--des pâtes contraires aux bonnes mœurs,--des fécules barbares,--des instruments immodestes,--des bonbons immondes,--une foule, en un mot, de ces marchandises impudiques, comme dit l'honorable M. Grandin,--qui encombrent quotidiennement la quatrième page des grands carrés de papier--se disant les organes de l'opinion publique.
J'ai repoussé les annonces,--j'ai payé, je paye et je payerai le timbre de mon propre argent.
[GU] Pendant que je parle des grands journaux, il faut que je demande pourquoi on les lit.--Voici de quoi ils se composent invariablement:
Un grand article,--appelé _premier Paris_,--contenant des _réflexions sur la situation_,--c'est une tartine délayée,--c'est un insipide brouet clair,--dans lequel il n'y a rien que le lecteur puisse comprendre;--cette série de longues phrases, de grands mots qui, semblables aux corps matériels, sont sonores à proportion qu'ils sont creux,--est un logogriphe qui veut dire, pour les initiés, différentes choses dont vous ne vous doutez pas, et qui n'ont aucun rapport avec ce que vous croyez y comprendre.
Voici un article _pour_ les fortifications,--que croyez-vous que cela veuille dire?--rien autre chose que ceci: «Mademoiselle***, danseuse très-maigre, est rengagée à l'Académie royale de musique.»
Et cette longue dissertation sur la guerre d'Alger et contre le général Bugeaud?
Que la femme de M.*** n'a pas encore le bureau de tabac qu'elle sollicite, etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.
--Continuons:
_Nouvelles étrangères_.--Les mêmes, dans tous les journaux,--toutes puisées à la même source,--chaque journal les tient d'un seul et même M. Havas, qui en a l'entreprise.
[GU] _Nouvelles diverses_.--Les mêmes dans tous les journaux,--chacun prend celles que les autres donnaient la veille.
[GU] _Chambre des pairs_.--_Chambre des députés_.--Les mêmes dans tous les journaux,--les journaux du matin les prennent sur les journaux du soir.
_Réclames_.--Éloges divers,--tarifés et payés.
[GU] _Annonces_.--La kyrielle de marchandises dont je vous parlais tout à l'heure.
Ces deux articles n'ont pas plus de variété que les autres,--ils sont identiquement les mêmes dans les divers journaux,--qui sont parfaitement de même avis sur tout ce qui se paye un franc la ligne.
Amusez-vous bien.
[GU] UNE ÉGLISE.--Envoyer de Toulouse à Paris par la diligence une église que Clément Boulanger était allé y peindre,--cela eût été dispendieux; c'est pour cela qu'il n'a rien au Salon cette année. Les Toulousains sont très-contents de ses tableaux et voudraient le garder,--lui, autant que je me le rappelle, aime le pâté de foie de canard,--je crains qu'il ne reste quelque temps encore.
Pendant ce temps, madame Élise Boulanger enrichit un catéchisme de ses gracieux dessins,--je n'en connais qu'une Madeleine pénitente beaucoup trop jolie--qui m'a fait m'écrier: «Quel dommage! elle pécherait si bien encore!»
[GU] UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE.--En 1836,--M. Gudin a exposé un grand tableau qui a été fort remarqué.--Ce tableau représentait l'entrée du Havre, vu de la rade,--au moment où y entrait le navire le _Casimir Delavigne_.
Ce tableau fut donné par le roi à la ville d'Avignon, laquelle ville d'Avignon en a été fort reconnaissante, mais ne l'a jamais reçu.--Le député d'Avignon--dont je ne sais pas le nom, mais qui porte des moustaches--a été chargé de le réclamer instamment.--Il n'est pas probable que le tableau soit en route depuis cinq ans sans être arrivé à sa destination;--on s'occupe de chercher ce tableau, qui n'a pas moins de douze pieds de haut, de la cave aux combles du Louvre;--on ne le trouve pas.
[GU] Le parti légitimiste a manqué deux occasions de se montrer généreux.
A la vente des dames de la Miséricorde, faite dans les salons de M. J. de Castellane par toutes les belles dames légitimistes, il y avait plusieurs ouvrages de la duchesse d'Angoulême,--entre autres un coffre en tapisserie, qui était coté cent francs.
Pendant les cinq jours qu'a duré la vente, il ne s'est présenté personne qui voulût mettre ce prix à l'ouvrage de la dauphine.
