Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 43

Chapter 433,871 wordsPublic domain

Comment, messieurs, vous qui, par état, jouez et ridiculisez tout, les rois,--les prêtres,--les poëtes,--les savants,--les médecins,--les diplomates,--non-seulement par des comédies,--mais parfois aussi par les façons grotesques dont vous les représentez au sérieux, vous avez la prétention d'être seuls à l'abri de la satire!--Allons, messieurs, à notre tour nous réclamons le bénéfice de l'égalité que vous continuez à demander du haut de votre supériorité actuelle.

[GU] On reprochait à madame *** d'être un peu sévère pour un de ses amis,--lequel est, il faut le dire, un de ces caractères bourrus, désagréables, pour lesquels il faut toujours se rappeler qu'ils sont les plus honnêtes gens du monde pour pouvoir les supporter un instant.

Il vous est si dévoué, lui disait-on,--il se jetterait à l'eau pour vous sauver. «Que voulez-vous, reprit madame ***, je ne me noie jamais et il m'ennuie toujours.»

[GU] M. Bertrand,--dont j'ai raconté la fin déplorable il y a deux mois, n'est pas si pendu que je l'avais cru,--il a pris; au contraire, la direction du _Journal des Chasseurs_, un des plus amusants recueils que je connaisse;--il n'en est pas moins la _bête noire_ de ces messieurs de la liste civile. M. de _Sahune_ a dit qu'il donnerait plutôt sa démission au roi qu'une permission à M. Bertrand.--M. de _Fos_ en a perdu le sommeil;--enfin, pour éviter qu'il soit introduit par ruse dans les forêts de l'État,--on va faire une nouvelle rédaction de permission:--au nombre des défenses expresses expliquées sur chacune, on ajouterait celle d'emmener M. Bertrand.

M. Bertrand ne se rappelle avoir tué depuis 1830,--sans jamais avoir été pris par les gardes,--quoique l'objet d'une surveillance spéciale,--que cent cinquante mauvais chevreuils.

[GU] Maintenant que les journaux nous ont fait assez de récits prodigieux sur les succès,--que dis-je? sur les triomphes de mademoiselle Elssler aux États-Unis;--qu'ils nous ont montré assez de magistrats dételant les chevaux, s'attelant à la voiture et la traînant au théâtre,--il est bon de dire la vérité:--mademoiselle Elssler n'a pas même pu obtenir qu'on abolît pour elle l'usage de faire cirer et frotter les planches du théâtre;--elle a objecté qu'elle se tuerait;--on lui a répondu un peu brutalement que cela serait malheureux,--mais que, si on ne cirait pas le théâtre, ce serait inconvenant, et que, entre une inconvenance et un malheur, on ne pouvait pas hésiter,--qu'ainsi on continuerait à cirer et à frotter.

[GU] J'ai inutilement demandé à l'administration du timbre qu'on fît un timbre particulier pour les livres,--qu'il s'agit, je crois, non pas de salir, mais de marquer.--A la Chambre des députés, il a été un moment question d'apposer un poinçon, une sorte de timbre, sur les châles de Cachemire,--on a repoussé la proposition parce que cela gâterait les châles.

[GU] Je vais probablement adresser une pétition à la Chambre à ce sujet,--mais il y a là plus de marchands de châles et de représentants de marchands de châles que d'écrivains,--et cela ne servira qu'à faire constater la supériorité des châles sur les livres.

[GU] J'ai vu dans un article de modes--les noms de deux nouvelles étoffes:--l'une, qui se vend chez Delille, s'appelle _ailes de Guêpes_,--l'autre, je ne sais où,--s'appelle _baarpoor_.--Comment aller demander du baarpoor,--comment se rappeler cela,--et ensuite comment le prononcer?

[GU] MUSÉE DU LOUVRE.--Ici encore, je n'ai ni le droit ni l'intention de répéter ce que j'ai dit l'année dernière sur ce sujet.--Vous me permettrez de vous renvoyer au volume des _Guêpes_ d'avril 1840, page 171,--où vous trouverez des choses fort bonnes à lire.

J'ajouterai à ce que j'ai dit alors sur le jury que ce n'est pas à MM. Garnier, Picot, Bidault et autres académiciens de l'école de David pour le moins que je m'en prendrais de la partialité quelquefois choquante de leurs jugements;--mais à MM. Horace Vernet, Delaroche, Blondel, Abel Pujol, Hersent, etc., qui, portés par la jeune école, s'abstiennent d'assister aux délibérations du jury, sous prétexte d'indignation,--et laissent sans contre-poids et sans protestations les décisions de leurs confrères plus assidus,--semblables en cela aux gens qui ne soignent pas leurs amis malades, sous prétexte de sensibilité.

