Part 41
--Comment, mon cher ange, dit-il à la déesse,--tu es gênée et tu ne m'en dis rien;--tu me caches tes chagrins, à moi qui serais si heureux de les effacer!--mais c'est mal,--c'est très-mal!--Comment,--tu ne pouvais pas me dire: «J'ai besoin d'argent.» Je suis bien en colère contre toi.--Tiens, j'ai là un billet de mille francs,--je veux que tu le prennes;--je ne te pardonnerai qu'à cette condition.
La belle hésite,--sans s'exposer cependant à être prise au mot.--M. de *** insiste,--fait accepter le billet de mille francs de son rival,--et s'échappe pour aller conter l'anecdote au foyer de l'Opéra.
[GU] M. le marquis de Basincourt, qui pendant les désastres de Lyon a négligé ses propriétés pour celles des pauvres habitants, qui a sauvé à la nage la vie de plusieurs personnes en danger,--a distribué de l'argent et du pain à ceux que l'inondation avait le plus maltraités, a été nommé officier de la Légion d'honneur.
C'est très-heureux et très-flatteur... pour la croix,--et c'est tout au plus si elle le mérite.
[GU] A la Chapelle-Saint-Denis, le cimetière est tenu par un homme qui n'a d'autre charge que d'enterrer les corps qui lui arrivent.--Il n'a pas de registres, et, conséquemment, ne peut donner aucun renseignement.--Une fois qu'il a mis ses morts en terre, tout est fini pour lui, et, à ce qu'il croit, pour les autres, tellement que l'autre jour il trouvait fort mauvais la colère où était un monsieur qui cherchait une fosse sans pouvoir la reconnaître; il n'a jamais pu la lui indiquer.--Une autre personne, plus favorisée, a été guidée par lui; mais, comme il ne va lui-même qu'au hasard, il l'a conduite sur une tombe où était un autre mort que le sien,--ce dont elle ne s'est aperçue--qu'après une assez considérable effusion de larmes pieuses.
Ce quiproquo de douleur rappelle ce qui se passa à Paris à l'église des Petits-Pères--à l'époque du choléra:--on prenait les morts dans des _tapissières_, où on en entassait une douzaine en ayant soin seulement de numéroter les cercueils.
Arrivé à l'église, le cocher faisait porter chaque bière pendant quelques instants dans le chœur.
Allons, nº 1;--les parents du nº 1, venez pleurer votre mort; assez pleuré le nº 1;--passons au nº 2.
Allons, les parents du nº 2,--finissons-en, nous ne sommes pas ici pour nous amuser,--dépêchons la douleur,--pleurons un peu vite.
Tout cela alla fort bien jusqu'au moment où on arriva au nº 6:--comment distinguer le nº 6 du nº 9;--l'un de ces deux chiffres peut être l'autre renversé.
A qui le mort?--voyons;--eh bien! les parents du nº 6 et les parents du nº 9;--pleurez ensemble et partons.
[GU] Les Français ont eu longtemps un ridicule qu'on retrouve du reste plus ou moins chez les autres peuples,--c'est la prétention d'être invincibles.--On en a vu récemment une dernière manifestation lorsque messieurs les députés s'emportèrent si fort contre M. Bugeaud, qui avait osé dire que les Français avaient été quelquefois battus dans le commencement des guerres de la République.
[GU] Remarquons en passant, à propos de M. Bugeaud,--que son discours en faveur de la paix a été récompensé par un commandement militaire.
Revenons à notre sujet:--la nouvelle prétention des Français est aujourd'hui d'être humiliés, insultés, foulés aux pieds;--vous avez vu le gâchis où ont failli nous mettre M. Thiers et les affaires d'Orient;--depuis ce temps il est impossible qu'un cuisinier anglais fasse une sauce,--qu'un serf russe coupe un arbre,--sans que les journaux annoncent à la France que c'est dans l'intention de l'insulter;--les bonnes gens le croient et sont prêts à crier comme le père du Cid:
C'en est fait,--prends ma vie avec un tel affront, Le premier dont ma race ait vu rougir son front.
On prend des attitudes abattues,--des airs déshonorés à n'en plus finir.
Dernièrement des carrés de papier (organes de l'opinion publique) avaient fait croire aux Français que l'on jouait à Londres une pièce injurieuse pour notre honneur national,--intitulée le _Coq gaulois chante, mais il ne se bat pas_.
