Part 42
[GU] M. Mac ***, citoyen médiocre, monte rarement sa garde.--Dernièrement il avait laissé amasser sur sa tête douze jours de prison;--comme tout le monde,--après avoir échappé vingt fois à la vengeance de la société, représentée par MM.--Ripon,--Begouin, Verther, Rostain, etc., et autres gardes municipaux, il fut une fois pris au gîte par un commissaire dûment escorté et orné de son écharpe.
--Messieurs, vous me permettrez de m'habiller?
--Oui, monsieur,--mais je ne vous quitte pas,--nous connaissons les tours,--et cette fois vous ne nous échapperez pas.
--Comme vous voudrez.--Joseph, donne-moi des bas.
--Voici les bas que demande monsieur.
--Quels bas est-ce que tu me donnes là?
M. Mac *** jette les bas sur son lit avec impatience et dit:
--Donne-m'en d'autres.
--En voici d'autres.
--Que diable veux-tu que je fasse de ceux-ci?--Tiens, décidément j'aime mieux les premiers.
M. Mac *** va reprendre les bas qu'il a jetés sur son lit,--mais ils sont tombés dans la ruelle;--il tire un peu le lit,--passe derrière et se baisse pour les ramasser.
--Allons, monsieur,--disait le commissaire,--avouez que vous espériez n'être pas encore pris de sitôt.--Vous en avez attrapé plusieurs.--Mais je me suis chargé moi-même de votre affaire,--et je me suis dit: «Voyons donc le monsieur qui est si malin.»--Eh bien! vous ne trouvez donc pas vos bas?--c'est singulier, ce qu'on perd de temps à chercher ses bas;--moi, c'est mon chapeau que je perds sans cesse.--Dites donc, monsieur, ils sont peut-être restés dessus.--Je suis sûr qu'à la fin de ma vie j'aurai passé huit ans à chercher mon chapeau.--Oh! ça, c'est une plaisanterie.--Monsieur le comte, relevez-vous donc,--je sais bien où vous êtes,--il ne faut pas un quart d'heure pour ramasser une paire de bas.--Allons donc.--Nous n'en finirons jamais.
--Monsieur le commissaire,--dit Joseph,--écoutez un peu.
Le commissaire prêta l'oreille et dit:
--Eh bien! c'est un bruit de voiture? qu'est-ce que ça me fait?--Allons donc, monsieur le comte, finissez donc,--relevez-vous.
--Mais c'est sa voiture qui s'en va,--dit Joseph.
--Qu'est-ce que ça me fait?--répéta le commissaire.
--Ah! c'est que M. le comte est dedans,--ajouta Joseph.
--Comment, comment?
Le commissaire se lève effaré,--tire le lit, cherche--derrière, dessus,--dedans,--dans les armoires,--dans la cheminée;--il s'égare, il perd la tête,--il ouvre deux tiroirs et une tabatière.
--Où est-il?
--Je vous l'ai dit, dans sa voiture--et loin d'ici maintenant.
Enfin, à force de perquisitions,--le commissaire découvre,--derrière le lit,--une porte très-basse--et très-cachée dans la draperie,--qui communiquait avec une autre pièce.
[GU] DE LA VALSE ET DE LA CONTREDANSE.--Les gens de goût se plaignent de l'invasion de la valse à deux temps qui a été essayée l'hiver dernier,--et est fort à la mode cet hiver;--cette valse est disgracieuse pour les femmes et pis que cela pour les hommes. «Si ceux qui valsent à deux temps,--disait une femme l'autre jour,--se voyaient si ridicules ensemble,--ils ne voudraient plus se retrouver jamais.»--La valse à deux temps fait manquer bien des mariages.--Il n'y a pas d'infidélité ou de caprice qui ne soit justifié par ce mot: «Je l'ai vu valser à deux temps.»
[GU] Il y a deux ou trois ans,--j'ai écrit en parlant de la contredanse et de la figure du cavalier seul--les lignes qui suivent.--Cette figure a été supprimée depuis.--Il ne tient qu'à moi de prendre cette conséquence pour un résultat,--et, en rapprochant les dates, de m'ériger moi-même en réformateur de la contredanse française.