[GU] Joignez à cela que MM. Ingres et Schnetz sont tous deux en sens inverses sur la route d'Italie.

L'année passée, le duc d'Orléans a acheté un tableau de M. Rousseau, paysagiste habituellement repoussé par le jury.

[GU] Cette année,--mon ami Couveley avait envoyé deux tableaux, résultats d'études très-intéressantes, faites dans un voyage récent dans l'Orient; le premier, acheté par M. Aguado, avait été loué par le roi lui-même;--le second était une esquisse de très-petite dimension, à peine terminée et sans aucune importance aux yeux de son auteur;--le jury a accepté l'esquisse et refusé le tableau.--Couveley a fait savoir à M. Aguado qu'il lui rendait sa parole et ne le considérait pas comme obligé de prendre son tableau déshonoré.--M. Aguado a eu le bon goût de s'en rapporter à lui-même et de répondre qu'il gardait la parole et le tableau de Couveley,--et que de plus il permettrait qu'il fût visité dans sa galerie.

[GU] Un autre de mes amis,--Ferret,--l'homme le plus consciencieux dans son travail, le plus dénué d'intrigue,--qui a exposé depuis plusieurs années des œuvres de peinture sévère qui ont attiré l'attention des peintres et des connaisseurs, a été repoussé.

Madame *** avait présenté quatre tableaux peints par elle, deux sous son nom, deux sous le nom de ses élèves;--on a accepté les derniers et refusé les autres.--Un des tableaux refusés est exposé chez Giroux,--avec une inscription constatant le fait, etc., etc.

Je vais maintenant vous parler au hasard de quelques tableaux qui ont attiré mon attention dans les visites peu fréquentes que j'ai faites au Louvre, pour les raisons que j'ai déduites l'année dernière.

196.--_Chinois_ qui d'abord ont l'air d'être peints par eux-mêmes, comme les _Français_ de M. Curmer,--mais en réalité le sont par M. Borget.

1429.--_Deux joueurs d'échecs_, par M. Meissonnier;--c'est un petit tableau grand comme une tabatière,--mais plein d'esprit et de finesse.

2018.--_Portrait en pied de madame la duchesse de Nemours_, par M. Franck Vinterhalter.--On sait que la duchesse de Nemours est une très-charmante personne.--Je ne trouve pas que M. Vinterhalter ait réussi dans toutes les parties de son ouvrage;--tout ce qui est costume est peint d'une façon remarquable, les fleurs qui entourent la princesse sont rendues avec une rare perfection et une grande richesse,--mais le ton de la chair manque de distinction.

1037.--Le _Relancer du sanglier_, par M. Jadin.--Magnifique cadre de bois sculpté.--Un des chiens n'a que trois pattes.--La funeste habitude qu'a prise M. Jadin de ne donner que trois pattes aux chiens est encore bien plus évidente dans le tableau 1036: _Hallali_,--cadre encore plus beau que le précédent; c'est le même, doré.

24.--Les _Bergers de Virgile_, par M. Aligny, sont d'un vert que j'ai eu le plaisir de ne jamais rencontrer jusqu'ici sur des figures humaines. On me dit que cela a du style,--je laisse dire.

1050.--Une fantaisie de Tony Johannot; une des figures n'est pas aussi jolie que celles qu'il fait d'ordinaire; elle est surtout trop grande;--les accessoires sont peints avec beaucoup de bonheur.

1717--1719,--par M. Robert Fleury,--les deux meilleurs tableaux de cette année à mon sens:--de la pensée et de la peinture.--C'est bien beau.--Je ne connais rien de plus beau, excepté les pastels si distingués, si purs, si nobles, de M. Maréchal, de Metz, 1772,--1773,--1774.

547.--Cette toile représente le portrait--d'un magnifique canapé de velours cramoisi.--Je voudrais qu'on ôtât le monsieur que l'on a mis dessus et qui me dérobe une partie du canapé.