Les Français se sont indignés, sans penser que pendant quinze ans, en France, il ne s'est pas joué un seul vaudeville,--où il n'y ait eu un Anglais bafoué et battu.
Indignation de plus en plus véhémente des carrés de papier,--et par contre-coup du peuple français.
Pendant ce temps, Victor Bohain,--qui est aujourd'hui à Londres, et qui,--lorsqu'il demeurait à Paris, n'allait au théâtre que pour y dormir,--s'est mis à courir les théâtres de Londres, et n'a pu voir ni la pièce en question, ni rencontrer quelqu'un qui l'eût vue quelque part.
[GU] PROGRÈS DE L'ANNONCEP:--On lit dans divers journaux:
«M. Lacordaire prêchera dimanche à Notre-Dame, _en habit de franciscain_.»
Cela rappelle beaucoup les affiches des théâtres de province qui annonçaient que mademoiselle Georges jouerait avec tous ses diamants.
[GU] Au bal déguisé de lundi chez la reine, où toutes les femmes étaient brillantes, on a remarqué madame la duchesse de Nemours, qui était admirablement belle dans un costume choisi par le roi, qui avait mis tous ses soins à la rendre encore plus jolie.
Les princes étaient tous fort exactement costumés. On a dansé jusqu'à cinq heures.
Le lendemain,--le prince de Joinville,--le duc de Nemours--et le duc d'Aumale--ont demandé à M. L... un bal où ils sont arrivés déguisés, le premier en débardeur,--le second en hussard,--le duc d'Aumale en marin;--ils se sont fort amusés,--et se sont laissés aller à mille folies, entre autres de déchirer les habits de ceux qui n'étaient pas déguisés.--Leur danse a été si animée, que, dans un établissement public, elle eût inévitablement éveillé la sollicitude des sergents de ville.--Le duc de Nemours a ôté son habit.--Il est possible,--comme dit le vieux journal, le _Constitutionnel_, dans ses jours de terreurs,--que nous dansions sur un volcan;--mais il faut dire que nous y dansons beaucoup.
[GU] Voici une anecdote que m'a racontée un jour,--en dînant chez notre ami G***,--ce bon général Clary, qui vient de mourir subitement:
Il était lieutenant, et se trouvait à dîner à la campagne avec le général Lasalle.--Un bourgeois arriva un peu en retard et fort en désordre,--et dit pour s'excuser qu'il avait mis pour la première fois au cabriolet un cheval très-vigoureux qu'il avait;--que le cheval s'était emporté, avait rompu les brancards; que son domestique était blessé, et que c'était un grand hasard si lui n'avait pas été tué;--que, du reste, il avait donné ordre à son domestique de reconduire le cheval sans l'atteler.
--Il est donc bien difficile?--demanda le général Lasalle:
--Si difficile--que je considère comme impossible de l'accoutumer jamais à la voiture.
--Voulez-vous me prêter votre cheval et votre cabriolet pour m'en retourner à la ville après dîner?
--D'abord, mon cabriolet est brisé,--et, ne le fût-il pas, je ne voudrais pas vous exposer à un danger que je crois très-grand et inévitable.
--C'est égal, j'y tiens.--Obligez-moi, mon cher, dit le général au maître de la maison, de me faire avoir un cabriolet.
On veut détourner le général, mais il se montre si décidé, qu'on lui cède.
--Lieutenant Clary, dit-il, voulez-vous m'accompagner?
--Certainement, général.
Après dîner,--on attelle le cheval;--Clary et Lasalle allument chacun un cigare,--et montent dans le cabriolet après avoir subi de nouvelles observations.
Le cheval gagnait à la main, et portait le nez au vent.--Le bruit des roues l'effrayait au point de lui faire faire des bonds convulsifs.--Lasalle, qui était très-vigoureux,--le maintenait de toutes ses forces.--Bientôt il fut obligé de tourner chacune des rênes autour de ses mains;--mais on arriva à une chaussée pavée,--le bruit des roues augmenta;--le cheval devint fou et s'emporta tout à fait, malgré les efforts de Lasalle.--La situation se trouva bientôt très-aggravée par cette circonstance qu'il se rencontra une colline à descendre. «J'avais assez peur,» disait Clary en racontant le fait.