[GU] J'ai souvent écouté des gens échanger en dansant des mots--toujours les mêmes--qui semblent faire partie de la contredanse; on dirait un dialogue enseigné par les maîtres de danse au son de la pochette, et pouvant se chanter sur l'air de la _trénis_ ou de la _pastourelle_, et que l'on répète à toutes les danseuses pendant toute une nuit, sans y rien changer. L'_été_,--en avant deux,--à droite, chassez à gauche, traversez, balancez vos dames.
--Il fait bien chaud. Ah! oui,--ou--mais non. Vous avez une robe rose; c'est une bien jolie couleur que le rose. (Variante si la robe est bleue: Vous avez une robe bleue; c'est une bien jolie couleur que le bleu).
--Avez-vous été beaucoup au bal cet hiver?
--Il y a beaucoup de bals cette année. J'ai eu le _bonheur_ de vous voir chez (nommer une maison dans laquelle il soit du bon ton d'être admis; il n'est pas nécessaire que vous y alliez réellement).
--Main droite, main gauche,--balancez,--à vos places.
--Finissez par un _jeté battu_ et un _assemblé_.
--En avant deux.
--On ne fait plus le dos à dos.
--A vos places,--tour de main.
La connaissance devient plus intime, la phrase monte.
--J'adore les cheveux noirs (ou les cheveux blonds, ou les cheveux d'or, selon que la personne est brune, blonde ou rousse).
(--C'est ce que les moralistes appellent:
«Ces danses mêlées de paroles brûlantes et pleines d'enivrements où l'amour prend les formes les plus séduisantes et achève par la parole ce qui n'est que trop bien commencé par la musique et de _voluptueux entrelacements_.»)
--_Pastourelle_,--conduisez vos dames,--_en avant trois_, cavalier seul!
J'ai connu des hommes braves et intrépides, dont le corps était couvert de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le sourire sur les lèvres et un visage impassible. Eh bien! à ce moment solennel du cavalier seul, il n'en est pas un que je n'aie vu hésiter, arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se donner une contenance, s'embarrasser et sentir rougir de honte, de timidité, de peur, la cicatrice faite à son front par le sabre ennemi.
En effet, l'espace est là ouvert devant vous; un espace qu'il faut remplir de grâce et d'élégance, devant des yeux qui ne sont distraits par rien. Vous êtes sur un théâtre, sans être plus élevé que les spectateurs. Tous les yeux sont sur vous. Votre habit vous gêne; vous rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne voient plus; vos genoux flageolent et se dérobent; il vous semble à vous-même que vous êtes devenu un de ces pantins dont les jambes et les bras sont mal attachés et prêts à tomber; votre respiration est pénible et embarrassée.
Vous voudriez que le lustre tombât, sinon sur vous, du moins sur quelqu'un, ou que le feu prît à la cheminée.
Le plus funeste accident vous ravirait, pourvu qu'il vînt mettre un terme à votre angoisse.
Vous usez d'une foule de petits subterfuges, vous n'osez regarder ceux qui sont en face de vous. Mais vous êtes embarrassé de sentir que vous baissez les yeux, vous voulez les relever et ils ne vous obéissent pas, ou partout ils rencontrent des regards embarrassants.
Vous avez commencé par marcher, mais vous vous faites des reproches de votre lâcheté; il faut _danser_ franchement, et, dans votre élan de courage, vous commencez un pas que vous n'achevez pas; vous êtes en avance de trois mesures; vous avez fini, la musique va encore, vous vous arrêtez en face des deux _dames_;--le _cavalier_ médite déjà son pas et s'embarrasse par avance; il aurait pitié de vous, car tout à l'heure il aura besoin de votre pitié; il vous tendrait la main,--mais les _femmes_! elles vous voient là, rouge, essoufflé, le corps légèrement penché, les mains tendues vers elles, avec un sourire niais et contraint, et elles ne livrent leurs mains aux vôtres pour le tour de main que quand la mesure viendra l'ordonner rigoureusement.
J'ai appris à danser, et je suis assez habile à tous les exercices; je rencontre parfois, dans les rues, un brave homme, maigre et grêle, qui m'a donné des leçons; ce professeur est danseur et joue les _diables verts_ à l'Opéra quand M. _Simon_ est malade. M. _Simon_ est premier _diable vert_ de l'Académie royale de musique et a reçu la croix d'honneur en 1838.