704.--Une _Chasse au Lion_.--Une des manies des peintres est de donner au lion la figure humaine.--Qui veulent-ils flatter?--Un des lions de M. Finard a l'attitude d'un homme qui, dans un duel, les bras croisés, attend que son adversaire ait fait feu sur lui.--Il y a bien aussi un cheval bleu,--mais, comme je ne suis pas allé en Afrique,--je ne puis prendre sur moi d'affirmer qu'il n'y a pas de chevaux bleus en Afrique.

1131.--A la bonne heure:--voici une _Madeleine repentante_.--On nous fait toujours des Madeleines ravissantes de beauté, de jeunesse et de fraîcheur,--comme si on se repentait d'autres péchés que de ceux qu'on ne peut plus faire,--comme si on allait encombrer à la fois sa vie de crimes et de remords.--Les remords d'une belle femme, ce sont des regrets. La _Madeleine_ de M. Laby--est à l'âge et dans l'état d'avaries où une femme peut se repentir sans que personne le puisse trouver mauvais.

1047.--Un monsieur laid et mal peint.

646.--Le ciel reflété dans l'eau de ce paysage a plus de solidité que le ciel réel,--qui a l'air d'être le reflet de l'autre.

1060.--Portrait d'un pâté de jambon.

1822.--Ce tableau représente des lions à deux fins.--C'est un animal ressemblant à la fois au lion et au chameau.

209.--Un portrait de femme.--Je ne dis que cela, et je gage qu'on ne m'en saura pas gré.

650.--M. E. L. dans un désert, avec des éperons et une cravache.

--La vue s'étend à trois lieues, et on n'aperçoit pas le moindre cheval.

108.--_Attaque du Teniah_.--Ce tableau est de M. Bellangé.--Malgré l'énorme et désagréable quantité de couleur garance dont il est tacheté par le sujet, il a des qualités remarquables.

--Les hommes tués et blessés sont bien tombés.--Les terrains sont très-bien peints.

1439.--A la bonne heure, voici la mer.

1373.--_Ève et le Serpent_.--Ève est rose vif,--le serpent lilas ardent,--l'arbre vert furieux.--Une grande plante assez bien peinte jaune féroce.--L'arc-en-ciel ferait soupçonner Dieu d'être élève d'Ingres, si on le compare à ce tableau.--Théophile Gautier me dit que c'est très-beau.--Je n'en crois pas un mot.

2013.--Voici un tableau aussi charmant que ceux de MM. Robert, Henry et Maréchal;--c'est une grande mare l'hiver, par M. Wickembourg; quelle vérité! quelle perfection!--la glace y est glissante;--il y fait froid.

26.--Ceci a encore ses admirateurs:--c'est un rond de papier rose dans un rond de papier d'or qui est dans un carré de papier bleu.

M. Amaury Duval,--jeune peintre fort estimé de ses confrères,--a encore exposé un portrait de madame Véry--qui est une très-belle personne.--Je ne sais vraiment pas comment je l'ai reconnue,--toujours est-il que je ne voudrais pas qu'elle le sût.

1892.--Portrait d'un foulard,--d'une touffe de capucines et d'une blanchisseuse.--La blanchisseuse et la touffe de capucines ne valent pas grand'chose;--le foulard est _réussi_--assez pour indiquer à l'auteur sa véritable vocation.--Il peint très-bien les foulards.

210.--Une figure par M. Louis Boulanger.--Tant pis pour vous, madame, pourquoi vous faites-vous peindre et exposer?--je dirai que vous avez la figure d'une poupée d'enfant,--que vos mains, qui sont belles et bien peintes, ont tort de faire tourner leurs pouces;--quant à votre robe qui paraît être de papier peint,--ce doit être la faute de M. Louis Boulanger.

1745.--Tant pis pour vous aussi, madame: je dirai que vous êtes bleue.

1057.--Poissons rouges très-bien faits;--beaucoup les préfèrent dans le bassin des Tuileries.

[GU] Mon voisin M. Alaux et M. Galait ont fait chacun un tableau très-estimé.--Les peintres préfèrent celui de M. Alaux,--moi j'aime mieux celui de M. Galait, quoiqu'il ait fait mieux d'autres fois.