Lasalle me dit: «Faites comme moi.»--Il me donna une des rênes,--il se mit à tirer sur l'autre de ses deux mains.
Mais bah!--le cheval ne courait que plus fort.
Alors Lasalle me dit froidement: «Rendez-moi la rêne.»--Je la lui donnai;--il noua les deux ensemble et les jeta par-dessus le tablier du cabriolet, sur le dos du cheval, croisa les bras et se remit à fumer son cigare, qui n'était pas éteint,--le mien l'était.--Le cheval alors--n'étant plus gêné,--se lança à travers la campagne, franchissant les fossés.
--Voulez-vous du feu, Clary?--me dit le général.
Mais à ce moment--le cheval, le cabriolet, Lasalle et moi, fûmes précipités au fond d'un ravin,--le cheval à moitié mort, le cabriolet brisé,--moi fort étourdi;--Lasalle, debout,--me répéta: «Voulez-vous du feu?»--Ma foi,--je rallumai mon cigare, qu'au moment de la chute j'avais machinalement et convulsivement tenu serré entre mes dents,--et nous continuâmes la route à pied.
[GU] Dans la discussion des fonds secrets, M. Thiers a dit qu'il n'y a plus à faire que de la politique extérieure,--le tout parce que sa femme ne veut recevoir que des étrangers, et parce qu'elle a du ruban violet et blanc. Ceci veut dire que, manquant d'idées pour gouverner et organiser son pays, il demande à remuer l'Europe pour que le bruit du monde empêche de voir le trouble de la France.
La gauche,--qui faisait de si longs discours contre les fonds secrets,--les a votés,--_comme un seul homme_,--en faveur de M. Thiers,--les marchande cette fois-ci à son successeur.--On n'est violée qu'une fois, ô gauche! et il est ridicule de jeter de si grands cris à la seconde.
[GU] Éloquence de M. Taschereau: «Ah!--oh!--hi!--han!--je demande l'appel nominal.»--(A propos de l'armée): «A bas les sinécures!»--A M. Guizot: «Allez à Gand!»--A M. Soult: «Vous n'étiez pas au siége de Troie.»
[GU] Le rapport des fortifications traîne en longueur à la Chambre des pairs, c'est déjà quelque chose que cette lenteur, comparativement à la pétulance de l'autre Chambre.
[GU] Nous avons cependant la douleur de répéter ici--que la coalition des Tuileries et du _National_ l'emportera,--que les ambassadeurs, les généraux, les hommes dépendants, et tous ceux qui veulent le devenir,--se joindront pour voter le projet de loi--à une portion de la Chambre très-prononcée contre le projet en paroles, et qui se laissera _attendrir_. On craint la _faiblesse_ de MM. Pasquier et Portalis.
[GU] M. Ancelot a été élu à l'Académie;--cette élection est entachée de vaudeville,--il faut l'avouer.
[GU] M. de Chateaubriand, qui n'écrit plus une ligne sans parler de sa mort et de sa sépulture,--semble s'être fait le saule pleureur de sa propre tombe.
[GU] La direction de l'Opéra, qui n'est que l'application du 1er mars à l'art dramatique, est menacée d'un changement de ministère.--C'est vers le 1er juin qu'aura lieu cette révolution;--on remarque déjà qu'il n'y a plus que la _Favorite_ et plus de répertoire.
Avril 1841.
Histoire d'un monsieur auquel il manquait trente-quatre sous.--Sur la propriété littéraire.--M. Berville.--M. Chaix-d'Est-Ange.--M. Lherbette.--M. Durand de Romorantin.--M. Hugo.--M. de Lamartine.--Histoire de M. M*** et d'un commissaire de police.--Un mot d'ami sur M. Villemain.--De la valse à deux temps.--Des miracles du puits de Grenelle.--Une histoire d'un voleur.--Sur les fortifications.--A quoi tient un vote.--M. Thorn.--Les fleurs des critiques et des romanciers, et, en particulier, de quelques fleurs de M. Eugène Sue.--Un œillet.--Un mot d'amie.--Un distique sur un avocat.--De la tyrannie et de l'inviolabilité de MM. les comédiens.--La vérité sur mademoiselle Eissler aux États-Unis.--Le timbre, les _Guêpes_ et les cachemires.--De l'éloquence du Palais.--M. Léon Bertrand.--Deux nouvelles étoffes.--L'exposition de peinture.