Une fois j'ai essayé de pratiquer les leçons de mon professeur.
Mais, arrivé au cavalier seul, j'ai appelé la mort de meilleur cœur que le bûcheron de La Fontaine.
J'étais si désespéré, que je ne sais si je me serais contenté de la prier de finir, pour moi, mon cavalier seul.
Tout se mit à tourner devant moi: les danseurs avaient des formes étranges.
Le piano ricanait et se moquait de moi.
Les figures des tableaux se tenaient les côtes et riaient aux éclats.
Les bougies dansaient dans les candélabres en me contrefaisant; et le cornet à piston me sembla la trompette du jugement dernier; hélas! on me jugeait, en effet, un sot et un maladroit.
Tout disparut; je ne sais comment cela finit, je me retrouvai à ma place, près de la femme que j'avais engagée à danser; je n'osai plus lui parler, ni la regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me semblait apercevoir du mépris jusque dans ses pieds, et dans les plis de sa robe.
Jamais, depuis, je n'ai osé m'exposer à un pareil supplice.
[GU] ELOQUENCE DU PALAIS.--Le 6 mars 1841, devant le premier conseil de guerre de la ville de Paris, Me Pinède, avocat, a dit: «Le poignard est un instrument odieux;--il est le symbole de la lâcheté, aussi, _c'est dans d'autres climats_ qu'on le CULTIVE, _mais en France jamais_.»
[GU] LES MIRACLES DU PUITS DE GRENELLE.--Les bourgeois les plus notables de Paris ont reçu sous enveloppe un billet rose dont voici le spécimen:
_Ministère de l'intérieur_.
Ce billet est personnel.
M est autorisé à visiter, avec sa société, l'intérieur du puits de Grenelle.
_Le directeur des Beaux-Arts_,
CAVÉ.
_Nota_. Ce billet n'est valable que pour une fois, et doit être déposé en descendant. Les cannes, paquets, parapluies et chiens, doivent être déposés à l'orifice, chez le concierge du puits.
Beaucoup desdits bourgeois s'y sont présentés, et ont été fort surpris quand on leur a fait remarquer qu'on ne pouvait les introduire, _eux et leur société, dans l'intérieur du puits_, dont l'orifice n'a que quelques centimètres de largeur.--On a eu beaucoup de peine à leur faire comprendre qu'ils avaient été mystifiés.
Lors de l'érection de l'obélisque,--des billets semblables ont été envoyés pour visiter l'_intérieur_ de l'obélisque. Après avoir frappé aux quatre faces du monolithe sans qu'on leur ouvrît,--plusieurs privilégiés s'en sont pris au marchand de dattes qui se tient d'ordinaire à ses pieds de granit.
[GU] On vend trois sous, par les rues,--avec l'autorisation du préfet de police,--une brochure grise,--dans laquelle on trouve l'anecdote que voici:
«Un riche chaudronnier, demeurant rue Louis-Philippe, 17. le sieur D..., atteint de la goutte, ayant entendu dire que l'eau du puits de Grenelle le guérirait immédiatement, parvint, avec la protection d'un des principaux ouvriers de M. Mulot, ingénieur en chef, à approcher du jet; il emplit une bouilloire de cette eau bienfaisante, et, rentré chez lui, il se préparait à en faire usage lorsqu'il ne fut pas peu étonné de trouver au fond de sa bouilloire un anneau dit alliance en or. Il ouvrit la bague en présence de sa femme; mais à peine eut-il jeté les yeux sur les chiffres gravés à l'intérieur, qu'il devint presque fou de surprise et de joie. La femme, effrayée de cet état de délire, appela les voisins, et, quand le sieur D... fut un peu calmé, il leur raconta que le jour où il quittait le département du Puy-de-Dôme pour venir à Paris, n'emportant pour toute fortune que l'anneau d'alliance de sa mère, il laissa tomber cette même bague dans une espèce de lac très-profond, situé au versant d'une des montagnes de l'ancienne Auvergne; les noms de son père et de sa mère, qui se lisent parfaitement dans la partie concave de l'anneau, ne peuvent lui laisser aucun doute sur l'identité. La science se charge d'expliquer ce que ce brave homme regarde comme un miracle, ou, pour mieux dire, ce singulier événement ne fait que venir à l'appui de tout ce que les savants ont avancé pour expliquer le jet des puits artésiens.