[GU] Je continue à ne pas me rendre compte des tableaux de M. Delacroix,--La composition de la _Prise de Constantinople_ ressemble beaucoup à celle de la _Justice de Trajan_ de l'année dernière:--le groupe des cavaliers est assez beau;--il y a là dedans, à la fois, de l'harmonie et une confusion qui fatigue.--Dans le tableau du naufrage, la mer est perpendiculaire;--je la préfère horizontale, mais cela vient peut-être de ce que je l'ai toujours vue ainsi. Je n'aime pas beaucoup la peinture de M. Delacroix: ceci n'est pas un blâme, c'est une façon de sentir.--Je lui rends néanmoins la justice de dire qu'il est original et toujours lui-même,--et qu'on reconnaîtrait au milieu de deux mille toiles une esquisse de lui grande comme la main.

[GU] Encore un mot sur six petits tableaux de M. Gudin dans un même cadre;--plusieurs sont fort jolis;--et sur une petite, toute petite toile de M. Diaz, d'une couleur féerique.--Le pauvre cadre de bois, si simple, qui entoure l'étude de femme de M. Jourdy, m'a fait désirer tout d'abord que son tableau fût bon, et j'ai été heureux de voir toutes les excellentes qualités de sa peinture.--J'en oublie des meilleurs et sans doute aussi des plus mauvais, mais j'ai la tête brisée,--je m'en vais,--je paye à la peinture chaque année un tribut de cinq migraines,--celle-ci est la cinquième, je suis quitte,--adieu.

Mai 1841.

Les lettres attribuées au roi.--M. Partarrieu-Lafosse patauge.-Me Berryer.--Embarras où me met le verdict du jury.--Opinion de saint Paul sur ce sujet.--La Contemporaine.--Une heureuse idée de M. Gabriel Delessert.--Sang-froid de M. Soumet.--M. Passy (Hippolyte-Philibert).--Un mot de l'archevêque de Paris.--Le faubourg Saint-Germain et un employé de la préfecture de la Seine.--De M. Grandin, député, et de son magnifique discours.--J'ai la douleur de n'être pas de son avis.--M. Hortensius de Saint-Albin.--Deux petites filles.--Une singularité du roi.--Réalisation du rêve d'Henry Monnier.--Paris malade.--Vertus parlementaires.--A mes lecteurs.--Une église par la diligence.--Récompense honnête.--Récompense moins honnête.--Pensées diverses de M. C.-M.-A. Dugrivel.--Les concerts.--De M. S*** improprement appelé _Sedlitz_.--Steeple-chase.--Choses diverses.--M. Lebon.--Les gants jaunes.--Des amis.--Un proverbe.

[GU] MAI.--_Les lettres_.--Voici ce qui est arrivé pour les lettres attribuées au roi dont j'ai déjà parlé. Il paraît qu'on en a autrefois déjà racheté quelques-unes, mais que Sa Majesté, impatienté d'en voir toujours reparaître de nouvelles, aurait dit à M. le comte de Montalivet, qui lui en parlait:

--Je ne réponds pas de ce que j'ai pu écrire il y a trente ans; j'étais en émigration;--je n'étais pas toujours sûr de mon dîner.--J'ai pu écrire des choses assez singulières.--Mais, pour ce qui est des lettres que l'on m'attribue depuis que je suis roi de France, je suis certain de ne pas les avoir écrites.

Et le roi, qui n'aime guère à donner de l'argent quand il ne s'agit pas de moellons ou de menuiserie, a défendu qu'on achetât les lettres.

Le journal la _France_, qui n'avait publié les lettres qu'après trois ou quatre autres carrés de papier,--a été mis en cause et accusé par M. Partarrieu-Lafosse--d'abord de faux,--puis ensuite d'offense à la personne du roi.

Le ministère public a abandonné l'accusation de faux par la raison qu'un faux ne pouvait être affirmé que par des experts écrivains,--que leurs erreurs ont une notoriété comique, et que, s'ils s'avisaient de déclarer les lettres réellement écrites de la main du roi, la monarchie dite de juillet--se trouverait dans une situation plus qu'équivoque.

Que si, au contraire, les accusés étaient condamnés, les experts, que la presse eût proclamés infaillibles dans le premier cas, seraient nécessairement, dans le second, accusés d'ignorance et de corruption.

Raisons qui ne me paraissent que spécieuses.

Pour moi, je ne crois pas les lettres vraies,--par cela seulement qu'il y a des choses qui s'enchaînent entre elles,--et que l'homme qui aurait eu de telles pensées, par cela même ne les eût pas confiées aux hasards du papier, en un mot, parce que cela serait trop bête.

[GU] Le jour de l'audience, M. Partarrieu-Lafosse,--monté sur son siége,--a commencé à travailler.