[GU] Pour cette fois, je commence bien.--J'ai envoyé mon sommaire aux journaux, et on me fait remarquer que je suis coupable d'un délit.--La loi est formelle.
J'ai dit trente-quatre sous, j'en ai le droit dans mon volume; mais, dans les annonces, je dois dire un franc soixante-dix centimes.--Dans un pays où quatre cents hommes passent leur vie à faire des lois avec d'autant plus d'empressement que, pour les uns,--leur âge, leur fortune et leur position ne les soumettent pas aux lois qu'ils font;--que pour les autres,--tous avocats, toute loi enfante des procès,--il est impossible d'aller de l'église Notre-Dame-de-Lorette au boulevard sans avoir contrevenu à deux ou trois lois et à cinq ou six ordonnances.
Ainsi, si un libraire,--par fantaisie,--s'avisait de mettre dans les annonces qu'il ferait d'un livre de M.*** ces deux vers qui se trouvent dans l'ouvrage:
Le soleil se levait dans une vapeur bleue, Au bout d'un chemin vert long de plus d'une lieue.
Il voudrait bien dire:
Le soleil se levait dans une vapeur bleue, Au bout d'un chemin vert long de trois mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit mètres.
Autrement,--ceci n'est pas une plaisanterie,--il peut être poursuivi et condamné.
J'ai quelque raison de m'alarmer à ce sujet,--parce que la semaine ne m'a pas été favorable.--J'ai été condamné à la prison pour la garde nationale, et au timbre par je ne sais quel tribunal.--Par suite de quoi, mon premier numéro sera timbré.--Avec quelque pureté de cœur que je me réveille chaque jour, j'ai, depuis quelque temps, bien du mal à me coucher innocent.
[GU] Parlons de l'homme aux trente-quatre sous:--l'homme aux trente-quatre sous (vieux style) est M. Pelletier-Dulas,--élu député à Château-Chinon, dont l'élection a été annulée par la Chambre à cause qu'il s'en faut de un franc soixante-dix centimes--qu'il paye le cens d'éligibilité.
[GU] Ce monsieur a paru plus qu'assez audacieux de s'aller ainsi glisser en la compagnie de gens qui payent trente-quatre sous de plus que lui;--on l'a renvoyé avec ses pareils, c'est-à-dire avec des gens qui payent trente-quatre sous de moins que M. Auguis.--Si M. Auguis lit les _Guêpes_, il doit rire dans sa barbe de ce que je le prends ici pour exemple.
[GU] Toujours est-il que M. Pelletier-Dulas,--qui, avec trente-quatre sous de plus,--eût fait des lois pour les autres, s'en est retourné à Château-Chinon subir les lois qu'il plaira de faire à ceux qui ont trente-quatre sous de plus que lui.--Et, s'il veut parler en public, il sera obligé de se faire membre de quelque société philanthropique ou scientifique, ou patriotique ou religieuse,--toutes ayant divers prétextes,--mais n'ayant qu'un seul et même but,--ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dénoncer, à savoir: de monter sur quelque chose et de parler devant d'autres gens.
[GU] C'est pourquoi--je suis décidé à ne plus laisser faire cette vieille plaisanterie usée sur la loquacité des femmes--à une époque où les hommes feignent une foule de goûts, de vertus, de vices, de sciences, de missions, de devoirs, etc., pour se rassembler dans des endroits et y parler d'abord, chacun à son tour, au commencement des séances, puis tous à la fois, pour ne pas perdre de temps à écouter.
[GU] DE LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE.--Une des plus grandes preuves de l'amour de la parole dont sont possédés les gens en ce temps-ci est sans contredit--la ridicule discussion sur la propriété littéraire.
Je commencerai par dire que je suis aussi désintéressé dans la question que M. Lherbette ou M. Chaix-d'Est-Ange,--qui n'écrivent pas.
Si j'avais eu besoin ou désir d'argent,--j'aurais fait un tout autre métier que celui de poëte,--métier auquel je ne demande que l'indépendance,--la paresse et la dignité,--acceptant comme argent trouvé--celui qui me revient de mes vers ou de ma prose.