»On assure que depuis ce temps une foule de gens se pressent pour recueillir de cette eau souterraine, que l'on continue de vanter pour la guérison des rhumatismes aigus et des douleurs de toute sorte.»
Voilà la littérature que le gouvernement protége et entoure de sa sollicitude éclairée.
[GU] UNE HISTOIRE DE VOLEUR.--On a ri beaucoup ces jours derniers de l'embarras d'un homme qui, reconnaissant sur le dos d'un voleur un habit qui lui avait été dérobé, prit son voleur au collet, et, après une lutte de quelques instants, le lâcha dans la crainte de déchirer son habit.
[GU] M. TH.--D'UNE FEMME DU MONDE, D'UN SOULIER ET D'UNE MAISON SUSPECT.--J'ai parlé déjà d'un Américain qui donne à Paris des bals, dans lesquels il impose une étiquette de son invention, et des conditions humiliantes auxquelles se soumettent les gens les mieux nés et les mieux élevés pour ne pas être exclus des invitations, et j'ai reproché à ces derniers le peu de dignité de leurs concessions. Au dernier de ces bals, M. le duc ***, nom dont la terminaison ressemble beaucoup à celle du mien,--devait être présenté chez M. Th... par madame de ***. Cette dame arriva dans la maison plus tard qu'elle ne l'avait prévu,--et le duc l'attendit dans un des premiers salons. M. Th... se promenait alors d'une façon toute royale,--jetant un mot aux uns, jetant un signe de tête aux autres,--lorsqu'il avisa M***, qui se perdait de son mieux dans la foule, pour ne pas être remarqué du maître de la maison avant que la présentation fût faite.--Mais M. Th... alla droit à lui et lui dit: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître,--comment vous appelez-vous?»
Cette question, peu convenable en elle-même et fort peu corrigée par l'urbanité de ton avec laquelle elle était faite,--troubla un moment M***, accoutumé à d'autres façons; cependant il répondit: «Je suis M***,» et il prononça son nom, en ajoutant: «Je dois vous être présenté par madame ***.» M. Th...,--frappé de la consonnance, s'écria:
--Comment, monsieur, vous vous permettez de venir chez moi,--après vos plaisanteries...
--Mais, monsieur,--reprit M***.
--Mais, monsieur,--répliqua M. Th...
--Je ne vous comprends pas.
--Ni moi,--vous.
--Je suis le duc ***.
--Le duc?
--***
--Ah! pardon, j'avais entendu un autre nom.
Si vous me connaissiez, mon bon monsieur Th...,--vous sauriez--que je ne vais pas dans le monde,--que je ne vais pas partout,--que mes goûts et ma paresse me rendent peu assidu dans des maisons meilleures et plus haut placées que la vôtre--où l'on m'accueille avec bienveillance,--que je ne me glisse nulle part,--que je refuse beaucoup d'invitations et n'en ai de ma vie sollicité aucune;--je ne suis pas assez grand seigneur pour pouvoir me permettre de ne pas choisir beaucoup ma société.
[GU] SUR LES FORTIFICATIONS.--_A quoi tient un vote_.--La discussion de la Chambre des pairs, qui n'est pas encore terminée au moment où j'écris ces lignes, est entièrement conforme à ma prédiction.--Les antifortificationnistes--(c'est le barbarisme qu'amène aux Chambres toute loi nouvelle) ont eu sur leurs adversaires un immense avantage, et ont démontré, jusqu'à l'évidence, l'absurdité du projet.
Les bonnes gens s'étonnent de ceci, que, grâce à quelques bons esprits qui se glissent dans les Chambres,--et en plus grand nombre à la Chambre des pairs,--il arrive presque toujours que les questions importantes sont présentées sous leur véritable jour,--et que, cependant, après que le vrai, le juste et le raisonnable ont été démontrés, les Chambres ont assez fréquemment le malheur de voter le contraire de ce qui ressort évidemment de la discussion.
Il faut dire aux bonnes gens,--d'abord que le nombre fait loi,--et ensuite que le plus grand nombre vote pour ou contre le ministère systématiquement,--et que les lumières qui jaillissent de la discussion (quand elles jaillissent) peuvent avoir de l'influence sur l'esprit des votants, mais pas sur leur vote.