Il a parlé assez longtemps et assez mal. M. Berryer, qui est peut-être le seul orateur de cette époque où on parle tant, lui a répondu par une plaidoirie--forte, habile, perfide, insinuante et audacieuse.

MM. les jurés se sont retirés dans leur chambre et en sont sortis au bout d'une demi-heure, avec un verdict d'acquittement.

Comme la question primitivement posée était celle-ci:

«Le prévenu est-il coupable d'avoir, par la publication de telles et telles lettres, offensé la personne du roi?»

Le verdict du jury aurait voulu dire seulement que--le gérant de la _France_, n'ayant fait imprimer lesdites lettres qu'après les avoir vues imprimées dans d'autres feuilles, sans que leur publication fût l'objet d'autres poursuites,--et aussi longtemps auparavant, en Angleterre, sans que l'ambassade s'en fût occupée,--a pu être de bonne foi.

Mais M. Partarrieu-Lafosse--ayant eu le malheur de dire dans son réquisitoire:

«Si les lettres étaient vraies, il en résulterait ceci; qu'un roi élu en 1830 pour répondre aux sentiments nationaux et aux sympathies patriotiques du pays, aurait, sur tous les points, déserté ces sentiments et ces sympathies; qu'il aurait participé à l'écrasement de la Pologne pour servir les intérêts de la Russie; qu'il aurait promis à l'Angleterre l'abandon d'Alger pour mieux assurer la perpétuité de sa dynastie, et non pas la perpétuité de l'ordre monarchique et constitutionnel, dont il semblerait préméditer la ruine; qu'enfin, il aurait conçu des desseins tyranniques pour contenir à son gré la capitale du royaume, et pour tourner contre les citoyens un projet destiné uniquement à repousser les attaques des ennemis de la France.

»Voilà, messieurs, la pensée de ces lettres, et, je vous le demande, comment qualifieriez-vous un roi qui aurait pu les écrire? Ne diriez-vous pas que c'est un de ces tyrans qui ne procèdent que par voie de dissimulation, et dont le langage public est en opposition flagrante avec les pensées qu'ils ont au fond du cœur?»

La réponse du jury,--les journaux du lendemain aidant, a été prise dans le public--comme admettant l'authenticité des lettres.

Ce qui m'a, au premier moment, un peu embarrassé, moi qui, à propos de ces malheureuses lettres, dans le numéro des _Guêpes_ de février 1841, me suis avisé de dire: «Certes, si les lettres étaient authentiques, le roi n'aurait absolument qu'à s'en aller.»

[GU] Et je ne serais pas sans inquiétude sur la manière dont le parquet apprécierait mon appréciation--si M. Partarrieu n'avait été beaucoup plus loin que moi dans sa plaidoirie.--Ce ne serait toujours pas lui,--il ne l'oserait pas,--qui porterait la parole contre moi;--quoique j'aime mieux, le cas échéant, être accusé par lui que par un autre,--vu le peu de succès avec lequel il a travaillé dans cette circonstance.

Je ne félicite pas le parti légitimiste de la nouvelle recrue qu'il a faite dans la personne de la _Contemporaine_,--qui, il y a une douzaine d'années, a obtenu une sorte de célébrité en vendant le récit de ce qu'elle ne pouvait plus vendre en réalité;--récit qui a servi de cadre à quelques hommes d'esprit pour faire les _Mémoires d'une contemporaine_.

N'est-ce pas saint Paul qui a dit: _La lettre tue_;

Il a bien ajouté, il est vrai: _L'esprit vivifie_;--mais c'est qu'il y a dans cette affaire _plus de lettres que d'esprit_.

[GU] Un empereur romain disait, dans une circonstance différente: «Je voudrais ne savoir pas écrire.»

[GU] Résumons: le public a pris le verdict du jury en ce sens que les lettres sont déclarées authentiques.--Le public se trompe, le jury n'a pas dit que les lettres fussent du roi, mais il n'a pas dit non plus qu'elles ne fussent pas de lui.--L'honneur de Louis-Philippe exige que cette question soit résolue sans la moindre ambiguïté.

[GU] TRAIT DE SANG-FROID DE M. SOUMET.--On a donné, le même jour, au Théâtre-Français, deux pièces de M. Soumet;--cet écrivain qui, depuis un mois, a publié un poëme épique (la _divine Épopée_), une tragédie (le _Gladiateur_), et une comédie (le _Chêne du roi_), me paraît produire dans des proportions telles, que l'on a à peine le temps de lire aussi vite qu'il fait imprimer;--certes, s'il continue à aller de ce train-là, il suffira seul à la consommation de ce qui reste de lecteurs en France, où tout le monde écrit aujourd'hui,--et on pourrait, je crois, sans inconvénient supprimer tous ses confrères.