De quoi je donnerai pour preuve,--seulement en ce qui regarde les _Guêpes_,--que depuis un an et demi que je les publie--je n'ai jamais prétendu tirer aucun bénéfice des reproductions qu'en ont faites les journaux de Paris et surtout de la province,--ne suivant pas en cela l'exemple de mes confrères de la Société des gens de lettres,--Société sur laquelle je me suis suffisamment expliqué--dans mon volume du mois de mars 1840;
Que j'ai refusé formellement de joindre à mon volume quelques pages d'annonces,--pour lesquelles on m'offrait d'assez fortes sommes,--ce que je ferai seulement à prendre du mois prochain,--pour m'aider à payer le timbre, auquel j'aurai à donner six cents francs par mois,--ce que je serais assez embarrassé de faire sans cet expédient.
[GU] J'avais proposé une loi,--claire et simple suffisamment: _La propriété littéraire est une propriété_.
M. de Lamartine et quelques bons esprits étaient de mon avis;--mais ils n'ont pas osé proposer à la Chambre quelque chose d'aussi raisonnable, et ils ont pris un terme de cinquante ans, qui a été repoussé.
[GU] On ne peut,--disait-on, assimiler les œuvres de l'esprit et de l'intelligence aux propriétés grossières et matérielles;--ces œuvres appartiennent à la société,
Tudieu! messieurs, quel respect aujourd'hui et quelle humilité!--cela ressemble beaucoup à l'action de Jacques Clément, qui se met à genoux pour mieux poignarder Henri III.
[GU] La société,--qu'entendez-vous par ce mot? Qu'est-ce que la société a en commun?--La société qui profitera des œuvres de l'esprit, ce sera, dans vingt ans,--un libraire,--un marchand de quelque chose;--ce sera un Lebigre ou un Ledentu d'une autre époque.--Hélas!--hélas!--mes bons messieurs de la Chambre,--je vous le dis, en vérité,--c'est une loi agraire que vous nous proposez là;--c'est un partage des œuvres de l'intelligence;--et,--je suis forcé de le faire remarquer, messieurs mes représentants,--j'ai toujours vu que les gens qui criaient le plus fort pour le partage étaient ceux qui mettaient le moins à la masse.--Les lois agraires n'ont jamais, a aucune époque que je sache,--été présentées par les gros capitalistes et les riches propriétaires.--Je ne pense pas que M. Roy--ou M. de Boissy--soient fort partisans d'une loi agraire,--messieurs.--C'est un rapprochement qui n'est peut-être pas très-heureux pour vous, messieurs.
[GU] Je l'ai déjà dit,--ce n'est pas la chose en elle-même qui me frappe;--pour moi, je n'ai jamais demandé beaucoup d'argent à la littérature,--et je puis, quand je voudrai, gagner ma vie à deux ou trois autres métiers que j'ai appris.--Je suis jardinier et laboureur, et je compte pour un bon travailleur sur les bateaux de pêche d'Étretat.
Mais je prends en grande pitié--ces pauvres gens qui s'intitulent conservateurs,--et auxquels on a tant de fois demandé déjà avec raison: «Mais que conservez-vous donc?»
Voici que l'on attaque la propriété--par un de ses côtés, il est vrai, les moins respectés;--mais, quoi qu'il en soit,--c'est toujours la propriété.
Et il ne s'est pas trouvé, à la Chambre, un homme pour dire:
«Messieurs,--il n'y a pas plusieurs sortes de propriété;--la question qui nous est soumise n'existe pas,--la propriété littéraire est garantie par les lois, déjà au moins assez nombreuses, sur la propriété.--Nous n'avons rien à faire;--si nous faisons une loi sur la propriété littéraire, il n'y a pas de raison pour que nous ne fassions pas une loi spéciale sur toutes les formes de la propriété;--et je vous propose une loi--sur chacune des formes que voici:
»Sur la propriété des chapeaux;
Idem melons cantaloups; Idem maraîchers; Idem abricots; Idem prunes; Idem pêches; Idem --à l'eau-de-vie; Idem de l'habit vert de M. Auguis.»
[GU] Accordez, messieurs, aux œuvres de l'esprit--l'admiration ou le mépris que vous voudrez,--mais, comme propriété, je n'admets ni l'emphase de votre éloge hypocrite,--ni votre dédain superbe; les deux vers dont je viens de trouver la dernière rime--m'appartiennent juste et sans aucune différence comme la planche appartient au menuisier qui vient de la raboter.