Ce qui s'est le plus vendu, ça été des torchons; on trouvait très-plaisant d'aller en marchander aux duchesses et aux princesses, qui les déployaient; elles en ont vendu étonnamment.
Cet élan modéré rappelle celui qu'a excité la souscription faite par M. de Brézé pour le buste du duc de Bordeaux,--elle a rapporté fort peu de chose;--on a remarqué, parmi les souscriptions envoyées à M. Vernes, celle-ci, qui montre un touchant sacrifice:
«M. B***, vingt francs--qu'il a trouvés.»
Les belles vendeuses ont prié M. de Castellane, en récompense de leur zèle charitable--de leur donner sur son théâtre une représentation secrète de _Passé Minuit_.--Il est toujours bon et encourageant que la vertu soit récompensée... ne fût-ce que par le vice.
La pièce n'a pas été jouée sur le théâtre, mais dans un petit salon.
Une des scènes les plus piquantes de la pièce est celle où l'acteur au lit,--en costume de nuit,--semble toujours sur le point de se lever brusquement,--et entretient le public dans une appréhension continuelle de ce qu'il va montrer,--jusqu'au moment où il se lève en chemise.
C'est M. de Tully qui a joué le rôle d'Arnal, et qui s'en est,--dit-on,--tiré à merveille.
Ces dames n'ont nullement paru embarrassées de revoir, quelques instants après, dans le salon, l'acteur qui venait de jouer devant elles un rôle aussi singulier.
Ces façons-là deviennent fort à la mode;--j'avouerai qu'entre deux excès, puisque la plupart des femmes ne peuvent faire autrement,--je préférerais encore la pruderie. Mais je ne dis plus un mot de toutes ces choses;--on prend trop mal les observations que j'ai faites en d'autres circonstances, et je suis assez lâche avec les femmes.
--Comme l'autre matin j'attendais qu'une personne à laquelle je faisais une visite, pût me recevoir,--je trouvai dans le salon un petit volume intitulé:
PENSÉES DIVERSES
par C.-M.-A. Dugrivel.
Et je me mis à le parcourir au hasard.--Je veux vous donner part au plaisir que j'y ai pris.
PREMIÈRE PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 23.--«Ce que l'on dit et ce que l'on pense NE SONT pas toujours d'accord.»
Cela a déjà été dit,--mais est heureusement rajeuni par l'expression _ne sont_.
DEUXIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 96.--«La plupart des hommes, vus de près, sont rarement ce qu'ils paraissent de loin.»
Celle-ci est hardie, mais le moraliste, le philosophe, ne doit pas reculer devant sa pensée, quelque choquante qu'elle puisse être pour les opinions reçues.--D'ailleurs, quelque audacieuse qu'elle puisse paraître, cette pensée de M. C.-M.-A. Dugrivel n'est contraire ni aux bonnes mœurs, ni à la religion, ni à la charte.
QUATRIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 100.--«L'ingratitude est la monnaie dont se paye le plus souvent un bienfait.»
Il faut l'avouer,--cette pensée est triste;--est-il donc vrai que le philosophe ne peut se livrer à une étude un peu approfondie sans y découvrir des choses aussi affligeantes,--et doit-on réellement lui savoir gré de sa découverte?
CINQUIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 111.--«L'avarice, examinée de près, sent bien la crapule.»
Attrape!--j'aime qu'on dise leur fait aux hommes et à leurs passions.--La philosophie n'a pas pour but de dire des douceurs à son semblable,--et je suis content de voir M. C.-M.-A. Dugrivel morigéner l'homme et le tancer de la bonne façon.
SIXIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 117.--«Il est des gens toujours amis de ceux qui sont au pouvoir.»
Bravo!--il est possible que cela déplaise à M. Passy--(Hippolyte-Philibert), mais rien n'arrête M. Dugrivel: ni la hardiesse de la pensée,--ni les dangers de l'application.
SEPTIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 169.--«Je me venge des méchants par une pensée contre la perversité humaine,--mes armes sont bien innocentes.»
Très-innocentes, en effet, monsieur C.-M.-A. Dugrivel.
HUITIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 171.--«Il est tout naturel que l'homme cultive les arts et l'industrie, puisqu'ils contribuent à augmenter son bonheur.»
NEUVIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 210.--«Si la brutalité produit des êtres vivants, comment la pensée ne produirait-elle rien?»
DIXIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 211.--«La vie est un songe.»
Pardon, monsieur C.-M.-A. Dugrivel,--ceci n'est-il pas un peu risqué?
ONZIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 200.--«La fortune est aveugle et rend aveugle. Paradoxe!»
DOUZIÈME PENSÉE de M. C.-M.-A. DUGRIVEL.--«L'amabilité est un agrément qui n'est pas propre à embellir toutes les personnes.»
[GU] Je ne puis citer davantage: je vous renvoie au livre imprimé en 1841,--qui se vend chez Debécourt, à Paris, rue des Saints-Pères, 69. Le volume se compose de deux cent quinze pages, chaque page renferme au moins cinq pensées.--C'est-à-dire mille et soixante-quinze pensées.
[GU] LES CONCERTS.--Je divise les choses dites _plaisirs_ en deux classes:--les plaisirs qui m'amusent et les plaisirs qui m'ennuient;--je préfère les premiers, et je m'abstiens obstinément des seconds.
Ceci vous paraît, au premier abord, une pensée dans le genre de celles de M. C.-M.-A. Dugrivel;--eh bien! soyez de bonne foi, et vous verrez que c'est plus difficile que vous ne pensez.--Repassez dans votre mémoire la semaine qui vient de s'écouler, et voyez si vous n'avez pas consacré quelque soirée à quelque plaisir qui vous aura parfaitement ennuyé.
Je ne vais jamais au théâtre,--et beaucoup moins encore dans les concerts.
Je l'ai déjà dit, si je n'étais pas fils d'un piano célèbre, les pianistes auraient affaire à moi.
Ils jouent aujourd'hui plus pour les yeux que pour les oreilles,--et frappent sur leur clavier comme s'ils avaient peur qu'on ne sût pas que c'est de bois. M. Listz a, presque chaque fois qu'il joue, un piano tué sous lui. Au dernier, il a joué debout;--il jouera couché au prochain.--Mais que voulez-vous que fassent ces pauvres diables?--les éloges les perdent.--Dernièrement, un homme, qui du reste a ordinairement de l'esprit,--disait qu'il aimait voir un pianiste _pantelant_.--Il arrive très-souvent à M. Listz,--quand il vient d'exécuter sa musique pantelante,--de terminer en se laissant tomber inanimé sur son piano.--On trouve cela ravissant. Au concert de M. Chopin,--auquel je n'assistais pas, on m'a raconté que, le morceau fini, M. Listz, qui ne jouait pas du piano, mais qui voulait absolument jouer un rôle,--se précipita sur M. Chopin pour le soutenir, pensant qu'il allait se trouver mal.
[GU] Depuis que Schubert est mort,--sous prétexte de trois belles mélodies qu'il a laissées,--tout le monde s'amuse à faire des choses plus ou moins incolores et ennuyeuses et surtout dénuées de mélodie, qu'on publie sous son nom,--et auxquelles les gens accordent la même admiration qu'à ses meilleurs ouvrages.
[GU] Dans une maison--où je me trouvais dernièrement,--on a amené un jeune phénomène:--c'était un enfant de douze ans très-fort sur le piano. Il s'est assis et a commencé, puis imperturbablement--a joué plus d'une heure--sans être arrêté par les applaudissements, qui avaient pour but de le faire finir et qu'il prenait pour des encouragements.--En vain, on se disait: «Charmant enfant! à quelle heure le couche-t-on?»
Il ne s'arrêta qu'à la fin de son morceau,--si toutefois ce qu'il a joué peut s'appeler un morceau, car je ne connais rien d'entier qui soit de cette longueur.
Quelqu'un que je ne nommerai pas--disait:
--Eh bien! cela m'intéressait davantage au commencement.
--Pourquoi cela?
--Parce que l'enfant était plus jeune.
[GU] Il y a peu de choses auxquelles je doive d'aussi ravissantes sensations qu'à la musique;--mais je finirai par n'en plus vouloir entendre à cause des différents bruits prétentieux--dont on m'assourdit sous prétexte de musique.
Je n'ai plus de ressources que dans de petites mélodies, franches,--vraies,--qui me bercent l'esprit et me font rêver.
L'autre jour, j'ai entendu une jolie voix chanter--une chanson,--une romance,--je ne sais quoi,--mais c'était ravissant. Cela s'appelle:--_Je n'ose la nommer_!--La chose est de F. Bérat.
Si ceci te tombe sous la main,--tu verras en même temps,--mon ami Bérat,--que tu me feras plaisir de m'envoyer cette romance, que je voudrais tenir de toi.