On racontait à la dernière représentation de l'Opéra qu'un général, connu par la protection libérale qu'il accorde aux arts,--avait consulté, dans le vote qu'il a promis, beaucoup moins ses connaissances et son expérience--que la promesse exécutée d'avance du rengagement de mademoiselle *** à l'Académie royale de musique.
[GU] DES FLEURS, DES CRITIQUES ET DES ROMANCIERS,--_et, en particulier,--de_ quelques fleurs de M. EUGÈNE SUE.
Il semblerait que, pour être journaliste,--c'est-à-dire pour distribuer chaque jour, sans appel,--la louange et le blâme aux hommes et aux choses,--pour assigner à chacun son rang et son mérite, il faudrait avoir affermi son esprit par l'étude, son jugement par l'expérience, et son impartialité par une position acquise assez élevée pour se sentir inaccessible à l'envie. Il semble que le journalisme devrait être réellement un sacerdoce au lieu de se décerner à lui-même ce nom comme il fait;--et se composer d'écrivains émérites,--de prud'hommes reçus et assermentés.
Au lieu de cela,--c'est par les journaux que l'on débute aujourd'hui, et que les plus jeunes gens et les plus inexpérimentés--commencent par attaquer et assiéger par la critique et le dénigrement--les positions qu'ils ne se sentent pas le courage ni la force d'emporter par le travail et le talent.
Aussi n'y trouve-t-on que ce que vous savez,--et ce n'est qu'après sept ou huit années d'autocratie au bas d'un carré de papier,--sept ou huit années pendant lesquelles il a maltraité tous les talents de l'époque, qu'un feuilletoniste--essaye presque toujours infructueusement de donner enfin le modèle après le précepte;--d'écrire un livre qui montre au monde ravi comment il faut faire, et qu'il s'efforce de monter personnellement sur les piédestaux dont il a renversé les statues importunes. Ce sont des tentatives fécondes en avortements,--et, si le plus fameux critique de ce temps-ci,--_Gustave Planche_,--a imaginé le titre de _Béatrice deotati_ qu'il a fait annoncer sur la couverture des livres mis en vente par le libraire _Gosselin_, il est juste de dire,--qu'il n'a jamais rien imaginé au delà--et qu'il lui a été impossible d'écrire la première ligne de l'ouvrage annoncé.
M. de Balzac, mon ex-ami, est en ce moment très-fâché contre moi,--il est décidé à ne plus me voir, quoique nous soupions quelquefois ensemble,--et, quand je me trouve placé devant lui,--pour ne pas tourner les yeux de mon côté, il se prive volontairement de toute la partie de l'univers qui se trouve derrière moi. Je n'en dois pas moins dire que, dans la petite revue parisienne qu'il a publiée pendant quelques mois,--il a fait quelques chapitres de critique littéraire fort remarquables--et qui avaient toutes sortes de mérites,--outre celui de venir d'un homme expert en la chose dont il parlait,--et du premier de nos romanciers.
[GU] Quand la critique n'est pas faite par un homme de semblable portée,--par un homme qui a fait ses preuves,--et son _chef d'œuvre_, comme disent les compagnons du devoir,--c'est un métier un peu plus humble que ne semblent le croire ceux qui l'exercent.--C'est,--on l'a dit avec raison,--le métier de chiffonniers, qui gagnent leur vie en cherchant des ordures.--Le premier des critiques est immédiatement au-dessous du dernier des producteurs,--et le ton de supériorité que prennent ces messieurs à l'égard des écrivains les plus distingués a pour eux-mêmes le désagrément d'être parfaitement ridicules.
[GU] Vous me permettrez, mon cher Sue, d'être un peu aussi critique et envieux, et de me venger sur quelques-unes de vos lignes du succès de vos ouvrages.