[GU] Il y a un monsieur payant trente-quatre sous de plus que M. Pelletier-Dulas, je retrouverai son nom,--je l'espère.--Ceux qui liront les _Guêpes_ plus tard et qui y verront l'histoire de ce temps-ci--ne me pardonneraient pas de ne leur avoir pas conservé ce nom.
Ledit monsieur a remarqué--que les poëtes avaient plus de talent quand ils étaient plus pauvres,--et qu'il n'y avait conséquemment pas lieu à garantir leurs propriétés, ni à assurer leur fortune.
C'est absolument--comme les huîtres que l'on fait jeûner pour qu'elles soient meilleures à manger;--comme les pauvres volatiles auxquels on crève les yeux pour qu'ils engraissent plus vite;--comme les carpes que l'on fait cuire toutes vivantes pour augmenter leur saveur.
[GU] Pourquoi,--ô mon bon monsieur! pendant que vous y étiez,--n'avoir pas rédigé la chose en un petit aphorisme,--comme celui de la _Cuisinière bourgeoise_?
«Le lapin _aime_ être écorché vif, le lièvre _préfère_ attendre.»
«Le poëte _aime_ mourir de faim, le député _préfère_ manger.»
[GU] Mais, messieurs les conservateurs, si vous aviez, faute de mieux, conservé un peu de sens et de raison--au milieu de la folie universelle,--n'auriez-vous pas remarqué quels terribles arguments vous donnez à l'émeute?
Si moi, par exemple, je croyais et tenais à ma propriété littéraire,--que répondriez-vous à ces paroles que je vous dirais:
«Comment! vous,--monsieur un tel,--vous me niez la propriété des œuvres de mon esprit, de ce que j'ai créé,--de ce qui n'existait pas avant moi!--et vous voulez que je reconnaisse votre droit et celui de vos descendants sur cette belle campagne où vous passez les étés,--sur une portion de la terre, de l'herbe, de l'eau et des fruits, qui existaient avant vous,--qui existeraient sans vous,--qui existeraient malgré vous,--que Dieu nous a donnés à tous en commun, sans que rien en indique le partage;--tandis qu'il a pris la peine de partager à chacun l'intelligence et l'esprit!--Voyez plutôt votre part.»
[GU] Messieurs,--a dit M. Berville,--il me semble que l'homme de lettres n'est pas trop malheureux;--le président du conseil est un homme de lettres,--le ministre de l'instruction publique est un homme de lettres,--le président du dernier conseil était un homme de lettres,--et le rapporteur de la loi est un homme de lettres.
Très-bien, monsieur Berville,--vous en verrez bien d'autres, je vous assure.--Puisque vous voulez absolument les mettre hors du droit commun,--ils arriveront à tout,--comme cela commence déjà assez bien;--mais ils arriveront comme on entre dans un pays conquis,--en ravageant et en détruisant.
Messieurs les conservateurs, que Dieu vous conserve! car vous vous conservez bien peu vous-mêmes.
[GU] Il s'est élevé à la Chambre une facétieuse discussion,--qui a donné à MM. Chaix d'Est-Ange,--Lherbette et Durand de Romorantin--une occasion de développer un esprit de galanterie qui doit les avoir mis au mieux dans l'esprit de nos bas-bleus.--Que leurs faveurs leur soient légères!
Ces messieurs voulaient que la femme de lettres fût placée au-dessus de la loi qui régit toutes les autres femmes,--et peu s'en est fallu qu'il ne fût voté cette monstruosité:--«Qu'une femme pourrait publier malgré son mari des ouvrages dont il est moralement, matériellement et légalement responsable,--c'est-à-dire des ouvrages dont chaque ligne peut lui amener un duel ou un procès ruineux.» C'est Me Dupin qui a sauvé la Chambre de ce vote par trop saint-simonien.
[GU] Voici deux vers faits d'avance pour la postérité, que j'ai trouvés l'autre jour au bas du portrait d'un avocat--chez un de ses amis:--
L'avocat C*** D*** était un vrai malin Qui défendait la veuve--et faisait l'orphelin.
[GU] Voici un mot qu'un ami de M. Villemain disait en l'entendant causer l'autre soir: «Mon Dieu! que Villemain est donc aimable! Il ne dit pas un mot de ce qu'il pense, il ne pense pas un mot de ce qu'il dit,--mais qu'il est donc spirituel et gracieux!»