[GU] Beaucoup de braves gens,--quand je me plaignais d'avoir été ennuyé par des chefs-d'œuvre, objets de leur admiration la plus furieuse,--m'ont dit: «Il faut entendre cela plusieurs fois.»
J'ai trouvé le piége grossier:--comment! j'entendrai seulement une fois la musique qui me charme,--et plusieurs fois celle qui m'ennuie!
Travaillez donc douze ans à passer pour un homme d'esprit, pour qu'on ose encore vous dire de semblables choses!
Non,--mes braves gens,--je ne tombe pas dans le panneau,--j'entends le plus souvent possible la musique qui me plaît,--et, quand il m'arrive d'en entendre d'autre,--je regrette qu'il n'y ait pas un autre moyen de faire savoir qu'elle m'ennuie.
[GU] Un étranger, M. S----z, a cherché à Paris la célébrité par un moyen bizarre:--il a gagé consommer dans sa matinée--une promenade de deux lieues, trois bouteilles de vin et trois femmes.
Du temps d'Hercule, pour attirer l'attention,--il ne fallait pas moins d'un bœuf et de cinquante vierges.--C'est un des douze travaux.--Je n'aime pas beaucoup que l'on fasse passer l'amour à l'état de travail.
Il est du reste triste de voir de telles prouesses,--qui ne servent qu'à montrer la pauvreté des choses ordinaires,--et l'humilité de ceux qui parient contre.
Une veuve à laquelle on racontait le fait--a dit: «Mais,--autant que je puis me rappeler,--ça n'est pas très-extraordinaire.»
M. S----z, se voyant célèbre, se fait beaucoup présenter aux femmes dans le monde.
Mais il a été puni d'une manière bien cruelle.--Son vrai nom, que je n'écris pas ici,--pour m'associer à la punition,--n'a pu entrer dans la tête des gens, et on l'appelle obstinément M. Sedlitz.
Son exploit est plus ou moins admiré sous un nom qui n'est pas le sien.--On ne peut l'annoncer dans un salon sans qu'on se pousse du coude en se disant: «C'est lui.»--Pour recueillir les fruits de sa gloire,--il lui faudrait faire comme certains marchands,--et s'appeler à l'avenir M. S----z, dit Sedlitz,--ou se faire annoncer ainsi:--M. S----z, celui qu'on a mal à propos désigné sous le nom de Sedlitz.
Peut-être se décidera-t-il à quitter son vrai nom et à porter à l'avenir celui qu'il a rendu illustre.
[GU] Tout bonheur se compose de deux sensations tristes:--le souvenir de la privation dans le passé,--et la crainte de perdre dans l'avenir.
[GU] Voici le printemps;--l'air qu'on respire est imprégné de lilas.--Ce matin chaque brin d'herbe avait sur sa pointe une transparente perle de rosée,--les unes blanches, les autres rouges comme des rubis,--d'autres vertes comme des émeraudes,--puis à chaque instant l'émeraude devenait un rubis,--le rubis une topaze ou un saphir. C'est une riche parure qui tombe tous les matins du ciel,--qui la prête à la terre pour une demi-heure,--et que le soleil remporte au ciel sur ses premiers rayons,--à l'heure à laquelle la terre est livrée au travail,--à la haine,--à l'ambition _réveillés_.
L'âme s'épanouit,--une foule de petits bonheurs purs fleurit dans le cœur.
[GU] LES COURSES AU CLOCHER. Cela s'appelle encore _steeple-chase_;--comme les journaux racontent ce qui s'y passe avec de grands enthousiasmes, il est bon que je dise à ce sujet la vérité,--on trouvera un jour dans les _Guêpes_,--le plus petit livre qui se soit jamais fait, le mot de toutes les énigmes et de tous les mensonges de ce temps-ci.
Ces courses se font d'ordinaire à la Croix de Berny, sur un terrain fangeux,--où les chevaux à chaque temps de galop enfoncent jusque par-dessus le sabot. Après divers obstacles factices, tels que des haies à franchir, etc., les chevaux et les cavaliers épuisés doivent franchir la Bièvre.
La Bièvre est une rivière qui roule une boue noire et infecte.
Il est grave de s'exposer à tomber dans ce marais fétide.
On ne s'y expose pas,--il n'y a pas là de chance à courir:--on y tombe certainement.
L'expérience de plusieurs années a démontré que les choses se passent toujours ainsi.