M. Soumet, pour montrer son sang-froid et la certitude qu'il avait d'avance de son double succès, raconte lui-même qu'il a fort bien dîné ce jour-là, et qu'il a mangé un poulet aux truffes.

[GU] Un des collègues de M. Passy (Hippolyte-Philibert)--a dit de lui: «Il a toute la suffisance et toute l'insuffisance d'un parvenu.»

[GU] M. GABRIEL DELESSERT.--M. le préfet de police a eu une heureuse idée relativement aux voitures.

Les numéros qu'on oblige les propriétaires de faire peindre sur les panneaux ont pour but de les empêcher d'échapper par la fuite à la punition des accidents qu'ils peuvent causer.

Il a donc imposé aux fiacres et aux cabriolets de place,--voitures d'une lenteur notoire et proverbiale,--traînés par des restes et par des ombres de chevaux,--d'énormes numéros dorés.

Aux cabriolets de régie,--qui vont beaucoup plus vite,--des numéros très-petits et très-étroits.

Et, enfin, aux cabriolets et aux carrosses bourgeois, qui seuls ont des chevaux vifs,--vigoureux et indociles,--qui seuls peuvent causer des accidents,--qui seuls peuvent s'échapper rapidement, d'imperceptibles numéros,--dont s'abstiennent même tout à fait la plupart des voitures à quatre roues.

[GU] UN MOT DE L'ARCHEVÊQUE DE PARIS.--On raconte de monseigneur Affre, archevêque de Paris,--qui signe Denis,--que, n'étant encore que simple abbé, il se trouva dans une voiture publique avec un jeune homme du commerce, voltairien qui courait la France pour _placer_ du calicot et décrier l'Être suprême,--parlait fort légèrement du gouvernement d'alors et réservait toute son admiration pour ses articles--tant en toile qu'en coton.

Le commis voyageur, voyant un prêtre, pensa qu'il serait de bon goût de l'insulter et d'amuser à ses dépens les autres personnes encaquées avec eux dans la diligence.

--Monsieur l'abbé, lui dit-il, savez-vous quelle différence il y a ent reun âne et un évêque?

--Non, monsieur, répondit modestement l'abbé.

--Eh bien! je vais vous l'apprendre:--c'est que l'évêque porte la croix sur la poitrine et que l'âne la porte sur le dos.

On rit beaucoup dans la voiture.--L'abbé laissa s'apaiser la joie de ses compagnons de voyage, et dit au jeune homme du commerce:

--Et vous, monsieur, pourriez-vous me dire, à votre tour, quelle différence il y a entre un âne et un commis voyageur?

Le jeune homme chercha longtemps et finit par dire:

--Ma foi, monsieur l'abbé,--je ne sais pas.

--Ni moi non plus, monsieur, reprit l'abbé.

J'aime mieux cela que son mandement à l'occasion du baptême du comte de Paris.

[GU] UN EMPLOYÉ DE LA VILLE DE PARIS.--Pendant que le faubourg Saint-Germain devient plus noble que jamais et recompte ses quartiers avec des scrupules inusités, l'homme qui est chargé par la ville de mettre les noms des rues retranche inexorablement tous les _de_, et intitule les rues

Rue Richelieu,

Rue Condé,

Rue Grammont,

Rue Béthisy,

Rue Astorg, etc., etc.

Personne ne dérange ce monsieur, qui va toujours son train, dégradant tous les noms.

[GU] DE M. GRANDIN, DÉPUTÉ.--M. Grandin est député.--Je ne sais pas bien précisément ce que vend l'honorable membre de la Chambre basse, mais à coup sûr il est marchand de quelque chose.--Je crois qu'il vend du drap, mais je n'en suis pas sûr.

M. Grandin a cru devoir monter à la tribune,--et a dit:

«Messieurs, certes, c'est un homme estimable que celui qui abandonne sa famille et traverse les mers pour porter au loin les produits de son industrie;--mais, il faut le dire, il y a des négociants indignes qui vendent sur les marchés étrangers des marchandises de mauvaise qualité,--des marchandises _impudiques_.»