Si je parle souvent des fleurs et des arbres,--et des prairies, et des bois, et de la mer,--c'est que c'est là que s'est passée toute ma jeunesse et que se passe encore la meilleure partie de ma vie.--Aussi, suis-je fort expert en ces choses,-et n'est-il personne qui me puisse prendre, en aucun de mes livres, à donner à une fleur une autre couleur que la sienne,--ou à la faire épanouir en une autre saison que celle qui lui a été assignée par la nature.--Je les connais parce que je les aime,--parce que je vis avec elles.--Si je vous dis aujourd'hui que les cerisiers sont en fleurs,--ce n'est pas un effet de style que je cherche, c'est que j'ai dans mon jardin des cerisiers en fleurs, et que je viens de quitter la plume pour les aller voir un moment, c'est que c'est pour moi un événement, et des plus importants, qu'une belle journée de soleil.
Comment, vous,--vous qui avez des fleurs et une serre dans votre charmante retraite,--vous avez commis les énormités que voici:
Vous faites fleurir non-seulement l'_aubépine_ en même temps que les _premières violettes_, mais encore--l'_héliotrope et le jasmin_,--vous faites des bouquets dont chacune des fleurs qui les composent est séparée des autres par deux ou trois mois.
Mais je vois la source de votre erreur,--vous êtes un jardinier fashionable,--vous vous en êtes rapporté à votre serre, qui vous a trompé--en vous donnant en mars des fleurs du mois de juin et du mois de juillet.
[GU] Mais il y a quelque part un homme qui, depuis une dizaine d'années que je fais par-ci par-là quelques livres,--a passé une partie de sa vie à me reprocher de parler trop des fleurs et de parler trop de moi,--qu'il soit content, je vais un peu parler de lui.--Je l'attendais au coin de la première phrase qu'il ferait lui-même.
La fantaisie vous en a donc pris aussi de parler de vous-même, monsieur,--dans les conseils, assez raisonnables du reste, que vous donnez à des jeunes gens,--en leur montrant les écueils de la carrière littéraire et en leur disant: «J'étais bien plus heureux quand _j'étais_ OBSCUR ET IGNORÉ,--quand je voyais le soleil à travers la _clématite_ ROSES de ma fenêtre.»
Je ne ferai pas remarquer--l'ambition de ce temps passé _j'étais_,--mais je vous dirai--que vous me semblez mettre de côté quelques lambeaux des livres que vous déchirez, un peu comme les tailleurs rognent le drap qu'on leur confie, et vous vous parez de ces lambeaux avec peu de discernement. Tenez, monsieur, voyez à quoi vous vous exposez,--vous donnez le droit à tout le monde de vous dire: «Non, monsieur, vous n'avez jamais vu le soleil à travers les clématites roses de votre fenêtre.»
Parce qu'il n'y a de clématite rose sur aucune fenêtre;--parce que je vous offre dix mille francs de votre clématite rose.
Et de quoi voulez-vous que je parle,--si je ne parle de moi?--Où voulez-vous que je prenne les incidents, les passions, les joies et les douleurs que je vous raconte dans mes livres,--si ce n'est dans ma vie et dans mon cœur:--on n'invente qu'avec le souvenir.
Il y a eu au Luxembourg une exposition d'horticulture,--dans laquelle figurait un œillet de mon nom;--je ne sais pas celui de l'horticulteur que je dois remercier du plaisir que cela m'a fait.
[GU] DE LA TYRANNIE ET DE L'INVIOLABILITÉ DE MESSIEURS LES COMÉDIEN.--Messieurs les comédiens plus ou moins _ordinaires_ persistent dans leurs prétentions, non pas d'être bons comédiens,--mais d'être bourgeois estimés dans leur quartier,--gardes nationaux exacts,--bons époux et enterrés au Père-Lachaise.
M. de Longpré a fait une comédie sur les comédiens, les comédiens du Vaudeville ont refusé de la jouer, sous prétexte que leur profession n'y est pas représentée avec les égards convenables.--Je ne connais pas la pièce de M. de Longpré,--mais je le défie bien de nous montrer des comédiens plus ridicules que ceux que ces messieurs nous montrent quelquefois pour notre argent et aujourd'hui pour rien.
Comment, messieurs, vous acceptez parfaitement des appointements avec lesquels on payerait six présidents de cour royale et vingt-cinq juges d'instruction,--le dernier d'entre vous refuserait ceux d'un sous-préfet;--je ne trouve pas cela mauvais,--mais on ne peut séparer la médaille de son revers;--sans cela, les sons-préfets, les présidents de cour royale et les juges d'instruction joueraient vos rôles et vous feraient jouer les leurs.